‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 94 sur 238 · LIVRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE VU

son mouchoir, faisant bien le lassé, et luy rcspond, comme descouvrant son secret à son compagnon : « Veux-tu, mon cher Zambelle, que je te die la vérité d'une chose, quepeutestre vous croirez estre fausse ; veux-tu que je te le die '.' Il ne faut celer à son compagnon quelque entreprinse que ce soit. Berthe le remercie avec tous les remerciemens qu'il est possible : laquelle toutesfois tu n'estimes digne d'aucun présent; elle pensoit cy-devant que tu luy fusses ennemy ; mais, depuis, elle a cbgneu, par espreuve que tu luy es amy, et sur ceste bonne opinion, voicy en ce vaisseau tout ce que vous avez lasché toutes les nuicts devant sa porte, et j'espère aujourd'huy en faire de bon argent. » Zambelle, estonné : « Que dis-tu, mon amy? Pourras-tu bien exposer ma fiente en vente sur une bouticque? Tu me ferois bien chevreter, si tu pouvois me faire accroire que tu peusses vendre ce qui sort de mon ventre. Vas, tumevens, ou veux vendre des vessies, lesquelles je n'acheteray pas volontiers de Cingar. » Cingarluy respond : ^ Pourquoy non? Ha, ne penses cela de ton fidelle amy, mnis plustost de ton parent. Ne sçais-tu pas que le Panade Berthe esloit frère de Jean le Mignot , de qui ma mère Catherine m'a engendré , et ensemble ma sœur, tellement que nous sommes cousins? Mais que servent tant de propos? La preuve jugera le tout. » En disant ces mots, il tire un petit baston d'espine, qui bouchait un trou, lequel estoit au bas duvaisseau, etsoudain sort une claire matière, qui les prend au nez. « Sens-tu, dit Cingar, l'eau rose, et l'ambre de chien? T'estil advis maintenant que je suis un vendeur de vessies? » Zambelle, bouchant son nez, commence à crier : « 0 sangsue î Qu'est-ce que cela? estouppe le trou, Cingar, je te prie. Ha! c'est de la merde, qui put trop. Mais qui est Testourdi, et qui aye l'entendement si grossier, qui veuille bailler un meschant chetif denier faux, ou rongné, pour une telle marchandise ? ^> Cingar lui dit : « Viens avec moi, tu verras le profit que j'en feray. Toutesfois, te souvienne de ne descouvrir ce secret à personne. » Puis, haussant ce vaisseau, il le met sur l'espaule de Zambelle, et, marchant devant, ne se pouvoit tenir de rire. Ils viennent à la place du marché. Cingar, sans faire semblant de rien, ameine Zambelle devant la bouticque d'un Âpoticaire, et, le laissant dehors, il entre dedans, demandant en ces mots à cet Apoticaire: «Omai«tre, voulez-vous acheter merde de mou-

jhes à miel? » Zambelle n'ouyt que ce mot de merde, et non Je mouches, et fut bien estonné, entendant qu'on faisoit trafic de telle noble marchandise. L'Apoticaire se print incontinent à rire de ceste nouvelle appellation, et jugeoitque le vendeur devoit estre quelque bon bouffon, qu'ainsi appeloit merde du miel; et soudain meit le doigt dedans le dessus du pot, pour taster s'il estoit bon, comme telles gens ont accoustumé ; et ne touchant qu'au miel, qui couvroit co qui estoit de plus précieux au fonds, et le trouvant fort doux, ne pensa plus que ce fut quelque pipperie. Ils font prix ensemble, et Gingar en tira de bons escus trébuchants : etneantmoins ce bon gaudisseur se plaignoit de laisser sa marchandise pour si petit prix. L'Apoticaire vouloit vuider le vaisseau de Gingar dedans le sien pour luy rendre, ce qui eust descouvert toute la fourbe. Gingar, craignant cela : « 0, maistre, ne vous hastez point pour cette heure, retenez mon baril, je viendray tantost : je vay achetter de petites choses dont j'ay affaire, puis reprendray mon vaisseau en passant. » Il appelle Zambelle et s'en vont bien visle, laissant-là leur Apoticaire bien garni et bien trompé. Voila comment les vieux renards sont quelquefois afinez : la Fortune permettant à bon droict cela arriver, afin que ceux, qui à tort et à travers amassent des deniers en grande quantité, pour de la casse, pour des petites pillules, pour des syrops, remplissans leurs escuelles, en faisant bien souvent au monde vuider la vie avec la merde, se voyent aussi deceuz et trompez en mesnie matière : et que, comme telle drogue leur fait venir des escus, aussi la mesme matière face sortir de leur bourse mesmes escus.

Là-dessus, Zambelle se propose beaucoup de chose en l'esprit, et se resoult de faire trafic de telles puanteurs : et estant de retour chez luy, va le long des rues amasser un grand plein baril de celle fine drogue, et, le chargeant un jour sur son espaule, trotte à la ville, et droit à la place, et s'en va le long d'icelle par les bouticques, criant : « J'apporte de la merde à vendre : Qui en veut? je le demande, à la vérité ; car elle est bonne et fresche. » Si chacun rioitde ceste sottise, vous le pouvez croire. Mais un malheur suivoit le pauvre Zambelle. Gar, se promenant avec sa marchandise, il arriva devant la boutique de cet Apoticaire embrené, que Cjngar avoit si bien pippé. Aussitost qu'iceluy apperceut Zambelle avec son fardeau, lais-

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