‹ Histoire maritime de France (volume 2)Chapitre 18 sur 27 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

De l»h7 à 1559.

Henri II somme Charles-Quint d'assister à son sacre comme vassal. — Guerre arec l'Angleterre. — Expédition de Won Stroiii autour de l'Ecosse. — Boulogne rendue à la France avant l'époque nxee par le traité de 454G — Paix avec l'Angleterre, en «550. — Henri II fait la pierre à Charles-Quint.— Nouvelle alliance avec la Turquie. — Soliman 11 réunit sa flotte, comtnaudéc par Dragut, à celle de France , commandée par le baron de La Garde. — Opérations des flottes combinées le long des cotes d'Italie et de Sicile. — Conquête et perte de l'Ile de Corse. — Les Dieppois équipent une flotte à leurs frais en 1555. — Bataille navale entre U>h navires dieppois et les hourques des Pays-Bas. — Suites de cette bataille. — Evénements après l'alxlication de Charles-Quint. — Marie Tudor, reine d'Angleterre et épouse de Philippe M , roi d'Espagne et souverain des Pays-Bas, déclare la guerre a la France. — Evénements jusqu'au retour de Calais à la France, en 455S, et à la paix de Cateau- Cambrésis, en t559, qui met Un à la guerre d'Italie. — Navigatious et colonisations des Français sous le règne de Henri II.

Aussitôt monté sur le trône, l'ardent successeur de François F, Henri H, osa sommer le plus puissant empereur qui se fût vu depuis Charlemagne de paraître à son sacre comme vassal , à titre de comte de Flandre et d'Artois. A de tels débuts, il était aisé de juger que la paix de Crépi n'aurait pas une longue durée sous le nouveau règne. Charles-Quint ne se montra pas, comme on pense, empressé d'accepter l'honneur, que disputaient jadis aux autres vassaux de la couronne les rois d'Angleterre eux-mêmes, déporter au sacre un des insignes de la royauté de France. Dans le refus de l'empereur, Henri H se ménagea un prétexte de renouveler au premier jour la guerre d'Italie par le Piémont , qui lui avait été conservé.

Mais ce fut du côté de l'Angleterre qu'il eut à tourner en premier lieu ses forces, surtout celles de la marine. Henri VIII était mort , et les tuteurs du nouveau roi d'Angleterre , Édouard VI , encore mineur, se proposaient de marier ce dernier avec Marie Stuart, héritière de la couronne d'Écosse, et de réunir ainsi les deux royaumes insulaires. La France avait intérêt à ne pas laisser ce mariage s'accomplir, pour que la puissance de son éternelle rivale ne se trouvât point par là presque doublée; il y avait eu outre,

dans l'obstacle que l'on voulait mettre au projet d'union d'Edouard VI avec l'héritière d'Ecosse, une question de religion : le nouveau roi d'Angleterre étant élevé dans les principes du schisme prolestant, que la France ne voulait pas voir régner sur l'Ecosse. Au moins ce motif servait-il à colorer l'autre. Les Écossais , qui depuis longtemps sympathisaient avec la France et en étaient les alliés naturels, furent d'avis eux-mêmes, pour couper court aux prétentions d Edouard VI, de marier l'héritière de leur pays à François, dauphin de France, moins âgé qu'elle de quelques années. Henri II, pour seconder ce plan et aider les catholiques, envoya d'abord en Écosse Léon Strosai, avec un corps de troupes françaises et des ingénieurs habiles, qui se rendirent maîtres, le 3 juillet 1547, dans le comté de Fife, du château de Saint- André, où s'étaient renfermés les principaux partisans écossais du protestantisme et de l'Angleterre. Puis, l'an 1548, il fit partir de Nantes une armée de six mille hommes, sous les ordres d'André de Montalembert , baron d'Essé. Le commandeur Nicolas Durand de Villegagnon était chargé de la conduite de la flotte, et avait ordre d'amener immédiatement en France sur ses vaisseaux, selon le vœu des catholiques d' Écosse, la jeune reine Marie Stuart. Après avoir fait prendre terre aux troupes françaises le 18 juin, à Duubar, dans le comté d'Haddington, un peu au-dessous d'Édimbourg, il se disposa à remplir le reste de sa commission. Sachant, à n'en pas douter, que les Anglais voulaient empêcher la reine d' Écosse de partir, et formaient le dessein de l'enlever dans la traversée, il remit à la voile, en répandant le bruit qu'il retournait en France; puis, ayant quitté et perdu de vue les côtes occidentales d'Écosse, il se dirigea vers les îles Orcadcs; et, par une navigation considérée alors comme fort audacieuse, il passa entre ces îles et celles de Shetland, se rabattit tout à coup vers le cap Wrath, à l'une des pointes septentrionales de l'Ecosse, longea quelque temps la côte occidentale, et vint à Dunbarton, dans le comté de ce nom , à l'opposé de Dunbar et d'Edimbourg, prendre la reine Marie Stuart, qui latlendait. Mettant aussitôt à la voile,

il pénétra dans la mer d'Irlande, passa le canal de Saint-George, et vint déposer, le 13 juillet, en Bretagne, le trésor dont il s'était chargé. Marie Stuart, cette reine souveraine d'Écosse, qui devait finir d'une manière si tragique et si digne d'une éternelle pitié, n'avait alors que six ans; elle fut fiancée au dauphin, qui depuis régna sous le nom de François IL

Pendant ce temps, Montalembert d'Essé remportait des avantages sur les Anglais , et fortifiait contre eux le port d'Edimbourg. Mais ce général , n'ayant pas su se concilier l'estime de ceux dont il était l'allié, fut rappelé peu de temps après, et remplacé par Paul de Termes, qui fut plus heureux et s'acquit l'affection des Écossais.

Le traité de paix de 1 546 , qui ne promettait le retour de Boulogne à la France que pour Tannée 1554, après payement intégral de certaines sommes, pouvait dès lors être considéré comme rompu ; et Henri II crut le moment venu de reprendre , avant l epoque fixée, ce point maritime si important pour ceux qui en étaient maîtres. Léon Strozzi reçut l'ordre de sortir, le 1 1 juillet 1549, du Havre-de-Grâce, avec douze galères, pour bloquer Boulogne par mer, pendant qu'une armée considérable l'assiégerait par terre. Une Hotte anglaise se présenta pour secourir la garnison ennemie; le 1er août, Strozzi l'attaqua. Le calme qui régnait sur la mer fut très favorables aux galères françaises; elles purent aborder les gros vaisseaux ronds d'Angleterre et tirer sur eux à fleur d'eau , pendant que le défaut de vent empêchait ceux-ci de manœuvrer, et que le feu trop élevé de leur artillerie passait au-dessus des équipages et des soldats français sans les atteindre. La flotte anglaise fut en partie coulée bas ; le reste prit la fuite, et alla se réfugier à Guernesey. De son côté, l'armée de terre du siège s'empara de plusieurs forts voisins de Boulogne , qui fut rendue à la France, le 15 mai 1550, sous des conditions bien moins onéreuses que celles du traité de 1546, et moyennant seulement une somme donnée à titre de dédommagement pour l'artillerie que les Anglais avaient mise et laissaient dans la place

DE FRANCK. '2»i

Les succès remportés par Paul de Termes en Ecosse, avec ses troupes de débarquement, n'avaient pas été sans une grande influence sur le traité de paix conclu, dès le 24 mars 1550, avec

l'Angleterre.

Débarrassé de cet ennemi par la victoire , Henri II fut tout entier à ses projets contre l'ambition jamais assouvie de Charles- Quint. De nouvelles négociations s'ouvrirent avec la Turquie; Soliman II fut entraîné à faire la guerre à l'empereur, et ce fut surtout par mer qu'il la lui fit. Les Turcs et les expéditions maritimes que l'on méditait de concert avec eux remirent sans doute en mémoire celui qui avait été le premier nœud de l'alliance, le baron de La Garde, qui semblait alors n'avoir été porté au faîte des grandeurs que pour être précipité de plus haut. Il se trouvait à cette époque en prison et destitué de sa charge, par suite d'accusations dont il avait été l'objet, durant une atroce guerre de religion avec des malheureux connus sous le nom de Yaudois. Le besoin que l'on avait de nouveau de ses services fit réviser son jugement; il fut déclaré innocent en 1551, mais non réintégré immédiatement dans le titre de général des galères, qui avait été donné à René de Lorraine, grand prieur de France et frère du duc de Guise. Quoique La Garde se fût souvent signalé sur terre, la mer était avant tout son élément; il y retourna immédiatement. Ce fut alors qu'il rencontra dans la Méditerranée vingt-quatre gros vaisseaux d'Espagne armés en guerre, et que, n'ayant contre eux que des forces insuffisantes, il usa d'une ruse que l'on n'excuserait pas aujourd'hui, mais qui, dans ce temps, fut considérée comme de bonne guerre. Il arbore pavillon impérial, dépêche un de ses brigantins, pour annoncer aux Espagnols qu'il conduit en Espagne la reine de Hongrie, sœur de Charles-Quint, qu'on y attendait, demande en conséquence pour elle un salut de toute l'artillerie, l'obtient sans peine, et, sans donner le temps aux Espagnols de recharger leurs canons, arbore le pavillon français, fond sur leurs vaisseaux avec furie, s'empare de quinze d'entre eux et d'un butin de 400,000 écus d'or. Ce trait était

plutôt d'un corsaire que d'un général des galères de France.

Léon Strozzi reprit bientôt le commandement de la flotte française. Jaloux de s'illustrer aux dépens d'André Doria, dont il était près d'égaler la réputation, il poursuivit ce vieux et expérimenté marin, qui s'était chargé de ramener d'Espagne en Italie Maxi milien, roi de Bohême. Doria était attendu à Barcelonne. Strozzi, qui ' avait dessein de l'enlever, lui et le roi de Bohème, s'approcha, à la faveur d'une montagne qui le couvrait, du cap Circelli, à l'abri duquel la flotte ennemie était mouillée. Il se flattait de la surprendre quand Doria, averti par ses espions, prit le large, résolu de se sauver à force de voiles et de rames, et de ne combattre que s'il y était définitivement obligé. Il parvint à éviter Strozzi, mais n'alla pas débarquer à Barcelonne. Strozzi, qui avait manqué sou coup, s'approcha de cette dernière ville; et se faisant passer pour Doria, par une ruse qui peut passer pour le pendant de celle de La Garde, il s'empara d'une galère nouvellement équipée qui venait pour faire le salut au roi de Bohême; il déchargea ensuite toute son artillerie sur les vaisseaux du port, et alarma tellement Barcelonne, que, s'il avait eu des troupes de débarquement, il se fut emparé de cette ville sans obstacle; il se rendit maître de sept vaisseaux marchands, et, chargé d'un grand butin, se retira à Marseille. Peu de temps après. Léon Strozzi passa au service de Malte, étant, en sa qualité de grand prieur de Capoue, l'un des plus hauts dignitaires de l'ordre. 11 allait recommencer, à la sollicitation de son frère, le maréchal Pierre Strozzi, à servir lu France, quand, poursuivi par le sort fatal qui avait atteint son père et qui menaçait toute sa famille, il fut tué, à bord d'une galère, par un paysan embusqué dans des roseaux, sur la côte d'Italie.

Cependant Charles-Quint était entamé du côté des Pays-Bas, et le duc de Guise venait de forcer à une retraite précipitée ce grand empereur, après lui avoir fait lever le siège de Metz, qui ne lui avait pas coûté moins de trente à quarante mille hommes. Dans le cours «le la même année, on vit encore une flotte turque, sous les ordres

du nouvel amiral du sultau, le corsaire Dragut-Rays, opérer dans la Méditerranée, de concert avec une flotte française, commandée par le baron de La Garde, en faveur de qui René de Lorraine venait de se démettre du généralat des galères. La flotte de France s'élant rendue dans le golfe de Lépante, pour se joindre à celle de Turquie, elles quittèrent ensemble les mouillages de la mer Ionienne, cinglèrent sur l'extrémité méridionale de la presqu'île italique, côtoyèrent la Calabre et l'île de Sicile, pays de la dépendance de Charles-Quint, en opérant de dislance en distance des débarquements, et en causant de grands ravages; arrivées dans les eaux de la Toscane, elles n'épargnèrent pas davantage les îles d'Elbe et de Pianosa. Pise, Livourne et Piombino n'eurent pas trop de tous les secours de l'Italie, pour échapper au désastre dont les menaçaient surtout les Turcs , qu'en toute circonstance les Français avaient une peine extrême à contenir. Paul de Termes, avec deux mille cinq cents soldats, vint se réunir à la flotte combinée. Il amenait avec lui un Corse, qui à son nom vulgaire de San-Pietro, par un mariage obtenu à la suite d'actions d'éclat au service de la France, venait de joindre le noble nom d'Ornano, déjà fameux dans sa patrie. San-Pietro-Ornano pressait les Français d'opérer une descente dans la Corse, alors opprimée par la république de Gênes, leur promettant l'assistance d'un parti nombreux d'insulaires. Henri II avait résolu do profiter de cette disposition favorable, pour revendiquer la Corse comme dépendance de l'État de Gênes, sur lequel il maintenait les prétentions de ses aïeux depuis Charles VIL Paul de Termes apportait en conséquence au général des galères de France la commission d'attaquer les villes de la côte de Corse que les Génois occupaient, et d'engager la flotte turque à seconder les opérations. Les flottes combinées firent voile immédiatement pour cette île. Les Français y débarquèrent le 25 août 1553. Un parti considérable d'insulaires vint s'unir à eux et les aider à s'emparer de Bastia, de Porlo- Veechio, sur la cote orientale ; d'Ajaccio, sur la côte occidentale, et de Saint- Florent, dans la partie nord de l'île. Les Turcs, de

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leur côté, après un siège pénible, qui ne iinit qu'avec l'assistance des Français, prirent, à l'extrémité sud, la ville de Bonifacio. Mais Dragut voulant la livrer au pillage , il s'éleva une violente dispute entre lui et les Français , qui s'opposaient à ce brigandage vis-à-vis de gens que l'on réclamait comme sujets, et non comme ennemis. L'amiral musulman se sépara aussitôt, avec sa flotte, du baron de La darde el des galères françaises, déclarant, en franc corsaire qu'il était, qu'il ne pouvait continuer d'être l'allié de gens si scrupuleux sur les suites de la victoire. Dès lors c'en fut fait de la conquête de la Corse sur les Génois. Le baron de La Garde et Paul de Termes essayèrent bien encore de la compléter par la prise de Calvi ; leurs forces étaient désormais insuffisantes. Les galères de France bloquèrent le port; on fit une descente près de la ville, on en occupa même le faubourg. Mais bientôt, sur les ordres d'André Doria, qui , alors vieux de quatrevingt-cinq ans, n'avait perdu ni sa verdeur, ni son génie, vingtsix galères, portant deux mille Espagnols et deux mille Allemands, partirent de Gênes pour aller au secours de Calvi. A leur approche, le baron de La Garde et Paul de Termes, manquant de troupes et de munitions, parce qu'ils avaient été obligés de les disperser dans toutes les places déjà soumises, jugèrent qu'ils ne pouvaient faire autrement que de lever le siège. Us allèrent se retrancher dans les montagnes. André Doria ne tarda pas à arriver lui-même avec le reste de la flotte génoise, pour soutenir les troupes par lesquelles il s'était fait précéder. Il assiégea Bastia, qui n'était défendue que par cinquante Français, dont l'héroïque résistance l'aurait étonné, s'il ne se fût souvenu de les avoir autrefois commandés, eux ou leurs compatriotes. On fut obligé de leur accorder une capitulation des plus honorables. Les ennemis les avaient crus plus nombreux : en les voyant sortir de la place, leur honte fut telle , d'avoir été si longtemps retenus par ces cinquante braves, que, nonobstant la capitulation , ils voulaient les massacrer. Le vieux Doria les retint, cl laissa passer ces héros devant lui, l'arme haute. L'illustre Génois réunit ensuite toutes les forces

dont il pouvait disposer contre Saint-Florent. Jourdain des Ursins commandait dans cette place pour la France; il la défendit courageusement, faisant même de fréquentes sorties qui fatiguaient les ennemis, pendant que Paul de Termes, de son côté, qui tenait la campagne, les harcelait par détachements. Les paysans corses soutenaient les Français autant qu'ils le pouvaient, et faisaient entrer pendant la nuit des vivres dons la ville, à la faveur d'un marais voisin. André Doria y mit obstacle, au moyen d'un ouvrage qu'il fit élever dans le marais; des tranchées faites par ses ordres devant la ville empêchèrentaussi les sorties. Dans Cette extrémité, le baron de La Garde, qui n'avait pas cessé avec Paul de Termes, de seconder les assiégés, pensa à aller chercher des secours en France; il s'embarqua, sut éviter la flotte génoise, et arriva à Marseille. Aussitôt, rassemblant vingt galères, il y fit monter six mille hommes, et se rembarqua pour la Corse. Malheureusement une tempête dispersa sa flotte , et, avant qu'il l'eût ralliée, donna le temps à André Doria de forcer des Ursins , qui se croyait abandonné, et était réduit à ln dernière famine, d'accepter une capitulation honorable. San-Pietro-Ornano n'avait pu, malgré toutes les instances de des Ursins, se faire admettre dans la capitulation de Saint- Florent. Soudain il sort de la place avec quelques dignes compagnons frappés de la même exception que lui, perce les bandes ennemies, renverse celles qui veulent s'opposer à son passage, et va rejoindre le petit corps d'armée française, où on le reçoit avec transport. Plusieurs autres places n'opposèrent pas à Doria une résistance semblable à celle de Bastia et Saint-Florent. L'empereur lui envoyait renforts sur renforts, craignant que l'occupation de l'île de Corse par les Français n'entraînât plus tard celle de l'île de Sardaigne. La Garde, après avoir déposé ses six mille hommes à leur destination, vit bien que c'était loin encore d'Être assez , et que les vaisseaux surtout lui manquaient pour attaquer ceux de Doria. Il prit sur lui d'aller renouer l'alliance offensive et défensive avec la Turquie, et de donner à comprendre au farouche Dragut qu'il eût été impos-

sihle d'agir avec lui autrement que l'on avait fait. Il y réussit momentanément. Dragut revint sur les côtes d'Italie , où sa présence força Charles-Quint de rappeler de Corse la flotte de Doria. Cette diversion rétablit un moment les affaires des Français dans l'île. De Termes et le baron de La Garde, qui déjà était de retour, reprirent plusieurs places. Ils allaient s'emparer de Calvi, quand l'infatigable Doria arriva encore avec quarante- quatre galères, et leur fit lever pour la seconde fois le siège de la place. Dans le même temps, Paul de Termes était appelé au commandement de l'armée française en Piémont, où les hostilités étaient aussi portées. Jourdain des Ursins resta à la tête des troupes débarquées en Corse, pendant que La Garde allait prendre de nouveaux renforts à Marseille. Dans la traversée le baron rencontra Dragut, et l'engagea à revenir en Corse avec lui. Dragut y consentit, et fit sa descente dans l'île, près de Calvi, avec trois mille Turcs et une partie de son artillerie, et se joignit aux troupes de Jourdain des Ursins. Le siège de Calvi fut repris pour la troisième fois, mais sans plus de succès : les Turcs ne voulant pas suivre les Français à l'assaut , toujours sous ce prétexte qu'ils n'avaient rien à gagner en ceci, du moment qu'on leur interdisait d'avance le pillage de la ville. Dragut l'ayant demandé au nom des siens, ainsi que le droit d'emmener en captivité les habitants, ou tout au moins les prisonniers génois , on résista à cette sauvage condition; et, comme naguère, il leva l'ancre et retourna en Turquie. La conquête de la Corse ne tarda pas à être abandonnée, après avoir été presque accomplie par deux fois. Mais, pour être encore éloignés, les fruits de ces expéditions des Français dans l'île méditerranéenne ne devaient pas être aussi nuls qu'on le pouvait croire. Le nom français y eut, dès cette époque, de nombreux partisans; il commença à s'y acclimater. En attendant qu'elle donnât à l'empire français Napoléon , la Corse se ressouvint alors qu'elle avait déjà tenu à l'empire franc de Charlemagne.

Pendant que presque toute la marine royale était ainsi occupée dans la Méditerranée, on avait remis à la marine marchande le

soin de soutenir l'honneur du pavillon français dans la Manche et la mer du Nord. Mais puisque, par hasard, on s'y trouvait en paix avec l'Angleterre, il faut dire avec qui l'on était en guerre dans ces parages, et pour cela il ne saurait être inutile de se porter un moment en arrière. Quand le vaste héritage de la dernière maison de Bourgogne, lequel, avec le duché de Bourgogne, le comté du même nom, appelé aussi Franche-Comté, le comté de Charolais et les seigneuries de Mâcon, Auxerre, Salins, Bar-sur-Seine, embrassait les duchés de Brabant, de Luxembourg, de Limbourg, de Gueldre; les comtés de Flandre, d'Artois, de Hainaut, de Hollande, de Zélande, etc. ; quand ce vaste héritage, manquant d'ailleurs de l'unité qui fait la durée, s'était dissous, en 1477, par suite de la défaite et de la mort de Charles le Téméraire, Louis XI avait d'abord mis, comme on a vu, la main sur tout ce qui était de domaine français ; s'il en avait relâché depuis une partie, la Flandre, ce n'avait été que pour mieux s'assurer le reste. En maintenant à ce monarque, moyennant une alliance convenue, presque tout ce qu'il s'était adjugé, un traité, signé en 1482, avait laissé, d'autre côté, à Marie de Bourgogne, fille unique de Charles le Téméraire, et à l'archiduc d'Autriche, son époux, depuis empereur sous le nom de Maximilien Ier, la Flandre, le Hainaut, le Brabant, le Luxembourg, le Limbourg, la Hollande et la Zélande. Plus tard, Charles VIII, en renonçant à Marguerite d'Autriche, dont l'union avec lui était une des conditions du traité de 1482, avait défait en partie l'œuvre de son père, et avait dû rendre, en 1493, à Philippe d'Autriche, fils et héritier de Marie de Bourgogne, la Franche-Comté, l'Artois «t d'autres points encore du territoire français. Le duché de Bourgogne proprement dit avait été à peu près seul conservé alors au domaine royal, de l'héritage de Charles le Téméraire. Sous le nom de cercle de Bourgogne, à l'exemple des autres cercles de l'empire d'Allemagne, une sorte d'État avait été institué, qui comprenait la Franche-Comté et les provinces connues sous la dénomination de Pays-Bas. La Franche-Comté, toutefois, grâce à sa position séparée du reste, à ses privilèges et à

ses sympathies, qui la maintenaient toujours française de cœur, sut garder la neutralité. L'Artois et ln partie wallonne de la Flandre parurent attendre impatiemment, dès le début, la fin du joug étranger. Telles étaient les provinces dont Charles-Quint avait hérité de la maison française de Bourgogne, par Philippe d'Autriche, son père, avant d'être roi et empereur. Quoique les Pays-Bas, composés de tant d'éléments en désaccord, portassent en eux les germes d'une prochaine dislocation, ils constituaient pour le moment à leur possesseur un État maritime d'une importance non douteuse sur la mer du Nord ou d'Allemagne, cette branche de l'Atlantique que le Pas de Calais sépare seul de la Manche, autre fille du même Océan; et c'était par là que Charles-Quint, au faîte de sa puissance, était en guerre navale avec la France ; en même temps que par le golfe de Gascogne et' par la Méditerranée. A ces peuples maritimes, si divers d'origine, de mœurs et de langage, qui s'étendent du Pas de Calais à l'embouchure de l'Ems, on donnait généralement alors le nom de Flamands, parce que c'était autour de la Flandre que s'était groupé le reste.

Les Flamands donc, dans toute l'étendue de leur nom ainsi généralisé, étaient en guerre maritime très active avec la France. Ceux du comté de Hollande et des îles de Zélande avaient surtout de vieilles injures à venger : ils avaient encore sur le cœur le coup terrible dont, en 1479, pendant la guerre de succession de Bourgogne, le vice-amiral de France, Guillaume de Casenove, dit Coulon, les avait frappés, en combattant, en prenant et en emmenant, par trois fois, dans les ports de Normandie, leurs flottes chargées de harengs et de seigles de Prusse, événements désastreux pour le genre de commerce des Hollandais et Zélandais à cette époque, pour leur vie même, et qui , pour les Flamands, avaient été, comme on l'a vu, un véritable deuil public.

En 1555, les Normands, ceux de Dieppe particulièrement, renouvelèrent, pour leur propre compte, les exploits que leurs pères avaient accomplis sous les ordres du vice-amiral Coulon.

Les Dieppois équipèrent cette année plusieurs navires, dans l'intention de rendre guerre pour guerre aux vaisseaux des Pays- Bas. Ces navires, dont le plus grand avait la capacité de cent tonneaux, et le moindre de quinze, étaient1 : le Nicolas, portant Louis de Bures, sieur d'Espincville, qui remplissait les fonctions de commandant en chef ou d'amiral de la flottille, par commission expresse de l'amiral de France, et qui avait pour lieutenant à son bord Nicolas Boymare; l'Ange, capitaine Jean Le Roux; la Barbe, capitaine Vincent Boquet; la Levrière, capitaine Adrien Le Comte; la Palme, capitaine Louis Beaucousin ; le Soleil, capitaine Adrien Le Vilain; le Saint-Jean, capitaines Le Petit Palecheul et Jean de La Place; VOncc, capitaine Jean Lubias; la Belette, capitaine Antoine Varin ; /a Comtesse, capitaine Bertrand Caillot ; la Gentille, capitaine Nicolas Huault; le Petit^Coq, capitaine Matthieu Cauvin; le Petit-Dragon, capitaine Michel Clémence; le Redouté, capitaine Simon Saquespec; le Ryays, capitaine Vincent Colas; la Fergale, capitaine Denis du Jardin. A ces seize navires se joignirent deux vaisseaux du roi : l'Esmérillon, capitaine Denis Gufllas, et le Faucon, capitaine des Bigas. C'étaient des galions, bâtiments à deux ponts au moins, et à trois ponts au plus, qui tenaient de la nef par leur hauteur, par leur absence de rames, et un peu de la galère par leur forme allongée et leur physionomie assez alerte 2. On profita d'une forte marée pour mettre les navires en rade ; une grande partie de la population dieppoise se porta sur nombre de bateaux pour assister à cette opération. Le 5 août, les seize

1 Les noms des navires dieppois et ceux des capitaines qui les commandaient nous ont été conservés, ainsi que les détails que l'on va lire au sujet de l'expédition dieppoise, par un marin de l'époque, qui, par modestie sans doute, a tu son nom, disant seulement pour attester la vérité de son récit que ce qu'il a écrit : « n'est par l'auoir ouy dire , mais pour * y auoir esté présent depuis le commencement Jusqu'à la fin, les marques qu'il en portera toute sa vie en pouvant bien donner quelque tesmoignngc. • (Avis aux lecteurs, en téte de l'histoire de la bataille naval le faite par le* Dieppois et Flamens \ qui est f une des plus furieuses et soudaines expéditions de mer, qui ayt esté entreprise de notre temps sur les ennemis du Roy. ) Le document dans lequel nous puisons est extrêmement rare.

* On Unit par donner le nom de galions aux vaisseaux en général que les Espagnols envoyaient pour rapporter les trésors du nouveau monde.

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navires dioppois et les doux galions du roi, munis de signaux pour se reconnaître, si d'aventure ils venaient à être séparés en mer, levèrent l'ancre et quittèrent la rade de Dieppe, à quatre heures du matin, sous la conduite de d'Espineville. Ayant reçu avis, dès l'après-midi, que l'on avait fait rencontre de douze bâtiments des Pays-Bas, se rendant en Espagne, d'Espineville fit aussitôt Amener $a grande voile, et pareillement firent les capitaines des navires qui étaient auprès du sien, pour donner le temps à ceux qui étaient restés en arrière de venir prendre part aux délibérations que ce signalement occasionnait, et s'entendre sur la roule qu'en conséquence on devrait suivre pendant la nuit qui s'approchait. Les navires allèrent, l'un suivant l'autre, s'aboucher avec l'amiral, le saluant de trompettes, de tambours et de coups de canon; cette salutation- dura trois heures environ. Comme Icb navires se faisaient aussi réciproquement le salut, le capitaine de la Lexrière, Adrien Le Comte, reçut une grave blessure au genou. Quand ils furent tous ralliés, d'Espineville, remarquant que quelques-uns avaient arboré leurs pavillons au mât de l'avant, leur commanda de les mettre bas, n'entendant point qu'il y eût autre que le Nicolas, navire amiral, et le galion du roi, VEsmérillon, capitaine Guillas, qui portassent pavillons Bur les mâts, en la compagnie. On tint ensuite conseil, et il fut résolu que l'on croiserait entre Douvres et Calais, pour fermer le détroit aux vaisseaux signalés. Le lendemain et les jours suivants, les navires dieppois se flattèrent plusieurs fois, mais en vain, d'avoir découvert l'ennemi qu'ils attendaient; c'étaient toujours des bâtiments neutres, auxquels d'Espineville délivrait son congé. Durant cette croisière, les Anglais de Douvres, sans que leur pays fût en guerre avec la France, s'étant permis de retenir quelques hommes du Petit- Dragon, qui étaient descendus à terre, la flottille exigea et obtint des excuses. Enfin, le 1 1 août, on reconnut, à n'en pouvoir douter, non pas seulement douze, mais vingt-quatre vaisseaux des Pays- Bas, qui se disposaient à passer le pas de Calais. C'étaient des hourques, genre de bâtiments de transport, très en usage chez les

Hollandais et chez plusieurs peuples du nord de l'Europe. Cellesci, outre la supériorité de leur nombre, étaient tellement fortes, que leurs équipages croyaient que les navires français, loin de les attaquer, allaient faire tout au monde pour les éviter. Mais un vaisseau anglais, qui avait voyagé avec elles, n'en jugea point ainsi, et, prétextant de la paix qui régnait entre la France et l'Angleterre, se détacha de leur compagnie, amena toute» ses voiles et jeta l'ancre hors pour voir à son aise Y exécution de la bataille. Les hourques des Pays-lias, observant avec étonnement que les navires français, au lieu de faire leurs efforts pour éviter le combat, le cherchaient, et menaçaient d'une prompte attaque, mirent leurs vergues en bataille, baslillèrent leurs hunes et se préparèrent en toute diligence. Les Dieppois coururent aux armes, achevèrent de mettre leur artillerie en ordre, dressèrent leurs ponts volants, et firent tout ce qui était nécessaire pour aller charger avec audace et fureur leurs nombreux adversaires. D'Espineville, pour montrer qu'il ne ménageait pas sa personne, se réserva l'attaque des plus grandes et des plus fortes hourques. Dans le temps même qu'il les marquait d'avance pour aller leur jeter les grappins, la Levriére, malgré l'accident arrivé à son capitaine, était déjà aux prises, et enlevait à l'abordage un des bâtiments ennemis qu'elle avait vu à l'écart des autres. D'Espineville, s' étant, comme il l'avait annoncé, dirigé vers les plus grosses hourques, échangea d'abord avec elles quelques volées de coups de canon ; il n'en eut pas plutôt abordé une, que trois ou quatre vinrent en aide à celle-ci, et entourèrent l amiral, espérant que, si elles en finissaient avec lui, elles auraient bon marché du reste. A cette vue, le capitaine Guillas donna ordre au pilote de l'Esmérillon de gouverner droit où se trouvait engagé le Nicolas, pour prendre part à la mêlée et secourir d'Espineville. Quelques-uns, remontrant à Guillas que l'amiral et lui ne pouvaient manquer d'être coulés bas par tant et de si grandes hourques qui se disposaient à les écraser, le digne capitaine de la marine du roi s'écria : « Aussi ai-je délibéré de me perdre pour sauver l'amiral. Qu'allons-nous faire à la guerre?

N'est-ce pas tuer ou être tués? C'était avant l'embarquement qu'il fallait connaître la crainte; à présent il est trop tard, et l'on n'a point ici le loisir d'avoir peur. » Et ce disant, il commandait toujours, entre deux paroles, d'arriver sur l'amiral pour le secourir, ce qu'il fit. Au même instant, la Barbe, capitaine Vincent Boquet, etl'Ange, capitaine Jean Le Roux, suivant l'exemple du golion du roi, vinrent aussi se jeter dans la mêlée, au milieu de laquelle d'Espineville était pressé avec ensemble et vigueur. C'était, sur les quatre navires français, seuls encore, de leur côté, engagés dans l'action, à qui ferait le mieux son devoir, à qui le plus activement et bravement soutiendrait le faix et la première furie des ennemis qui venaient de toutes parts à l'abordage, de telle sorte que l'on ne savait auquel entendre ; car les hourques se secouraient l'une l'autre incessamment, et incessamment accroissaient leur nombre autour du Nicolas, de l'Esmèrillon, de l'Ange et de la Barbe, Le reste de la flottille semblait, comme le vaisseau anglais, être spectateur et non acteur dans le drame. En négligeant d'opérer quelques diversions, les autres navires dieppois laissaient de plus en plus s'aggraver la position de leurs amis, autour desquels s'accumulaient toutes les forces ennemies. Arrivèrent pourtant la Comtesse, capitaine Bertrand Caillot, et le Petit-Dragon, capitaine Michel Clémence, qui, à leur tour, firent leur devoir, et se joignirent à la mêlée, où déjà l'on comptait plus de quatorze hourques. Mais déjà aussi le Nicolas, l'Esmèrillon, la Barbe et l'Ange, après un combat acharné de plus de deux heures, avaient forcé la plupart d'entre elles. Pendant ce temps, on continuait à délibérer à bord des navires non encore engagés, sur le parti à prendre, et l'on s'y demandait si ce n'en était point fait, dès à présent, de ceux qui avaient couru à l'abordage, et si le secours qu'on tenterait de leur porter ne serait pas aussi inutile que téméraire. Les plus hardis toutefois s'invitaient l'un l'autre à aller se joindre aux combattants; et parmi eux se faisait surtout remarquer le capitaine Adrien Le Comte, de la Levrière, qui ne se plaignait que d'une chose : d'avoir été obligé de se dégarnir d'une grande par-

tie de son monde pour conserver la hourque dont il s était emparé dès le commencement de l'affaire; il sollicitait pour qu'on le mît à même, par un secours de quelques hommes, d'avoir sa place en la bataille. Elle devenait de plus en plus chaude, et presque tous les navires enûn, excités par le capitaine de la Levricre, s'émurent et s'engagèrent dans l'action. 11 n'y eut que le Soleil, l Once et le Saint- Jean qui se tinrent toujours au vent, pour voir le passe-temps de loin. Terrible passe-temps toutefois ! Car, rien que sur les quatre navires qui les premiers étaient allés à l'abordage, on comptait déjà une foule de morts et de blessés, parmi lesquels le capitaine Boquet, atteint d'un coup d'arquebuse, et le maître du Nicolas, nommé Le Bon, qui avait les deux cuisses transpercées de coups de pique. C'était une rude peine aux navires dieppois, si inférieurs en grandeur et en armement à leurs adversaires, de forcer les hourques des Pays-Bas, qui semblaient des colosses auprès d'eux, et qui bien closes, bien munies, rendaient un combat des plus meurtriers du haut de leurs hunes ; cependant ils vinrent à bout de quatorze, les seules qui eussent jusqu'ici pris part à la bataille, et s'en emparèrent.

Ce fut alors que commença une scène d'un autre genre. Les hourques enlevées renfermaient de grandes richesses, particulièrement en argent monnayé ; leurs anciens maîtres, usant d'un stratagème, répandirent sur le tillac des réaies, des perles et une foule d'autres objets de prix, pour tenter l'avidité des vainqueurs, les amuser, les distraire par un commencement de pillage, et donner ainsi le temps aux dix vaisseaux intacts de la flotte des Pays-Bas, desquels ils avaient observé les mouvements, de les venir délivrer. Leur ruse put espérer un moment d'être couronnée de succès : les hommes des navires dieppois, même de ceux qui étaient restés le plus étrangers à la lutte, passèrent en foule sur les hourques tombées en leur pouvoir, s'y disputant, s'y arrachant les richesses éparsessur le tillac. Sur ces entrefaites, arrivèrent les hourques qui jusqu'alors avaient été tenues comme en réserve par l'ennemi. Six d'entre elles passèrent à la suite l'une de l'autre sous lèvent de i'Es-

mêrillon, à une très faible portée, et lui tirèrent tour à tour toute leur bordée. Le Nicolas, la Barbe et l'Ange, qui étaient, comme le galion, fort délabrés pour s'être jetés les premiers dans la mêlée, comme lui aussi furent le point de mire des bourques fraîcbes qui survenaient. Le combat recommença pour ces quatre navires aussi vivement au moins que si l'affaire en eût été à son début; le courage et l'ardeur de ceux qui les défendaient eurent besoin de redoubler d'autant plus que, sans compter les pertes précédentes en tués et en blessés, nombre d'hommes qui, de ces navires mêmes, étaient passés sur les bâtiments enlevés, pour s'y disputer leur part du butin, y étaient restés. Deux des hourques nouvelles s'attachèrent aux hanches de VEsmêrillon ; les autres chargèrent sur le Nicolas, sur la Barbe, et sur l'Ange, qui faillit être coulé bas au moment où on l'abordait. Sur le Nicolas, d'Espineville, qui, malgré ses fonctions d'amiral, s'était précipité dès le commencement là où le danger était le plus grand, où la mort était presque certaine, tomba pour ne se plus relever , frappé d'un coup d'arquebuse à crochet. À côté de son corps sanglant et inanimé, et au milieu d'une foule de morts et de mourants, on voyait un reste de forme humaine s'agiter valeureusement pour le venger: c'était un brave, du nom de Dommenil. Blessé en plusieurs endroits, la jambe emportée par un boulet, couché en travers sur le pont, mais la tête et le bras hauts comme le cœur, il combat et tire des coups de pistolet aux huniers de l'ennemi; des hunes, on lui lance une grêle der pierres pour l'achever : il combat encore, et pare les pierres avec son bouclier; la mort s'acharne de cent manières différentes sur ce vivant et saignant débris d'homme : il combat toujours et la regarde en face. La mort, autour de lui, atteint, moissonne tout ; cent fois elle a cru le tenir, mais il la fatigue : et elle se retire enfin devant tant de résistance. Le capitaine Denis Guillas, à qui revenait de droit l'ofûce d'amiral depuis que d'Espineville n'était plus, se trouvait à cet instant tellement dépourvu d'hommes sur son galion, qu'à peine en avait-il huit ou dix qui fussent en état de combattre à côté de lui sur le pont, tandis qu'au-des-

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sous les canonnière faisaient leur devoir. Bientôt, de ces huit ou dix hommes, il n'en resta plus que six qui ne fussent pas tués ou blessés par la grêle de boulets que lançaient les hourques. Les ennemis, voyant l'Emèrillon dégarni ainsi de tous ses défenseurs à peu près, en prirent audace, et allaient l'envahir par-dessus la poupe : Guillas, tout isolé qu'il était, leur fit résolument tête, immolant les uns après les autres ceux qui voulaient entrer en son vaisseau, ils se succédaient cependant avec une rage écumante; mais ils ne lassaient pas Denis Guillas; sa longue pertuisane ayant eu son fer coupé par l'artillerie, il saisit une lance armée de feux d'artifices ; avec elle, il fait merveilles, en frappe quiconque se présente, arrête enfin l'ennemi et le refoule dans ses hourques. Dans la chaleur du combat, il ne s'était point aperçu que son bras droit avait reçu deux balles. La Barbe et/' Ange étaient témoins de scènes analogues : le capitaine Jean Le Roux y fut tué, pendant que son enseigne, Claude Doublet, la poitrine labourée d'un boulet de canon et la mamelle emportée, s'épuisait en héroïques efforts. Plusieurs braves encore furent blessés, et, entre autres, le lieutenaut de la Barbe, nommé Jacques Dubois. Enfin les hommes des quatre navires si vigoureusement attaqués, qui étaient occupés au pillage sur les hourques dont on s'était rendu primitivement maître, eurent des yeux pour voir en quelle extrémité leur absence avait jeté leurs compagnons; suivis de beaucoup d'autres qui étaient coupables du même fait, ils vinrent au secours des navires en péril, passèrent de l'un dans l'autre pour les délivrer tour à tour; puis ils sautèrent en foule sur les hourques agressives, et les prirent en un instant; de sorte que de toute lu flotte des Pays-Bas, trois ou quatre bâtiments seulement avaient échappé, et n'auraient même pas manqué d'avoir le sort commun, sans l'affreuse et imprévue péripétie qui allait se déclarer.

Les plus lâches, suivant l'habitude, étaient les plus voleurs. Le danger du Nicolas, de l'Esmèrillon, de la Barbe et de VAnge, si courageusement exposés, n'avait point rappelé tout le monde du pillage des hourques. Les hommes de ces trois navires, le Soleil,

ÏOnce et le Saint-Jean, qui s'étaient si indignement mis jusqu'à la lin à l'écart de l'action, et qui étaient arrivés à l'heure seulement de la curée, n'avaient pu être distraits par quoi que ce fût du butin ; et, pour la première fois, ils songeaient à combattre, mais pour se l'arracher les uns aux autres. Ils furent cause d'une fatale méprise. A voir leur acharnement, on pouvait penser que c'était un renouvellement de lutte de la part des vaincus euxmêmes. La Palme s y laissa prendre, aborda par l'arrière une des hourques, dans la chambre de laquelle on se chargeait à coups d'épée; et, croyant que c'était l'ennemi qui tenait encore, elle jeta quelques lances à feu par les fenêtres. Soudain la flamme en ressort avec furie, et en un clin d'oeil la hourquo et la Palme qui l'a abordée ne sont plus qu'un foyer flottant d'incendie. On veut préserver les autres navires qui sont là tout près, mêlés et encore accrochés les uns aux autres : impossible de les séparer ! Douze aussitôt sont embrasés ; et, de Calais et de Douvres, on peut voir leur effroyable tourbillonnement. La part de l'incendie ne peut être faite ; il marche sur les eaux, et passe de navire en navire, en éclatant, par bonds et par sauts, dans la poudre et l'artillerie. La terreur est au comble ; on désespère de sauver un seul bâtiment, et chacun n'a plus devant soi que le feu et la mort après la victoire. Enfin, par une grâce du ciel, une forte marée vint aider à retirer ceux des navires qui étaient le moins engagés les uns avec les autres. Ce fut alors à qui se jetterait, non plus sur le butin, la pensée était ailleurs, mais sur les navires que la marée éloignait des flammes. Les pillards surtout se précipitèrent trois cents à la fois, et du même côté, sur le Redouté, l'un des plus petits navires de la flottille dieppoiso : il ne put supporter cette pesanteur soudaine, et sombra au même instant. Ceux qui avaient pu fuir du sein du feu, maintenant cherchaient à fuir du sein de l'eau; les plus chargés de butin périrent. Le capitaine de la Palme et celui, moins regrettable, du Soleil, qui avait si mal jfait son devoir, furent aussi du nombre des morts. Et l'incendie pourtant décrivait encore son cercle impitoyable, et une affreuse bagarre

naissait de l'instinct qui poussait chacun à essayer d'en sortir. Le Petit-Dragon et le Ryays furent rompus, efîondrés, et à moitié consumés dans la presse des grandes hourques qui brûlaient parmi eux. Chaque flot, pour ainsi dire, portait sa scène tragique : autour des navires en feu, on voyait les vainqueurs, confondus maintenant avec les vaincus, employer leur reste de forces à se rattraper à la vie, les uns au bout d'un mât, les autres sur quelques débris moins sûrs encore. Il y en avait beaucoup qui, après avoir longtemps, mais vainement lutté, perdaient toute espérance avec toute force, et se laissaient aller à fond. D'autres, plus courageux quoique plus mutilés, ne voulant pas périr dans les flots après avoir échappé à la bataille et à l'incendie, nageaient encore d'un bras et d'une jambe, en rougissant la mer de leur sang, pour atteindre la main secourable qu'on leur tendait de loin. En ces cruelles circonstances se signalait particulièrement la Fergaie, capitaine Denis du Jardin, allant partout où elle pouvait, même à ses propres risques, porter des secours aux malheureux près de périr ; beaucoup lui durent la vie.

Cependant on n'apercevait plus VEsmêrillon. Il n'était personne sur les autres navires qui ne le crût coulé bas ou consumé, et chacun se demandait ce qu'était devenu le capitaine Denis Guillas avec ses braves. Le galion du roi n'était encore ni coulé bas ni consumé. Serré, enclos par quatre des plus grands bâtiments ennemis qu'il avait pris à l'abordage, c'était sous ses propres trophées qu'il se cachait; mais il était tellement engagé avec eux par les vergues et beauprés, que nul effort ne put venir à bout de l'en séparer. Le feu, ayant gagné les hourques, l'enveloppa de toutes parts, et son triomphe même fut sa ruine. Le capitaine Guillas, qjuand il eut perdu toute espérance pour son galion, passa, tout blessé qu'il était, dans celle des hourques voisines qui avait jusqu'ici le moins souffert du feu, et, de là, trouva moyen de se jeter dans le Nicolas, qui n'était pas éloigné. Il descendit au lieu où se tenaient les barbiers, faisant leurs fonctions de chirurgiens, pour y être pansé, n'ayant encore eu le temps ni l'occasion de

s'occuper do ses blessures , malgré le sang qu'il avait abondamment perdu. U les trouva tellement entourés d'iufortunés tant Français qu'ennemis, les uns n'ayant qu'un bras, les autres qu'une jambe, qu'ils ne pouvaient suffire à leur œuvre d'humanité, malgré les cris et les prières qui de tous les cotés les invoquaient; la crainte incessante du feu qui régnait et menaçait toujours, ajoutait encore à l'horreur inexprimable de ce déchirant tableau. Le cupitaine Guillas, dès que son sang futétanché et que ses blessures furent pansées, prit le commandement du navire amiral, et donna des ordres pour le sauver de l'incendie, qui en était pioche. Quand il eut atteint ce premier point, il le ût regréer du mieux possible; car le Nicolas avait toutes ses voiles en lambeaux et était tout désemparé , par suite des abordages qu'il avait tour à tour faits et soutenus. Les autres navires, à l'exemple de l'amiral, se garaient du feu et rétablissaient aussi leurs agrès comme ils pouvaient.

Le loisir en étant revenu , on s'occupa des prises qui avaient échappé à l'incendie; mais on trouva que, sur le nombre, cinq s'étaient sauvées. Les ennemis que l'on avait enfermés dans la cale, n'entendant plus personne sur le pont, avaient trouvé moyen de sortir de leur prison , de se remettre tant bien que mal en état, et de faire voile loin de leurs vainqueurs dans l'embarras. Trois autres hourques toutes désemparées et dégréées échappèrent encore par la faute du Soletl, de l'Once et du Saint-Jean, qui, bieu qu'en parfaite conservation, puisqu'ils n'avaient point combattu, ne se mirent nullement en devoir de les forcer à 6e rendre, ce qu'elles eussent fait certainement. Ces huit bâtiments des Pays- Bas, se remorquant en grand désarroi, parvinrent à se réfugier en Angleterre. La bataille avait commencé à huit heures du matin ; elle finit à quatre heures de l'après-midi. La nuit était déjà venue, que les navires dieppois ne s'étaient pas encore complètement séparés du feu, ni regréés. Le vent étant favorable, la flottille, ainsi réduite par l'incendie, fit voile pour Dieppe, emmenant à sa suite cinq grandes hourques chargées de marchandises, et quatre cents

prisonniers. Des vaisseaux ennemis c'était, avec les huit qui s'étaient enfuis, à peu près tout ce que la flamme n'avait point dévoré. Le lendemain, 12 août, au point du jour, le Nicolas arriva en rade de Dieppe; les autres navires le suivaient. Quand on descendit à terre les blessés et les morts, ce fut un spectacle à fendre le cœur; on employa presque toute la journée à cet office. Los frères, les sœurs, les pères , les mères, les enfants étaient là, poussant des cris lamentables à la vue des chers objets qu'on leur rapportait en si affreux et si méconnaissable état, ou à la pensée de ceux qu'ils redemandaient, mais qu'on "he pouvait pas même leur rendre morts. On inhuma dès le premier jour le corps de Louis de Bures, sieur d'Espineville, et celui du capitaine Jean Le Roux, au milieu d'un grand concours de peuple, qui ne savait comment partager son cœur entre le regret si profond et l'admiration si vraie que la ûn de ces braves marins inspirait. Dans ces moments d'amertume et de gloire ensemble , on n'oubliait pas quatre cents hommes dont le sort était resté un problème. Ce fut la consolation du surlendemain : ils reviurent sur une des hourques ennemies. Leur présence inespérée remit un peu de joie dans la ville, et le côté désastreux de l'expédition commença à s'effacer, pour laisser mieux apercevoir le coté glorieux. Le roi Henri H écrivit aux Dieppois pour les féliciter du service signalé qu'ils venaient de lui rendre , et les encouragea à soutenir toujours aussi vaillamment l'honneur du pavillon français dans les mers du Ponant.

Les armateurs du Ilavre-de-Grâce se distinguèrent aussi contre la marine des Pays-Bas, et lui enlevèrent, en différentes fois , plus de trente vaisseaux chargés de marchandises. Ces événements maritimes étaient loin d'être sans influence sur les projets de l'empereur. Les habitants du littoral des Pays-Bas témoignaient hautement leur mécontentement de voir leur commerce ruiné dans une guerre interminable, soutenue par eux au profit d'un prince qui leur devenait de plus en plus étranger , d'un prince qui, dans les grandeurs de la royauté et de l'empire, avait à peu

près oublié sa naissance flamande, ou ne s'en souvenait que pour imposer de durs châtiments à ses anciens compatriotes, souvent insurgés contre son autorité despotique. Des conférences étaient, depuis bientôt trois ans, entamées pour la paix : les Flamands les pressaient fort d'un côté; de l'autre, les succès des généraux de Henri H, Montluc et Brissac, en Piémont et en Lombardic, et les menaces incessantes du baron de La Garde, qui reparaissait à chaque instant avec sa flotte, jusque dans le golfe de Naples, comme un renouvellement continuel des prétentions de la maison de France sur les Siciles, en faisaient désirer à l'empereur le dénoûmentpacifique. La Garde, au moisde septembre de cetle année 1 555, fut chargé de conduire par mer, dans les États romains, les cardinaux de Lorraine et de Tournon, pour négocier un traité suivant lequel Henri II prenait sous sa protection le pape, et s'engageait à envoyer en Italie douze mille hommes d'armes et cinq cents chcvau-légcrs, qui se joindraient à une armée pontificale de la même force, pour soustraire le royaume de Naples à la tyrannie espagnole. A son retour do Civita-Vecchia, le baron de La Garde fut jeté par la tempête, avec les dix-huit galères qu'il commandait, à Saint-Florent, au nord de la Corse; il y eut avis que onze vaisseaux espagnols, chargés de transporter cinq mille hommes à Gênes, avaient été forcés par la même bourrasque de jeter l'ancre en une rade peu éloignée. La proximité de cette flotte ennemie le tenta, quoiqu'elle fut plus forte que la sienne; confiant dans sa fortune, La Garde tomba sur les vaisseaux espagnols à l'improvistc et avec tant d'impétuosité, que ceux-ci s'enfuirent, croyant avoir affaire aux deux flottes combinées de France et de Turquie. La Garde les poursuivit à outrance, en coula deux à fond, et prit ou noya mille des soldats ennemis.

Ce fut en cet état de choses que Charles-Quint, croyant avoir fatigué sa destinée et désespérant de la relever, prit la résolution d'abdiquer tous ses trônes. Il commença par les Pays-Bas, dont il transmit la possession, le 25 octobre 1555, à Philippe, son fils; le 10 janvier 1556, il résigna, dans les mains du même Fhilippe,

ses sceptres des Espagnes et d'Italie; et, le 27 août de la môme année, il envoya la couronne impériale à son frère Ferdinand , qu'il avait pris soin de faire reconnaître précédemment comme son successeur en Allemagne. Pour lui) il alla s'ensevelir dans un cloître; mais le couvent de Saint-Just ne tiendra jamais dans l'histoire une place aussi grande en méditations que le rocher de Sainte-Hélène.

Dès le 5 février 1556, avant môme que Charles-Quint eût abdiqué l'empire, une trêve avait été signée, à Vaucelles, pour cinq années; elle s'étendait par mer et parterre à tous les États de la France et de la maison d'Autriche. Gaspard de Coligni, amiral de France, depuis la mortd'Annebaut, arrivée en 155*2, avait été un des principaux négociateurs de cette trêve. Elle dura peu. A l'instigation du pape et des Guises, la guerre recommença avant la fin de la première année, par les Pays-Bas et par le Piémont. Philippe 11 fit entrer son armée en Picardie, sous la conduite de Philibert-Emmanuel, duc de Savoie; et la reine d'Angleterre, Marie Tudor, qui était l'épouse du nouveau roi d'Espague, crut devoir prendre fait et cause pour son mari, en déclarant la guerre à la France. Le connétable Anne de Montmorenci perdit, au mois d'août 1557, contre les Espagnols et les Anglais, la bataille continentale de Saint-Quentin, par suite de laquelle tomba au pouvoir de l'ennemi la ville de ce nom, et fut fait prisonnier l'amiral de Coligni, qui, malgré l'état pitoyable de la place, avait tenu longtemps en échec toutes les forces opposées. Plusieurs autres villes eurent, avec moins de résistance, le même sort que Saint- Quentin. Mais ces succès, qui semblaient en promettre de plus décisifs encore à Philippe H, ne furent pas continués. L'Angleterre porta, dès l'hiver suivant, la peine de son alliance avec l'Espagne. Déjà Coligni, qui était aussi gouverneur de Picardie, avait préparé des plans pour rendre Calais à la France. François, duc de Guise, n'attendit pas la fin de la captivité de l'amiral pour les mettre à profit. Après avoir donné ordre aux armateurs de Picardie, de Normandie, de Dretagne et de Saintongc, de se met-

tre en mer, de donner lâchasse à tous les bâtiments anglais qu'ils rencontreraient, et de s'assembler, dès la fin de décembre 1557, dans le détroit de Calais, il se présenta lui-même inopinément, le 1er janvier 1558, devant le pont de Nieullai, à mille pas de la ville. Un petit fort le défendait; trois mille arquebusiers français s'en emparèrent d'emblée. Le frère de l'amiral Coligni, Dandelot, qui, après avoir été fait prisonnier à Saint-Quentin, avait réussi à s'échapper, vint attaquer le fort de Hisbank, et s'en rendit maître dès le 2 janvier. Les deux entrées de Calais par terre et par mer se trouvèrent ainsi, en vingt-quatre heures, au pouvoir des Français. Des marais impraticables entouraient le reste de la ville. Néanmoins des batteries furent montées aussitôt du côté de Risbank et du côté de la vieille citadelle. Le 4, une large brèche fut ouverte près de la porte de la rivière. Le 5, la citadelle fut enlevée d'assaut. Lord Wentworth, qui commandait dans la v ille pour l'Angleterre, proposa de capituler, et ses offres furent acceptées, après modifications. Il consignait aux Français toutes ses munitions et son artillerie, laissant cinquante prisonniers de guerre au choix du vainqueur, et purgeait la ville et son territoire de tous les descendauts des Anglais qui autrefois y avaient été implantés. La capitulation fut signée le 8 janvier 1558; la ville fut rendue le lendemain. Elle reçut de nouveau population française. Il y avait un peu plus de deux cent dix ans qu'Edouard III avait mis onze mois à conquérir cette place, que François de Guise reprenait ainsi en huit jours. Les Anglais Pavaient crue tellement inexpugnable entre leurs mains, que, sur une des portes, ils avaient placé une inscription qui signifiait : « Quand le plomb nagera sur l'eau comme le liège, les Français reprendront Calais.» François de Cuise, poursuivant sur-le-champ son œuvre d expulsion des Anglais, attaqua, dès le 20 janvier, lord Gray dans Guines, et le força à se rendre. Les Anglais n'eurent plus un seul pouce de terrain sur le continent de France. Comme souvenir de l'origine française de leurs rois, il ne leur resta plus que ce qu'ils possèdent encore : les îles normandes de Jersey, Guenipsey et Aurigny. A

la nouvelle de la prise de Calais, la consternation fut immense en Angleterre, et ne put être égalée par la joie que cet événement causa dons toute la France. Souvenirs glorieux , illusions longtemps caressées, espérances toujours vivantes, tant qu'il restait une porte ouverte, de se refaire un grand héritage sur le continent européen, tout fut perdu pour l'Angleterre avec Calais. La reine Marie Tudor fut suisie d'un si violent désespoir, qu'elle ne cessait de dire à ceux qui l'entouraient qu'elle se sentait mourir; que si on voulait connaître bientôt la cause de sa mort, on n'aurait qu'à l'ouvrir, et que le nom de Calais se verrait écrit sur son cœur. Elle mourut en effet dans la même année , et la célèbre reine Elisabeth lui succéda.

Les hostilités continuèrent encore quelque temps avec des chances diverses, tant en Italie que du côté des Pays-Bas ; cl malgré un important revers éprouvé à Gravelines, après de beaux commencements de succès, par le maréchal de Termes, rien n'était en réalité menaçant pour la France. LTn peu avant sa défaite, de Termes avait emporté d'assaut, sur les Espagnols, Dunkerque, Bcrgues-Saint-Vinox et Nieuport. Le Luxembourg était entamé par le duc de Guise, qui avait aussi pris plusieurs villes à l'ennemi. Les Anglais qui, le 31 juillet 1558, étaient descendus au Conquet, en Bretagne, avaient été bientôt coupes dans leur retraite, et battus avec perte de sept cents hommes; on les avait poursuivis jusque sur leurs vaisseaux. En Italie, les succès étaient au moins partagés. Quelle ne fut pas la surprise publique quand on apprit qu'un traité venait d'être signé, le 3 avril 1 559, à Cateau-Cambrésis, entre Henri II et Philippe II, en vertu duquel, si la France se voyait définitivement annexer, d'un côté, les trois évechés de Metz, Toul et Verdun, qui étaient de la dépendance de son ancienne monarchie, elle était obligée, de l'autre, par compensation outre mesure, d'abandonner l'Italie, où elle possédait encore un superbe territoire, avec cent quatre-vingt-neuf villes fortifiées, et la Corse, où elle tennit toujours quelques points. Les Français, humiliés sans défaite, ne tardèrent pas à repasser le mont

Genèvre dont, soixante-cinq ans auparavant, leurs pères victorieux leur avaient ouvert les sentiers. Dès le 2 avril, la reine Élisabetli avait fait sa paix particulière avec Henri II, au même Cateau-Cambrésis. La guerre civile et religieuse eut le champ libre ; elle n'attendait que la fin de la guerre étrangère pour éclater.

Sous le règne de Henri H, les Français avaient tourné leurs entreprises vers l'Amérique du Sud. Parla étaient l'or, l'argent, les diamants, toutes les pierreries éblouissantes; tout ce qui séduisait à la fois l'œil et l'active passion du gain; c'était là, disait-on, le vrai nouveau monde, celui où l'on n'avait qu'à se baisser pour en ramener des trésors à pleins galions. Les Français allaient, dès l'an 1505, au Brésil, que le Portugais Cabrai avait dû au hasard de découvrir, au mois de mars de l'an 1500, par suite d'une tempête qui l'y avait jeté, alors qu'il voulait se rendre aux Indes orientales. En 1 555, la puissance portugaise était encore fort mal assise en Amérique, et, sauf les droits de donation anticipée que se permettait le pape, elle était très contestable sur une infinité do points inoccupés et à peine reconnus, quand l'amiral Gaspard de Coligni , voulant préparer un asile aux protestants que l'on commençait déjà à persécuter en France, engagea le roi Henri H à faire un établissement au Brésil et à partager ce riche pays avec le roi de Portugal. Coligni tiaté's d'avance entendu à l'égard de ce projet avec un personnage qui le lui avait en partie suggéré .c'était Nicolas Durand de Villegagnon, depuis vice-amiral de Bretagne, commandeur de Malte, qui brilla d'un grand éclat tant dans les guerres maritimes de France que dans celles de l'ordre auquel il appartenait. Si l'on en croit ses apologistes, Villegagnon était un homme accompli au physique et au moral, le mieux fait de son siècle, d'un esprit orné des plus rares connaissances, et d'une valeur reconnue. Selon ses détracteurs, au contraire, c'était une nature morose, inquiète, dissimulée, capable de la plus noire trahison. Entre ces deux opinions si différentes, on croit démêler que c'était une conscience incertaine qui, dans une époque d'incertitude religieuse, flottait du persécuté au persécuteur, len-

dant au calvinisme par ses relations avec Coligni, grand et ferme caractère qui s'imposait à tous ceux qui l'approchaient, puis, ramené par ses souvenirs, par ses rapports avec ses frères de l'ordre de Malte, au catholicisme pur. Quoi qu'il en puisse être, dans le cours de l'année 1555, Villegagnon partit du Havre-de-Grâce avec deux beaux vaisseaux équipés et armés en guerre aux frais du roi; il emportait 10,000 francs, monnaie du temps, pour son voyage. Les vents contraires ramenèrent deux fois l'expédition en France ; on eût dit que ces difficultés du début voulaient faire pressentir les malheurs de la lin. Pourtant un troisième et définitif embarquement eut lieu, le 1 4 août, au Havre. Quand on passa aux Canaries, les Espagnols de Ténériffe déployèrent une enseigne rouge au moment où l'on se disposait à mouiller l'ancre, et tirèrent deux ou trois coups de coulevrine, de l'un desquels fut atteint le vice-amiral. On arrêta que cette attaque inattendue aurait sa réponse, et l'artillerie des deux vaisseaux de Villegagnon causa de si grands dégâts dans Ténériffe, qu'il s'en fallut peu, dit la chronique , que les Français ne fissent de cette île enchanteresse leur Brésil. Le 10 novembre, Villegagnon arriva dans la baie de Rio- Janeiro, que les Portugais avaient découverte et nommée, mais dans laquelle ils n'avaient encore aucune trace d'établissement. Il essaya d'abord de se loger sur un rocher vers l'entrée de la baie; mais les flots l'en empêchèrent. Il prit alors le parti de pénétrer une lieue plus avant, et trouva une île inhabitée, où il débarqua son monde et son artillerie, et où il jeta les fondements d'un fort qui reçut le nom de fort Coligni. Depuis peu de temps encore, Villegagnon avait commencé son établissement, quand il envoya demander des secours à la fois au roi Henri II et aux calvinistes de Genève; il invoquait, auprès de l'un, l'intérêt politique et commercial de la France, auprès des autres, l'intérêt du protestantisme persécuté presque par toute l'Europe chrétienne, et à qui la nouvelle colonie offrirait un refuge assuré. D'un et d'autre côté on répondit à l'appel de Villegagnon.

Au mois de novembre 155G, de Rois-le-Comte , son neveu,

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élu vice-amiral, lit voile d'IIontleur avec trois beaux navires équipés el armés en guerre, comme ceux de la première expédition, aux dépens du roi; l'un se nommait la Petite-Roberge , et portait, outre le vice-amiral de Bois-le-Comte, quatre-vingts personnes; le second, nommé la Rosée, du nom de son capitaine, emmenait un monde à peu près égal , dans lequel on remarquait cinq jeunes filles et une femme d'âge pour les gouverner, qui furent les premières femmes françaises que Ton vit au Brésil ; le troisième enfin, nommé la Grande-Roberge , capitaine de Sainte- Marie dit l'Épine, avait à bord cent vingt hommes , au nombre desquels se trouvait Jean de Léri , natif de la Margelle , en Bourgogne , zélé calviniste et narrateur plein d'intérêt de cette seconde expédition au Brésil. La navigation fut pleine de traverses, causées surtout par des tempêtes qui faillirent perdre plusieurs fois les trois navires; elle fut signalée aussi par des rencontres de bâtiments étrangers que Ton attaqua souvent et que l'on pilla d'une manière très déloyale et malheureusement très en usage alors entre les navigateurs de toutes les nations, qu'elles fussent amies ou ennemies. Quand on se sentait le plus fort, dit Léri , et qu'on faisait rencontre de quelques navires marchands , on feignait d'être dans un grand besoin de vivres à cause de l'impossibilité où l'on avait été mis par les tempêtes et les calmes plats d'aborder en quelque lieu secourable , et l'on demandait un partage de subsistance que l'on s'offrait de payer. Mais, sous ce prétexte, on n'était pas plutôt parvenu à poser le pied sur le navire avec lequel ou s'était abouché, que celui-ci était dépouillé de tout ce qui y semblait beau et bon aux pillards. Les bâtiments espagnols et portugais, qui d'ordinaire étaient de riches proies , couraient surtout les plus grands risques , et étaient traités avec d'autant moins de pitié que , lorsqu'ils avaient le dessus , ils n'en montraient eux-mêmes aucune. Les capitaines, maîtres, soldats et matelots des navires commandés par Bois-le-Comte étaient pour la plupart Normands, et, comme ceux de cette province ne le cèdent à personne sur mer, dit encore Léri , ils mettaient tout en

fuite devant eux , et auraient osé , s'ils l'eussent rencontrée, livrer combat à l'armée navale du roi de Portugal. L'expédition passa la ligne au mois de février 1557, et, après des cérémonies qui n'avaient plus rien de chevaleresque, on s'abîma de nouveau dans la contemplation de ces splendides mers intertropicales, où chaque vaisseau, dans son éblouissant sillage, semble traîner après soi deux longues et larges ailes étincelantes, et où des infinités de phosphorescences capricieuses se jouent, comme, sur une écharpe onduleuse dont les deux bouts se perdraient dans les cieux, de scintillantes myriades de petites lames d'or et d'argent. Tout paraissait encore si étrange aux navigateurs dans ces mers, qu'ils se sentaient disposés à voir soudain surgir, d'entre une foule de poissons curieux de forme et riches de diaprures, les fabuleuses et enivrantes sirènes de l'antiquité. Bientôt on découvrit la terre du Brésil, ainsi nommée par les Français, du bois qu'ils en tiraient, nom qui a prévalu sur celui de Santa-Cruz que les Portugais lui avaient donné. Quelques coups de canon furent tirés pour avertir les habitants de l'arrivée des étrangers, et l'on vit aussitôt un grand nombre de naturels accourir sur le rivage. Les Français ne savaient ce qui devait le plus les étonner, ou de ces naturels entièrement nus, peints et noircis par tout le corps, ayant tous la lèvre inférieure trouée pour s'y accrocher une grande et ronde parure verte, ou de la nature géante et si profondément fournie de cette terre dont les herbes étaient hautes comme des arbres d'Europe, dont les forêts, vierges comme à la naissance du monde et produisant sans culture les plus énormes végétaux, servaient d'asile à des milliers d'animaux du plus bizarre aspect, ou du plumage le plus varié et le plus éblouissant. Cependant, comme quelques gens des équipages qui déjà étaient venus de ce côté reconnurent les habitants de cette partie du Brésil pour être alliés des Portugais et ennemis des Français, on ne se risqua pas au milieu d'eux, malgré tous les signes amis qu'ils faisaient, de peur d'être assommé, mis en pièces et mangé à belles dents. On se dirigea vers un lieu plus hospitalier, et on ne larda pas à le trouver

au capFrio, où les Français furent parfaitement accueillis par les indigènes, leurs alliés et confédérés; ceux-ci donnèrent des nouvelles de Villegagnon, qu'ils nommaient Paycolas. On ne fit. qu'un court séjour au cap Frio, et dans la première quinzaine de mars, les trois navires partis d'Honfleur entrèrent dans la baie de Rio-Janeiro, où on les laissa en sûreté dans un havre; puis chacun mit son petit bagage dans les chaloupes, et s'en alla descendre en l'île et fort de Coligni.

Dans les premiers moments, quoique les nouveaux venus trouvassent déjà des sujets de plainte, tout le monde se prêta assez bien à l'œuvre de colonisation, plus peuf-être par zèle pour le calvinisme que pour la métropole. Des hommes appartenant à des famillesde distinction, et Jean de Léri entre eux, se livrèrent, dans l'intérêt commun, aux plus pénibles travaux, comme de porter de la terre et des pierres pour achever la construction du fort Coligni. C'était pour chacun une œuvre pie; chacun croyait porter sa pierre de fondation à une espèce de temple de Jérusalem calviniste et à l'abri des atteintes du catholicisme romain. Ces atteintes devaient pourtant arriver jusque-là; bientôt Villegagnon, sur de pressants avis que lui avait fait, dit-on, parvenir le cardinal de Lorraine, tourna tout à coup ses antipathies du pape à Calvin, et, au lieu de la prêche et des oraisons selon la réforme de Genève, dont il donnait naguère l'exemple, il se répandit en mépris et en injures contre les innovations des huguenots. Ceux-ci s'étant plaints amèrement de son changement de religion et de sa conduite envers eux, Villegagnon leur intima, pour toute réponse, l'ordre de sortir au plus vite du fort et de l'île Coligni. 11 y avait huit mois environ qu'ils y étaient arrivés, quand cet ordre, au moins sévère, les obligea de se retirer en terre ferme, en attendant qu'un navire du Havre-de-Grâce, venu dernièrement pour prendre sa charge de bois du Brésil, et avec lequel ils étaient entrés en arrangement, fût prêt à retourner en France. Ces infortunés, parmi lesquels était Jean de Léri, restèrent là deux mois entiers, vivant presque toujours au milieu des sauvages, qu'ils trouvèrent plus

humains que Villegagnon ù leur égard. Enfin, ils partirent du Brésil au mois de janvier 1558, avec le regret de n'avoir rien accompli et la persuasion que, si la division ne se fût point mise entre eux et le chef de la colonie, ou aurait bientôt régné sur toute cette belle contrée de l'Amérique méridionale, que déjà l'on avait saluée du nom de France antarctique. Les traverses qu'ils avaient éprouvées en arrivant n'étaient rien comparativement à celles qu'ils eurent à essuyer au retour. Ce retour fut fécond en scènes tragiques. La soif la plus dévorante, la plus cruelle famine poursuivirent les infortunés, au point que le capitaine du navire eut l'horrible pensée de faire mettre à mort un des passagers pour nourrir les autres. Enfin on aperçut les côtes de la basse Bretagne, où l'on se procura des vivres, et on alla débarquer, à la lin de mai, au Blavet.

Peu de temps après, Villegagnon, qui ne recevait plus de secours de France, et que les Portugais commençaient à menacer et à serrer de près, repassa de sa personne en France, laissant à quelques soldats, ainsi sacrifiés par lui sans utilité, la garde désormais impossible du fort Coligni. Ces malheureux ne tardèrent pas à être surpris et attaqués par les Portugais, qui en tuèrent une partie et en réduisirent une autre à l'esclavage, tandis que le reste se sauvait, pour y mener la plus misérable vie, parmi les sauvages. Telle fut l'issue d'une entreprise qui, avec un peu de conduite, aurait pu procurer à la France, au détriment du Portugal, la plus belle de ses colonies.

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