‹ Histoire maritime de France (volume 2)Chapitre 17 sur 27 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

•e t»Sf à 1SI7.

Renouvellement de la guerre entre François 1« et Charles-Quint. — Entrée de l'amiral de France en Savoie et en Piémont. — Projet nouveau de conquête de la France par Charles-Quint. — Entrée de Charles-Quint en Provence. — Buine de Bon anuée, sa retraite. — Retraite de sod lieutenant, lo comte de Nassau, en Picardie. — Commencement de l'alliance entre la France et la Turt|uie. — Trcvo do Nice. — Entrevue de François l" et do Charles-Quint à bord d'une galère. — Arrestation et procès de l'amiral de France Philippe de Brion-Chabot. — Assassinat des envoyés de François I»T auprès du sultan, par les gens de Charles-Quint. — Le capitaine Polain est chargé de remplir leur mission , cl auparavant une mission à Venise. — Ses débuts. — Connaissances nautiques qu'il acquiert à Venise. — Révolution qu'il opère dans la marine française. — Ses succès diplomatiques à Venise et kConstantinople. — l.e capitaine Polain, nommé baron de La Garde, et général des galères. — Alliances avec lo Daneraarck et la Suède. — Troisième projet de conquête de la France par Cbarles-Quint, qui s'unit à Henri VIII d'Angleterre. — Préparatifs maritimes do François l«v confiés, sur la Méditerranée, au baron de La Garde. — Édit de <W3 sur la marine. — Claude d'Anncbtut nommé amiral do France. — Son caractère. — Arrivée de Barberoussc à Marseille pour se joindre à la flotte française. — Siège de Nice. — Pais de Crépi entre François I«» et Charles-Quint. — Henri VI 11 continue seul la guerre. — Boulogne livrée aux Anglais. — Préparatifs de descente en Angleterre, en tîH S. — Voyage de François I" au Havre. — Incendié du Caraquon. — La flotte française cherche les Anglais. — Engagements partiels entre les deux flottes. - Celle d'Angleterre «e retire. — Les Français ravagent la cote d'Angleterre, et occupent l'île de Wight, puis l'abandonnent volontairement. — La flotte anglaise so retire de nouveau, avec pertes, devant la flotte française. — Paix cotre François I'T et Henri VIII. — Coup d'œil général sur la marine de France sous François I»». — Jean Ango, négociant, armateur de vaisseaux-corsaires, vicomte, et capitaine-commandant do la ville et du château de Dieppe. — Fin du régne de François !•«•. — Commerce maritime. — Navigations des Français. — Découverte et prise de possession du Cauada. — Essais de colonisation au Brésil. — Premières relations des Français avec l'archipel indien.

Le traité do Cambrai venait à peine d'être signé, que déjà François Ier trouvait, dans la politique à double face de Charles- Quint, des motifs de protestation contre ses principaux articles, particulièrement en ce qui concernait l'État de Gênes, que l'empereur plaçait sous sa tutelle, le duché de Milan, dont il remettait en possession la famille des Sforza, et le comté d'Asti, qu'il donnait au duc de Savoie : tout cela aux dépens du roi de France.

Cependant, et malgré tant de causes incessantes de rupture ouverte, la guerre n'éclata pas entre les deux rivaux aussitôt que cela pouvait le donner à croire. Charles-Quint hésitait devant cet ennemi que le sentiment d'injures à venger relevait toujours plus menaçant et plus prêt à se jeter dans de nouveaux hasards. D'ailleurs , la paix avec la France lui était nécessaire : car, au sein

même de son empire, le schisme de Luther, escorté de celui de Calvin, fermentait avec force, et ne semblait pas disposé à se laisser épouvanter ni vaincre, même par les armes; au dehors les Turcs, avec leur sultan Soliman le Magnifique, le môme qui avait enlevé Rhodes aux chevaliers, lui laissaient peu de trêve du enté de la Hongrie. C'est à la crainte que leurs envahissements continuels lui inspiraient, plus qu'à un sentiment de générosité ou de religion, qu'il faut attribuer l'abandon qu'il fit, en 1530, de l'île de Malte aux nobles débris des hospitaliers de Rhodes. Encore leur marchanda-t-il longtemps ce rocher, qui avait suivi le sort de la Sicile depuis l'année 1 1 90 , où Roger le Normand l'avait conquis sur les Sarrasins. Charles-Quint voulait imposer aux chevaliers des conditions qui en auraient fait les serviteurs de sa politique, et non ceux de la religion ; mais le grand maître Villiers de lTsle- Adam et les plus illustres de l'ordre étaient Français; plutôt que de les accepter, ils auraient préféré continuer à n'avoir d'autre patrie que leur flotte, errant depuis sept ans sur la Méditerranée, et arborant au haut de ses mâts, en guise d'étendard, la bannière de la Vierge avec son Fils mort entre les bras. Ils ne prirent possession de Malte que quand la pleine et entière souveraineté leur en fut assurée.

Quatre ans plus tard, la ligne des Sforza s'éteignait, et François rr y trouvait une occasion de renouveler avec plus de fondement encore ses prétentions sur le duché de Milan ; de plus, il s'adressait directement au duc de Savoie, dont il était mécontent, pour qu'il eût à lui rendre les comtés de Nice et d'Asti , comme étant anciens fiefs, le premier de la Provence, le second du Dauphiné, et une grande partie du Piémont, avec Turin, comme ayant été possédée par Charles d'Anjou , frère de saint Louis. Appuyant sans plus tarder ses prétentions sur ses armes, il donna ordre, en 1535, à l'amiral de France, Philippe de Rrion-Chabol, d'entrer en Savoie avec une armée considérable. L'amiral fit promptement la conquête de ce pays, et l'année suivante n'envahit pas avec moins de succès le Piémont. On eut le torl de le

rappeler pour l'employer d'un autre côté, et de lui donner un successeur peu capable de continuer ce qu'il avait si bien commencé. Charles- Quint manifesta alors l'intention de terminer toutes ses querelles avec François V par un coup d'Alexandre, par la conquête de la France , sans le concours d'auxiliaires qui auraient voulu entrer en partage. Il traversa le Piémont avec une formidable armée, sans s'occuper des places qu'il laissait derrière lui au pouvoir des Français ; le 25 juillet 1 536, il passa le Var à Saint- Laurent, et entreprit l'envahissement des provinces du Midi, pendant que le comte de Nassau, son lieutenant, envahissait celles du Nord, pour se réunir bientôt à lui au centre du royaume à conquérir. André Doria n'était pas étranger à ce plan, plus facile à rêver qu'à exécuter; l'habile marin, pris cette fois en défaut, s'était même fait fort de pénétrer avec ses galères dans le lit du Rhône, et de se rendre maître des deux rives du fleuve. La flotte impériale, chargée de vivres et de munitions, après avoir suiv i la côte, s'empara sans coup férir de Toulon , qui, à cette époque, était encore un point très secondaire, mais dont André Doria, en venant s'y installer avec sa flotte, servit peut-être à faire comprendre la prochaine importance. Toute la Provence avait été ravagée, ruinée, abandonnée, sauf Marseille et Arles, par ordre exprès du grand maître, et bientôt connétable de France Anne de Montmorenci, pour affamer les troupes ennemies et les laisser sans appui derrière elles. Charles-Quint n'ayant trouvé à Aix qu'une ville désertée par le clergé, par toutes les autorités, par la bourgeoisie, commença à réfléchir. Cependant, le 15 août, après avoir poussé une forte reconnaissance jusqu'aux portes de Marseille, il annonça qu'il allait mettre le siège devant cette ville. En même temps, un de ses plus habiles généraux, le marquis de Guasto avait reconnu la ville d'Arles. Mais c'était de la part de l'un et de l'autre plutôt grand désir que possibilité d'attaquer. Le 25 août, un convoi considérable qui leur arrivait de Toulon fut attaqué par des paysans embusqués, qui le pillèrent, et qui tuèrent toutes les bêtes de somme. André Doria , comprenant combien grande avait été son

erreur, trouva moyen de s'éloigner le premier d'un pays où il n'y avait plus que des désastres à attendre, en faisant savoir à l'empereur qu'il importait que sa flotte se rendît devant la ville de Gênes, près de laquelle un parti français s'était montré. Charles- Quint lui-même, craignant de compromettre tout à fait sa renommée victorieuse, déjà fort engagée par plusieurs échecs partiels, so décida, après bien des jactances indignes du haut esprit qu'on lui attribue généralement, à une honteuse retraite. Elle ne s'effectua pas sans qu'il fût vivement inquiété, surtout par quelques galères qui, du fond d'une anse où elles n'étaient point aperçues, firent un feu terrible, sous lequel périrent , comme dans une boucherie, un grand nombre d'impériaux. On assure que les paysans provençaux firent de leur côté un tel massacre de l'armée do Charles-Quint fuyant devant celle de François Ier , et réduite à des débris sans avoir engagé une seule grande bataille, que l'on pouvait suivre sa route à la trace des cadavres dont elle la laissait couverte, et des miasmes putrides dont elle infectait l'air. Charles- Quint repassa le Var, le 25 septembre, au même endroit où il l'avait passé , et alla s'embarquer à Nice , la seule ville qui fût restée au duc de Savoie après les campagnes de l'amiral de Brion- Chabot. Par une singulière concordance, le jour même où l'empereur humilié quittait la Provence, son lieutenaut , le comte de Nassau, était obligé de battre en retraite et de sortir de la Picardie, où il n'avait pu faire le moindre progrès. C'était le second projet de conquête de la France que Charles-Quint voyait échouer.

Le Piémont et les autres États du duc de Savoie, moins Nice, étaient toujours occupés par les Français. La lutte recommença à la fois du côté de l'Italie et du côté des Pays-Bas, au printemps de 1537. Durant toutes ces guerres, la marine des particuliers rendait de grands services à sa manière. Plusieurs habitants des côtes de Normandie, et particulièrement de Dieppe, qui avaient armé en courses, avec le consentement do l'État, attaquaient, avec une témérité souvent couronnée du plus grand succès, les

convois maritimes qui apportaient en Espagne les trésors encore à peine exploités de l'Amérique, et faisaient, à leurs risques et périls, les plus brillantes captures. Dans une de leurs rencontres avec des vaisseaux chargés d'or pour l'empereur, les Normands ne lui avaient pas enlevé une valeur moindre de 200,000 écus, somme énorme pour le temps. Ils ne furent pas pour rien dans les désirs, pour cette fois sincères, que Charles-Quint, naguère si menaçant, manifesta bientôt d'entrer en accommodement.

Mais un événement tout nouveau pour la chrétienté contribua plus encore à lui imposer ces pacifiques désirs. Peu à peu s'évanouissaient, au moins quant aux dehors politiques, les intraitables inimitiés de religion entre les deux plus grands adversaires qui se fussent rencontrés sur le terrain des vieilles croisades; la France et la Turquie ne semblaient plus se souvenir de leurs longues guerres : la seconde, que pour placer haut dans son estime le peuple qu'elle avait eu le plus à redouter; la première, que pour protéger de l'influence née de cette estime les chrétiens d'Orient. D'ailleurs, à part les dissentiments religieux, François I" et Soliman le Magnifique étaient deux souverains faits pour se comprendre. N'était-ce pas Soliman qui, loin de se venger à la façon d'Édouard III envers les Calaisiens, ou de Charles-Quint envers François Ier, du courage et de l'héroïsme déployé contre lui, avait donné aux chrétiens, impitoyables les uns envers les autres, l'exemple de la générosité lors de la capitulation de Rhodes? N'était-ce pas lui qui, en prenant possession du palais du grand maître Villiers de l'Isle-Adam, avait dit que c'était avec un regret sincère qu'il se voyait obligé de mettre un si grand vieillard hors de sa maison ? Soliman, maître de François 1er comme l'avait été Charles-Quint, eût été plus noble, plus généreux à son égard ; il s'était senti porté vers l'un au plus fort de son infortune ; il s'était senti de 1 eloignement contre l'autre au plus haut de sa prospérité ; il ne faisait d'ailleurs en cela que partager le sentiment de presque toute l'Europe chrétienne ou non. Et puis, il ne faut point s'en taire, c'était un devoir pour François Pr, à l'égard de son

pays comme à son propre égard, de ne pas repousser la seule alliance possible que la position de Charles-Quint lui eût laissée; c'était son droit et son devoir d'étouffer, si faire se pouvait, ou du moins de resserrer, moins ambitieux, entre la France et la Turquie, ce géant né avec cent bras pour étreindre le monde, et qui, empereur et roi de tant d'empires et de royaumes dont les bornes indéfinies reculaient, reculaient toujours jusqu'au milieu des îles et des continents américains, refusait même à la France une place au soleil. Un traité de commerce avait déjà préludé à l'alliance militaire entre les deux nations; cette alliance avait eu lieu peu après, et le baron de Saint- Blancard s'était joint avec douze galères françaises à la flotte de Soliman, commandée par le célèbre corsaire Kair-Eddyn, surnommé Barberousse II, devenu roi d'Alger et amiral du sultan. Saint-Blancard et les douze galères de France avaient puissamment secondé Barberousse dans sa guerre de 1536, contre les côtes de la Sicile et de la Pouille. En 1 537, l'alliance turque prit un caractère plus effrayant encore pour l'ennemi de la France. Soliman II en personne était accouru, au signal de François I", jusqu'à la pointe de l'Albanie la plus rapprochée de l'Italie, avec une armée que la terreur élevait jusqu'à deux cent mille hommes, et déjà il voyait s'étendre sous ses yeux, à l'horizon, la terre d'Otrante, où il avait donné rendezvous à Barberousse et à toute sa flotte; quand François Ier, qui, d'un autre côté, faisait forcer le pas de Suse par Anne de Montmorenci à la tète de cinquante mille hommes, eut la satisfaction d'apprendre que l'empereur sollicitait de lui, par l'entremise du pape, une trêve de dix ans. Cette trêve, conclue à Nice, était glorieuse pour François V ; chacun restait dans l'état où il se trouvait. Or, à cette époque, le roi de France était maître de la Savoie et du Piémont, et de quelques positions depuis peu conquises dans les Pays-Bas. C'était évidemment Charles-Quint qui cédait du terrain, et, plus encore, de sa réputation. Les deux souverains avaient d'abord refusé de se voir; mais, après la conclusion de la trêve, l'empereur, sur l'instante invitation de son rival, partit

(le Gènes sur sa (lotie, forte de trente et une galères, commandées par André Doria, pour se rendre dans les eaux de France; il fut retenu quatre jours aux îles d'Hyères par les temps contraires; puis il vint dans la rade de Marseille, mais n'entra pas dans la ville, quoiqu'elle lui fût gracieusement ouverte : c'est qu'il se souvenait du désastre que, par deux fois, cette glorieuse ville lui avait fait essuyer; il hésitait toujours, ce monarque soupçonneux; sachant ce dont il était capable lui-même contre un ennemi trop confiant, il semblait craindre davantage à chaque flot qui le portait plus près de son ancien captif; il arriva enfin, le 14 juillet, en vue d'Aigues-Mortes, avec toute sa flotte armée en guerre, de peur d'accident. Aussitôt, en vrai Français, sans souci de ce qui pouvait lui advenir, s'en remettant à l'honneur d'autrui comme on pouvait s'en remettre au sien, François saute dans une barque, et, sans escorte aucune, fait forcer de rames jusqu'à la galère de l'empereur. A cette fière confiance. Charles-Quint n'eut peine à reconnaître le grand vaincu de Pavie ; il sourit, eut au fond quelque honte de lui-même, et tendit du plus courtoisement qu'il put la main à François Ier qui monta à son bord, et qui d'un air joyeux lui dit en l'embrassant : « Mon frère, me voici de nouveau votre prisonnier. » 11 ne fallut pas moins que ce laisser-aller plein de cœur pour engager Charles-Quint à venir à terre; il s'y décida, et les deux cours se mêlèrent quatre jours durant, au milieu des fêtes. Les deux souverains se présentèrent l'un à l'autre les capitaines qui s'étaient le plus illustrés dans leurs guerres. André Doria ne fut point excepté par Charles-Quint ; François Tr, remarquant l'émotion de l'illustre marin étranger dont il avait eu le tort de s'aliéner les services, lui prouva par d'obligeantes paroles qu'il savait reconnaître ses erreurs et apprécier le mérite même de ceux qui s'étaient séparés de ses intérêts pour les combattre. Le 17 juillet 1538, le roi, après avoir reconduit l'empereur jusque sur ses vaisseaux, prit congé de lui comme il l'avait reçu, en l'embrassant. Mais François, en fraternisant comme chevalier, comme hôte courtois et loyal, avec son adversaire, n'oubliait pas que

I on n'était qu'en trêve, et faisait ses réserves pour l'heure où le duel recommencerait.

Bien que Soliman se fût d'abord montré mécontent de la trêve de Nice, qui avait rendu sa flotte inutile, les relations amicales de la France avec la Turquie continuèrent. Le 26 décembre de la même année 1538, les privilèges dont jouissaient les marchands français dans le Levant furent confirmés, en témoignage des bons rapports existants.

L'année suivante, Charles-Quint, tourmenté par les ligues protestantes d'Allemagne, toujours vivement inquiété parles Turcs, et bien convaincu désormais de l'impossibilité de ruiner entièrement son rival, chercha à leurrer François t" d'une espérance de partage de l'Europe entre eux, dans lequel, bien entendu, il se serait réservé le gros lot. Pendant ce temps une inimitié jalouse, qui avait couvé dans l'ombre, éclata dans toute sa force entre Anne de Montmorenci, connétable de France, et Philippe de Brion- Chabot, qui joignait, chose que l'on n'avait point encore vue, à la dignité d'amiral de France celles d'amiral de Guienne et d'amiral de Bretagne. Le 10 février 1539, Brion-Chabot, accusé de vingtcinq délits capitaux, et, entre autres, de malversations et dilapidations dans sa charge d'amiral, fut arrêté, enfermé à Melun, et jugé par commission. Le chancelier Poyet, qui s'était fait l'organe complaisant des passions du connétable, et qui s'était abaissé jusqu'à présider la commission, ce dont plus tard il porta la peine, ne réussit pas à faire prononcer un arrêt de mort contre Brion-Chabot ; mais il obtint sa dégradation civique et une condamnation à restitutions et amendes pour malversation, corruption et concussions par lui, disait-on, commises, en sa qualité d'amiral, de gouverneur de Bourgogne et de membre du conseil privé. François Ier, qui, dans cette circonstance, s'était montré au-dessous de son caractère en déposant lui-même contre son amiral, et en confirmant, le 18 janvier 1540, par lettres royales, l'arrêt de la commission, ne tarda pas à en éprouver un amer regret. Dès le 19 mars 1541, un arrêt définitif fut rendu, qui dé-

clarait de Brion-Chabot pur et innocent, et le réintégrait dans tous ses biens, titres et honneurs. Le 23 mai 1 542, François Ier le confirma dans ses pouvoirs d'amiral de France, de Bretagne et de Guienne, et le connétable Anne de Montmorenci, qu'une étroite jalousie avait fait descendre à des intrigues indignes de lui, tomba à son tour dans la disgrâce. Néanmoins l'amiral avait reçu le coup au cœur; il ne survécut que peu de temps à l'émotion profonde qui lui avait été causée par sa sentence.

Dès avant ce temps, la déloyauté du marquis de Guasto, gouverneur du Milanais pour Charles-Quint, avait donné à François Ie* un motif des plus graves de rompre la trêve de Nice; il avait, lâchement et contre le droit des nations les moins civilisées, fait assassiner, le 2 juillet 1 541 , à la nuit tombante, vers le confluent du Tessin et du Pô, deux envoyés du roi de France au sultan. Aussitôt du Beliai, seigneur de Langci, l'un des hommes les plus éminents de la cour et du royaume par ses talents de capitaine , d'historien et de diplomate, jeta les yeux, pour remplacer les deux envoyés du roi , sur un de ces hommes extraordinaires que ne manquent jamais de produire les grandes époques, même quand ces époques semblent n'appartenir en quoi que ce soit aux classes subalternes d'un pays. Cet homme, dont le premier, le vrai nom était Antoine Escalin, avait pris naissance, vers 1498, au village de la Garde, en Dauphiné, de parents des plus obscurs et des plus pauvres. Un caporal passant par le village de la Garde pour y faire des recrues, suivant l'usage du temps, l'enfant lui avait demandé avec instances de l'enrôler; mais il n'avait alors que onze à douze ans, et le caporal n'avait pu que lui permettre de le suivre comme goujat ou valet de régiment. Escalin était devenu soldat dès que les années le lui avaient permis , et n'avait pas tardé à se faire remarquer par une vivacité , par une pénétration d'esprit au-dessus du vulgaire, et par d'autres qualités qui tenaient du métier des armes. Dans cette longue guerre d'Italie , on avait senti le besoin d'avoir des hommes; et pour s'en créer qui valussent la peine d'être comptés, on avait enfin quelque peu

dérogé à l'ancienne et malheureuse coutume de ne prendre les officiers que dans la noblesse. Escalin avait atteint le grade de capitaine , et dès lors il s'était rendu célèbre sous un nom de guerre, sous celui du capitaine Polain; il le conserva longtemps encore après s'être élevé à des grades de beaucoup supérieurs. Le capitaine Polain ne s'était pas seulement fait connaître comme officier habile et brave : on l'avait employé dans plusieurs missions délicates, quoique secondaires, desquelles il s'était tiré en diplomate consommé. Du Bellai Langei, qui, de même que ses deux frères, Martin du Bellai et le cardinal et poète Jean du Bellai, mettait une partie de sa gloire à faire connaître à François Ier tous ceux qui lui paraissaient capables de le bien servir et d'illustrer son règne, lui parla du capitaine Polain comme de l'homme qui serait le plus apte à entreprendre et à mener en bonne voie une nouvelle mission près du sultan. François l"r reçut le protégé de du Bellai ; le capitaine lui plut par son esprit, son caractère, ses façons et sa bonne mine; il lui parut même au-dessus des éloges qu'on en faisait ; non content d'accepter Polain pour son futur ambassadeur auprès du sultan, le roi le chargea auparavant d'importantes négociations auprès de la république de Venise. 11 était urgent pour la France que ce puissant État maritime ne fournît pas à Charles-Quint les vaisseaux dont il avait besoin depuis l'entier désastre que la tempête avait fait éprouver à sa flotte, lors d'une grande expédition par lui tentée contre Alger, en octobre 1541. 11 fallait donc gagner, ou tout au moins rendre neutres les Vénitiens, pour le moment où la guerre recommencerait. Ce fut en Italie que le capitaine Polain, dont toute la réputation militaire avait été jusqu'ici acquise dans les armées de terre, étudia et saisit, avec la rapidité du génie, l'art naval; de ce moment, son ambition se tourna tout entière du côté de la mer et de ses hasards, qui séduisaient son esprit naturellement ennemi des routes faciles et ouvertes à la médiocrité. Les études qu'il fit de l'art naval ne tardèrent pas à profiler à la France, non seulement par les services qu'il rendit comme homme de pratique,

mais encore comme tacticien. Le plus souvent avant lui, les batailles sur mer n'avaient été que confusion; les flottes paraissaient n'avoir qu'un but : en venir le plus tôt possible à l'abordage. Il apprit aux Français à diviser leurs vaisseaux par escadres, toujours prêtes à se secourir mutuellement. Enfin on verra bientôt que, par ses exploits maritimes, il devint le digne émule des Doria et de tout ce qu'il y avait de marins illustres dans son siècle.

Cependant le capitaine Polain, après avoir heureusement atteint le but de ses négociations avec la république de Venise, et en avoir rendu bon compte au roi, fut envoyé à Constantinople pour renouveler l'alliance avec Soliman H, qui, sans rompre positivement avec François 1er, paraissait peu disposé à entrer de nouveau dans sa querelle avec Charles-Quint. Le capitaine Polain sut si bien s'employer, qu'il pénétra, dit-on, jusque dans le sérail, et eut un entretien avec le sultan en personne. Deux voyages faits coup sur coup par lui à Constantinople amenèrent les plus heureux et les plus prompts résultats. L'alliance de la France avec la Turquie fut renouvelée. Soliman le Magnifique donna l'ordre à Barberousse de rassembler la flotte la plus redoutable que les musulmans eussent encore mise en mer, et de la conduire à Marseille, pour s'y unir avec celle de France. Sur sa recommandation pressante et motivée, la flotte française devait avoir pour chef le capitaine Polain, récemment élevé à la noblesse, avec le titre de baron de La Garde, nom du village où il était né, et revêtu de la haute charge de général des galères.

D'autre part, une alliance offensive et défensive avait été aussi arrêtée, le 29 novembre 1541, avec le Danemarck, en vertu de laquelle le roi Christiern III s'engageait à fermer le détroit du Sund aux ennemis de la France, et promettait, dans l'occasion, l'appui de six de ses vaisseaux ; le 10 juillet 1542, une alliance fut également conclue avec Gustave \*r, roi de Suède. Charles- Quint, nonobstant la vaste étendue de ses États, n'était pas non plus sans se ménager des alliés. Pendant que François Ier s'atta-

DE FRANCK. 2â7

chait le sultan des Turcs, l'empereur flattait Henri VIII d'Angleterre, devenu ouvertement le roi d'un schisme nouveau dans l'Église, et l'entraînait à prendre encore les armes contre la France, de concert avec lui. L'ancien projet de démembrement fut renouvelé. C'était, de compte fait, la troisième fois que Charles-Quint, si renommé par la fermeté et le coup d'œil sûr de ses desseins, formait l'entreprise de conquérir le royaume du rival qui seul mettait obstacle à ses rêves de monarchie universelle. Pourtant rien ne devait lui faire espérer maintenant un meilleur succès que lors de ses deux premières tentatives.

François Pr, en attendant l'arrivée de la flotte turque, prenait un soin tout particulier de sa propre marine. Le capitaine Polain, ou plutôt maintenant le baron de La Garde, à qui il venait de confier le soin de sa flotte de galères, apporta un zèle extrême à la régler, et à y établir l'ordre, l'habitude d'un commandement, d'une direction unique. La Garde fit construire des galères plus solides et en même temps plus faciles à mouvoir qu'on n'en avait encore vu, et les rendit propres à lutter, au besoin, contre les lames de l'Océan. Pendant que le général des galères, amiral du Levant, s'acquittait de sa charge avec celte conscience et ce taleut, François V rendait un édit , en date du mois de juillet 1543, pour fixer les droits, la juridiction et les devoirs de l'amirauté de France, qui, depuis qu'on lui avait associé les amirautés de Guienne et de Bretagne, était déjà tenue pour l'amirauté du Ponant. L'amiral de France, et, en son absence, le vice-amiral, était reconnu chef naturel de toutes expéditions et armées navales; il avait la surintendance des constructions, des équipages, des armements et de l'artillerie de mer, ainsi que celle des vivres à bord des vaisseaux. Tous navires de l'obéissance du roi, quels que fussent leurs propriétaires, étaient tenus de porter les bannières, étendards et enseignes de l'amiral, qui pouvait au besoin se servir de ces navires et y transporter son pavillon. Il recevait, par lui ou son lieutenant, de tous maîtres, patrons et autres gens aux gages du roi dans la marine, le scr-

mont de bien gouverner, et de bien en tout se comporter. Aucun vaisseau ne pouvait entrer, en temps de guerre, dans les ports du royaume, sans son autorisation. Nul n'avait droit d'armer en guerre contre l'ennemi sans son consentement; et l'amiral devait s'assurer, par lui ou son suppléant, si le navire proposé était en état de tenir convenablement la mer, était suffisamment pourvu d'hommes, d'armes, en un mot de tout ce qu'exige la guerre maritime; au besoin, l'amiral y pouvait mettre, à prix raisonnable, ce qui manquait, afin qu'aucun inconvénient n'en advînt, et que le navire ne pût être honteusement pris ou perdu, faute de gens de cœur, de bons chefs et de munitions pour l'offensive et la défensive : ce qui tournerait, dit ledit royal, à la diminution de la réputation des forces navales de France. La protection de l'amiral était acquise aux navires du commerce qui la réclamaient, et, moyennant salaire, il leur devait escorte armée et suffisante. Le même édit, tout en maintenant à l'amiral, suivant les anciennes ordonnances, le dixième de toutes les prises et conquêtes faites sur la mer, y compris leurs prisonniers et leur rançon, donnait des avantages plus grands que cela ne s'était vu encore aux propriétaires des navires armés en guerre; au lieu du huitième des prises qu'ils avaient seulement eu jusqu'ici , on leur réservait, après le dixième de l'amiral prélevé, le quart du tout; sur les trois quarts qui restaient, un quart et demi était réservé aux avitailleurs du navire; un autre quart et demi était réparti entre les matelots et soldats du bord. Une étrange coutume régnait, à ce qu'il paraît, parmi ceux-ci : il arrivait souvent qu'ils juraient, sur le pain, le vin et le sel, même en présence d'un prêtre, et avec d'autres cérémonies superstitieuses, de ne rien révéler, ni à la justice, ni aux propriétaires et avitailleurs du navire, de ce qu'ils pourraient détourner des prises , et de se le répartir de gré à gré entre eux. L'édit de 1543 interdit formellement cette coutume; défend aux prêtres, sous peine de prison, de recevoir un tel serment, et ordonne aux matelots de représenter au plus tôt à l'amiral ou à son lieutenant tout le butin fait à bord. Néan-

moins, pour donner, comme il est dit, meilleure occasion et volonté aux mariniers de bien combattre, on leur laisse les dépouilles des prisonniers qu'ils auront faits, et l'argent qu'ils trouveront sur ceux-ci ou dans leurs coffres, jusqu'à concurrence de dix écus. Pour le meilleur règlement de toutes ces décisions relativement aux prises de mer, les navires qui les auront faites devront, à moins de force majeure, les amener au port d'où euxmêmes seront partis; et il ne sera disposé d'aucune sans que l'amiral ou son lieutenant, par devant qui les ventes et distributions se feront, l'ait déclarée bonne et licite.

Après la mort de Brion-Cbabot, arrivée le 1er mai 1543, François T investit de la dignité d'amiral de France un personnage qui avait à un haut degré le sentiment du devoir : c'était le maréchal Claude d'Annebaut, baron de ttetz, renommé pour son intégrité, son assiduité au travail et l'ordre qu'il s'était constamment efforcé d'introduire dans les dépenses militaires. Sans être un capitaine des plus brillants, il s'était cependant conduit avec distinction ; et, en dernier lieu, son gouvernement en Piémont lui avait fait beaucoup d'honneur. D'Annebaut, avant tout, était administrateur et organisateur. Ce fut à ces titres particulièrement qu'il rendit de grands services à la mariue française, quoiqu'il ait d'ailleurs su comprendre un des premiers, depuis le brave Jean de Vienne, que la charge d'amiral de France nélait pas seulement celle d'un intendant, mais encore celle d un marin. Il s'appliqua consciencieusement à connaître l'art naval; il résolut de se mettre à la tète des flottes, en ayant toutefois le soin circonspect de s'entourer d'hommes qu'il reconnaissait volontiers comme plus habiles que lui, et dont il prit toujours les conseils avant d'engager ou d'accepter une action sur mer.

Au mois de juillet 1 543 , Barberousse arriva à Marseille avec la flotte du sultan, composée de cent douze galères, quarante navires de guerre d'un rang inférieur , et beaucoup de bâtiments de transport; elle était montée par quatorze mille hommes de débarquement. I.e spectacle qu elle offrit était encore sans exemple

dans ces parages; on accourut de toutes les parties de la France pour la voir et pourvoir une armée de Turcs. Barberousse, avant son arrivée à Marseille , ne s'était pas fait faute d'opérer plusieurs descentes et d'exercer de grands ravages sur les côtes d'Italie et de Sicile appartenant à l'empereur; mais, sur l'expresse recommandation du baron de La Garde, qui était allé audevant de lui avec quelques galères, et duquel le sultan lui avait recommandé de suivre les instructions , il avait strictement respecté la neutralité du pape et de ses États. La flotte française qui reçut à Marseille celle du sultan , se composait de vingt-deux galères et de dix-huit bâtiments de transports. Le comte d'Engbien en avait le commandement d'honneur, et La Garde celui de fait.

L'ordre fut expédié aux deux flottes combinées d'attaquer la seule ville qui fût restée au duc de Savoie, allié de l'empereur: Nice , à l'embouchure du Var. Elles se réunirent à Villa-Franca , port de la principauté de Monaco ; et , le 22 août 1 543 , sept mille Français, joints à sept mille Turcs, emportèrent la ville de Nice après un siège de douze jours. Le château néanmoins tenait encore; l'insistance que mit Barberousse aie faire occuper par ses Turcs , aussitôt qu'il serait pris, fut une des principales causes qui déterminèrent les Français à se retirer. Leur flotte revint à Marseille, tandis que Barberousse allait faire mouiller la sienne à Antibes ou à Toulon. Mais ce terrible musulman, qui se souvenait toujours de son premier métier de corsaire, n'ayant plus, au retour, la flotte française pour le contenir, ne vint pas hiverner au lieu qui lui était assigné, sans avoir, au préalable, jeté l'épouvante dans la Toscane, dans le royaume de Naples, et à l'île de Lipari , qu'il ravagea et dépeupla. Cette guerre impitoyable commençait à n'être plus dans les mœurs de l'Europe chrétienne; Barberousse , mécontent d'avoir dans les Français des surveillants et des modérateurs, au lieu de compagnons de pillage et d'incendie sur lesquels il avait compté , ne tarda pas à se séparer d'eux définitivement, mais non sans faire trembler encore, en

ramenant sa floltc à Constantinople, les côtes de l'Italie et les îles que, dans la Méditerranée, Charles-Quint avait pour dépendances ou pour alliées.

Le 18 septembre 1544, l'empereur jugea à propos de faire à Crépi, près Laon, sa paix particulière avec François Ier, et d'abandonner à ses propres forces son allié, le roi d'Angleterre, qui, lorsque les négociations duraient encore, était occupé en personne au siège de Boulogne. Cette ville avait pour commandant un lâche du nom de Vervins, qui était pourtant de l'illustre famille de Couci. Son unique préoccupation était de se rendre le plus tôt possible; il en fut quelque temps empêché par un brave que l'histoire appelle le capitaine Corse, et dont l'intrépidité, tant qu'il vécut, soutint celle de la garnison. Mais dès que Vervins le sut tué sur la brèche, il n'écouta plus rien. Du côté de la mer, néanmoins, on ne cessait pas de faire de prodigieux efforts pour jeter du secours dans Boulogne, qui était puissamment enveloppée du côté de la terre. Trois fois une escadre française parut à la vue du port, et trois fois elle fut repoussée, non par l'ennemi, mais, chose désespérante, par les vents, qui la rejetaient implacablement dans la pleine mer. Peut-être serait-elle revenue une quatrième fois, et eût-elle mieux réussi; mais, le 14 septembre 1544, de Vervins, qui expia d'ailleurs sa lâcheté en portant sa tête au bourreau , ouvrit les portes de la ville à Henri VIII, malgré les protestations des habitants , qui soutenaient qu'ils se suffisaient à eux-mêmes pour leur défense, et malgré la nouvelle, qu'il ne pouvait ignorer, de la prochaine arrivée d'un secours. Le siège de Montreuil-sur-Mer, que les Anglais avaient également entrepris, fut levé à l'approche de l'armée du dauphin; et Henri VIII retourna à Calais, où il avait opéré sa descente, laissant une forte garnison dans Boulogne, sous le commandement d'un de ses beaux-frères. Une tentative des Français faite, dans Tannée même, pour recouvrer cette ville, n'eut pas de succès.

Quand la campagne de 1545 s'ouvrit, François Ier et la France n'avaient donc plus à combattre que Henri VIII et l'Angleterre.

Le différend, désormais moins difficile à régler, et qui , de la conquête projetée du trône de France , s'était rapetissé à une mince question d'argent réclamé par le monarque anglais , prit un aspect tout maritime.

On résolut d'aller chercher pour la combattre la flotte ennemie, et d'opérer une descente sur les côtes d'Angleterre. Le baron de La Garde fut chargé de faire passer dans l'Océan vingt-cinq galères qui étaient à Marseille, et il s'en acquitta à l'admiration de tous les hommes du métier. On n'avait pas vu sans étonnement , sous le règne précédent , Prégent de Bidoulx en amener quatre par le détroit , au milieu des mêmes mers , et les auteurs contemporains parlent de Tune et de l'autre de ces expéditions comme des merveilles de l'art naval à ces époques. D'Annebaut , en attendant les galères du baron, s'était occupé de son côté à rassembler, de Bayonne à Montreuil, tous les vaisseaux de commerce et tous les corsaires qu'il avait pu trouver; en les joignant aux vaisseaux du roi, il était parvenu à se composer une flotte si importante, qu'elle était le sujet de toutes les préoccupations.

Le rendez -vous général était au Havre-de-Grâce, et François V s'y rendit pour voir rembarquement, qui se fit le 6 juillet. Plusieurs dames de la cour avaient accompagné le roi pour voir ce spectacle rare et nouveau alors. François Ier leur avait fait préparer un festin magnifique sur le vaisseau amiral , le plus beau de la Hotte, nommé le Caraquon; il était de huit cents tonneaux, portait cent pièces de grosse artillerie, et n'en était pas moins bon voilier. Un auteur du temps dit qu'il était dans la flotte comme une citadelle qui défendait les autres vaisseaux, et qu'il n'avait à craindre que les rochers et le feu. Ce fut le feu qui l'atteignit, par la négligence des cuisiniers chargés du repas que l'on devait servir, sur le bord , au roi et à sa cour. Il fut impossible d'éteindre l'incendie. Tout l'argent destiné à l'entretien de la flotte et au payement des troupes était sur h Caraquon. Les galères n'eurent que le temps de s'en approcher pour en tirer le trésor. Le feu , qui gagnait déjà l'artillerie, les obligea do forcer de raines

DE KRAACE. 2«3

pour prendre le large , sans quoi elles eussent coulé à fond par l'effet de l'explosion terrible de cette artillerie embrasée. Ceux des soldats et des matelots qui avaient su profiter du moment où les galères s'étaient avancées pour se jeter dedans furent sauvés; tous les autres périrent dans les eaux ou dans les flammes. . On avait pourvu, dès l'origine, à la sûreté du roi et de sa cour.

Malgré cette catastrophe de mauvais augure, la flotte ne tarda pas à mettre en mer, sous les ordres de l'amiral d'Annebaut , du vice-amiral de La Millerie et du général des galères, le baron de La Garde, dont la haute expérience et les capacités reconnues avaient le plus grand poids dans le conseil. Le 18 juillet , les vaisseaux français parurent devant l'île de Wight. L'armée navale d'Angleterre était rassemblée à Portsmouth : elle n'était que de soixante gros vaisseaux , mais tous très bien équipés et très bons voiliers ; on y voyait des ramberges , espèce de vaisseaux à voiles et à rames, plus longs, plus étroits, plus propres à fendre les flots que les autres, et dont la vitesse égalait , si elle ne la surpassait pas , celle des plus agiles galères.

Le baron de La Garde alla les reconnaître avec quatre galères ; il s'avança jusqu'à l'entrée du canal qui sépare l'île de Wight de l'Angleterre et des bords sur lesquels la ville de Portsmouth s'élève. Quatorze vaisseaux anglais sortirent à l'instant, pour environner les quatre galères françaises, qui n'eurent que le temps de se retirer à toutes voiles et à toutes rames. Bientôt la flotte anglaise en masse se présenta hors du canal. C'était ce que souhaitait l'amiral d'Annebaut : il s'avança aussi avec toute sa flotte. On se canonna de part et d'autre, mais sans résultat. Les Anglais qui espéraient plus de la ruse que de la force se retirèrent sur la gauche et allèrent se mettre sous l'abri de quelques forts, dans une rade défendue par des rochers à fleur d'eau et de bas-fonds, où les vaisseaux avaient peine à pénétrer, même un à un. L'ennemi se flattait que les Français viendraient se briser sur les écueils, en voulant le suivre; mais d Annebaut ne donna pas dans

le piège; il se proposa seulement de faire tous ses efforts, le lendemain , pour attirer les Anglais au large.

La flotte de France s'étant retirée vers la nuit à la pointe de la baie de Sainte-Hélène, entre l'île de Wight et le comté de Southampton , l'amiral eut avis que ta Maîtresse , le plus grand de ses vaisseaux depuis la perte du Caraquon, faisait eau de toutes parts. D'Annebaut, plein d'inquiétude sur le sort de ce vaisseau et sur l'argent de l'expédition qu'il portait , arriva en hâte pour donner ses ordres et sauver au moins l'équipage et le trésor; il trouva qu'heureusement il avait été prévenu par le vice-amiral La Millerie, qui avait déjà opéré le sauvetage, et envoyé la Maîtresse au Havre pour être radoubée.

Le lendemain, l'amiral d'Annebaut, avec l'avis du baron de La Garde, rangea toute son armée navale en bataille : il divisa ses gros vaisseaux en trois escadres; il se mit au centre, donna la droite au sieur de Boutières, et la gauche au baron de Curlon ; quant aux galères, commandées par La Garde, elles furent provisoirement chargées d'aller canonner la flotte anglaise, dans l'espérance de l'attirer au large. Cette première attaque fut si vive et si heureuse, que la Marie-Rose, une des plus grandes caraques ennemies, fut coulée bas; des cinq à six cents hommes qui la montaient, il ne s'en échappa que trente-cinq. Le Grand-Henri , qui portait l'amiral d'Angleterre, allait aussi périr, s'il n'eût été promptement secouru.

Mais comme sur la mer la fortune dépend sou vent de l'inconstance des vents, les Anglais, profitant de la marée et d'une forte brise de terre qui s'éleva, appareillèrent et arrivèrent à pleines voiles sur les galères françaises, qu'ils auraient enfoncées , si, parle jeu des rames et l'habileté de ceux qui les dirigeaient, elles n'eussent trouvé le moyen d'échapper au choc. Les Anglais néanmoins les poursuivaient toujours avec leurs ramberges, et les pressaient vivement du côté de la poupe, où elles n'avaient point d'artillerie pour se défendre. La perte de quelques-unes semblait imminente, quand le Florentin Léon de Strozzi, qui était

chargé de l'arrière-garde , et qui eut le commandement des galères sous Henri II, tourna promptement celle qu'il montait de la poupe à la proue, et fit face à la plus avancée des ramberges anglaises; l'ennemi, surpris par ce retour d'audace, s'arrêta et ne voulut pas tenter la fortune d'un combat. Léon de Stiozzi couvrit par cette manœuvre la retraite des galères françaises , et les rejoignit avec un bonheur égal à la bravoure qu'il avait montrée. D'Annebaut s'avança pour le soutenir et pour repousser les ramberges anglaises, si elles étaient tentées de revenir à la charge; mais déjà elles s'étaient hâtées de rentrer dans le canal et dans les bancs.

D'Annebaut, voyant qu'il ne pouvait tirer les Anglais du poste avantageux qu'ils occupaient, fit faire trois descentes pour ravager la côte, se flattant que le roi d'Angleterre, qui s'était rendu de sa personne à Portsmouth , ne resterait pas spectateur impassible des ravages apportés sur son territoire, et qu'il enverrait ordre à sa flotte de se mettre en mer pour faire diversion à la descente des Français. Mais rien n'ébranla les Anglais; ils virent porter le fer et le feu sur leurs côtes sans sortir de leur poste, espérant toujours que les Français se laisseraient entraîner, par leur ardeur impatiente, sur les bancs et les rochers du canal.

D'Annebaut tint un conseil à bord du vaisseau amiral pour savoir à quel parti il devait s'arrêter. L'avis général fut qu'il était impossible , sans courir à une perle certaine , d'attaquer les ennemis dans la position environnée d'écueils où ils s'étaient retranchés. On se résigna à la retraite; mais on eut le tort de ne pas garder l'île de >Vight, dont on s'était emparé, et de ne s'y pas fortifier, comme c'était l'avis du baron de La Garde. L'île de Wight aurait pu servir bientôt à prendre Portsmoutb même et à rendre la France maîtresse d'une des clefs de l'Angleterre, comme celle-ci l'était alors de deux des clefs de la France : Calais et Boulogne. Son occupation aurait pu amener du moins sans coup férir, telle était l'opinion des contcmporafns, la reddition de la dernière de ces villes.

2tif> HISTOIRE MARITIME

Le départ étant résolu, il fallut faire, sur les côtes d'Angleterre, les provisions d'eau nécessaires pour la traversée ; on ne les obtint pas sans livrer quelques combats. On regagna ensuite la France , et l'on prit terre à peu de distance de Boulogne. L'amiral, en arrivant , jeta quatre mille soldats et trois mille pionniers en un fort que l'on élevait dans le voisinage de cette ville , dont François Ier se proposait de faire le siège.

La flotte, s'étant rafraîchie et ayant pourvu à la sûreté du fort construit près de Boulogne, se remit en mer pour observer la flotte des Anglais et se porter partout où il serait nécessaire ; mais à peine avait-elle laissé en arrière le rivage de France, qu'une tempête la reporta, malgré elle, vers ces mêmes côtes d'Angleterre dont elle s'était naguère éloignée. Henri VIII, pour profiter d'une si belle occasion offerte par la fortune, envoya ordre à son armée navale, grossie jusqu'au nombre de cent vaisseaux tels qu'on les faisait alors , d'aller attaquer celle de France. Elle avait le vent sur celle-ci qui, en outre, était dégarnie de soldats. La victoire paraissait certaine à l'ennemi ; car il comptait que si les Français mettaient à la voile, la violence du vent les jetterait à la côte, ou que, s'ils restaient à l'ancre, étant trop écartés les uns des autres pour se secourir, leur perte serait également inévitable; il comptait encore sur l'inutilité des galères françaises dans la grosse mer. Mais l'amiral d'Annebaut , aidé de son conseil , se mit en état d'empêcher les Anglais de profiter du désavantage de sa position; et, sur ces entrefaites, le temps ayant changé, les choses changèrent aussi de face. Les galères de France, étant allées à la découverte, se virent bientôt en présence des Anglais , et furent suivies de près par le reste des vaisseaux de d'Annebaut. Les deux flottes passèrent presque toute la journée à se disputer le vent. Les Anglais ne cessèrent de présenter l'avant, pour donner à croire qu'ils voulaient combattre ; mais ils avaient soin pourtant de ne pas trop s'éloigner de leurs côtes, et de ne jamais perdre leurs ports de vue. La flotte française ayant à la fin gagué le vent sur eux , ils commencèrent à faire voile

vers l'île de Wight. Aussitôt le brave et habile baron de La Garde, saperccvant de leur retraite , fit forces de rames avec ses galères, pour tomber sur quelques vaisseaux de l'arri ère-garde ennemie qui gouvernaient mal. Il était tout près de réussir, quand , le vent avant fraîchi , les galères perdirent leur avantage , et ne purent s'opposer avec le succès qu'on avait espéré à la retraite des Anglais. La canonnade avait été néanmoins très vive, et avait duré bien avant dans la nuit; on s'aperçut le lendemain qu'elle n'avait pus été sans effet : la flotte anglaise avait disparu , mais on voyait surnager grand nombre de cadavres et de débris de navires; les galères françaises n'avaient presque point souffert du feu de l'artillerie ennemie; leur peu de hauteur les avait préservées; les coups de canon avaient passé par-dessus. La flotte française, désespérant encore une fois de pouvoir engager celle d'Angleterre à une bataille sérieuse, fit voile pour le Havre-de-Grâce , et son rôle fut terminé. La paix eut lieu bientôt après entre François Ier et Henri VIII , qui s'engageait à rendre Boulogne au bout de huit années à partir du traité , contre la somme qu'il réclamait.

De nouveaux nuages menaçaient de troubler encore une fois la paix qui régnait entre Charles-Quint et François T; et celui-ci, à qui le traité de Crépi avait laissé le Piémont et l'espérance de recouvrer le Milanais, ainsi que l'État de Gènes, allait peut-être rentrer l epée à la main en Italie, quand il mourut, le 31 mars 1547, après un règne rempli de traverses, mais aussi de faits glorieux, durant lequel on l'avait constamment nommé, comme on le nomme encore, le rival de Charles-Quint. Quelle ne serait pas la gloire de celui dont on aurait dit plus tard : le rival de Napoléon !

Il est peu de princes qui se soient plus occupés de la marine et de l'état des ports que François Pr. On peut dire qu'il fit, à cet égard, tout ce qu'il était possible de faire de son temps. Ses flottes furent presque exclusivement françaises ; et quand il eut à son service les Doria et les vaisseaux génois, il n'usa encore en cela que des services de ses sujets, puisque Gênes était alors sous la

dépendance de la France. Tout en lâchant d'ailleurs de s'attacher, dans l'occasion et avec un discernement qui l'honore, les plus habiles marins d'Italie, comme fit, à son exemple, Charles-Quint lui-même, il avait peine à dissimuler sa prédilection pour ceux du pays, dès qu'il s'en présentait un, ainsi que cela arriva pour le baron de La Garde : il l'accueillait, l'élevaitavec empressement et l'investissait des plus hautes fonctions navales. En réunissant sur un même personnage, avec la dignité d'amiral de France, celles d'amiral de Guienne et d'amiral de Bretagne, sans toutefois encore blesser les susceptibilités provinciales par la suppression de ces deux derniers titres, il communiqua une même impulsion, donna plus d'ensemble et de force à la marine du royaume sur l'Océan ; il compléta même cette imposante concentration navale en mettant le général des galères, amiral du Levant, sous les ordres de l'amiral de France, lorsque leurs flottes se trouvaient réunies. Tout en commençant à former une marine royale, une marine réglée, il fut bien loin de négliger la marine du commerce, et il sut en tirer les plus signalés services. En revanche, il l'honora comme jamais encore elle ne l'avait élé, dans la personne du plus illustre des armateurs particuliers de son règne : c'est avoir déjà nommé le fameux Jean Ango, de Dieppe.

Jean Ango était fils unique d'un homme digne de quelque attention lui-même comme négociant et colonisateur, duquel il sera question ailleurs. Ango, qui avait passé toute sa jeunesse sur mer, dès qu'il eut hérité de son père, arma des navires, prit des capitaines à sa solde, et les envoya aux Indes orientales et en Amérique. Dès l'an 1525, il avait, dit-on, décuplé ses richesses, et menait un train de prince. C'étaient alors de véritables flottes qu'il tenait sous ses ordres, et avec lesquelles il aurait pu faire la guerre pour son propre compte. Il est même de tradition qu'il en usa de la sorte contre le roi de Portugal, avec qui le roi de France était en paix. Selon cette tradition, ses navires ayant été insultés par une escadre portugaise, Ango arma dix vaisseaux qui se trouvaient dans le port de Dieppe, les fit accompagner de six ou sept

autres de moindre grandeur, ajouto aux équipages ordinaires huit cents volontaires, gens de résolution, et envoya le tout opérer des descentes jusque sur les côtes du Portugal et les rives du Tage. L'incendie de plusieurs villages sur ces cotes et la capture d'un grand nombre de bâtiments sortant du Tage ou revenant des Indes, donnant à penser que ce ne pouvait être un armateur français, mais bien le roi de France lui-même qui faisait cette guerre improvisée, le roi de Portugal, toujours suivant la tradition, aurait dépêché en toute hâte auprès de François T deux de ses conseillers, pour demander raison de cette violation de la paix, et François aurait répondu : « Messieurs, ce n'est pas moi qui fais la guerre ; allez trouver Augo, et arrangez-vous avec lui. » Les deux envoyés se seraient en effet rendus auprès de l'armateur dieppois, qui, en considération du roi de France, son maître, aurait daigné leur promettre d'expédier sur l'heure un bon voilier pour rappeler ses vaisseaux Quoi qu'il en soit des derniers détails de cette tradition dieppoise, dans laquelle il y a certainement un fond de vérité, Jean Ango fut, par les navires qu'il équipait, un v des plus actifs soutiens de l'honneur du pavillon français ; les services qu'il rendit à François 1" furent si grands, que ce mo- , narque le nomma vicomte et capitaine commandant de la ville et 1

1 Nous avouons que cette tradition, que l'on trouve sans preuves, et suns l'appui même d'une date, dans les auteurs qui ont écrit sur Dieppe, entre outres dans Y Histoire de Dieppe , par M. Vilet, ne nous parait pas en tous points vraisemblable, particulièrement en ce qui a trait au renvoi des ambassadeurs prùs d'Ango François Ier connaissait trop bien l'étendu» des droits et pouvoirs d'un roi absolu, et y tenait trop, pour répondre à des envoyés d'un souverain avec qui il était en paix , que des actes de guerre aussi tranchés, et presque de puissance à puissance, d'un de ses sujets, ne le regardaient pas. Le royaume de Portugal possédait dans ce temps d'ailleurs une marine des plus importantes, et avait un souverain , Jean 111 , que Charles-Quint lui-même ne put faire plier à toutes ses volontés : ce qui ne permet pas de croire qu'un tel état en ait pu être réduit a venir solliciter la paix d'un armateur étranger, si riche en vaisseaux qu'ait pu être celui-ci. Néanmoins on voit, dans le grand recueil des Relations diplomatiques du Portugal, de M. le vicomte de Santarcm , qu'en date du 27 juillet 1530, François 1er expédia des lettres aux gouverneurs de ses provinces maritimes, pour qu'ils n'eussent point a s'opposer à ce que Jean Ango usât de représailles contre les navires du Portugal , et cela comme indemnité des pertes occasionnées à cet armateur, jusqu'à concurrence de 250,000 ducats, par les Portugais. Ce sont les lettres de marque délivrées à Ango qui ne nous ont pas permis de douter qu'il n'y ait quelque chose de très vrai dans la tradition dieppoise , que nous n'avons pourtant rapportée qu'avec l'expression du doute à plusieurs égards.

du château de Dieppe. La mort de son royal protecteur atteignit r Ango dans ses grandeurs et sa fortune. On lui reprocLait dès longtemps de s'être laissé enorgueillir jusqu'à l'insolence de sa prodigieuse prospérité ; mais combien peu auraient su se contenir arrivés à un tel faîte ! Toutes les jalousies, toutes les haines s'exercèrent contre lui, quand la main de François Ier ne s'étendit plus sur sa tête; on conjura sa ruine, et on l'obtint pleine et entière ; son bien fut décrété; et, dans les dernières années de sa vie, languissant, dévoré de regrets et d'amertume, cet homme, ce commerçant, qui avait été riche et puissant à l égal des princes, en était réduit à ne plus oser sortir du château de Dieppe, dont, par un reste de reconnaissance, on lui avait laissé le commandement.

François Ier n'était resté étranger à aucune des grandes idées de son siècle. Il avait, assure-t-on, demandé qu'on lui montrât l'article du testament d'Adam qui le déshéritait du nouveau monde, découvert par Christophe Colomb, au profit des rois d'Espagne et de Portugal. L'an 4523 il donna commission au capitaine Jean Verazzani, de Florence, pour qu il allât découvrir les terres de la partie septentrionale de l'Amérique. Ces terres n'étaient point, dès cette époque, totalement inconnues des Français. Elles étaient fréquentées depuis près de vingt ans par les Normands, les Bretons et des marins des environs de Bayonne. On suppose même que ces derniers, du nom de cap Breton dans les Landes, où les Bretons, de leur propre nom, avaient déjà nommé l'île du cap Breton, appelée aussi île Royale, et l'on a des indications assez précises pour être certain qu'un navire d'Honfleur, capitaine Jean Denis, avait abordé, en 1 506, à l'île de Terre-Neuve. On a aussi des témoignages non douteux que l'armateur Ango, père du célèbre capitaine vicomte de Dieppe, dont il a été question sous le règne de François Ier, y avait envoyé, en 1508, un navire sous la conduite du capitaine Thomas Aubert, avec l'intention d'y créer un établissement1.

• Les Anglais prétendent que les navigateurs vénitiens Jean et Sébastien Cabot, qui voyagèrent pour le compte de leur roi Henri VII, avalent reconnu l'ile de Baccslaos, nommée

Verazzani fît donc voile pour l'Amérique du Nord ; mais on n'a point de détails sur son premier voyage; on l'ignorerait même totalement sans une lettre de ce navigateur à François Ier, datée de Dieppe, lettre dans laquelle il suppose que le roi était au courant du succès de sa première tentative. Dans l'intervalle de ce voyage à un second, Verazzani fit la course avec deux navires dieppois, la Dauphin* et la Normande, contre les Espagnols. Il appartenait à une de ces familles de Toscane, amies de la liberté de leur pays, qui avaient suivi l'exemple des Strozzi dons leur haine contre Charles-Quint, et contre ceux qui s'étaient mis à sa discrétion. Vers la lin de Tannée 1524, ou au commencement de la suivante , Verazzani arma la Dauphine pour un nouveau voyage de découvertes. Il se rendit d'abord à Madère; il en partit, le 17 janvier 152^, avec un petit vent d'est qui dura jusqu'au 20 février, et qui lui fit faire plus de cinq cents lieues à l'ouest. Une tempête le mit à deux doigts de sa perte, et le poussa vers des terres auxquelles il donna le nom de Terres-Neuves , qui ne leur fut pas conservé , mais que l'on reporta à une grande île plus septentrionale , à laquelle on suppose d'ailleurs qu'il l'avait appliqué pareillement. Les premières terres qu'aperçut Verazzani lui semblèrent fort basses en arrivant; s'en étant néanmoins approché jusqu'à un quart de lieue, il reconnut, à de grands feux allumés sur le rivage, qu'elles étaient habitées. Il envoya sa chaloupe à la côte ; les habitants suivaient des yeux avec une curiosité mêlée d'inquiétude tous les mouvements de cet esquif, et quand on fut près d'eux ils s'enfuirent, mais non sans jeter de fréquents regards en arrière pour admirer ce qu'ils n'avaient encore jamais vu : des Européens. Us étaient nus, sauf au milieu du corps qu'ils couvraient de peaux attachées avec une

depuis Terre-Neuve par les Français, puis une partie du continent appelée Labrador, dès l'an Mais on est à peu près certain qu'en tous cas ils n'avaient débarqué en aucun endroit, ni du continent, ni des iles. Selon une ancienne relation conservée par Ramusio, les Portugais avaient découvert une partie de Terre-Neuve, du nord au sud, et les Prêtons et les Normands l'autre et la plus vaste de l'est à l'ouest. Du reste, c'est un point incontestable que les Français curent dans ces parages les premiers établissements.

ceinture d'herbes finement lissues; et sur leur tête ils avaient comme des guirlandes et chapeaux faits de panaches. Leur teint était basané; leurs cheveux noirs, touffus et peu longs, étaient liés tout unis et droits; ces naturels , de taille moyenne et bien proportionnés, étaient légers à la course; mais à contempler leurs yeux noirs et grands, leur regard prompt et arrêté, on jugeait qu'ils n'étaient pas moins subtils d'esprit que de corps. On sait, à n'en pas douter, que Verazzani aperçut une partie des Florides, qui, dès l'an 1512, avaient été, en certains endroits, reconnues par Jean Ponce de Léon. Mais on n'a pas pu préciser d'une manière satisfaisante par quelle hauteur le navigateur florentin découvrit d'abord la terre, ni jusqu'où il s'éleva au Nord. Seulement il termina son mémoire au roi en disant qu il s'était avancé jusque fort près d'une île que les Bretons avaient découverte. De retour en France de ce second voyage en Amérique, il en entreprit presque immédiatement un troisième, dans le but d'établir une colonie française sur les terres qu'il avait découvertes. De cette dernière entreprise de Verazzani, tout ce qu'on sait c'est qu'elle fut désastreuse : car ni de lui ni des siens on n'entendit plus parler. Mille suppositions furent faites; mais ce ne furent que des suppositions.

L'absence indéfinie de Verazzani et de tous ses compagnons de voyage avait sans doute momentanément découragé les Français d'autres tentatives vers l'Amérique septentrionale; car ce ne fut qu'en 1533 qu'un excellent pilote de Saint-Malo, nommé Jacques Cartier, mu par le désir de perpétuer glorieusement son nom, offrit de renouveler l'entreprise du navigateur florentin. Il s'adressa à l'amiral de France Brion-Chabot , qui se fit son intermédiaire auprès de François Ier. Ce roi , passionné .pour tout ce qui était grand et aventureux , agréa avec empressement le projet de Jacques Cartier, et autorisa l'amiral à lui donner la conduite de deux navires de soixante tonneaux chacun , portant ensemble cent vingt-deux hommes. Cartier, muni d'instructions, partit de SainV^ Malo le 20 avril 1534. Il prit sa route à l'ouest, tirant un peu sur

le nord , et il eut les vents si favorables, que le 10 mai il aborda au cap de Bonne-Viste, en l'île de Terre-Neuve. Le sol y était encore couvert de neiges et le rivage chargé de glaces, ce qui l'empêcha de s'y arrêter. Descendant ensuite six degrés au sud-sud-est, il entra dans un port auquel il donna le nom de Sainte-Catherine. De là il remonta au nord , et gagna des îles qu'il nomma îles des Oiseaux, iïlles étaient éloignées d'environ quatorze lieues de Terre-Neuve. Cartier revint à la grande île de Terre-Neuve dont il côtoya toute la partie nord , qu'il a décrite lui-même en ces deux mois : « Qu'on ne voit nulle part ni de meilleurs ports ni de pire pays. » Le navigateur ne prévoyait sans doute pas le riche parti que l'on pourrait tirer au moyen de la pêche. Après avoir fait presque tout le tour de Terre-Neuve, mais sans être arrivé encore à se convaincre que c'était une île et non une partie du continent d'Amérique, il fit route au sud, traversa un golfe, s'approcha du continent, et pénétra dans une baie fort profonde, qu'il nomma baie de la Chaleur, en raison de la chaleur extrême dont il y avait souffert. Au sortir de cette baie , Cartier visita une grande partie des côtes qui environnent le golfe et prit possession du pays au nom de François Pr; puis il revint en France rendre compte de ce premier voyage. Sur son rapport, on jugea qu'il serait utile d'avoir un établissement dans la partie de l'Amérique qu'il avait reconnue. Le vice-amiral Charles de Mouy, sieur de La Millerie, fut , de tous les hauts personnages du temps , celui qui prit le plus à cœur cette affaire. Il obtint pour Cartier une nouvelle commission plus large que la première , et lui fit donner trois navires et de bons équipages. Le navigateur* malouin mit de nouveau à la voile le 19 mai 1535. Il montait personnellement un navire de cent vingt tonneaux , nommé la Grande-Hermine, et avait à son bord plusieurs jeunes gentilshommes empressés de l'accompagner comme volontaires. Peu après le départ, une tempête sépara les trois navires , qui , dans l'impuissance de gouverner, furent obligés de s'abandonner au caprice tumultueux des flots et des vents. La Grande-Hermine fut portée au nord de Terre-Neuve; le 19 juil-

let, Cartier fit voile avec elle pour le golfe où il était déjà entré à son premier voyage, et qu'il avait assigné pour rendez-vous en cas de séparation. Il y arriva le 25 , et, le jour suivant, il fut rejoint par ses deux autres navires. Le 1" août, un gros temps le contraignit de se réfugier dans un havre situé à l'embouchure d'un fleuve immense, du côté du nord; il donna à ce havre le nom de port Saint-Nicolas, nom qu'il a conservé, et y planta une croix avec les armes de France. Le 10 août, les trois navires rentrèrent dans le golfe, et en l'honneur du saint dont on chômait la fête ce jour-là , Cartier lui donna le nom , depuis si fameux , de golfe Saint-Laurent. Le même nom setenditpar la suite au fleuve superbe qui a son embouchure dans le golfe. Le 15, il s'approcha d une île à laquelle il donna le nom de l'Assomption, mais qui a pris celui d'Anticosti. Les trois navires ayant remonté le fleuve Saint-Laurent, Cartier reconnut l'embouchure de la rivière de Saguenai, et, après avoir poursuivi sa route l'espace de quinze lieues, il mouilla auprès d une île qu'on nomma l'île aux Coudres, à cause des nombreux coudriers qui s'y trouvaient. Cartier, se voyant alors engagé fort avant dans un pays inconnu , s'occupa de chercher un port où ses navires pussent hiverner en sécurité. Huit lieues au-delà de l'île aux Coudres, Cartier en trouva une beaucoup plus belle et plus grande , toute verdoyante de bois et de vignes , ce qui l'engagea à lui donner le nom mythologique du dieu des buveurs : il l'appela l'île de Bacchus ; mais elle prit par la suite le nom d'île d'Orléans. De cette île , Cartier se rendit dans une petite rivière qui n'en est éloignée que de dix lieues , et qui vient du nord. C'est celle queM'on appela depuis, en son honneur, rivière de Jacques Cartier, mais qu'il avait nommée lui-même rivière de Sainte-Croix. Le lendemain de son arrivée , il y reçut à son bord la visite d'un chef du pays. Il traita avec lui par l'entremise de deux Indiens qu'il avait conduits en France l'année précédente , et qui y avaient appris quelques mots de français. Ceux-ci dirent au chef indien que les étrangers voulaient aller à l'île où se trouvait la bourgade d'Hochegala, qu'ils avaient entendu nom-

mer. Le chef paraissant, dans un intérêt de lucre et de commerce, préférer que les étrangers restassent dans son propre pays , chercha à dissuader Cartier de se rendre plus loin. Le navigateur n'y fut point pris , et , laissant deux de ses navires dans la rivière qui a emprunté son nom , et où la Grande-Ilermine n'avait pu entrer, il partit avec celle-ci , accompagné de deux chaloupes seulement. Mais bientôt arrêté par un lac, celui de Saint-Pierre, que la Grande- Hermine ne put passer, parce qu'apparemment elle n'avait pas bien enfilé le canal , Cartier prit le courageux parti d'armer ses deux chaloupes, et de s'en contenter pour atteindre son but. Il parvint enfin à Hochelaga, le 2 octobre, avec trois de ses volontaires , nommés de Ponthriand , de la Pommeraie et de Goyelle. Il trouva une bourgade de forme arrondie, et ayant trois enceintes de palissades qui renfermaient environ cinquante cabanes, longues de plus de cinquante pas chacune, larges de quatorze à quinze. Tel était le lieu qui devait devenir célèbre sous le nom de Montréal , nom qui s'étendit par la suite à toute l'île. Cartier le commença en appelant la montagne au pied de laquelle était située Hochelaga , le Mont-Royal. S étant élevé sur le Mont-Royal, Cartier découvrit de ce point une vaste étendue de merveilleux pays, et en descendit avec mille idées d'importants établissements pour la France. Apres avoir échappé au scorbut qui décimait ses équipages, il fit voile pour la France, et remit à François 1er un mémoire détaillé de son second voyage. Le Canada, nom qui fut emprunté à la langue même du pays, le Canada était découvert.

Quelque temps après, un gentilhomme de Picardie, François de La Roque, seigneur de Roberval, demanda et obtint la permission de poursuivre les découvertes dans l'Amérique du Nord. François Ier le nomma son vice-roi et lieutenant général en Canada, Terre-Neuve, etc., et lui conféra le pouvoir auquel il prétendait pour lui-même en Amérique. Roberval partit, en 1541, avec cinq vaisseaux, ayant sous lui, chose inconcevable si l'on ne savait combien on répugnait encore à cette époque à investir de hautes dignités militaires tout ce qui n'appartenait pas à la

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noblesse, ayant sous lui Jacques Carlicr en qualité de premier pilote. La navigation fut heureuse, grâce à l'expérience de cet habile marin. Robcrval revint en France après avoir bâti, soit sur le fleuve Saint-Laurent, soit dans l'île du Cap-Breton ou dans l'île Royale, un fort où il avait laissé une petite garnison et Jacques Cartier pour commandant. Roberval ayant ramené des secours d'Europe, remonta le fleuve Saint-Laurent, entra même dans la rivière de Saguenoi, tandis qu'il envoyait au-dessus de Terre- Neuve un de ses pilotes à la recherche d'une route maritime encore à trouver de nos jours, pour aller aux Indes orientales dans le nord de l'Amérique. Ce pilote s'éleva jusqu'au cinquantedeuxième degré de latitude, et ne s'aventura pas plus loin. Pendant ce temps, Roberval était revenu en France. Il entreprit un nouveau voyage en 1549, dont les résultats sont restés inconnus. Ce navigateur y périt très présumablement par un naufrage. Le fait est qu'on n'entendit plus parler de lui non plus que de Jacques Cartier, dont la fin est également couverte d'un voile épais. Avec Cartier et Roberval, toute tentative sinon toute pensée de colonisation au Canada fut abandonnée pour un assez long temps. On ne savait qu'augurer de ces mers, de ces terres lointaines de l'Amérique du Nord, desquelles on revenait si rarement1.

Les Français avaient suivi de près les Portugais dans la mer des Indes, comme l'atteste l'entreprise de Paulmier de Gonneville, dont on a parlé sous le règne de Louis XII. H paraît hors de doute qu'ils y allèrent les seconds d'entre les Européens. Sous le règne de François F, les frères Jean et Raoul Parmentier mirent à la voile de Dieppe, le 2 avril 1529, avec deux navires équipés par le célèbre armateur Ango, doublèrent le cap de Bonne-Espérance au mois de juillet de la môme année, touchèrent à Madagascar, et arrivèrent au mois de septembre suivant à l'archipel Indien, et y nouèrent les premières relations commerciales de la France avec plusieurs des îles qui le composent. Le capitaine

> Voir lea vie» de Jneqoen Cartier et do Rebervnl dans nos IVavignteurt françnii. *

Jean Parmenlicr mourut à Sumatra, et son frère Raoul ne tarda pas à le suivre. Le Sacre et h Pensée, privés de leurs capitaines, revinrent en France dans le cours de l'année 1530, après avoir fait, par les maladies, une perte d'hommes considérable.

Telles sont, en rapide aperçu, les principales navigations des Français, sous le règne de François lfr '.

1 On les trouvera plus longuement développée», au milieu de beaucoup d'aulres, dnn* nos Navigateurs français.

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