CHAPITRE X
De 1103 à im.
Période malheureuse depuis l'entière démence .le r.liarto VI jusqu'à la niorl de ce roi. — Combat natal
île juillet MO». — Descentes sur les cotes .l'Angleterre — Descente des Anglais en Bretagne et en Normandie. — Expéditions des Bretons et des Normands. — Expédition du comte de la Marche. — Kxuéuition du maréchal de Rieux. — Le sire de Sav.iisi. - Henri V. roi d'Angleterre, revendique lu couronne de France. — Sa descente en France. — Siège de Honneur en MIS. — Ses suites. — La France livrée au roi d'Angleterre pur la famille de Ahuries VI. — Frise de Cherbourg par les Anglais, en Mli. — Mort de tfenri V et de Charles VI.
La démenée de Charles VI était devenue incurable , et ce malheureux roi allait être définitivement livré à la merci de ses parents et de sa fatale épouse, Isabeau de Bavière. Si les princes avaient été moins désunis et s ils avaient quelque peu secondé les vœux de la nation, en mettant à profit les querelles sanglantes qui avaient éclaté en Angleterre , sous le règne de Richard 11 , querelles que n'étouffa pas entièrement le triomphe de celui qui l avait détrôné, nul doute qu'ils n'eussent épargné bien des maux à la France dans un prochain avenir. Mais, tout au contraire , ce fut entre eux à qui paralyserait les bons vouloirs que Charles VI montrait dans ses moments lucides. Bien que les divisions de l'Angleterre missent Henri IV dans la nécessité de désirer pour un temps la continuation des trêves avec la France, il n'en appuya pas moins son pouvoir, dès le début , sur la haine du nom français. Les trêves d'ailleurs étaient tellement en opposition avec les instincts tles deux nations, qu elles ne tenaient qu'à un fil et menaçaient à chaque instant d'être rompues parle plus petit accident, né des querelles que Français et Anglais se cherchaient continuellement sur mer. La mer était une immense arène où l'accord momentané des deux rois sur le continent jamais ne pouvait se faire admettre. Le roi d'Angleterre ne prit bfentot plus la peine de cacher qu'il n'attendait que d'avoir mis lin à ses
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embarras intérieurs, pour déclarer presque ouvertement la guerre. Sous le prétexte de s'opposer aux entreprises des corsaires, il chargea une flotte, composée de dix vaisseaux et de uombre de bâtiments secondaires, de surveiller les cotes de France; il lit môme une capture considérable dans les eaux de Bretagne.
Ce fut alors que les Bretons reprirent d'eux-mêmes les armes, équipèrent trente vaisseaux de différentes grandeurs, sur lesquels ils montèrent au nombre de douze cents, et mirent à la voile, du port de Roscou , près de Saint-Paul-dc-Léon , -an mois de juillet de l'année pour aller à la recherche delà flotte anglaise. Ils
apprirent qu'elle était à l'ancre vers le Bas; ils cinglèrent jusquelà, et, le soir même, ils la découvrirent. Le sire de Penhert, amiral de Bretagne eut besoin de toute son autorilé pour retenir l'ardeur des siens, qui voulaient attaquer les Anglais malgré la nuit qui s'avançait, et pour les obliger de remettre la partie au lendemain. Les Bretons , s'étant aperçus , dès le lever de l'aurore, que la flotte ennemie avait levé l'ancre pour les éviter, séparèrent leurs vaisseaux en deux escadres pour lui couper le chemin ; Guillaume du Châtel eut le commandement d'une partie des vaisseaux, l'amiral de Bretagne garda celui des autres. Les Anglais, à la vue de cette manœuvre, divisèrent pareillement leur flotte en deux, et se disposèrent à accepter le combat qu'ils ne pouvaient éviter. If dura de cette manière depuis trois heures du matin jusqu'à neuf. Alors les Anglais , ne pouvant plus soutenir par divisions l'effort des Bretons, rallièrent tous leurs vaisseaux pour essayer d'un autre genre de lutte. Aussitôt la flotte bretonne se rallia également, et le combat recommença plus pressé et plus terrible. Enfin les Anglais, qui avaient déjà perdu
1 On voit qu'outre l'amiral de France, il y avait encore dan* chaque duché maritime un amiral particulier, et qui ne dépendait en rien du premier. La Normandie, la lluicnne, le Languedoc, la Provence, du temps de leurs durs et comtes, curent leurs amirautés spéciales, comme la Bretagne. Quelques-unes subsistèrent encore longtemps après la réunion de ces provinces à la couronne En Hiîu, le duc de (luise se prétendait encore amiral de Provence, et ce ne fut qu'en que la charge d'amiral de Bretagne fut réunie a l'amirauté de France.
cinq cents des leurs, jetèrent leurs armes à la mer, soit pour ne passer que pour matelots et se faire épargner à ce titre, soit pour priver leurs vainqueurs de ce butin ; mais les Bretons les y jetèrent eux-mêmes ensuite, sauf mille prisonniers environ, qui pouvaient se racheter; et ils rentrèrent au port en triomphe, suivis de quarante et un bâtiments dont ils s'étaient emparés.
Dans le même temps, un habitant du comté de Guines, du nom de Guillebert de Frétin, vendit tout ce qu'il possédait, réunit toutes ses ressources et celles de ses amis , et vint à bout d'équiper deux vaisseaux avec lesquels il osa défier le roi d'Angleterre en personne, et fit à ceux de cette nation une guerre de corsaire des plus actives et des plus heureuses.
Les Bretons, encouragés parleurs précédents succès, prenaient de plus en plus goût aux courses sur mer. Ils firent, en la même année 1403 , des descentes dans les îles de Jersey , de Guernesey , de Wight , et jusque dans Plymouth dont ils forcèrent les habitants à se racheter , et rentrèrent dans leurs ports à la mi-septembre, avec un immense butin. Le roi d'Angleterre envoya contre eux son amiral, Guillaume de Wilford, avec une flotte montée par six mille hommes. Wilford, usant de représailles, enleva sur les eûtes de Bretagne quarante bâtiments chargés de vin et d'autres marchandises qui arrivaient du Poitou, et en brûla un nombre égal; opérant ensuite une descente sur les côtes, il porta sur quelques points non défendus le ravage et l'incendie. Les habitants des environs prirent tumultueusement les armes, et vinrent en désordre présenter le combat aux troupes anglaises, qui en eurent aisément raison. Après quoi, Wilford, s étant rembarqué, navigua le long des côtes de Bretagne et de Normandie, s'emparant de tous les navires isolés qu'il rencontrait, et faisant de temps à autre des descentes sur la côte de France, pour incendier les moissons. C'était de part et d'autre un échange de ruines , dont souffraient affreusement les deux pays.
Cependant la principauté de Galles avait un nouveau prétendant dans la personne d'Owen Glendower, qui ne cessait d'appeler
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les Français à son aide, et qui comptait surtout sur l'appui des Bretons, enfants de même race que les Gallois. Le comte de la Marche fut destiné à passer la mer , pour aller à son secours , avec huit mille hommes, qui devaient s'embarquer à Brest. Mai? le comte fut longtemps retenu par les plaisirs de Paris, et se laissa précéder par des gentilshommes bretons et normands, qui s'armèrent à leurs frais et se disposèrent à monter sur leurs propres vaisseaux. Toutefois, comme ils avaient appris que l'on trouvait mauvais à la cour de France qu'ils agissent de leur chef, ils dépulèrent auprès d'elle Guillaume du Châtel, pour obtenir son adhésion. 11 paraît que toute son éloquence eut grand' peine à triompher des incertitudes de cette cour divisée et déjà à moitié vendue à l'Anglais. Au retour pourtant de du Châtel , la flotte des Bretons et des Normands mit à la voile de Saint-Malo, sous son commandement et sous celui des sires de Chateaubriand et de La Jaille , emportant avec elle deux mille chevaliers et écuyers , presque tous jeunes , et braves jusqu'à la témérité. Le nombre des chefs de l'expédition fut, dès le principe, une cause de désordre et d'insuccès, comme jamais cela ne manque. L'un, malgré l'alliance qui existait entre les nations française et espagnole, contre l avis des autres, commença par attaquer une flotte marchande d'Espagne, chargée de vins, et la pilla en vérilable écumeur de mer. De durs propos, qui dégénérèrent en injures, furent alors échangés entre ceux qui n'avaient pas pris part à cette piraterie et celui qui s'en était rendu coupable. Indivision fut au comble, et les chefs se séparèrent pour aller aborder, chacun à sa guise et à son heure, au port de Darmouth, qui était le point de descente précédemment convenu. Les Anglais avaient été avertis , et se tenaient assemblés au nombre de plus de six mille hommes d'armes sur la grève. Là, ils creusèrent un fossé profond, ne laissant qu'un étroit passage, défendu par une garde avancée. Les Français , commandés par Guillaume du Châtel et La Jaille, parurent au nombre de deux cents hommes seulement. Les Anglais se tinrent derrière leur fossé, que le reflux avait
laissé rempli d'eau. L'avis de du Châtel était d'attendre le reste des troupes et les archers, et de prendre les ennemis de côté plutôt que de front , en raison de leurs retranchements. La Jaille , jetant sur son collègue un coup d'œil mêlé de reproche et de dédain , lui dit : « Est-ce que tu as peur , du Châtel? » Du Châtel, à ces mots, n'écoutant plus la prudence et la sagesse qui lui avaient parlé intérieurement, s'élance sur le rivage, en criant à La Jaille : « Fais donc comme moi , et viens apprendre à mourir sans demander quartier. »
La descente précipitée des deux cents Français jeta d'abord quelque trouble parmi les Anglais ; mais quand ils virent que leurs adversaires manquaient d'archers, ils comprirent que cette descente inopportune était pure jactance et fanfaronnade, et firent une furieuse décharge de flèches et de toutes sortes de traits. La garde du seul passage qu'ils avaient laissé fut en outre doublée si à propos , que les Français ne purent avoir aucune espérance de le forcer. Afin de prendre les Anglais de côté , puisqu'il devenait désormais impossible de les avoir de front, quelques-uns se hasardèrent de franchir le fossé , sans le sonder auparavant : ils furent ou submergés par l'effet de la pesanteur de leurs armes, ou accablés par le nombre de leurs ennemis. La valeur des deux cents Français , digne pourtant de s'être exercée avec des chances meilleures, ne réussit qu'à faire payer chèrement leur vie; on dit qu'ils laissèrent, avant d'expirer, près de quinze cents Anglais sur la grève. Guillaume du Châtel , entre autres, abattait d'une pesante hache d'armes, qu'il maniait avec une rare dextérité, tout ce qui se présentait à portée de son bras; les forces enfin venant à lui faillir, on lui cria de se rendre : « Non, répondit-il, en jetant un regard sur La Jaille, je ne veux ni grâce, ni merci; c'est ainsi que je l'ai juré.» Et il tomba percé de mille traits, en essayant toujours de frapper l'ennemi de son bras épuisé. Il respirait encore; les Anglais, fiers d'une telle conquête, l'emportèrent à la ville , pour lui faire prodiguer des soins et en obtenir par la suite une importante rançon. Ce fut inutile:
au premier appareil , il succomba. Tout ce qui ne périt pas des deux cents Français fut pris et envoyé au roi d'Angleterre. Celaient , pour la plupart, des gens de race puissante et riche , qui purent se racheter à prix d'or. Les gentilshommes français du reste de la flotte, malgré leurs divisions, apprirent cette catastrophe avec consternation. Dans le premier mouvement, ils voulaient aller venger sur l'heure et au même lieu la perte de leurs compagnons d'armes; mais les sages conseils de l'un d'entre eux, homme d'autorité, les engagèrent à différer l'exécution de leur projet, jusqu'à ce qu'ils eussent un chef capable de réunir tant d'esprits qui s'entendaient si peu. L'île de Wight n'échappa pourtant pas à leur colère ; ils la ravagèrent en revenant.
Les seigneurs de la Roche-Guyon et de Bacqueville, de leur côté, avec deux cents chevaliers normands, avaient tenté une malencontreuse descente dans l'île de Portland ; ils s'étaient vus inopinément entourés par mille à douze cents Anglais, et avaient été tous faits prisonniers.
Les Bretons avaient toujours à cœur de prendre une éclatante revanche. En moins d'un mois, le frère de Guillaume, Tannegui du Châtel, qui acquit depuis une si grande célébrité historique, équipa une nouvelle flotte avec l'aide de quatre cents gentilshommes dévoués, qui reprirent la mer avec lui. Ils cinglèrent droit vers Darmouth, où, depuis la dernière affaire, on se tenait dans la plus complète sécurité, débarquèrent à l'improviste et entrèrent dans la ville, qui ne leur opposa aucune résistance, et qu'ils réduisirent en cendres. Durant deux mois encore, ils coururent une partie de la côte d'Angleterre, faisant expier, à la sauvage manière du temps, par l'incendie et par le fer, la mort de Guillaume du Chûlel et des deux cents chevaliers français.
Au milieu de tous ces préludes de la grande guerre qui devait bientôt éclater, le roi d'Angleterre faillit une fois être pris par des corsaires français, en se rendant par mer du comté de Kent dans celui de Norfolk. Quatre vaisseaux, chargés de ses bagages, furent
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capturés, et celui qu'il montait eut toutes les peines du monde à échapper par la fuite.
Enfin le comte de la Marche se disposa à quitter Paris et à se rendre à Brest, où l'attendaient les vaisseaux qui devaient le transporter, lui et ses troupes de débarquement, en Angleterre. Ine flotte anglaise, après avoir manqué La Rochelle, cingla vers les côtes de Bretagne, dans le dessein de mettre le feu aux vaisseaux que l'on armait à Brest. Elle débarqua son monde non loin de Guérande ; mais les Anglais furent si vigoureusement reçus par le maréchal de Rieux, qu'ils durent se rembarquer précipitamment, après avoir laissé sur la place leur commandant en chef, que Tannegui du Châtel, toujours occupé de venger la mort de son frère, avait étendu rodde et sans vie d'un seul coup de hache.
La saison était désormais trop avancée pour que le comte de la Marche, qui avait perdu dans les fêtes le temps favorable, passât dans le pays de Galles ; d'ailleurs il paraît qu'une partie de ses troupes de débarquement avait déserté, et que l'autre était découragée par tant de lenteurs. Il se contenta de faire quelques descentes sur les côtes méridionales de l'Angleterre. Il voulait d'abord aller débarquer à Darmouth , mais les vents s'y opposèrent. Ce contre-temps lui valut pour un moment une apparence de bonne fortune. Il aperçut sept bâtiments anglais remplis de marchandises, qui se rendaient à Plymoulh; aussitôt il leur donna la chasse ; ceux qui les montaient n'eurent rien de si pressé que de se jeter dans leurs canots, abandonnant navires et biens aux Français. Après cette capture, le comte de la Marche fît voilo vers Plymouth, où, ayant opéré sa descente, il saccagea la ville par le fer et le feu. Une autre descente eut immédiatement lieu dans l'île de Wight, à travers laquelle trois jours durant, de semblables ravages furent promenés. Mais, à la nouvelle du rassemblement d'une flotte anglaise supérieure en nombre à la sienne, le comte de la Marche, regrettant déjà les plaisirs qu'il avait quittés, prit le parti de revenir en France. A peine était-il remonté sur sa flotte, qu'une grande tempMe fut soulevée, qui dura autant de
jours qu'il en avait employé à ravager la malheureuse île de Wight ; elle causa la perte de douze de ses vaisseaux avec les matelots et les troupes qu'ils avaient à bord. Le reste de la flotte n'atteignit qu'avec peine, et dans le plus grand délabrement, le port de Saint -Malo. Cette année était mort Philippe le Hardi, dont le fils, Jean sans Peur, ajouta peu après à l'héritage paternel, par alliances, successions ou transactions, le duché de Brabant et les comtés de Hainaut, de Hollande, Zélande et Frise.
En 1405, une expédition, résolue et payée par des habitants de la province, partit des côtes de Bretagne pour exécuter le traité conclu entre la France et le prétendant de Galles. Le maréchal de Rieux, Renaud de Hangest, grand maître des arbalétriers, et le Borgne de la Heuse, allèrent débarquer, avec deux mille six cents hommes d élite, à Milford, dans le comté de Pembroke, où une petite armée de Gallois, commandée par le prétendant, se joignit à eux ; ils s'emparèrent de Picton, de Saint- Clair, de Caermarthen et de Cardighan, et ravagèrent une vaste étendue de pays. Pendant huit jours entiers, ils ne furent séparés du roi d'Angleterre et de son armée que par une vallée. On s'observa longtemps, chacun attendant que son adversaire attaquât le premier, et sacrifiât ainsi sa position ; mais le roi d'Angleterre prit à la fin le parti de se retirer. Quelques détachements de Français et de Gallois furent alors envoyés pour inquiéter sa retraite, et lui firent supporter plusieurs pertes. Ce ne fut que l'approche de l'hiver qui engagea le maréchal de Rieux et ses compagnons d'armes à se rembarquer pour revenir en Bretagne. L'Angleterre garda un long et cruel souvenir de leur descente ; mais ce que ses propres soldats avaient fait en France n'autorisait que trop de si terribles représailles.
De son côté, le sire de Savoisi, fameux par sa querelle avec l'université, voulant illustrer l'exil auquel on l'avait condamné par des faits d'armes, équipa deux vaisseaux, à l'aide desquels il fit des courses contre les Anglais, et ravagea l'île de Wight qui, en raison de sa position, était le lieu où l'on ne manquait jamais de
venir braver l'Angleterre , et toujours était un des premiers holocaustes que choisissait la vengeance des Français.
Plusieurs années de querelles intérieures s'étaient passées depuis lors; et, dans ce déplorable état, la France avait laissé échapper de ses mains la ville et l'Etat maritimes de Gênes, quand les deux partis, Armagnacs ou Orléanistes et Bourguignons, qui désolaient ce pays, appelèrent tour à tour l'étranger, et, qui pis est, l'Anglais, à l'aide de leurs prétentions rivales. L'Anglais passait toujours du côté de qui offrait le plus d'avantages. On alla jusqu'à traiter avec lui du démembrement de la France ; et c'étaient les princes mêmes de la famille royale qui se faisaient les auteurs ou les complices de ces abominables trahisons contre la nation, contre leur propre sang. Henri IV d'Angleterre ne les put mettre à proût comme il l'aurait désiré , assez occupé qu'il fut presque tout le temps de son règne des discordes de son royaume.
Mais, en 1413, son fils Henri V lui succéda, qui avait tous les instincts, toutes les passions d'un conquérant; mieux assis que son père sur le trône, il eut l'œil sans cesse ouvert sur les divisions de la France, les couva, les échauffa, et pendant ce temps lit d'immenses préparatifs de guerre. Lorsque le moment lui parut opportun, au mois d'août 1415, il s'embarqua avec une armée de cinquante mille hommes, sur une Hotte composée de quinze à seize cents navires de toutes sortes, dont une grande partie avait été affrétée par lui de la Hollande et de la Zélande. Bientôt il pénétra sans obstacles dans l'embouchure de la Seine, entre Harfleur et Honfleur, et il put effectuer son débarquement et celui de ses troupes sur la rive droite , comme s'il mettait le pied sur son propre domaine et ne devait trouver personne pour lui en disputer la possession. Il y avait en France plusieurs gouvernements à la fois, qui se contrariaient, qui se faisaient une guerre acharnée , ou plutôt il n'y en avait aucun.
Les Anglais, aussitôt leur débarquement, allèrent mettre le siège devant Harfleur, place alors considérée comme la clef de la Normandie. Elle n'avait pour défenseurs, outre ses habilanls,
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que trois à quatre ceuts hommes d'armes , commandés par lus sires d'Estouteville et de Gaucourt, qui s'étaient enfermés dans les murs; mais elle était très forte pour le temps, et les citoyens d'ilarfleur avaient en eux l'amour du pays et la haine de l'Anglais. Le 22 août, l'ennemi ouvrit ses batteries, avec le gros canon qu'il avait débarqué, lançant sur la ville d'énormes boulets de pierre, qui écrasaient les maisons. Les assiégés ne déséspérèrent pas d'eux-mêmes; d'Estouteville et de Gaucourt conduisirent avec succès plusieurs brillantes sorties, et se flattaient, avec les habitants, d'être prochainement soutenus par l'armée royale, rassemblée à Vernon. Les uns et les autres furent cinq semaines dans cette attente de chaque jour, se signalant par maints exploits et supportant avec constance tous les maux d'un long siège. Enfin, pressés de toutes paris, manquant tout à la fois de munitions et de vivres, ils furent obligés de convenir avec le roi d'Angleterre, par l'intermédiaire de d'Estouteville, capitaine de la place, qu'ils se rendraient si, dans un délai de trois jours, ils n'étaient secourus par le roi ou le dauphin en personne. D'Estouteville obtint un sauf-conduit pour aller à Vernon faire connaître celte capitulation si honorable et encore si pleine d'espérances. Il eut toutes les peines du monde à parvenir jusqu'au malheureux Charles VI, dont la réponse, ou plutôt celle de son chancelier, fut évasive. D'Estouteville revint dans Harfleur, la mort dans l'âme et maudissant l'entourage du monarque en démence. Le 22 septembre, à l'expiration du délai fixé par la capitulation, il fallut bien rendre la ville. Mais tous ne se résignèrent pas encore : il y en eut qui firent jusqu'à la mort une résistance désespérée , et il fallut que les Anglais livrassent un dernier assaut. Henri V en fit uu prétexte pour traiter la garnison et les habitants avec une rigueur extrême: les chevaliers et les plus riches bourgeois d'ilarfleur furent mis à rançon; les autres furent obligés de sortir de leurs murailles, sans charrettes ni fardeaux, et seulement avec chacun un bâton au poing, comme dit la chronique. Henri V abandonna leurs maisons au pillage.
Le temps qui s'était écoulé depuis le débarquement des Anglais jusqu'à la reddition d'Harfleur aurait suffi à un gouvernement à demi organisé pour sauver la France, d'autant que l'armée ennemie avait beaucoup souffert du siège , et que la dyssenterie s'était mise dans ses rangs. Mais la France était définitivement livrée, et un mois environ après la prise d'Harfleur, qui lui avait ouvert les chemins du pays, Henri V gagna sur les troupes démoralisées du triste fantôme de roi errant à travers la France au caprice de ceux qui s'en étaient emparés les derniers, la bataille continentale d'Azincourt, dont les conséquences devaient être plus désastreuses encore que celles des journées de Créci et de Poitiers. Le roi d'Angleterre put désormais retourner dans son île, y faire célébrer son triomphe, et laisser, non pas même à ses lieutenants , mais à la propre famille de Charles VI, le soin d'achever son œuvre. C'était entre les princes de cette famille à qui vendrait la France aux meilleures conditions pour son propre compte.
En 1417, Henri V, qui n'avait pas laissé son absence même stérile pour lui, repassa en France. Le 1er août, il prit terre audessous d'Honfleur, vers le confluent de la Touque et de la Seine. H on fleur et Caen, qui se trouvaient alors sans garnison, furent obligés de capituler aux meilleures conditions: toutefois les châteaux de ces deux villes ne se rendirent que plusieurs mois après. Cherbourg, qui était devenu la plus forte place du littoral de Normandie, tint pendant trois mois, malgré le traître et lâche dénûment dans lequel les princes l'avaient laissé. Rouen, investi par toutes les forces de Henri V, au mois de juin 1418, et presque réduit au seul secours de ses habitants, commandés par le brave et infortuné Alain Blanchard, qui fut décapité à la suite du siège, fit une admirable défense , et n'ouvrit ses portes qu'au mois de janvier 1419, après avoir vainement crié le grand haro contre les princes du sang qui n'avaient souci de lui, et lui faisaient dire de se rendre aux meilleures conditions. Henri V rentra ainsi en possession de Rouen et du duché de Normandie, deux cent quinze ans après que la conquête en avait été faite sur ses ancêtres par Phi-
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lippe-Auguste. La France, à cette nouvelle, jeta un long mais inutile cri de délresse. Elle était alors impuissante à se gouverner par elle-même, et ses maîtres, indifférents à tout, hormis à leurs sanglantes vengeances l'un contre l'autre, n'avaient ni oreilles ni cœur pour l'entendre. C'est à un tel tableau surtout que l'on sent pour les nations l'impérieux besoin d'un gouvernement qui fonctionne en dehors des infirmités et des dissensions des familles régnantes.
Le 10 septembre 1419, Jean sans Peur, coupable précédemment du meurtre du duc d'Orléans, fut assassiné lui-même, dans une conférence avec le jeune dauphin, sur le pont de Montereau ; et le nouveau duc de Bourgogne, Philippe dit le Bon, son fils, pour venger sa mort, prit l'engagement formel de faire donner au roi d'Angleterre la couronne de France. La reine Isabeau de Bavière, trahissant le propre fruit de son sein, le dauphin Charles, son fils, à peine âgé de dix-sept ans, se chargea d'obtenir de son malheureux époux la sanction de cette audacieuse trahison : et le 21 mai 1420, le traité de Troyes fut signé. Philippe de Bourgogne ouvrit les portes de la capitale du royaume au monarque anglais, qui daignait se contenter du titre de régent jusqu'à la mort de Charles VI, mort bien espérée toutefois, mais qu'il ne vit pas ; car il succomba lui-même à Vincennes, le 31 août 1422 , et son espèce de pupille en cheveux blancs ne s'éteignit que le 21 octobre suivant.