CHAPITRE VIII
De 132S à 1MI.
Guerre de succession à l'avènement de la branche de Valois. — Prétentions d'Edouard 111 d'Angleterre au tronc de France. — H s'allie aux Flamands de nouveau soulèves. — Projet des Normands pour une nouvelle conquête de l'Angleterre. — Descentes en Angleterre. — Prise des nefs l'Èdouarde et la Chrùtophe. — Commencement dis malheurs de Philippe de Valois. — Bataille navale de l'Ecluse. — Edouard III, malgré sa victoire, obligé à la retraite. — Guerre de succession eu Bretagne, à laquelle prennent part les rois de France et d'Angleterre. — Bataille navale de Guerncsey. — Trêve, bientôt suivie de rupture. — 1K barque nient des Anglais en Guienne et leur défaite. — Edouard 111, chasse par les vents contraires des cotes de Guienne, change ses plans et va attaquer la Normandie. — Evénements jusqu'au siège de Calais. — Prise de Calais. — Suite de la guerre de succession de France jusqu'à l'avènement de Charles V.
L'extinction de la première branche des Capets , par la mort des trois fils de Philippe le Bel , qui régnèrent chacun à leur tour, sans laisser d'héritiers mâles, souleva plusieurs prétentions, et entre autres celles du fils d'Edouard II d'Angleterre, Edouard 111, qui, tout en admettant la loi salique, se disait, par sa mère Isabelle , le légitime héritier du trône de France , prétendant que cette loi n'allait pas plus loin que les femmes, et n'atteignait point leurs descendants mâles. Les États du royaume en décidèrent autrement, et Philippe VI de Valois, bien que parent, à un degré plus éloigné qu'Edouard III, du roi défunt, fut établi sur le trône de France. Le prestige de grandeur et de puissance dont il était entouré tint pendant plusieurs années les ambitions en respect. Mais au premier échec qu'il éprouva, elles se soulevèrent sans ménagement; et Philippe de Valois, qui passait pompeusement son temps à lever des armées ou à équiper des Hottes pour des croisades en Asie, dut s'occuper d'intérêts qui le touchaient plus immédiatement. Le roi d'Angleterre le menaçait, et préparait dans tous les ports de sa dépendance des armements considérables. Il soulevait contre Philippe toutes les ambitions, toutes les jalousies, tous les mécontentements. Il avait fait même
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plier sa superbe jusqu'à rechercher l'alliance du fameux brasseur de Cand, Jacques d'Artevelle, qui insurgeait les Flamands, et réduisait Louis 11, comte de Flandre, de Nevers et de Rethel, allié de Philippe de Valois, à chercher un refuge à la cour de ce roi. Edouard appela à la sienne Robert III d'Artois, que plusieurs arrêts avaient déshérité du comté auquel il prétendait. C'était un prince fort entreprenant et un fort habile guerrier.
Après être restée cent trente ans sans prince particulier , la Normandie venait de recevoir un duc, dans la personne de Jean de Valois, fils de Philippe. Comme témoignage de leur satisfaction les Normands envoyèrent proposer au roi, en 1339, de renouveler la conquête de l'Angleterre à leurs frais, s'il voulait mettre le duc Jean à leur tête. Aux termes de la proposition, qui ne fut pas rejetée par Philippe, la couronne d'Angleterre devait, après la conquête projetée, appartenir au jeune prince français, et, après lui, à ses héritiers, rois de France, à perpétuité ; les terres et droits des Anglais nobles et roturiers séculiers devaient être distribués entre les églises, les nobles et les bonnes villes de Normandie. Il paraît que les circonstances firent échouer ce projet avant même qu'on eût essayé de le mettre à exécution, à moins que les courtes expéditions qui furent faites sur la côte d'Angleterre, en cette année 1339, n'en soient regardées comme les préludes. Les Normands allèrent insulter Hastings, ils prirent et brûlèrent de nombreux vaisseaux jusque dans les ports d'Angleterre, jetant l'effroi tout le long des côtes qui regardent la France; ils débarquèrent à Plymouth et mirent le feu à cette place.
Vers le môme temps, eut lieu une expédition plus largement concertée, et avouée par Philippe de Valois. Une Hotte, composée de vaisseaux normands, picards, bretons et génois, commandée par l'amiral Hugues Quiéret, le trésorier de la couronne Nicolas Béhuchet, et un fameux corsaire de Porto-Venere, nommé Barbavara, cingla vers le port de Southampton, qui alors était au premier rang en Angleterre. L'entrée du port fut forcée ; on opéra une descente dans la ville, qui fut livrée au pillage et réduite en cendres, en
représailles de ce qu'avaient fait les Anglais à Boulogne-sur-Mer, dont ils avaient surpris et incendié les faubourgs. Les Français vinrent déposer à Dieppe le riche butin fait par eux , et reprirent aussitôt la mer. L'hiver même ne les arrêtait point; on les voyait incessamment courir de leurs ports à ceux de Douvres, de Sandwich, de VVinchelsea et de Rye, dont ils étaient la terreur. C'était au point que nul navire ne sortait des ports anglais qu'il ne fût épié, attaqué et pris. Dans une de ces rencontres partielles furent conquises, au grand deuil et à la grande honte du peuple anglais , les deux nefs que l'on appelait , l une Édouarde, en l'honneur du roi d'Angleterre, et l'autre Christophe. Le combat dura près d'un jour entier, et coûta la vie à plus de mille ennemis; les Français ne perdirent que peu de inonde. La Christophe, belle et grosse nef qui avait coûté des sommes considérables au roi d'Angleterre, de qui elle était la gloire et la parure maritime, ainsi que celle de tout son pays, fut emmenée triomphalement dans les ports de France, toute chargée encore de la riche cargaison de laine et autres objets de commerce qu'elle destinait à la Flandre. La ville et les environs de Portsmouth furent attaqués et fort maltraités. L'île de Guernesey fut l'objet de plusieurs descentes, et une circonstance que Ton verra bientôt donne à croire que les Français y laissèrent à cette époque des garnisons.
Mais le milieu de Tannée 13'i0 marqua la fin des prospérités de Philippe de Valois, et le commencement des malheurs de la France. Le 22 juin, Edouard III, qui, pour mieux défier Philippe et montrer qu'il le tenait pour un usurpateur, avait écartelé de France les armes d'Angleterre, partit avec une flotte de deux cent soixante voiles et cingla droit vers Sluys ou l'Écluse, pour aller seconder les Flamands insurgés, et les employer ensuite à l'accomplissement de ses projets. La flotte française, toujours commandée par Hugues Quiéret, Béhuchet et Barbavara, et forte de plus de cent quarante nefs, se tenait, dans l'intention de barrer le passage au roi d'Angleterre, entre Blankenberg et l'Écluse,
sur une côte entourée de bancs de sable et dans une anse étroite, où les vaisseaux se touchaient presque et présentaient à l'œil une forêt de mâts. Edouard III y en les apercevant, demanda quels hommes ce pouvaient être qui les montaient; et il lui fut répondu que c'étaient ceux qui avaient brûlé sa ville de Southampton et conquis la Christophe, sa grande nef. Édouard alors s écria qu'il ne désirait rien tant que de les combattre et d'en tirer vengeance.
Il manœuvra quelque temps pour prendre ses avantages; il fit placer en avant et de front ses plus gros vaisseaux ; de deux en deux nefs remplies d'archers , il en mit une qui portait des gens d'armes ; il organisa une seconde ligne de ses nefs de deuxième ordre, et un corps de réserve avec ses navires les plus légers, qui prirent place au côté de l'armée qu'on allait engager et un peu au large, afin d'être prêts n porter secours où et quand besoin serait. Pour achever d'aussi bonnes dispositions, la flotte anglaise gagna le vent sur celle des Français, et mit à ceux-ci le soleil devant les yeux. Ce voyant, le corsaire Barbavara, qui était sur ses galères , dit à l'amiral et au trésorier de la couronne : « Seigneurs, voici le roi d'Angleterre avec toute sa flotte qui vient sur nous. Si vous m'en croyez , vous gagnerez la haute mer; car si vous restez ici , comme ils ont l'avantage du vent, du soleil et du flot, ils vous tiendront si court que vous ne pourrez vous aider. » Béhuchet, qui se connaissait mieux en chiffres qu'en manœuvres, et que l'on accusa même d'avoir, par une funeste parcimonie, négligé d'armer convenablement la flotte, ne tint compte de l'avis du corsaire expérimenté 2 : « Eh bien, reprit Bar-
1 ■ Fit le roi ordonner tous ses vaisseaux et mettre les plus forts devant, et fit frontière a tous côtés de ses archers; et entre deux nef» d'archers en y avait une de gens d'armes; et encore Ot-il une bataille surcôtlère, toute pure d'archers, pour reconforter, si mestier estoit , les plus lassés. » (Chroniques de Froissarl.)
Ni Frolssart, ni les autres auteurs contemporains, ne disent que la flotte d'Edouard ne fut que sur deux ligne?, et la bataille turcàtière ne permet en aucun cas d'imaginer un ordre de bataille sur deuxjlgncs simplement, comme l'a fait un officier de marine. H. Bondis de la Blénle. Aucun auteur contemporain ne dit si ces lignes étalent droites ou courbes. Elles étaient courbes, très présumablement, selon l'usage presque invariable qui venait de l'antiquité et dura encore sons une partie du règne de Louis XIV «Voir à ce sujet Y Hydrographie, de Fournier; V Histoire de la milice française, de Daniel, etc.)
» Adonc, répondit .Nicholc Beuchet, que micx se sa rail nieller d'un compte faire que
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bavara, puisque vous ne voulez m'en croire, je ne me perdrai pas du moins avec vous, et je vais me tirer avec mes quatre galères de ce trou. » Et comme il disait, il fit. Les Français avaient pris les manœuvres d'Edouard pour de l'hésitation ; mais ils furent bientôt détrompés, quand ils virent sa flotte donner tout à coup sur eux à pleines voiles. Nonobstant l'incapacité dont leurs chefs venaient de faire preuve, ils soutinrent vaillamment le choc. Un des vaisseaux d'Edouard, tout chargé d'écuyers qui voulaient en ce jour gagner les honneurs de la chevalerie, vint s'engager le premier contre la nef la Riche , de l'ancien port normand de Leure, et qui avait pour maître et seigneur un vaillant homme du nom de Guillaume de Grosmesnil. On en vint sur-le-champ à l'abordage, et le vaisseau anglais fut pris avec tous ceux qui le montaient. Le roi d'Angleterre après celte espèce d'affaire d'avant-garde qui lui avait été si peu favorable , engagea toute sa flotte, et la bataille devint générale. Elle fut terrible de part et d'autre. Les archers et les arbalétriers se lançaient des deux côtés leurs flèches et leurs dards; les chevaliers faisaient leurs efforts pour s'approcher les uns des autres, et se combattre corps à corps; au moyen de grappins attachés à des chaînes, les nefs cherchaient à s'accrocher pour en venir à l'abordage. La Christophe, celte grosse nef tant regrettée des Anglais , fut détachée contre la ligne des vaisseaux ennemis , pour tâcher de la rompre et d'arriver jusqu'où l'on supposait qu'Edouard III se trouvait. S'avançant au bruit des trompettes et de nombre d'autres instruments, elle fut reçue avec un cri immense, accompagné d'une épaisse nuée, de flèches, sous laquelle elle sembla un moment disparaître. Tous les efforts , comme tous les vœux et tous les regards des Anglais, se tournèrent de ce côté. Après un combat acharné, la Christophe, engagée seule contre cent, et n'étant pas soutenue,
de guerroieren mer : Honnis foit qui 66 partira de ci, car icy les attendrons et prendrons notre aventure. «(Grandes Chroniques de France.) — • Mais nous vous dirons comment leur navie fut destruit par la convoitise des trésoriers de France. Car ce Bahuces en esloit un : et ne voulut onques souffrir gentilhomme ou bon sergent, pource qu'il luy serabloit qu'ils vouloienl avoir trop grande u^es. • Chronique de Flandre.
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retomba au pouvoir «le ses anciens maîtres; elle ne leur apporta point de prisonniers: tous ceux qui la montaient étaient morts avant de la rendre , y compris Jehan Godefroi , son capitaine pour le roi de France , à qui elle appartenait. VEdouarde fut aussi reprise par les Anglais. Quant à la masse des vaisseaux français, rangés sur quatre lignes, liés les uns aux autres par des chaînes1, serrés l'un contre l'autre, entassés dans l'anse étroite, ils ne pouvaient user de la moindre manœuvre, et étaient obliges de se laisser ruiner sur place. Les Flamands, en outre, les observaient et les menaçaient du rivage. En cet état, réduits à n'avancer ni reculer, leur destinée était tracée d'avance, et rien ne pouvait l'empêcher de s'accomplir. Quoique leur première ligne fût écrasée, on dit toutefois que les chances se balançaient encore, et que le courage terrible et obstiné tenait lieu pour eux du talent qui avait manqué à leurs chefs, quand un renfort de vaisseaux de Flandre, sortis des ports voisins, venant en aide à la flotte anglaise , arriva tout à coup sur la deuxième et la troisième ligne des Français, et détermina leur défaite. La quatrième ligne se défendit avec une énergie telle, que les ennemis ne purent l'entamer, et qu'elle servit à sauver tout ce qui échappa au massacre. Mais les trois quarts de la Hotte française étaient détruits, et plus de vingt mille hommes avaient péri dans les flots ou par le fer. La perte des Anglais avait été aussi très grande; Kdouard HI lui-même s'était vu blesser à la cuisse. A ses côtés s'était signalé entre tous sur la flotte étrangère, et c'est avec un sentiment d'amertume qu'on le redit, un prince français, un arrière-neveu de saint Louis, qui avait été le conseil et le guide le plus sûr de l'ennemi : c'était Robert III d'Arlois, dont on a parlé. La bataille avait duré depuis six heures du matin jusqu'à
1 • Die autem sabbati, in feslo sancli Johannis Raptista?, orlo vix sole, vells dispositif 4 acies navales, colligalis mngnis feireis et cordis insimul navibus, (iallici slatuemnl, seaphasque suas parvnlas, lapirilbu» plenas, In tnedlo mali suspendentes, rastella sua lignen in juinmitate mali exerunt. • (Walteri Hetningford canonici de Gisseburne, De rébus gestis Edoardi.)
Robert de Avesbury, contemporain, dit la même chose. Il est donc évident que In flotte française n'était pas ?ur deux lignes, comme le dit M. Bonflls de la Bleuie.
midi. L'amiral Hugues Quiérel, dont les Anglais avaient éprouvé la valeur, sinon l'habileté, en plus d'une rencontre, fut assassiné de sang- froid après avoir été fait prisonnier; Béhucbet fut pendu au mât de son vaisseau. Pour Barbavara, la pleine mer lavait sauvé avec ses quatre galères; il s'était retiré à Gand. Trente vaisseaux français environ parvinrent à s'échapper à la faveur de l'obscurité. Quelques-uns durent recommencer une lutte de désespérés, quand ils eurent repris la facilité de leurs mouvements. C'est ainsi que le Jacques, de Dieppe, soutint un combat toute la nuit contre plusieurs nefs anglaises, et ne devint leur proie que lorsqu'il n'eut plus un seul être vivant pour le défendre. Kobert d'Artois fut le premier parmi les vainqueurs à prendre terre, comme pour montrer au roi anglais le chemin du trône de France, et le prendre en quelque sorte par la main, lui prince français, pour l'y conduire et lui en faire monter les marches. Ce ne fut que le lendemain de sa victoire qu'Edouard 111, après avoir passé la nuit sur ses vaisseaux, entra, dès le point du jour, dans le port de l'Écluse, au bruit des instruments qui proclamaient son triomphe.
Quoique secondé par une armée de cent cinquante mille hommes, il fut contraint de lever le siège de Tournai et de solliciter une trêve, dont il aurait sans doute demandé la prolongation, si la guerre de succession qui éclata en Bretagne, Tan 1341, n'avait
ouvert à son ambition une nouvelle porte pour s'introduire en
France. Philippe de Valois ayant pris le parti de Charles de Blois, un des aspirants à la couronne ducale de Bretagne, à cause de Jeanne la Boiteuse, sa femme, petite-fille du duc Artus 11, naturellement Edouard se rangea du côté de l'autre prétendant, Jean IV, dit de Montfort, bâtard du duc Jean III, surnommé le Bon, successeur d'Artus. Le succès fut d'abord pour le protégé du roi de France ; le comte de Montfort se rendit prisonnier à Jean, duc de Normandie, et lui livra la ville de Nantes , dont il s'était mis en possession, ainsi que de Rennes, d Hennebont, de Vannes et d'Aurai, La femme du prisonnier, qui se nommait aussi Jeanne,
et était fille du comte de Flandre, continua courageusement la guerre pour lui ; elle soutint le siège d'IIennebont , qui fut levé à rapproche d'une flotte anglaise, commandée par Robert d'Artois. Charles de Blois fut plus heureux devant Aurai et Vannes, qu'il prit, et son lieutenant Louis d'Espagne, amiral de Castille, devant Guérande, qu'il emporta d'assaut. La comtesse de Montfort passa en Angleterre pour en ramener des secours considérables. Elle revenait avec Robert d'Artois, ayant quarante-six vaisseaux anglais sous ses ordres et sous ceux du comte, quand elle rencontra, à la hauteur de Gùernesey, l'armée navale du roi de France et du comte de Blois , composée de trente-deux vaisseaux castillans, génois et français, sous les ordres de Louis d'Espagne , à qui Philippe avait remis le soin de ses intérêts sur mer depuis le désastre de l'Écluse, et qui avait pour seconds Othon Adorne et Charles Germaux. La flotte où était la comtesse fondit à pleines voiles sur celle de Louis d'Espagne, qui la reçut avec une superbe énergie. Quand on se fut un moment mesuré avec les armes à traits, on en vint à l'abordage. Jeanne de Montfort y valut bien un homme ; mais sa valeur ne put lui épargner une défaite, dont une tempête augmenta encore les malheurs. Louis d'Espagne tomba sur les Anglais chassés du côté de Beauvoir-sur- Mer; au moment où ils débarquaient, il leur tua trois mille hommes. Robert d'Artois descendit ensuite du côté de Vannes. Après avoir pris et perdu cette place, il alla mourir en Angleterre des blessures qu'il avait reçues dans ces sièges. Édouard étant passé de sa personne, mais sons succès, en Bretagne, peu s'en fallut que toute sa flotte, restée à l'ancre auprès de Vannes, ne tombât au pouvoir de Louis d'Espagne, qui enleva quatre des plus forts vaisseaux, et en coula trois autres à fond. Enfin, une trêve de trois ans fut signée, qui laissait Charles de Blois maître d'une partie du pays en contestation , et la comtesse de Montfort de l'autre. Edouard 111 dut attendre encore une fois des jours plus opportuns.
Plusieurs seigneurs de Normandie et de Brelagne ayant été ac-
cuscs (le trahison, il prit hautement le parti des mécontents , et les reçut avec empressement dans ses bras; ce fut ainsi qu'il accueillit un seigneur de la maison d'Harcourt, qui remplaça pour lui Robert d'Artois. La trêve fut rompue avant la fin de l'année où elle avait été conclue. Tandis que le parti de Charles de Blois et celui de Jean de Montfort se mesuraient de nouveau en Bretagne, Edouard faisait débarquer des troupes à Bayonne. Luimême il mit à la voile de Sandwich, pour aller intéresser les Flamands à ses vues. Malheureusement pour Edouard, Jacques d'Artevelle, son bon compère, accusé par les Gantois de vouloir livrer leur pays à l'Anglais, fut, sur les entrefaites, mis à mort. D'autre part , le duc de Normandie combattait avec bonheur les lieutenants d'Edouard en Guienne, et contraignait le comte de Derby à s'enfermer dans Bordeaux.
Ce fut alors qu'Edouard m, qui était revenu en Angleterre, fit voile de Southampton avec une puissante flotte dans le but d'aller secourir son lieutenant. Mais la mauvaise étoile de Philippe de Valois voulut qu'un vent contraire repoussât son ennemi des côtes de Guienne, où il aurait trouvé des troupes prêtes à le vigoureusement recevoir. Ainsi chassé jusque sur la côte de Cornouailles, où
11 relâcha, Édouard III, engagé par le seigneur d'Harcourt, changea tout à coup ses plans; et quand il remit à la voile, ce fut pour la côte de Normandie, où on ne l'attendait pas et qui était presque partout dégarnie de troupes. Cinq de ses vaisseaux venaient d'être pris par les Français près de Guernesey, et, selon l'usage du temps, les équipages en avaient été massacrés. Quand il en eut nouvelle, Édouard envoya dix mille hommes pour assiéger un château que les Français occupaient à Guernesey, et qui ne fut emporté qu'après trois jours d'assauts consécutifs. Le roi d'Angleterre, étant ensuite venu avec 3a flotte vers Cherbourg, trouva ce port si bien défendu qu'il n'osa s'y attaquer. Il prit terre, le
12 juillet 1340, soit à la pointe de Barfleur, soit au cap la Hogue, le plus occidental de la péninsule normande, ne trouvant pour 9'opposer à sa descente que quelques centaines d hommes armés,
DR FHWCK. Ifil
desquels il vint promptement à bout. Il partagea ses gens en trois divisions, qui, ne rencontrant que des villes sans défense, prirent et brûlèrent Valognes, Saint-Lô et Carentan. Caen, ville importante, mais ouverte, tint cependant tête à l'enucmi, et ne succomba qu'après une belle résistance ; et encore les Anglais ne purent-ils se rendre maîtres du château, dont la garnison, dans une brillante sortie, chassa bientôt de la ville les troupes qu'Edouard avait laissées derrière lui pour la garder. A Rouen, le roi d'Angleterre, trouvant les ponts rompus, ne lit aucune tentative d'attaque. Il suivit la rive gauche de la Seine, et était parvenu jusqu'aux portes de Paris, quand l'approche de Philippe de Valois le forea à rétrograder jusqu'à Créci en Pontbieu, où la chevalerie française éprouva, par sa propre faute, l'une de ses plus néfastes défaites. Louis II, comte de Flandre, y fut tué, et son fils Louis III, dit le Malain, y fut blessé. Après la grande victoire continentale qu'il venait de remporter à Créci, Édouard III alla mettre le siège devant Calais. Là il eut à combattre une population généreuse, qui, placée sous le commandement de l'amiral Jean devienne, héros vraiment fait pour elle, l arrèla pendant plus d'une année, donnant l'exemple de tout ce que le courage, la constance, le dévouement à la patrie peuvent imaginer de plus digne de l'admiration des peuples. Calais ne se rendit qu'après avoir épuisé ses derniers vivres, ses dernières armes, ses dernières ressources de toutes sortes, et avoir attendu pendant des mois entiers les secours continuellement promis par Philippe de Valois; secours trompeurs, qui n'apparurent un moment aux regards des malheureux et héroïques Calaisiens que pour se retirer aussitôt et sans coup férir, abandonnant les assiégés à la vengeance effrénée de l'assiégeant. Édouard III , voulant réduire par la famine cette place qu'il ne pouvait enlever d'assaut, avait employé, pour la bloquer du côté de la mer, un nombre de vaisseaux qui passerait pour fabuleux, si l'on n'en avait pas le compte exact et détaillé. Us ne s'élevaient pas à moins de sept cent trente-huit de toutes grandeurs, sur lesquels vingt-cinq seulement appartenaient à Édouard ; quinze avaient été tirés de Rayonne ,
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sept d'Espagne, quatorze de Flandre, et tout le reste à peu près îles ports d Angleterre , qui les avaient frétés, selon l'usage régnant de l'un comme de l'autre coté de la Manche. Afin de mieux s'assurer la conservation de la ville qu'il venait de prendre , comme un point rapproché et facile de descente pour lui et ses héritiers, Edouard eu chassa les habitants français et la repeupla d'Anglais; en un mot, il implanta une ville anglaise sur le sol français. Cela se passait en Tannée de fatale mémoire 1347.
Les malheurs de la France continuèrent, et prirent un caractère plus alarmant encore, s'il était possible, sous le règne du iils de Philippe VI, le chevaleresque, mais imprudent et irascible Jean de Valois, naguère duc de Normandie. La guerre civile se joignit , avec tonte son intensité et ses déchirements, à la guerre étrangère. En ce temps-là, Charles, surnommé le Mauvais, roi de Navarre, possédait le comté dEvreux, le Cotentin et Cherbourg. Nonobstant son alliance de famille avec le roi Jean, dont il avait épousé la fi lie , il fut en querelle continuelle avec lui. Par sa propre personne, à peu près tant qu il en fut maître, et, à défaut d'être libre , par son frère Philippe île Navarre et les seigneurs normands de son parti , au premier rang desquels se trouvaient les d'Harcourt , Charles le Mauvais traita tantôt ouvertement, tantôt secrètement avec les Anglais, toujours prompts à profiter des discordes de la France. Cherbourg, dont ses alliés , dans leur propre intérêt, lui avaient bientôt appris à reconnaître toute l'importance, et qui lui servait de point de débarquement quand il amenait de son royaume de Navarre des bandes de brigands pour infester la France , reçut une garnison étrangère dans son château, presque en même temps que son port recevait de l'accroissement. Pendant que la province maritime de Normandie devenait ainsi , par Cherbourg , une nouvelle porte d'entrée pour les ennemis, la Pretagne continuait à leur être ouverte par la guerre de succession qui la déchirait toujours. Jean IV étant mort, une armée anglaise soutenait la comtesse, sa veuve, et Jean V, son fils. Enfin la captivité du roi de France, tombé entre les
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mains du prince Noir à la bataille de Poitiers, en 13f>0, fut un nouvel élément pour la guerre civile, et faillit mettre Edouard III en possession de la moitié du royaume. Le dauphin , qui fut depuis Charles V, s'appuyant en cette circonstance sur les états de la nation , parvint à soustraire la Normandie , la suzeraineté sur la Bretagne et quelques autres points à l'avidité du roi d'Angleterre , qui déjà avait arraché un consentement à son prisonnier. On ne put toutefois empêcher Jean de sacrifier une grande partie de son royaume au désir immodéré de recouvrer sa liberté ; et quand il mourut, en 1304, rêvant de croisades contre les Turcs, pour se distraire sans doute de ses cruelles pertes en France , il laissait, par suite d'un coupable traité passé à Brétigni, près Chartres, en 1300, la pleine et entière souveraineté au prince Noir, son vainqueur à Poitiers, de la Cuienne, de la Gascogne, de 1 Angoumois, de la Saintonge , du Poitou, d'une partie du Languedoc, et d'autres importants territoires encore du midi; tandis qu'au nord le roi d Angleterre conservait Calais , et y faisait joindre la pleine souveraineté des comtés de Ponlhieu et de Guines. A ces conditions , Edouard III avait daigné consentir à l'abandon du titre de roi de France en faveur de Jean qui mourut en 1304. Heureusement que le pays, qui commençait à comprendre ses droits, et à s'indigner qu'un prince pût le vendre pour sauver sa personne d'une prison fort peu dure d'ailleurs, ne s'était pas montré si prompt que son roi à sanctionner l'odieux traité. Plus d'une ville avait résisté ; toutes les parties concédées du royaume n'étaient point encore complètement livrées, quand Charles V , instruit par l'adversité , et résolu à reconquérir par la patience ce que son père avait perdu par sa fougue, prit les rênes de l'État à une époque où il ne semblait pas que la marine de France fût près de se relever du désastre de 1 Écluse, avant lequel elle était si llorissante
1 Voir, à In fin du volume, le compte Aon vnis?enux fournit par let porU de Normandie et Picardie , pour la bataille de I Kcluse.
HÏSTOIRK MARITIME
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Dispositions «le Charles V pour la rupture du traite" de Brétigny. — Reprise des hostilités. — Flotte préparée a Honfleur et a Harfleur pour un projet de descente en Angleterre. — Les Anglais battus en France. — Bataille navale de La Rochelle. — Conséquences de la victoire remportée par les Français et leurs alliés. — Série de malheurs d'Edouard 111 et de ses fils jusqu'à sa mort et à celle do prince de Galles. — L'amiral Jean de Vienne. — Ses expéditions le long des cotes d'Angleterre de 1377 à 1578. en compagnie de l'amiral de Castille. —Cherbourg livré aux Anglais par Charles le Mauvais. — Sièges do plusieurs villes maritimes de France. — Débarquement d'une armée anglaise près de Saint-Main, et soulèvement de la noblesse de Bretagne contre Charles V. — Mort de Charles V au moment où il pacifiait la Bretagne. — État dans lequel il laissa la marine de France. — Heureux débuts du règne de Charles VI. — Pacification de la Bretagne. — Les Anglais chassés de la Bretagne et de Flandre. — Expédition de l'amiral Jean de Vienne à travers l'Ecosse et l'Angleterre, en (585. — Préparatifs d'une grande expédition pour la conquête de l'Angleterre, en J5M. — Mauvais vouloir des princes de la famille royale au sujet de l'expédition projetée. — l.e duc de Bretagne l'arrête entièrement en toisant emprisonner le connétable de France. — Combat entre une (lotte d'Angleterre et des vaisseaux normands. — Commencement de l'usage du canon sur les vaisseaux. — Grandes trêves entre les rois de France et d'.tnglcteirc. — Mort de l'amiral Jean de Vienne. — Restitution de Brest cl de Cherbourg par Richard II d'Angleterre. — Gênes se donne à Charles VI. — BoucicBUt , gouverneur do Gènes. — Ses services et ses campagnes en cette qualité.
Charles V savait que le système des alliances même les plus monstrueuses avait été l'un des plus grands moyens d'action d'Edouard 111 contre Philippe et Jean de Valois, son aïeul et son père: il travailla activement à les détruire, et, rendant guerre pour guerre, il accueillit à sa cour les ennemis du roi d'Angleterre, et entre autres les prétendants à l'héritage du pays de Galles , enlevé par Édouard Ier, vers 1282 , à ses princes nationaux. Charles tourna les Flamands de son côté. Il flt une alliance offensive et défensive avec le roi de Castille, Henri deTranstamare , qui devait son trône aux armes des Français , et qui s'engagea à entretenir une flotte pour harceler les Anglais sur mer , pendant qu'on les traiterait de même sur terre , eux et leurs partisans , dans les provinces qu ils occupaient en France. D'un autre côté, Charles V, après la défaite de Charles de Mois, à Aurai , en 1364 , avait fait sa paix provisoire avec le duc Jean V , qui , s'y trouvant en quel-