CHAPITRE XIV
De 1515 à 153».
Ilcprisc de la Ruerre d'Italie par François 1". Commencement d'une marine royale. — Fondation du Havro-dc-Gràcc. — Rivalités de François l«et de Charlcs-Quiut. — Le roi d'Angleterre, Henri VI 11, se mêle à leur querelle. — Coalition contre la France. — Défaite de la coalition de <52J. — Siège de Marseille en 152.1. — André Doria, général des galères de François 1*'; ses triomphes sur les Espagnol*. — Les Français poursuivent jusqu'en Italie l'armée de Charles-Quint. — Mort de l'amiral de France Bonnivet à Puvic, et captivité du roi. — Divers exploits de la marine française , commandée par André Doria et le vice-amiral La Fayette. — Reprise des hostilités après le retour du roi captif. — Ligue contre Charh's-Quint, dan» laquelle la marine a le principal rôle. — Gènes reprise par la flotte. — Expédition en Sardaigne. — Philippin Doria, neveu d'André, le remplace dans le commandement de la flotto des confédérés. — Bataille navale de Salerne. — Défection des Doria, gui cutraluc la perte de toutes les conquêtes en Italie. — Paix de Cambrai.
Le chevaleresque et brillant François Ier, qui succéda à Louis XII, son cousin et beau-père , moins qu'aucun autre était homme à ne pas utiliser les préparatifs de guerre faits par son prédécesseur contre l'Italie. Dès la première année de son règne , après avoir passé, à Marignan , sur le corps d une formidable armée suisse, il s'était déjà rendu maître de tout le duché de Milan , et avait reconquis à la France la seigneurie de Gènes. Le rôle de la marine avait d'ailleurs été nul ou à peu près dans cette glorieuse campagne de 1515.
François 1er attacha tout de suite une haute importance à la marine, et, mettant de lamour-propre à ne rester sur quoi que ce fût en arrière des plus puissants rois de son temps, songea dès lors à créer en France une marine royale, ce dont Henri Vlll commençait, dans le même temps, à doter quelque peu l'Angleterre. L'état de ses ports l'occupa particulièrement. Chaque année le mouvement delà mer faisait perdre au port d'Harfleurde son importance; le port de Leure avait disparu sous le galet; celui du Chef-de-Caux s'était pareillement comblé. On sentait le besoin de le remplacer. Dans le cours de l'année 1516, François Iri envoya son amiral, Courtier, seigneur de Bonnivet, visiter, h l'eni-
bouchure de la Seine , un havre rcpulé d'excellente retraite pour le cabotage ; quelques cabanes de pêcheurs , une pauvre chapelle dédiée à Noire-Dame de Grâce, entouraient seules ce havre que recherchait souvent, sans pouvoir l'atteindre, le nautonnier luttant avec les lames et les brisants de la Manche, ici près si féconde en malheurs. Trois grands quartiers s'élevèrent comme par enchantement en ce lieu, avec une tour à l'occident pour les protéger. L'amiral Bonnivet, en habile courtisan d'un maître qui aimait la flatterie , surtout quand elle savait se revêtir d'un certain cachet de grandeur, voulut imposer à ce lieu si pompeusement établi le nom de Françoisville ; mais les humbles pêcheurs, accoutumés, dans la détresse, à tourner leurs regards suppliants vers son ancienne patronne, continuèrent à le nommer le Havrc-de- Grâce, et ce nom est le seul que les siècles aient adopté. Le Havredc-Grâce prit en peu d'années un accroissement prodigieux; il suffisait que l'on sût que c'était le port de prédilection du roi , sur la Manche , pour qu'on le fréquentât activement. François Ier accorda à sa ville favorite des exemptions et des privilèges , et y attira ainsi en foule les commerçants et les capitalistes; de plus, il en désigna le port pour la construction des vaisseaux de l'État et pour le rendez-vous principal de ses flottes sur l'Océan : car l'État commençait à construire sérieusement pour son propre compte, et à posséder des flottes qui ne relevaient plus du commerce ni de l'étranger.
François Ier se maintint sans difficultés sérieuses dans ses conquêtes au-delà des Alpes , jusqu'en 1521. Mais à cette époque était devenu roi d'Espagne, de Naplcs et de Sicile par héritage, et empereur d'Allemagne par élection, un prince, Flamand de naissance, petit-fds de l'unique héritière du dernier duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, et qui naguère encore, quoique riche d'espérances, ne possédait que la souveraineté des Pays-Bas; pour tout dire en un mot, c'était Charles-Quint. La guerre entre ce grand colosse, maître de tant d'Etals sans avoir eu la peine de les conquérir, et François ltr, fort sculetneut de l'honneur
français, allait commencer pour une longue suite d'années, durant lesquelles celui dont le nombre triompha souvent sans jamais l'abattre, rendit le vainqueur mOinc jaloux de sa gloire, autant que lui occupa son siècle, et plus que lui peut-être dut l'étonner.
La guerre éclata donc sur plusieurs points à la fois dès le mois d'août 1521. Charles-Quint avait une position foudroyante: il pouvait attaquer tout ensemble par l'Espagne, par ses possessions d'Italie et par les Pays-Bas, auxquels se trouvaient réunis, comme compensation de la Bourgogne, en vertu de conventions antérieures, la Flandre française et l'Artois même. Charles-Quint, pendant que l'on combattait avec des chances diverses, et sans résultats bien positifs de part ni d'autre, employait toutes les ressources de sa politique à soulever l'Europe entière contre son rival et à flatter les passions des ennemis que François Ier pouvait avoir jusque dans sa cour, jusque dans sa famille. L'année 1523, celle-là même qui fut témoin de la prise de Rhodes par les Turcs, vit aussi cet empereur, plus fort d'intrigues que d'épée, et le roi Henri VIII d'Angleterre, tous deux d'accord avec le connétable de Bourbon, passé depuis peu à l'ennemi, traiter comme d'une chose faite du démembrement de la France. Il ne semblait point, en effet, que ce royaume, abandonné à ses seules forces, pût tenir devant une ligue européenne qui l'attaquerait soudainement par toutes ses frontières et par toutes ses côtes. Cela eut lieu pourtant, car ce n'est pas d'hier que la France triomphe des coalitions armées. Les provinces maritimes se signalèrent dans la défense du pays contre la coalition de 1 523. Les Espagnols échouèrent devant Bayonne, le 6 septembre, tandis que quinze mille Anglais, débarqués à Calais, et qui s'étaient réunis à un corps d'armée do l'empereur, battaient en retraite devant quelques troupes rassemblées à la hâte par le brave Louis de la Trémouille, amiral de Bretagne et de Guiennc, et se rembarquaient honteusement au mois de novembre de la même année qui les avait vus venir si présomptueux et si iiers. De toutes parts la coalition reculait devant l'élan français.
Cependant François Ier n'en avait pas moins fait ouvrir, dès le 14 septembre, la campagne d'Italie, avec une vaillante armée placée sous les ordres de l'amiral de France, le brave, mais inconsidéré Bonnivet, dont toute la carrière militaire semble, malgré le titre dont il était revêtu, avoir uniquement appartenu à la guerre continentale. Les campagnes que fit l'amiral en Italie, Tan 1 523 et l'an 1 524, ne furent point heureuses ; il en revint avec un illustre capitaine de moins, le chevalier Bayard.
Il semblait, à cette époque, que les Français, souvent vaincus au dehors par leurs innombrables adversaires, fussent invincibles au dedans. Depuis l'expulsion des Anglais sous Charles VII, le sentiment national avait acquis une énergie capable de s'élever aux plus sublimes efforts ; la France pouvait bien consentir, à la dernière extrémité, à reculer devant le nombre, mais jamais à se laisser entamer. On le vit bien quand, dans l'été de 1524, les armées de terre et de mer de Charles-Quint entreprirent, sous la direction du connétable de Bourbon, la conquête de la Provence et des provinces du Midi. Bourbon, qui était entré en France avec le marquis de Pescara, par le comté de Nice, alla mettre, le 19 août, le siège devant Marseille, dont le port était bloqué par une flotte de dix-huit galères commandées par Hugues de Moncade, amiral de Charles-Quint. Les ennemis trouvèrent à Marseille une belle et valeureuse résistance que dirigeait en partie le vieux Prégent de Bidoulx, accouru de Malte pour consacrer son reste d'existence au service de son pays. Le connétable s'était vanté que la France l'imiterait dans sa trahison. Pendant que les troupes ennemies qu'il commandait en chef s'occupaient aux travaux du siège, un boulet étant venu frapper à mort le prêtre qui disait la messe sous la tente du marquis de Pescara, celui-ci fit relever le boulet, et l'envoya ironiquement au connétable, en ajoutant que c'étaient là sans doute les clefs dont les bourgeois de Marseille lui faisaient hommage pour qu'il entrât dans leur ville. La mine, tentée d abord par les assiégeants, avait été éventée par une eoulre-mine des assiégés. L ennemi pourtant battait incessam-
ment la place avec des pièces de gros calibre enlevées d'une des tours de Toulon ; la brèche commençait à s'ouvrir; mais les femmes de Marseille, sans distinction de rang, élevèrent aussitôt derrière le mur qui s'écroulait un autre mur que l'on appela le rempart des dames, en l'honneur de celles qui l'avaient construit. Le M septembre, un convoi de bateaux arriva d'Arles avec quinze cents hommes de renfort et un chargement de farines pour les assiégés, parmi lesquels se faisait remarquer un corps de quatre mille Italiens restés fidèles à la cause de la France. Le 25 septembre au soir, le connétable de Bourbon fit donner l'assaut ; mais la brèche fut si vaillamment défendue, qu'il rappela ses troupes, et, dès le lendemain, fit retirer une partie de son artillerie pour la charger sur la flotte de Moncade. Le 28 septembre, à l'approche d'une armée française commandée par le maréchal de Chabannes, il leva en personne le siège de Marseille, qui avait duré quarante jours et avait été soutenu avec une constance, une énergie audessus de tout éloge. Une flotte de dix galères, commandée par un célèbre marin génois, André Doria, engagé alors au service de François Ier comme général de ses galères, et par le vice-amiral de La Fayette, avait été d'un grand secours aux Marseillais, en inquiétant sans cesse la marine de l'ennemi. Dès le 9 juillet, cette petite flotte avait capturé, après un combat, deux vaisseaux qui venaient de Barcelonne, avec un personnage important, Philibert d'Orange, prince de sang français, qui s'était associé à la trahison du connétable de Bourbon.
Le 7 du même mois, les galères françaises avaient attaqué, vers l'embouchure du Var, la flotte bien supérieure en nombre de Hugues de Moncade, avaient coulé à fond trois de ses vaisseaux, et en auraient pris plusieurs, s'ils ne se fussent promptement retirés à Nice, où le marquis de Pescara les fit incendier, de peur qu'ils ne tombassent au pouvoir des Français. L'armée impériale vida précipitamment la Provence et fit de grandes pertes dans sa retraite, inquiétée à la fois par terre et par mer.
Les Français rentrèrent en Italie, à la suite de l'ennemi fugitif;
ils occupèrent de nouveau Milan; tout semblait leur aller à souhait, quand l'imprudence et la présomption de deux ou trois chefs mal inspirés, et entre autres de l'amiral Bonnivet, firent perdre, le 24 février 1525, la bataille continentale de Pavie, dans laquelle François V*r, vaincupar un prince français, son parent, et blessé au visage et à la main, fut fait prisonnier. L'amiral de France, Bonnivet, ayant vu, sur la fin de la bataille, les tristes effets des conseils qu'il avait donnés, s'était écrié : « Non, je ne puis survivre à un pareil désastre! » Et aussitôt, s'élançant à travers les bataillons ennemis, et tendant la gorge à toutes les épées et à toutes les piques, il avait trouvé la mort qu'il cherchait. Le connétable de Bourbon, dont il était l'ennemi personnel, en passant par l'endroit où Bonnivet venait d'être égorgé, vit les restes sanglants de cette figure si belle et si noble qui avait fait l'admiration de la cour, et, sentant à ce spectacle sa haine et sa colère s'affaiblir, il rentra en lui-même, et dit en détournant ses regards : « Ah ! malheureux, tu es cause de la perte de la France et de la mienne! >► C'était assez déclarer à quelles étroites et personnelles passions il avait cédé en tournant contre la patrie l'épée de connétable, qu'il avait reçue pour la défendre.
Pendant que François Ier assiégeait Pavie, la marine avait eu pourtant encore l'occasion de se signaler. Michel-Antoine, marquis de Saluées, qui commandait de la part du roi de France dans Savone, avait envoyé deux mille hommes dans Yiareggio, petite ville située sur la côte de Lucques. Hugues de Moncade, gouverneur de Gênes pour l'empereur, avait aussitôt mis en mer toutes les galères qui étaient dans son port, à dessein d'enlever les deux mille hommes renfermés dans Viareggio. Appelant la ruse à son aide pour faciliter l'exécution de son projet, il s'était mis en embuscade entre cette ville et Savone, dans la pensée que les deux mille hommes qu'il voulait enlever ne manqueraient pas de se sauver par là, dès que le canon de ses galères aurait enfoncé les portes de la place. Mais le marquis de Saluées, réveillé par le bruit de l'artillerie de la (lotte génoise, et devinant ce qui se passait
à Viareggio, s'était avancé aussitôt de ce côté avec deux galères, après avoir donné avis à André Doria et à La Fayette de le suivre avec les leurs. A la vue des deux galères du marquis, la garnison de Viareggio avait repris courage et relevé ses portes déjà brisées. Alors la flotte ennemie, qui croyait les deux galères du marquis de Saluées seules et sans appui, s'était retournée contre elles ; mais la soudaine apparition des vaisseaux de Doria et de La Fayette l avait bientôt obligée à prendre le large et à se retirer sous la protection du canon de Gênes. Le projet do Moncade se trouvant ainsi dérouté, et, par suite, ce personnage ayant été forcé à opérer par terre sa retraite sur Gênes, s'était vu attaquer en queue par des troupes de débarquement, sous les ordres de La Millerie, et par les deux mille hommes de Viareggio, pendant que l'artillerie de la flotte française le battait en flanc. Les soldats, au nombre de quatre mille, qu'il commandait, avaient été ainsi taillés en pièces, et lui-même , grand amiral de l'empereur, avait été pris. Le marquis de Saluées, à la suite de ce succès, était allé, avec André Doria et La Fayette, attaquer la flotte ennemie jusque dans le port de Gênes, s'était rendu maître, après un long combat, de trois galères, parmi lesquelles la capitane de la république, et avait dispersé le reste. Cette victoire navale, remportée à la vue même de Gênes, ne devait être toutefois qu'une bien faible et inutile compensation à la catastrophe de Pavie, après laquelle la flotte française n'eut d'autre soin que d aller recueillir, à l'embouchure du Tibre, une partie des débris de l'armée du roi captif.
Cependant lçs temps n'étaient plus où les rois pouvaient seulement avoir, sans en rougir de honte, la pensée de sacrifier la moitié de leurs États au désir égoïste et immodéré de recouvrer leur liberté personnelle. Charles-Quint ne put arracher de son captif les vastes concessions territoriales qu'il en attendait. François V* eut même un instant la généreuse pensée d'abdiquer, pour ne plus laisser entre les mains de son geôlier qu'un gage qui réduisît au néant toutes ses ambitieuses espérances; mais cet effort désintéressé de la royauté était encore trop au-dessus de l'époque et ne
s'accomplit point jusqu'au bout. Après bien des intrigues, après même avoir affaibli par tous les moyens le moral de son prisonnier, Charles-Quint obtint enfin de lui , en vertu d'un traité signé à Madrid, le 14 janvier 1526, qu'il lui fît l'abandon en toute souveraineté du duché de Bourgogne et de quelques autres territoires moins importants de la suzeraineté à laquelle les rois de France n'avaient point renoncé jusqu'alors sur les comtés de Flandre et d'Artois, et de toutes ses prétentions sur le duché de Milan , les seigneuries de Gènes et d'Asti, et sur le royaume de Naples. Mais le roi n'avait pas plutôt recouvré sa liberté, en donnant ses deux fils en otages, que les princes , les grands et les évéques de France déclarèrent, en assemblée, que le monarque ne pouvait aliéner le patrimoine de la nation, et que le serment qu'on lui avait extorqué en prison ne pouvait déroger au serment plus solennel qu'il avait prêté à son sacre. Les grands de Bourgogne et les députés des États de cette province, rachetant en un jour toutes les félonies des anciens ducs jusqu'à Charles le Téméraire, de qui Charles-Quint se prétendait héritier, firent savoir même qu'ils résisteraient au besoin par les armes à toute tentative que l'on ferait pour les aliéner du corps de la nation. Que ceci fût apprêté ou non par François Ier, il n'en reste pas moins certain que désormais le droit du pays s'inscrivait, en fait de concessions territoriales, à la place de celui du prince, et que désormais il ne pouvait plus être donné à la royauté que d'élargir et non d'amoindrir le pays. Ainsi déclaré inaliénable, le domaine de la couronne devenait le domaine français. Les états-généraux de la nation confirmèrent les premières déclarations, et offrirent une somme considérable pour racheter la parole du roi et la personne de ses enfants.
Charles-Quint avait déjà repris les hostilités avec vigueur; mais une ligue venait de se former contre lui à son tour; sa colossale puissance commençait à effrayer ceux-là même dont il s'était servi pour la porter au comble. En exécution des engagements pris par les confédérés entre eux , leur armée navale se composait de quatre galions, seize galères et quatre vaisseaux
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ronds du roi de France, de treize galères vénitiennes et de onze galères papales. La part de la Fronce, qui était la plus forte, fut armée à Marseille et mise sous les ordres de don Pedro Navarro, vaillant aventurier espagnol , qui était au service de François 1er. En faisant route pour Livourne, afin de se joindre aux galères du pape et des Vénitiens qui l'attendaient, la flotte de France s'empara de Savone et de plusieurs bâtiments chargés de grains destinés à Gênes. Charles-Quint, de son côté, avait mis en mer, sous les ordres de Lannoi , vice-roi de Naples, une flotte de quarante vaisseaux. Une tempête qui l'assaillit réduisit presque aussitôt celle-ci à vingt-cinq vaisseaux ; et ce fut en cet état qu'elle rencontra, à la hauteur de Sestri, seize galères des confédérés, dont six françaises et dix papales et vénitiennes. Les deux flottes, se trouvant en présence, se disposèrent aussitôt au combat; l'action s'engagea avec beaucoup d'ardeur de part et d'autre, et dura jusqu'à la nuit; les vaisseaux du vice-roi furent tous très maltraités; I un d'eux fut coulé à fond avec les trois cents hommes qu'il avait à bord. La nuit et le gros temps qui suivirent ce combat obligèrent les confédérés à relâcher à Porto-Fino et à Porto-Venere, avec la résolution cependant de renouveler l'attaque le lendemain. Mais le vice-roi de Naples, qui n'était pas d'humeur à hasarder de nouveau le combat, mit de grand matin à la voile et se retira; les confédérés le poursuivirent jusqu'à Livourne sans réussir à l'atteindre. S'il leur échappa, il ne put éviter dans sa fuite une nouvelle tempête, qui jeta sur les côtes de Sicile une partie de ses vaisseaux. Le résultat de cet engagement et de la dispersion de la flotte ennemie fut de rendre les confédérés maîtres de la mer. qu'ils parcoururent sans obstacle, s emparant de plusieurs navires de l'empereur et de quelques petites places sur les côtes du royaume de Naples.
L'année suivante , 1 527, pendant que l'armée de terre de François Ier vengeait la défaite de Pavie, en prenant d'assaut la ville de ce nom et en envahissant le royaume de Naples, une flotte française de dix-sept galères, qui était sortie de Marseille, sous les
ordres d'André Doria , revêtu de nouveau du titre de général des galères de France , faisait le blocus de Gênes, enlevant tous les vaisseaux qui osaient s'en approcher, et interceptant toute communication avec les habitants. Ceux-ci, réduits à la dernière extrémité , risquèrent quelques bâtiments pour se procurer des vivres; mais ils furent capturés par les galères françaises, lorsque déjà ils avaient leur chargement de grains. Quatre autres bâtiments remplis de blé , et une grosse caraque qui revenait du Levant avec une riche cargaison, ayant jeté l'ancre à Porto-Fino, neuf galères sortirent du port de Gênes pour les escorter pendant le reste de leur route ; mais la flotte française enveloppa l'arrivage et l'escorte ensemble, et se rendit maîtresse du tout, moins un navire qui fut bridé. Ce succès décida du sort de Gênes , qui retourna encore sous la domination de la France.
La flotte combinée des confédérés se réunit bientôt en mer pour aller tenter une descente en Sicile , et essayer de s'emparer de cette île , que l'on disait lasse du joug espagnol. L'armée navale était composée de huit galères appartenant en propre à André Doria, de quatorze galères françaises et de seize vénitiennes. Doria commandait les galères, et Renzo de Céri, autre Italien, les troupes de débarquement. On partit du port de Livourne le 13 novembre 1527; mais ce fut contre les vents déchaînés et les vagues soulevées que la flotte eut à soutenir sa première lutte; elle fut dispersée ; quelques galères regagnèrent Livourne ; la plupart furent obligées de cingler vers l'île de Corse, d'où elles firent route pour la Sardaigne , qui appartenait à Charles-Quint. Renzo de Céri désirait que la flotte reprît sa première destination , la Sicile ; mais André Doria voulait qu'il en fût autrement , et l'on débarqua dans l'île de Sardaigne , avec environ trois mille soldats, que le vice-roi du pays vint sur-le-champ attaquer à la tête de cinq mille hommes de pied et de quatre cents chevaux. 11 fut reçu par les Français avec une rage de désespérés : sa défaite fut l'affaire d'un instant , et les Français , encore dans leur premier feu, attaquèrent aussitôt Sassari, qu'ils emportèrent d'assaut. Malheu-
reusement, ces premiers triomphes n'aboutirent à aucun résultat durable. Une abondance extrême , qui avait été précédée pour les soldats d'une extrême disette, amena des maladies qui détruisirent les trois quarts de la petite armée de débarquement. La mésintelligence d'André Doria et de Kenzo de Céri , s'envenimant de plus en plus, aurait suffi d'ailleurs pour faire manquer l'entreprise de Sicile et abandonner celle de la Sardaigne. Les restes de cette armée victorieuse, mais ruinée sans défaite, furent amenés à Gênes, où André Doria resta dans une inaction qui n'était que le prélude de sa prochaine défection. Ce fameux Génois, qui passait pour être le plus habile homme de mer de son temps , ne pardonnait pas surtout à François Fr de ne pas consentir à rétablir à Gênes le gouvernement républicain, et il ne l avait aidé à reconquérir cette ville que dans le but même de la rendre à ses formes de liberté. André Doria laissa toutefois son neveu , Philippin Doria , prendre, Tannée suivante, 1528, le commandement des galères des confédérés, qui devaient bloquer le port de Nnples pour seconder l'armée de terre des Français, commandée par Lautrec, qui resserrait et fermait cette capitale d'un autre côté. Philippin Doria n'était pas un personnage moins actif ni moins habile que son oncle. Il empêcha qu'aucun bâtiment n'entrât dans le port ; il prit, à la vue même des Napolitains et de la flotte espagnole , trois navires chargés de grains que les assiégés attendaient impatiemment ; il se servit avec bonheur de l'artillerie de marine pour déloger les impériaux d'un poste qu'ils occupaient , et d'où ils l'incommodaient lorsqu'il s'en approchait de trop près. Hugues de Moncade , que François Ier avait naguère , de son propre mouvement, rendu à la liberté, et qui avait été investi par Charles- Quint, après la mort de Lannoi, de la vice-royauté de Naples , pour échapper d'une manière ou de l'autre au danger imminent dont les courses de Philippin Doria le menaçaient, résolut ou d'enlever sa flotte par surprise , ou d'en avoir raison à force ouverte. Il ût armer le plus secrètement qu'il put six galères , quatre fusles , espèces de navires à rames, et deux brigantins : instruit
242 HISTOIRE M AHITIMK
par ses espions que les galères de Philippin Doria s étaient retirées dans le golfe de Salerne pour se radouber, et que les gens des équipages descendaient fréquemment h terre pour aller visiter leurs compatriotes du camp français , il crut le moment venu de mettre son projet à exécution, et le succès indubitable. Il embarqua aussitôt mille arquebusiers espagnols , tous soldats d'élite , monta lui-même sur la galère capitanc avec les seigneurs les plus distingués qui se trouvaient à ISaples , et donna la conduite de sa petite flotte à un capitaine expérimenté, nommé Gobbo. Moncade rassembla au cap Pausilippe tout ce qu'il put trouver de bateaux pêcheurs , en s'en fit suivre, dans le but d'imposer de loin à ses ennemis par l'appareil d'une multitude de navires. Il alla mouiller de là à l'île de Capri, y reçut, dit-on, d'un grand prophète du pays l'assurance d'un triomphe aussi complet que prochain , leva l'ancre , remit à la voile , prit le large , et tourna tout d'un coup le cap vers Salerne , après avoir fait prendre les devants à deux galères qui avaient ordre de s'approcher de ses adversaires, et de fuir ensuite pour attirer ceux-ci en pleine mer. Mais le général de l'armée française de terre , qui n'était pas moins bien servi par ses espions que le vice-roi de Naples , prévit son dessein , en informa le chef de la flotte alliée , et lui envoya un renfort de quatre cents arquebusiers, sous les ordres du capitaine de Croc. Alors Philippin Doria, profitant en habile homme et de l avis et du renfort, imagina une contre-ruse. Il fit démarrer trois galères , et leur ordonna de gagner le large , en manœuvrant de manière à laisser croire qu'elles voulaient échapper aux ennemis; il alla en même temps , avec cinq autres galères , au-devant du vice-roi de Naples. L'étalage des innombrables voiles de la flotte de Moncade ébranla d'abord un peu Philippin ; mais, comme cette fantastique multitude se dissipait d'elle-même à mesure qu'elle approchait , après le premier mouvement de surprise et de crainte qu'il avait fait naître, il ne fut pas difficile de se rassurer promptement et de se risquer contre elle. Quelques coups de canon suffirent pour écarter toutes les voiles impuissantes, et la flotte de Moncade resta
réduite à ce qu'elle était en effet, six galères et les quelques autres bûliments secondaires armés avant le départ. Un gros canon , de ceux qu'on appelait alors basilics , ayant été pointé sur la capitane espagnole que montait le vice-roi , tua d'un seul coup quarante hommes, entre lesquels étaient le capitaine et plusieurs officiers. Philippin, de son côté , perdit le capitaine de sa galère, dans la décharge qu'il eut à essuyer de toute l'artillerie ennemie. Ces deux principales galères , celle qui portait Doria et celle qui portait le vice-roi de Naples, s'approchèrent ensuite jusqu'à portée de l'arquebuse, et, pendant qu'elles étaient aux prises ensemble, trois galères napolitaines engagèrent vivement l'attaque contre deux autres de Doria. De tous côtés on déployait une fureur égale ; les Français commandés par du Croc et les mille Espagnols d'élite s'acharnaient les uns contre les autres : c'était, parmi les ennemis, à qui défendrait à son tour l'étendard du dernier porte-enseigne succombant, et ils se relevèrent ainsi successivement jusqu'à co qu'il en fût tombé plus de cinq cents; c'était, entre les Français, à qui vaincrait ou périrait le plus héroïquement, et de quatre cents qu'ils étaient, il n'allait bientôt plus en rester que soixante. Le résultat, si courageusement disputé, était encore incertain, quand les trois galères auxquelles Philippin Doria avait donné l'ordre de simuler la fuite, ayant gagné le vent, fondirent soudainement sur les galères du vice-roi, donnèrent de l'éperon dans les flancs de la capitane espagnole qu'il montait, la désemparèrent , et décidèrent du sort du combat. Moncade, qui n'avait jamais montré tant de valeur que dans cette journée , après avoir fait mille efforts désespérés malgré une cruelle blessure qu'il avait déjà reçue au bras, périt sous une grêle d'arquebusades. Des chefs de la flotte de Charles-Quint, qui étaient pour la plupart de grands et illustres personnages, pas un seul n'échappa; ceux qui ne furent pas tués ou noyés furent faits prisonniers. Sept cents Espagnols d'élite succombèrent ainsi. Deux galères ennemies furent coulées à fond , deux autres furent enveloppées et
prises; tout ce qui restait de la flotte du vice -roi de Naples
tomba également au pouvoir du vainqueur avant ou après la sanglante bataille de Salerne. La ville de Naplcs elle- même se crut de nouveau tombée entre les mains des Français. La défection d'André Doria, et, par suite, de son neveu Philippin, qui passèrent l'un et l'autre au service de l'empereur Charles-Quint, en décida autrement. Cette malheureuse défection, que l'on ne fit point assez d'efforts pour prévenir, ou plutôt que les courtisans de François 1er amenèrent, fut précédée d'une violente décision, en vertu de laquelle André Doria serait déposé de sa charge de général des galères. Barbezicux , destiné à lui succéder, fut aussitôt envoyé pour prendre possession non seulement des galères françaises, mais encore des galères génoises; il devait en même temps s'assurer de la personne de l'ancien chef de la flotte et l'amener en France, sous l'accusation d'insolence et de félonie. L'ordre était plus facile à donner dans le conseil du roi que facile à exécuter à Gênes. Malgré le mystère dont on avait essayé de l'envelopper, il ne put échapper aux méfiances d'André Doria. Dès que le marin génois se trouva en présence de Barbezieux, qui commençait le discours par lequel il le voulait surprendre , il l'interrompit aux premiers mots : « Je sais, dit-il, ce qui vous amène; » et lui montrant d'un côté les galères de France, et de l'autre celles de Gênes : « Voici les galères de votre maître, que je vous remets ; voici celles de ma république que je conserve : accomplissez le reste de votre ordre, si vous l'osez. »
Barbezieux demeura fort interdit et eut à craindre pour luimême ce dont il était venu menacer André Doria, qui, du reste, au dire de quelques auteurs , n'eut pas la loyauté qu'il avait annoncée de restituer les galères de France qu'on lui avait confiées, et les fit même passer, avec les siennes, au service de Charles- Quint. Ce furent les Doria eux-mêmes qui se chargèrent de ravitailler et de sauver cette ville de Naples qu'ils avaient naguère promise à la France. Le siège, devenant impossible par terre s'il n'était secondé par mer, larda d'autant moins à être levé, que la peste était venue décimer le camp français, et que Lautrcc, le
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général en chef de l'armée, avait lui-même succombé. La défection des Doria, qui venait défaire perdre le royaume de Naples au moment où il allait être entièrement reconquis , amena presque immédiatement la perte de Gênes. Barbezieux , qui commandait une flotte française , craignant de se voir bloqué dans le port , se sauva précipitamment à Savone , dès qu'il aperçut les galères d'André, tandis que celui dont il était le peu capable successeur , dans la charge de général des galères, fut reçu dans sa patrie comme un libérateur. Savone, où Barbezieux ne resta pas davantage , suivit le sort de Gènes. Une fois enfin le nouveau chef de la flotte française osa envisager en face les galères de Doria , les attaqua même, à la hauteur de Nice et de Monaco : une d'entre elles fut coulée à fond ; mais ce mince résultat ne fut d'aucun effet. Bientôt le Milanais était de nouveau évacué, et une paix de peu de franchise était conclue à'Cambrai, le 15 août 1520. Elle stipulait, entre autres choses , l'abolition de la suzeraineté , alors tout illusoire, de la couronne de France sur les comtés de Flandre et d'Artois, que possédait l'empereur par héritage; une rançon pécuniaire était donnée pour rendre à la liberté les deux enfants du roi laissés en otage. 11 ne pouvait être question, dans le traité de Cambrai, d'une manière directe, du connétable de Bourbon. Ce traître, méprisé même do ceux qui s'en étaient le mieux servis, avait trouvé la mort en assiégeant Borne, l'an 1 527, à la tête d'une armée de brigands. En somme , et pour n'être que juste, c'était quelque chose d'inouï qu'un si noble roi luttant, quelquefois avec avantage, contre un si puissant empereur, et ne lui cédant jamais sans conditions. Si l'intérêt des politiques de l'Europe les rangeait du côté de son rival , l'intérêt de tous les cœurs doués de quelque élévation restait de son côté. Qui des mains applaudissait au succès du redoutable Charles-Quint, en secret, ou même sans vouloir se l'avouer, désirait celui de François Ier.
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