CHAPITRE XI
De 1«2 & i«7.
Avènement do Charles VII. — Défense du Mont-Saini-Michcl. — Fin des succès dos Anglais ei retende la foi lune aux Français. — Définies successives îles Anglaise! de leur* partisans. — Recotwiliatinn de Philippe lie Bourgogne avec le roi de France. — Siège de Cillais par le duc île Bourgogne. — Aventure arrivée à doux gabarcs anglaises. — La proviuce maritime de Numiundie soulevé contre l'étranger. — Succès du maréchal de Rieux dans cette province. — Nouveau siège d'Harfieur par les Anglais. — Dieppe délivrée par le dauphin. — Trêves. — Reprise des hostilités. — Succès de Dunois en Normandie. — Cherbourg repris. — Les Anglais expulsés de toute la Normandie. — Leurs défaites en Guieune — Prise de Blaye cl soumission de Bordeaux. — Les Anglais introduits de nouveau dans Bordeaux par trahison. — Leur expulsion définitive de la Guicnne. - Calais seul leur rcato en France.
Le frère du feu roi Henri V, le duc de Bedford, qui avait été lui-même salué par ses compatriotes du titre de lord-protecteur d'Angleterre et de France, pendant la minorité de son neveu, faisait proclamer Henri VI dans la basilique de Saint-Denis ; tandis que le dauphin, fils de Charles VI, que les Anglais et le parti du duc de Bourgogne appelaient, par dérision, le petit roi de Bourges, mais qui n'en était pas assurément réduit à celte ville, comme cela le donnerait à entendre, tenait toujours derrière la Loire, et se faisait, de son côté, proclamer légitime et seul roi de France, sous le nom de Charles VII. La France avait alors deux amiraux, l'un Anglais, nommé pour Henri VI, l'autre Français, nommé par Charles VIL
Bedford, au commencement de sa régence , soumit plusieurs places de Picardie, et entre autres le Crotoy, qui ne se rendit qu'après un long siège. Dans la Normandie, un rocher que le flux de la mer bat de tous cotés deux fois en vingt-quatre heures, troublait cependant encore le sommeil du régent. C'était le Mont- Saint-Michel , à deux lieues d'Avranches , forteresse nouvellement construite autour d'une antique abbaye , qui refusait obstinément de se rendre. L'abbé du monastère, gouverneur-né de la place, s étant retiré auprès du régent, un capitaine pour le roi de
Franco fut établi au Mont-Saint-Michel. Le brave d'Estoutcville avait succédé en cette qualité à Dunois , quand les Anglais entreprirent d'en finir avec ce rocher, en 1423. Vaillamment secondé par cent dix-neuf gentilshommes ou bons bourgeois normands, bretons et autres, parmi lesquels les Lahire, les Bricqueville , les Houël , les Jean Guiton , les Thomas Guérin , les Beauvoir, les Brezé, les Tournemine, les Carrouges, les Le Gris, les Clinchamp, les d'Orgeval, etc., d Estouteville obligea les ennemis, malgré leur nombre et leur ténacité, à lever le siège. Les noms et les armoiries des intrépides défenseurs du Mont-Saint-Michel furent conservés sur les murs de l'église de l'abbaye.
Peu d'années après, Jeanne d'Arc, aidée de quelques vaillants capitaines restés fidèles à la cause de la France, et de courageux habitants, chassait les Anglais de devant Orléans; puis elle gagnait sur eux la bataille de Patai , et le sort des armes changeait complètement de face. Dans le cours de l'année 1429, le duc de Bedford, découragé, remit à Philippe de Bourgogne, son beau-frère , la régence de la partie de la France qu'il occupait , moins le gouvernement de Normandie qu'il se réserva. Ce fut en vain qu'il fit monter, à Bouen, sur le bûcher, la grande et infortunée Jeanne d'Arc ; en vain que , pour contrebalancer le sacre de Charles VU, qui avait eu lieu dans Reims lo 17 juillet 1429, il fit couronner, le 16 décembre 1432, le jeune Henri VI d'Angleterre dans l'église Notre-Dame de Paris : il finit ses jours à Bouen, au mois de septembre 1435, en voyant de ses yeux mourants la France lui échapper de toutes parts. Le 21 du même mois, Philippe de Bourgogne, pressé par sa noblesse, pressé par les remords que lui causait sa longue et héréditaire trahison, et aussi par le souvenir de son titre de Français, qui le faisait encore tressaillir malgré lui, signait le traité d'Arras, et se réconciliait avec Charles Vil. Trois jours après, Isabeau de Bavière terminait sa vie maudite dans le dédain de tous. Les ennemis de la France, aussi bien ceux du dehors que du dedans, s'amendaient ou s'en allaient ainsi l'un après l'autre ; malgré le mauvais vou-
loir de quelques princes encore, les choses rentraient peu à peu dans leur état normal. Au mois d'avril 1436, les habitants de Paris introduisirent le connétable de France, Arthur de Bretagne, comte de Richemont, dans leur ville, que les Anglais quittèrent par capitulation; ils s'embarquèrent sur la Seine, au milieu des huées du peuple, pour être transportés à Rouen.
Le duc de Bourgogne, qui avait à prouver qu'il était fidèle à ses nouveaux engagements, investit Calais et fut sur le point de le reprendre ; mais cette ville ne devait pas revenir encore à la France. Philippe le Bon, mal secondé par ses sujets de Flandre, leva le siège, au bout d'un mois, le 31 juillet 1436. En revanche, dans le même temps, la ville du Crotoy, en Picardie, était reprise d'assaut ; mais le fort qui commandait la place resta encore au pouvoir des Anglais. Ceux-ci avaient deux gabares, avec lesquelles ils inquiétaient continuellement les habitants d'Abbeville, et particulièrement les pêcheurs. Les Abbevillais jouèrent à ce sujet à leurs ennemis un plaisant tour : plusieurs d'entre eux se rendirent de nuit avec un bateau aux abords du Crotoy, et, se jetant à la nage, grappinèrent les deux gabares anglaises par dessous l'eau; puis, au moyen de longues cordes attachées aux grappins, ils les amenèrent à Abbeville. Le lendemain matin, les Anglais du fort du Crotoy furent bien stupéfaits et dépités de ne plus voir leurs navires; les rieurs n'étaient pas parmi eux. En masse ou en détail, tout se tournait contre l'étranger.
Dès Fan 1434, les communes de Normandie s'étaient soulevées contre les Anglais et leurs garnisons, et avaient ainsi singulièrement facilité les opérations du maréchal de Rieux , qui s'était rendu maître, au nom de Charles VII, de la plupart des villes et forteresses de cette importante province maritime, entre autres de Dieppe, de Fécamp et d'Harfleur.. Mais l'année 1437 et l'année 1 440 détruisirent en partie l'œuvre de 1 434 sur le littoral de la Normandie. Les Anglais s'emparèrent de nouveau de Fécamp, et firent une fois encore supporter un rude siège à la ville d'Harfleur, si dévouée à la patrie. Jean d'Estouteville et les habitants déployè-
rent le même zèle, la môme énergie, le même courage qu'à l'époque de la première descente de Henri V ; mais, après quatre mois d'une courageuse résistance, Harfleur, en proie à la plus affreuse disette, dut rouvrir ses portes h l'étranger; et ses braves et infortunés habitants, par suite de la nouvelle capitulation, sortirent des mure, comme précédemment, un bâton à la main pour tout bagage.
Les Anglais, commandés par le fameux Talbot, investirent de nouveau Dieppe, au nombre de cinq mille, dans les premiers jours de novembre 1442. Dunois réussit à introduire un secours dans la ville. Mais Talbot, s'étant emparé du fort de Charles-Mesnil, sur la montagne de Polet, parvint ainsi, presque aussitôt après, à couper toute communication à Dieppe, dont le blocus dura près* de neuf mois. Heureusement que le dauphin, fils aîné de Charles VII, qui fut depuis Louis XI, arriva avec un corps d'armée, força les lignes ennemies, entra dans la ville, le 14 août 1443 ; puis, faisant une vigoureuse sortie, emporta d'assaut le fort de Charles-Mesnil, tua quatre cents Anglais, et fit lever le siège. Le duc Jean de Sommerset arrivait, avec cinq mille autres Anglais, au secours de Talbot ; mais il était trop tard, le duc fut obligé de se rembarquer avec son monde.
Épuisés de part et d'autre par des guerres si longues et si acharnées, les Anglais et les Français se concédèrent un mutuel répit, au mois de mai de l'année suivante, pour reprendre haleine et se disposer à terminer définitivement la querelle. En 1449, Dunois et François Ier, duc de Bretagne, dirigé par son oncle le connétable de Richemont, recommencèrent les hostilités, en reprenant plusieurs places de la Normandie ; Rouen ouvrit avec une joie extrême ses portes à Charles VII, et Talbot, le plus célèbre des capitaines anglais, capitula dans le château et fut fait prisonnier. Au mois de décembre suivant, on résolut de déloger de nouveau l'étranger de la ville d Harfleur. Charles VII en personne, avec toute sa suite, vint jusqu'à une demi-lieue de la ville, et Dunois entreprit le siège avec six mille cavaliers et quatre mille archers, tandis que vingt-cinq vaisseaux gardaient l'embouchure de la
Seine; ce qui prouve que la France avait profité de la dernière trêve pour relever quelque peu sa marine anéantie. Les Anglais capitulèrent promptement et se rembarquèrent le 4 janvier \ 450. Au mois de février suivant, Honfleur fut aussi reprise. Restait encore à l'ennemi, dans la Normandie, la plus forte ville du littoral, Cherbourg, où un général illustre, Thomas Kyriel, débarqua au mois de mars, avec un corps d'armée de trois mille hommes d'élite, qui se grossit considérablement de tous les Anglais dispersés dans la province. Le 15 août de la même année, ils perdirent la mémorable bataille continentale de Fourmigni, dans laquelle Thomas Kyriel fut fait prisonnier, et rien ne s'opposa •plus au siège de Cherbourg, dernier refuge des Anglais de ce côté du pays. La place était très forte, la garnison très nombreuse. Mais, à cette époque, l'artillerie française, naguère si inférieure à celle de l'étranger, était devenue la première du monde, et servait déjà avec une grande habileté à résoudre toutes les questions de défense et d'attaque. Les assiégés ne virent pas sans un grand étonnement les canonniers français dresser une de leurs batteries en un endroit au-dessus duquel les eaux de là mer s'élevaient par intermittences ; à l'approche de la vague, ils couvraient la lumière et la bouche de leurs pièces avec des peaux graissées ; et dès que le flot s'était retiré, ils revenaient à la charge, levaient leur appareil, et recommençaient le feu. Le pays eut à regretter durant ce siège, qui se faisait à la fois par terre et par mer, l'amiral de France, Prégent de Coétivi et de Retz, qui fut tué d'un coup de canon en donnant vaillamment ses ordres. Le 22 août, les Anglais repassèrent la Manche, après avoir capitulé dans la place.
Toute la Normandie étant purgée de la présence de l'étranger , Charles VU passa à une autre province maritime, à la Guienne, dont il prétendait à bon droit aujourd'hui déshériter le roi d'Angleterre, qui avait voulu le dépouiller lui-même de tout son royaume. Dunois prit le commandement de l'armée française, obtint de rapides succès, fit capituler les places qui tenaient garnison anglaise, reprit la ville et le château de Blaye, et se fit ouvrir
les portes de Bordeaux le 23 juin 1451 . Au mois d'août suivant» il assiégea et prit Bayonne. La tête de Buch, dont les seigneurs avaient le titre de captai, fut aussi réduite. Il est vrai qu'en 1452, Talbot, qui avait recouvré sa liberté, fit une descente auprès de Bordeaux, et fut introduit par trahison de la ville avant même que les soldats de Charles VH eussent soupçonné son arrivée, faisant ainsi prisonnier le sénéchal de Guienne, le sousmaire de Bordeaux et presque toute la garnison française. A la nouvelle du succès de Talbot , et des efforts de ce capitaine pour soulever la Guienne au nom des droits de son souverain , comme héritier des Plantagenets, sinon comme prétendant au trône de France, quatre-vingt-six bâtiments armés firent voile de l'Angleterre pour approvisionner Bordeaux, et soutenir ces débuts favorables à l'étranger. On allait entrer en hiver; les Français battirent d'abord en retraite; mais, dès le printemps, ils furent les premiers à commencer l'attaque. La fortune ne les avait pas quittés pour longtemps. Talbot fut battu et tué; ce qui put échapper des Anglais demanda quartier; et, le 19 octobre, Charles VII en personne prit possession de Bordeaux et de la flotte anglaise , qui était à l'ancre au-dessous de la ville.
Dès lors il ne resta plus en France aux Anglais que les villes de Calais et de Guines. Charles VII négligea de les reprendre, en raison des prétentions que le duc de Bourgogne faisait valoir personnellement sur elles. Les rois d1 Angleterre, réduits à deux places sur le continent, comme souvenir des désirs de conquête de leurs prédécesseurs, et aux îles de Jersey, Guernesey, et petites dépendances, comme souvenir de leur origine française, purent méditer désormais sur la maxime : « Qui trop embrasse , mol étreint.» Pour avoir ambitionné tout le royaume de France, ils avaient perdu leurs plus belles et héréditaires possessions; et s'il est vrai qu'en toutes choses il ne faille considérer que la fin , les tentatives et les triomphes même d'Edouard III et de Henri V avaient été un désastre pour leurs héritiers. Comme résultat net, les conquérants ce furent encore les Français.
HÏSTOIRK MARITIME