CHAPITRE VII
De 119* à ISIS.
Prétexte* de rupture entre la France et l'Angleterre. — Les matelots Je Normandie font porter plainte en leur nom a Philippe le Bel contre le» Anglais. — Philippe autorise les courses contre les navires anglais. — La flotte d'Angleterre attaque des navires marchands de Normandie. — Philippe cite Edouard 1«» devant son parlement. — Il saisit ses terres de France. — Prise de Douvres. — Conduite des Anglais envers la Bretagne. — Edouard abandonne ses alliés et demande la paix. — Bataille navale de Ziriakée. — La Flandre partagée. — Les rois d'Angleterre almissés sous les trois successeurs de Philippe le Bel.
C'était de Tannée 1292 à 1294 : Bayonne, qui ne remonte pas, comme ville fluviale et maritime importante, au-delà du onzième ou du dixième siècle, avait suivi le sort de la Guienneet de la Gascogne; elle dépendait des rois d'Angleterre, en leur qualité de princes français. Cependant son port, à peu près libre, permettait que chacun y entrât avec son commerce et avec ses antipathies. Elles étaient profondes, surtout entre les Anglais et les descendants des Normands restés en France après la conquête d'Angleterre. Les uns et les autres n'avaient point, pour se ménager, les motifs de la communauté d'intérêts existant désormais entre la postérité des vaincus et celle des vainqueurs qui avaient transporté leurs foyers et leurs familles dans l'île conquise. La haine avait éclaté plus expressive encore, depuis que les souverains d'Angleterre, sans souci de leur origine française, étaient entrés en guerre avec les rois de France, leurs suzerains, et avaient amené ceux-ci, sous Philippe-Auguste, à leur enlever la Normandie.
Un jour donc, un marin normand et un marin anglais se prirent de querelle; des injures on en vint aux coups. Plusieurs de ses compatriotes arrivèrent à l'aide de celui qui avait le dessous; l'autre ne fut pas non plus sans trouver d'appui dans les marins de son pays; et ce fut bientôt une mêlée de Français et d'Anglais qui mit en émoi le port et toute la ville de Bayonne. Les Anglais
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et leurs adhérents étaient de beaucoup les plus nombreux dans la circonstance, et les marins normands furent, en conséquence, les plus maltraités. A leur retour en France ils portèrent plainte auprès de Philippe le Bel. Ce monarque, dont l'adroite politique est renommée, et qui voyait avec peine les rois d'Angleterre maîtres incessamment d'inquiéter la France par les possessions qu'ils y avaient et pour lesquelles ils ne rendaient jamais hommage sans contrainte, entendit avec bienveillance les doléances des Normands maltraités. Il les autorisa à user de représailles contre les Anglais dans l'occasion. Les Normands n'attendirent pas qu'elle se présentât : ils se mirent en mer et coururent après. A la première rencontre qu'ils firent d'un navire anglais, ils l'attaquèrent , le prirent, et pendirent entre deux chiens morts le principal de ceux qui le montaient. Ce fut comme un signal général pour les deux nations : elles se cherchaient mutuellement sur les flots, et se battaient dès qu elles s'y trouvaient. Les Anglais perdirent beaucoup de navires dans cette petite guerre, qui, chaque jour, gagnait de l'espace et allait bientôt engager les deux gouvernements eux-mêmes dans la lutte. La flotte d'Angleterre, forte de soixante voiles, attaqua deux cents petits bâtiments normands qui, en allant chercher des vins en Guienne, avaient pris tous les navires du commerce anglais qu'ils avaient rencontrés sur leur route. Elle eut le dessus contre si faible partie; et les navires normands, embarrassés de leur charge, furent coulés bas. Fière de cet avantage , la flotte anglaise , après s'être encore grossie, sortit de Bayonne , où elle était entrée triomphalement, et alla insulter quelques points du littoral de la Saintonge et de l'Aunis , qui se montraient peu favorables à Edouard. Sur ces entrefaites, le roi d'Angleterre fut cité à comparaître en personne devant le parlement du roi, à Paris , pour rendre raison de ces actes hostiles. Philippe le Bel, sur son refus, s'empara de toute sa terre de France comme d'une garantie judiciaire. Edouard travailla activement à former une ligue contre Philippe. Il chercha à
y engager la Flandre et la Bretagne. Il se présentait comme un i. in
prince du sang français injustement dépossédé , et dont le sort menaçait tous les autres grands vassaux de la couronne de France. A ce titre, il trouva un parti de Gascons pour l'appuyer. Mais ce fut en vain. Edouard n'éprouvait que des revers en France, tandis que son royaume d'Angleterre lui-même n'était pas à l'abri des armes de son dangereux adversaire; car une flotte française, commandée par Mathieu de Montmorency et Jean d'Harcourt , armée principalement dans les ports de Normandie et à Saint-Malo , avait opéré un débarquement prèB de Douvres; et, par suite, cette ville avait été prise et en partie brûlée. Le souverain de Bretagne était entré dans l'alliance du roi d'Angleterre sans consulter ses sujets; mais, dès ce temps, l'alliance anglaise était funeste à ceux qui l'acceptaient. Une flotte, partie des ports d'Angleterre, vint chercher des vivres en Bretagne, prit querelle avec les habitants, pilla et brûla Saint-Mahé ou Saint- Mathieu, à la pointe de la Bretagne, relâcha ensuite à Brest, enleva, sans les payer, les vivres qui s'y trouvaient, et excita tellement le ressentiment des Bretons, qu'ils contraignirent leur prince à changer de parti. L'alliance d'Édouard fut encore plus funeste à la Flandre. Ce fut en vain qu'il entra avec sa flotte dans l'Escaut, et qu'il opéra un débarquement. Voyant qu'il n'arrêtait d'aucun côté les succès de Philippe le Bel, qui lui enlevait la Guienue, il abandonna ceux qu'il avait le plus contribué à soulever, fit sa paix avec le roi de France, et rendit humblement l'hommage pour ses terres françaises. A cette occasion furent arrêtées les conditions du mariage du fils aîné d'Édouard 1er, qui fut depuis Édouard II , avec Isabelle, fille du roi de France. L'habile Philippe, père de plusieurs garçons, ne se doutait pas que la fin de sa ligne masculine était si prochaine, et qu'il créait, par ce mariage , de nouveaux prétextes de guerre entre les rois de France et d'Angleterre.
Les Flamands, ainsi abandonnés par Édouard V, soutinrent encore la lutte contre Philippe le Bel. Il y avait déjà quelque temps que la maison de Flandre -Hainaut s'était divisée; uue branche bâtarde issue de l'union de Marguerite avec Bouchard
d'Avesues, mais légitimée par l'entremise de saint Louis, était en possession du llainaut , et même des comtés de Hollande , Zélande et Frise, qui venaient de lui arriver par alliance matrimoniale; l'autre, issue de l'union légitime de cette même Marguerite de Flandre avec Guillaume de Bourbon , seigneur de Dampierre, était souveraine du comté de Flandre. La première était soutenue par Philippe le Bel ; la seconde s'était mise en hostilités ouvertes avec lui. L'infortuné comte Gui de Dampierre et ses deux fils aînés en portaient la peine dans une prison d'État. Mais un autre prince de la maison de Dampierre, Gui, comte de Namur, n'en faisait qu'avec plus d'ardeur la guerre au roi Philippe. Gui de Namur, aussi persévérant que ses compatriotes, ne se souvenait pas des dernières défaites de ceux-ci à Furnes, à Saint -Orner et ailleurs; ou, s'il s'en souvenait, ce n'était que pour s'en venger. Une mémorable victoire qu'il avait gagnée à Courtrai , avec ses bourgeois de Flandre, Bur Robert II d'Artois et l'élite de la chevalerie française, lui tenait le cœur enflé outre mesure, et, pour l'instant, il était occupé, non plus à se défendre, mais à faire la conquête des îles de Zélande sur Jean II d'Avesnes, comte de llainaut et de Hollande, protégé de Philippe le Bel. Il ne lui restait plus à prendre dans le comté de Zélande que la ville de Ziriksée , dans l'île de Schowen , quand, sur les instances des princes de Hainaut et de Hollande, une flotte française cingla au secours de la place.
Régnier de Grimaldi ou de Grimaud, le plus excellent marin de ce temps, et d'une famille que l'on peut tenir pour aussi française que génoise, avait le commandement de cette flotte. Elle se composait de onze galères amenées par lui, chose remarquable, de la Méditerranée dans l'Océan, de trente nefs ayant château à l'avant et à l'arrière, de tous côtés crénelées1, et armées en Normandie
1 Ce ne furent mie naceles,
Mes trente-huit nés granz et bêles, Riche» et plaisanz et entières, A ehattlaiis devant et derrières,
Selonc raison longues et lées ,
Et de tous coslex crénelées
Pour miex détendre c'on n'es prnlngne.
Les huit en eaiolent d'Espaigne
Ns HISTOIRE MARITIME
el à Calais, et île huit nefs d'Espagne que Von avait retenues a gage, des marchands à qui elles appartenaient, par ordre de Philippe le Bel. Elle s'adjoignit, à l'embouchure de la Meuse, quelques autres bâtiments, et reçut Guillaume, fils aîné du comte de Hainaut, avec des troupes de Hainaut, de Hollande et de Frise, et, les nefs étant remorquées à cause du vent contraire et des détours pénibles de ces parages, elle arriva vers Zirikzée au moment où Gui de Namur avait eu le temps de venir avec une flotte flamande de quatre-vingts nefs et d'une multitude de barques et de navires légers appelés coques. Régnier de Grimaud, s'avancant dans les étroits canaux de la Zélande, disposa son armée navale en quatre divisions ou quatre lignes, les deux premières composées chacune de quinze nefs à châteaux et à créneaux, la troisième de quatorze nefs, et la quatrième et dernière des galères1. De son côté, Gui de Namur, que des corps nombreux de troupes appuyaient du rivage, avait mis ses grandes nefs en avant et ses petits bâtiments derrière. Gui , confiant dans l'immense supériorité de ses forces, tant en vaisseaux qu'en hommes, ne doutait pas de sa prompte et facile victoire. Pedrogue, le Calaisien , voguait fièrement en avant de la flotte française avec quatre nefs qui allèrent s'échouer en face de l'ennemi, en attendant le retour du flot. Bientôt les trois premières divisions de Régnier de Grimaud se réunirent sur une seule ligne, les quarante -quatre vaisseaux qui la composaient furent liés en-
Pour marchéan dises venues ;
À gages furent retenues
De par le roi, o la navic
De Calais et Normandie
Dont el port furent là les trente.
Onze galles, a m'entente,
Rot là l'amiraut à séjour.
1 Quatre eschieles en establissent.
l/amiraut et li souverain, En cele du front premerain,
A quinze nés ensemble jointes ;
Après en va quinze trop bêles, Korz* parfondes el en mi-larges.
Quatorze en resuient ces trente.
En la bataille derrenière Revont les galies à roule Ou l'amiraut a sa gent ioule.
Guillaume Guiarl : [La branche auet royaux lignages, dans les Chroniques nationale*, publiées par M. Kuchon.)
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semble par des câbles, de si près que l'on pouvait sauter de l'un dans l'autre sans danger; et on les fixa aux deux bouts par des ancres, de peur que le flot ou le vent ne les entraînât. Les galères se tenaient derrière, prêtes à soutenir les nefs. Les autres moindres embarcations, pour peu qu'elles fussent capables de soutenir un choc , furent rangées en un corps de bataille près du gros de l'armée navale. C'est dans cet ordre de combat que Régnier de Grimaud attendit l'attaque de l'ennemi. C'était la veille de la Saint-Laurent, au mois d'août 1304. Les Flamands lancèrent d'abord deux nacelles remplies de poix, d'huile et d'autres matières combustibles sur les quatre nefs échouées par Pedrogue, afin de les incendier. îMais le vent, qui paraissait d'abord favorable à ce dessein, lui devint tout à coup contraire, et repoussa ces espèces de brûlots vers la queue de la flotte flamande, où elles communiquèrent l'embrasement. Plusieurs des meilleures nefs de Flandre périrent dans cet incendie. Le flot étant descendu de la flotte flamande à la flotte française, Gui de Namur s'apprêta à cingler avec impétuosité vers celle-ci, tandis que, de leur côté, les quatre nefs de Pedrogue se voyaient dt» nouveau soulevées par la vague. Le choc des deux armées navales fut violeut et terrible. L'air était obscurci par les traits, les pierres et les carreaux, lancés de part et d'autre. La bataille ne se ralentit pas jusqu'à ce qu'enfin la nuit vînt, non la faire cesser, mais l'interrompre, laissant la victoire incertaine, quoique paraissant pencher davantage du côté du nombre. Le lendemain au lever du jour la lutte recommença, Régnier de Grimaud eut besoin de toutes les ressources de son habileté consommée pour échapper à l'effort des nefs et des coques flamandes, dont la grande élévation au-dessus de ses galères semblait le menacer d'une ruine certaine. Il appela la ruse à son aide, feignit de déserter le champ de bataille, et laissa les vingt nefs calaisiennes généreusement engagées dans la lutte disproportionnée d'une contre quatre. Après avoir vaillamment combattu, assez pour donner le temps à l'amiral d'accomplir
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le plan qu'il méditait, les nefs de Calais furent prises pour la plupart, ou peut-être, entrant dans la ruse du marin génois, se rendirent à dessein et dans le moment opportun. Le fait est que Gui de Namur et ses Flamands se croyaient déjà vainqueurs, quand Régnier de Grimaud, qui avait observé la marée, ramenant, avec le reflux et l'actif jeu des rames, ses galères lancées comme des chevaux au galop, attaqua soudainement ces triomphateurs trop prompts, et qui n'en pouvaient guère du combat que les nefs calaisiennes avaient soutenu contre eux. Les arbalètes et les mousquets à dards firent perdre beaucoup de monde aux coques et aux nefs flamandes qui , tout en abattant leurs châteaux pour se rendre plus légères à la fuite, ne purent même pas rejoindre le port, la mer perdant toujours, et luttant contre les efforts des voiles. Après la perte de ses principaux bâtiments, Gui de Namur, faisant un effort désespéré, avait essayé en effet de combattre à la voile, monté sur sa nef amirale, superbement acastillée, et portant son étendard avec l'élite de ses troupes. Quatre galères s'attachèrent impitoyablement à cette nef jusqu'à ce qu'elles s'en fussent emparées, ainsi que de la personne du comte de Namur, que Ton emmena à Calais et de là à Paris dans la prison du Louvre. Par suite de cette victoire navale, le comte de Hainaut recouvra la Zélande. Presque dans le même temps, Philippe le Bel gagnait, sur terre, la bataille de Mons-en-Puelle, et achevait la soumission des Flamands. Un traité en fut la conséquence, et, dès cette époque, amena au domaine royal toute la partie de la Flandre qui parle français, jusqu'à la Lys. Robert III, fils de Gui de Dampierre, ayant fait cet abandon forcé au roi, fut remis en possession du reste du comté de Flandre sous condition d'hommage à Philippe. Ce monarque, pendant tout le cours de son règne , paraît avoir compris l'importance d'une imposante marine pour la France ; et les nombreux armements qu'il fit dans les ports de son royaume ne contribuèrent pas peu à imprimer aux nations, et a l'Angleterre particulièrement, le respect de son nom et la crainte de sa puRr
sance. Sur mer comme sur terre, la guerre ne trouvait jamais sa politique au dépourvu, et c'est pour cela qu'il finissait toujours par dicter les conditions de la paix.
Trois règnes, ceux de Louis X, dit le Hutin, de Philippe V, dit le Long, et de Charles IV, dit le Bel, se succédèrent, il est vrai, assez rapidement après le sien, que l'œuvre de cette politique persévérante et redoutée subsistait encore dans toute son intégrité. L'Angleterre ne bougeait pas qu'elle ne fût aussitôt comprimée; et si Charles IV laissa aux souverains de ce royaume leurs possessions en France , ce fut comme par grâce , et , comme il le disait, par tendresse pour sa sœur Isabelle, épouse d'Êdouard H, qui immola depuis son mari à son ambition et à ses passions, et avant de le détrôner et de le faire assassiner, exigea de lui l'abandon de la Guienne et du Ponthieu à leur fils Edouard III, encore mineur.
Le Ponthieu était venu au roi Édouard II, par sa mère, Éléonore de Castille, épouse d'Êdouard Pr, et fille de Jeanne, comtesse de Ponthieu, de Montreuil et d'Aumale. Bien avant que le comté de Ponthieu fût passé dans la maison d'Angleterre, celui de Boulogne, après avoir appartenu à la maison de Brabant, était entré, mais non sans démembrement, dans la maison d'Auvergne. Toutefois, les rois de France exerçaient sur le comté de Boulogne une souveraineté à peu près immédiate, et au moment de sa rupture avec l'Angleterre, Philippe le Bel avait fait augmenter les fortifications de Calais, comme si cette ville lui eût appartenu en propre. Boulogne voyait chaque jour son antique port s'éclipser au profit de celui de Calais, devenu un des plus fameux du royaume et même de l'Europe, au point qu'en 1303, il s'était fait comprendre dans la grande association maritime et commerciale des villes anséa tiques.