‹ Histoire maritime de France (volume 2)Chapitre 23 sur 27 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

De teiC * 16*3

Le cardinal Richelieu, grand-maître de la navigation, surintendant du commerce de France. — Ses vues. — 11 veut en finir avec les guerres civiles, pour que le royaume soit puissant à l'extérieur. — Il veut réduire définitivement La Rochelle, principal boulevard du parti prot. .«tant. — Ses représailles contre les Anglais qui avaient fait des provocations sur les côtes de Normandie et de Bretagne. — Flotte anglaise devant l'île de Ile.— Les Anglais font une dolente dans File. - Le gouverneur Suiiit- Honnet de Toi ras s'enferme dans la citadelle de Sa nt-Murtin-de-Ré, — Trait d'uu soldat du régiment de Champagne. — Les Anglais chasses de Hé. — Siège ou plut»l blocus de La Rochelle. — La fameuse digue. — L'amiral Guiton , maire de La Rochelle. — Nouvelle Hotte anglaise. — 'I rompeuscs espérances qu'elle donne aux Roehelais; sa honteuse retraite. — Affreux el.it des RochcLns; leur énergie dans les tortures de la faim. — Troisième flotte anglaise : ses efforts impuissants. - Soumission do La Hocbcllc, après un siège de plus d'un an. — Richelieu se tourne contre l'Espagne et la maison d'Autriche. — Guerre contre l'empereur et le roi d'Espagne. — Les Impériaux en Picardie. — Les Français aux prises de tous cotes avec les foi ces de l'Empire cl de l'E&pague. — Exploits maritime» de l'archevêque, de Bordeaux. — Désastre de la Hotte espagnole à Gattari. — Succès maritimes du marquis de Poutcoui lai. — La Catalogne se donne à la France. — Echec, de la Hotte de l'archevêque.

— Prise de ddlioure. — Conquêtes du cardinal de Richelieu. — Sa mort et celle de Louis XIII. — Travaux maritimes sous le gouvernement de Richelieu. — Brest, Brouage, etc. — Commerce maritime.

— Création d'une compagnie des Indes rt de diverses autres compagnies. — Na>igutions et colonisations de» Français. — Commencement* de la flibuste.

Richelieu voulait donc la grandeur de la France, et pour cela, l'abaissement progressif et continu de la maison d'Autriche et d'Espagne, la répression de l'insolence anglaise, l'égalité du pavillon sur les mers. Sachant, comme il le disait, que les vieux titres à la domination maritime sont la force et non la raison, il ne demandait, selon les besoins de l'époque, pour arriver à ses lins en ce qui concernait la mer, que quarante bons vaisseaux ronds sur l'Océan et quarante galères dans la Méditerranée, se réservant d'ajouter, dans les cas urgents, les forces navales du commerce, qu'il secondait, qu'il encourageait de toutes manières, aux forces navales du roi. Ce que Richelieu demandait, nul doute qu'il ne l'ait bientôt obtenu. Mais ce qu'il lui fallait d'abord pour pouvoir disposer de tout l'élan de la France à l'extérieur, c'était la paix, l'unité à l'intérieur. Malavisés étaient les catholiques qui se rebellaient contre sa puissante volonté! On ne devait donc pas espérer que le cardinal-ministre aurait plus d'égards pour les

huguenots, qui cachaient à peine leur intention de fractionner la France en petites républiques. Richelieu décida donc qu'il en finirait, et au plus vite, avec le dedans, pour reporter bientôt plus à l'aise toute l'énergie de sa politique contre l'étranger, il savait qu'avec La Rochelle les dernières espérances du parti huguenot crouleraient. Il arrêta le siège de La Rochelle; et, connaissant que les Anglais entretenaient des relations continuelles avec les habitants, il accepta franchement une guerre maritime avec l'Angleterre, malgré l'étroite alliance de famille de Charles 1er, souverain de ce royaume, avec Louis XIII. Il fit arrêter tout ce que les Anglais avaient d'effets en France, en représailles des actes d'hostilité qu'ils avaient commencés sur les côtes de Bretagne et de Normandie.

Deux îles importantes surtout par leur position, Ré et Oléron, bordent avec le continent les trois avenues maritimes, appelées pertuis, par lesquelles on arrive à La Rochelle. Entre l'île d'Oléron et les côtes de Saintonge se trouve le pertuis de Maumousson, le moins praticable des trois; entre l'île de Ré et la côte du bas Poitou se trouve le pertuis Breton; et enfin, entre les deux îles, se trouve le pertuis d'Antioche , la plus large avenue de La Rochelle et de l'Aunis. Le 11 juillet 1627, une flotte anglaise de quatre-vin^t-dix voiles, commandée par le duc de Buckingham, ministre favori de Charles 1", accompagné du prince de Soubise, parut devant l'île de Ré. Soubise se jeta dans une chaloupe, suivi de Saint-Blankard , gentilhomme du Languedoc, et de Becker, secrétaire de Buckingham, pour aller à La Rochelle savoir quelles étaient les intentions des habitants. On hésita un moment à les recevoir dans la ville; mais la vieille duchesse de Rohan, qui y faisait depuis quelque temps sa résidence, accourut à la porte Saint-Nicolas, embrassa tendrement Soubise, son fils, et, le prenant par la main, le fit entrer, malgré la faible opposition du maire Godefroi. La Rochelle était alors divisée en deux factions; l'une d'elles ne voyait pas sans amertume l'Angleterre se mêler de nouveau des querelles intestiues de la France. Cependant la fac-

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lion adverse, encouragée par la famille de Ilohaii, linit par l'emporter. Pendant ce temps, Buckingham faisait une attaque contre l'île de Ré, qui était défendue par son gouverneur, le brave Saint- Bonnet de Toiras. Après une lutte des plus meurtrières , les Anglais, bien supérieurs en nombre, parvinrent à opérer leur descente. Toiras s'enferma dans la citadelle de Saint^Martin-de-Ré, décidé à la défendre jusqu'à la dernière extrémité, pendant que, sur un autre point de 1 île, le fort la Prée n'était pas moins bravement défendu.

A peine Richelieu fut-il informé de l'invasion de l'île de Ré, qu'il donna des ordres pour qu'on y portât des secours, il fit équiper à Bayonne quinze pinasses, petits bâtiments à voiles et à rames, longs, étroits, légers, et qui étaient très propres à aborder les côtes. Elles eurent ordre de se rendre aux Sables-d'Olonne, où l'on faisait de grands amas de munitions pour être transportées à la citadelle de Saint-Martin ; en même temps, le cardinal faisait armer au Brouage, à Bordeaux, à Dieppe, à Saint-Malo et au Blavet, que l'on avait très bien fortiiié depuis le commencement du règne de Louis XIII, et qui venait de changer définitivement son nom en celui de Port-Louis. Comme la conservation de l'île d'Oléron, sur laquelle on savait que les Anglais avaient des vues, était des plus nécessaires aussi à Richelieu pour ses projets sur La Rochelle, il y envoya des forces.

Cependant Toiras était assiégé depuis un mois dans sa citadelle, et la faim, plus forte encore que les armes, eût déjà amené tout autre que lui à une capitulation. Les communications lui manquaient pour faire connaître l'affreuse position à laquelle ses soldate en étaient réduits; les passages étaient si bien gardés par la flotte anglaise, qu'il n'y avait pas de sûreté à dépêcher le plus petit bâtiment. Montferrier, frère de Toiras, et qui, peu de jours après, fut tué d'un coup de canon, présenta au gouverneur trois soldats qui offraient de tenter à la nage le trajet de l'île au continent. Ils partent, côtoient d'abord le rivage de l'île depuis la citadelle Saint-Martin, abordent au fort la Prée, s'y reposent, cl,

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sur le soir, se jettent de nouveau à lu nage. L'un se noie ; le second sent ses forces défaillir, emploie ce qui lui en reste à se diriger vers un navire anglais où il se fait recevoir. Le troisième, nommé Pierre Lanier, soldat au régiment de Champagne et natif d'Aiinet en Agenois, ne désespère pas; il reste encore longtemps exposé à la violence des flots, à la mousqueterie des vaisseaux anglais, à la poursuite d'une chaloupe qu'il n'évite qu'en plongeant plu- ' sieurs fois, aux morsures des poissons, et gagne enfin le continent. Son épuisement ne lui permettait pas de marcher; on le transporta au quartier de l'armée que déjà Richelieu avait fait rassembler à peu de distance de La Rochelle. Pierre Lanier avait sauvé Toiras et la citadelle de Saint-Martin, à laquelle une plus obstinée résistance allait enfin devenir impossible. Un grand convoi, commandé par Andouyns, gentilhomme de Rayonne, partit, le 7 octobre, des Sables-d'Olonne. Tous les efforts de la flotte anglaise ne purent l'empêcher d'arriver à sa destination ; le vent, la marée, la nuit, vinrent en aide à la ruse et à l'habileté de ceux qui le conduisaient. La citadelle de Saint-Martin fut secourue de toutes manières; et, dès le lendemain, le fort de la Prée fut non moins heureusement ravitaillé par sept barques expédiées du continent.

L'armée royale s'approcha, au commencement d'août, de La Rochelle, et resserra cette place du côté de la terre. Richelieu offrit de dernières conditions de soumission aux Rochelais. Elles ne furent point acceptées. Les Rochelais ne gardèrent plus de mesures; l'amiral Jean Gui ton, devenu leur maire, négocia, moyennant de certaines clauses conservatoires des libertés du pays d'Aunis, un traité d'union avec l'Angleterre. Un manifeste fut publié dans ce sens, et une députation des habitants de La Rochelle fut chargée d'aller complimenter le roi Charles I*. Des secours furent à maintes reprises envoyés à Ruckingham, qui était toujours occupé devant la cidatelle Saint-Martin-de-Ré.

Le 12 octobre, Louis X1H en personne arriva au camp devant La Rochelle; le cardinal Richelieu l'accompagnait. Ce ministre

donna des ordres pour qu'on tînt la ville bloquée, pendant qu'on irait chasser les Anglais de Ré. Une descente, confiée au général de Schomberg, fut opérée dans cette île, sous le canon et la mousquclerie des Anglais, qui, après plusieurs affaires de détails, furent contraints d'abandonner leurs tranchées, virent leurs corps de garde culbutés sur leurs redoutes, et se rembarquèrent en désordre, abandonnant leurs provisions, leurs malades et leurs blessés. Le duc de Buckingham, à qui son pays ne pardonna jamais la honte qu'il lui avait fait essuyer en cette circonstance, ramena sa flotte en Angleterre au mois de novembre 1G27. Cette expédition avait coûté aux vaincus des sommes énormes et plus de six mille soldats.

Alors Richelieu fut tout entier aux travaux du siège de La Rochelle, ville que ses fortifications et le courage de ses habitants faisaient passer pour imprenable. Se proposant de la réduire moins par les armes que par la famine, il fit tracer autour de son enceinte des lignes de contrevallation. Pour empêcher la communication avec les secours qui pourraient venir d'outre-mer, il fut résolu, en attendant mieux, que l'on tiendrait continuellement une flotte dans les rades voisines, sous le commandemen tde Charles, due de Guise. Puis Richelieu se décida pour un projet gigantesque.

Le port de La Rochelle ne possédait pas encore son bassin à flot, qui ne date que de 1770; mais la nature, avant cette troisième division, œuvre de l'art, l'avait déjà partagé en havre et avant-port. C'est cet avant-port, espèce de petit golfe précédant le havre qui s'allonge jusqu'au sein de la ville, que Richelieu ne recula point à barrer par une digue infranchissable, pour enfermer d'un côté les navires rochelais dans leur havre, et de l'autre défendre l'accès de la ville aux navires anglais. En un mot, il résolut d'emprisonner La Rochelle, malgré la fureur des flots, et sous les yeux mêmes des habitants. Un ingénieur italien, Pompée Targon, que le pape avait envoyé au cardinal, fut chargé d'abord d'exécuter ce grand travail; mais c'était un homme d'imagination plus que d'exécution. Ses premiers essais n'ayant pas réussi,

deux Français, Clément Metzeau, de Dreux, célèbre architecte, et Jean Thiriau, maître maçon de Paris, reçurent ordre d'exécuter la digue. Elle fut commencée le 30 novembre 4627, et devait se prolonger en ligne droite sur une étendue de sept cent quarante toises. Elle était encore peu avancée, lorsqu'une tempête en renversa une grande partie. L'ouvrage, qui présentait d'abord une surface presque verticale, fut repris sous la forme d'Un plan incliné pour mieux résister aux coups impétueux des vagues. La prodigieuse masse qui devait former la digue ne fut pas uniforme. On y employa des pilotis, de la maçonnerie, et des vaisseaux chargés de matières pesantes. D'énormes quartiers de pierre de taille servirent d'assise au mur qui s'appuyait aux deux extrémités, et dont le milieu fut rempli de blocage et de gros moellons. Ensuite, on employa des coffrages de charpente dont l'intérieur fut chargé de pierres. De distance en distance furent posées des pièces de bois horizontales, reliées par des traverses qui s'entre-croisaient et soutenaient la construction par leur ensemble. Une iile de pilotis de retenue assurait la fondation. Lorsque la profondeur des eaux ne permit plus de pousser le mur plus avant, cinquante-neuf navires, fortement attachés par des liens de fer et remplis de matériaux bien cimentés, furent coulés bas, puis mis au niveau du mur et couverts d'une immense quantité de pierres. Les deux branches de la digue, dans leur prolongement, laissaient place à un goulet ou petit passage de trente toises. A mesure qu'elles s'approchaient pour fermer cette ouverture, elles s'écartaient un peu de la ligne droite pour déborder l'une sur l'autre. Le goulet ne pouvait être ainsi enfilé tout droit, et il fallait faire un détour, ce qui rendait la passe plus difficile et dangereuse, si on se hasardait à la forcer. Mais pour la rendre impraticable aux tentatives les mieux combinées, on la flanqua de deux petites jetées s'avançant en forme de pattes de scorpion, et garnies de bouches à feu; puis l'intervalle des jetées fut hérissé de pieux disposés en quinconce et rendus immobiles par des pièces de bois assemblées sur leurs têtes. Dans cet entrelacement, on fit encore entrer des pièces de

buis en losange armées de pointes. Ce ne fut pas tout. Une chaîne appuyée sur des barques défendit l'entrée de la digue; trente-six bâtiments liés les uns aux autres formèrent un cordon : puis une estacade, composée de poutres réunies par des anneaux de fer et portée sur des tonneaux, enveloppa tous ces ouvrages. On voyait au-delà une rangée de navires, en forme d'angle saillant, fixés sur leurs ancres, et armés d'éperons ou de grosses perches posées en saillies sur la proue , à dessein d'écarter les brûlots ; car tout avait été prévu. Une forêt de petites embarcations flottait en avant, munie de feux d'artifice. Enfin la digue était protégée par une nombreuse artillerie, et flanquée de deux forts à ses extrémités. Tel était ce fameux travail qui mura chez eux les habitants d'une puissante ville maritime , et qui a paru d'autant plus intéressant à décrire ici, qu'il fut considéré comme la merveille de l'art dans la première partie du dix -septième siècle. Fabert, qui fut élevé plus tard à la dignité de maréchal de France, et qui n'était encore que sergent-major au régiment de Rombure, commença à se signaler pendant la construction de la digue de La Rochelle, et surprit fort les ingénieurs par les conseils d'habile mécanicien qu'il leur donna. Les Rochelais essayèrent, mais vainement, à plusieurs reprises, de contrarier les travaux de la digue avec leurs navires; une foudroyante artillerie les forçait bientôt à rentrer dans leur havre.

Cependant, des forts ne cessaient pas de s'élever du côté de la terre contre La Rochelle. Jamais siège n'avait coûté de si immenses travaux; et si Ton y reconnaît le génie de Richelieu, on y voit aussi la grandeur et le courage de ceux qu'il avait à combattre. Quand l'hiver fit sentir ses rigueurs, Louis XIII quitta l'armée, et Richelieu en prit lui-même le commandement général, ayant pour lieutenants le duc d'Angoulême, et les maréchaux de Schomberget de Rassompierre. L'armée était forte de trente mille hommes. C'était plutôt un blocus qu'un siège que Richelieu avait rais autour de La Rochelle. Comme il se complaisait dans tout ce qui semblait impossible ù d autres, il croyait que c'était pour lui

un plus beau triomphe de contraindre à la patience la fougue française que de l'envoyer à des assauts, et il pensait qu'après cette sévère discipline, cet ordre parfait, ce courage de sang-froid qu'il imposait à des soldatsjusqu'alors renommés pour leur victorieuse furie, mais aussi pour leur découragement devant un trop long obstacle , il n'y aurait plus de puissance qui pût résister à la France. Chaque jour pourtant il resserrait davantage le blocus. La disette régnait déjà cruellement dans la place, où l'on attendait avec impatience qu'une nouvelle armée navale d'Angleterre vînt laver l'affront souffert par Buckingham à l'île de Ré, et apportât des secours de plus en plus pressants. Enfin le comte de Denbigh fit voile de Plymouth, avec une flotte de cinquante vaisseaux, et vingt barques chargées de vivres et de munitions, qui tiraient assez peu d'eau pour qu'on se flattAt de leur faire passer le goulet. Au commencement de mai 1628, la nouvelle flotte d Angleterre se présenta devant l'île de Ré. Le hardi capitaine Braigneau, celui-là même qui s était signalé dans les dernières batailles navales des Rochelais, se trouvait surles vaisseaux anglais ; il mit à profit le vent et la marée, se confia à une petite chaloupe, évita tous les obstacles accumulés en avant de la digue, traversa le terrible goulet, et vint annoncer à ses compatriotes la nouvelle du puissant renfort qui leur arrivait. Les Rochelais parurent en ce moment oublier tous leurs maux ; ils s'embrassaient : c'était un transport immeuse. Transport décevant! Denbigh n'eut pas le courage d'affronter, avec ses cinquante voiles, trente-huit vaisseaux français, ni les batteries disposées sur les deux rives par les ordres de Richelieu. Après avoir tiré, le 48 mai, quelques volées de canon contre Testacade, sans produire le moiudre effet, il remit à la voile pour l'Angleterre, laissant les malheureux Rochelais dans la stupeur d'une telle déception et d'une lâcheté qui excita par toute l'Angleterre un long cri d'indignation.

Les Rochelais pourtant ne parlaient pas de se rendre. Leur disette se changea en famine. Le pain et les autres provisions avaient disparu. Après les animaux domestiques, ou se jeta

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sur les bêles, sur les reptiles les plus immondes. Ceux-ci manquant, la faim se précipita sur les herbes , même sur les plus malfaisantes. Beaucoup s'infiltrèrent ainsi dans les veines les principes du poison. Mais quand les ongles eurent gratté la terre pour en extraire jusqu'aux dernières racines, on s'en prit aux cuirs, aux peaux, aux parchemins. On les coupait en morceaux après les avoir macérés dans l'eau, puis on les faisait bouillir, jusqu à ce qu'il en résultat une masse demi-liquide dont le sirop des raffineries était l'assaisonnement. Plus d'un avala ainsi ses titres de noblesse ou de bourgeoisie. Cétait encore là mets de roi. A son tour il fit défaut. La paille, le son, furent la proie des bouches avides. Puis on se tourna vers les ossements auxquels tout à l'heure encore on n'aurait pas osé songer sans frémir. A ceux des animaux on mêla ceux des hommes; on les broya, on les réduisit en poussière; on en composa une espèce de pâte mêlée de bois en poudre et de plâtre pilé; et pendant l'horrible festin, on répétait d'un organe affaibli : « Honneur à ceux qui, « jusque dans leurs os desséchés, servent à la liberté de leurs « concitoyens, à la liberté de leur religion ! » La tombe n'eut plus d'ombre ni de paix : on disputa aux vers et à la terre des cimetières les restes putrides des cadavres. Une femme, dans le noir accès de sa souffrance, alla jusqu à se nourrir d'elle même ; elle mourut en se rongeant les bras. Et lorsque le maire Guiton apprenait que, les uns après les autres, les bourgeois de La Rochelle succombaient à la faim , il répondait seulement : « C'est assez « qu'il en reste un pour fermer les portes. »

La vieille duchesse de Rohan, qui jusqu'alors avait montré une résolution surprenante dans une femme accoutumée aux plus grondes aisances de la vie, et qui, à l'âge de soixante-dix ans, écrivait encore à ses fils pour leur rappeler la devise de Jeanne d'Albret :*< Paix assurée, victoire entière, ou mort honnête, » fut réduite à écrire au roi pour lui demander la permission de sortir de la ville avec sa fille et deux cents femmes qui lui étaient attachées. Richelieu*refusa la sortie à elle comme aux autres, avant la soumission.

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Pendant ce temps, Soubise ne se lassait pas de solliciter en Angleterre le départ d'une troisième flotte. Le duc de Buckingham se disposait à partir, quand il fut assassiné. Ce fut le comte de Lindsey qui eut le commandement du dernier armement que firent les Anglais pour essayer de secourir les Rochelais. Sa flotte, composée de cent quarante voiles, et portant six mille hommes de troupes de débarquement, parut en vue de La Rochelle le 28 septembre 4628. Le prince de Soubise et le comte de Laval, frère du duc de ta Trémouille, étaient à bord avec un grand nombre de réfugiés français. Le 29, l'amiral d'Angleterre vint échanger quelques canonnades avec les batteries françaises ; le 30, il essaya, sans succès, de diriger des machines incendiaires contre la flotte du duc de Guise; le 5 octobre, il abandonna au vent et à la marée un vaisseau chargé d'une lourde maçonnerie sous laquelle étaient placés douze milliers de poudre, espérant qu'il ferait explosion tout contre l'estacade et la renverserait; mais ce vaisseau éclata sans causer de dommages. La flotte anglaise suivait cependant par un vent favorable; elle arriva jusqu'à l'estacade, contre laquelle son artillerie se perdit durant trois heures en impuissants efforts. Les Rochelais, spectateurs, du haut de leurs murailles, de ces infructueuses tentatives, attendaient avec d'inexprimables serrements de cœur l'instant où quelque trouée serait faite à la digue. Cet instant ne vint pas. La flotle anglaise tourna ses bordées contre la flotte française, qui lui riposta de manière à la dégoûter. Cinq mille coups de canon furent tirés dans Cette action, qui ne coûta pas plus de vingt-huit hommes aux Français. Quoique les Anglais eussent l'avantage du vent, il n'osèrent aborder les vaisseaux de Charles de Guise. Le lendemain ils revinrent bien tmcore à la charge, mais avec moins de vigueur et d'ensemble, comme des gens découragés. Après avoir fait jouer leur artillerie pendant quatre heures, ils lancèrent contre la flotte française neuf brûlots que suivaient plusieurs de leurs vaisseaux pour en observer et en seconder l'effet; ces brûlots furent habilement détournés par des barques qui les accrochèrent. Depuis Tors,

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l'inaction des Anglais fut à peu près complète. Soubise et Laval insistaient pour qu'on fît une nouvelle tentative, qu'ils offraient de diriger eux-mêmes; mais l'amiral Lindscy jugea qu'il serait plus prudent à lui de regagner les ports d'Angleterre. Les Anglais se retirèrent définitivement, n'emportant de leurs trois expéditions navales que de la honte et des malédictions. Les infortunés Rochelais, et avec eux le terrible amiral et maire Guiton , qui s'était naguère encore écrié qu'il percerait d'un poignard quiconque parlerait de se rendre, perdirent la dernière lueur d'espérance. De trente mille personnes vigoureuses et vaillantes que la ville comptait au commencement du siège, il ne restait plus que cinq à six mille individus qui n'osaient se regarder les uns les autres sans un tressaillement de pitié et d'horreur. Dans un dernier conseil, il fut enfin résolu que l'on enverrait des députés au roi, qui était revenu au camp, ou plutôt à Richelieu. Ces députés furent amenés dans les carrosses de Bassompierre, faute d'assez de force pour pouvoir se traîner à quelques pas de la ville.

cr La vie aux habitants , la jouissance de leurs biens , l'abolition de leur crime, et le libre exercice de leur religion; rien de plus. »

Telle fut la réponse de Richelieu. Il fallut bien s'en remettre à la clémence du vainqueur. Le siège avait duré plus d'un an. Le cardinal fut reçu dans La Rochelle le 30 octobre 1 G28. 11 s'était fait suivre de plusieurs chariots de vivres. Le 1er novembre eut lieu l'entrée solennelle du roi, que précédait immédiatement son toutpuissant ministre. (îuiton étant venu pour adresser une courte harangue, on lui dit de s'éloigner, qu'il n'était plus rien ici. La ville ressemblait à un vaste sépulcre ouvert; quelques spectres se traînaient dans les rues, en s'appuyant aux murailles, et, ça et là, tombaient à genoux par où passait le cortège du roi et du cardinal, en répétant d'une voix lente et lugubre ce seul mot: « Miséricorde! miséricorde! » Les vainqueurs ne pouvaient retenir leurs larmes; ils eussent pleuré sur une ville étrangère réduite à cet état ; pouvaient-ils ne pas penser que c'étaient leurs com-

patriotes, leurs parents même quelquefois qu'ils avaient là sous les yeux?

Cependant Richelieu avait dû céder à une cruelle, mais indispensable nécessité politique. 11 avait fait, contre La Rochelle, au nom de l'unité du royaume de France, ce que, cent soixantecinq ans plus tard, le comité de salut public devait faire contre Toulon, au nom de l'unité de la république française. Moins quelques-unes qui étaient du côté du port, les fortifications de La Rochelle furent rasées. Cette ville perdit tous ses privilèges, qui ne sauraient être comparés d'ailleurs aux libertés dont toutes les parties de la Franco indistinctement ont été mises depuis en possession. Les grands seigneurs du royaume, qui trop souvent étaient les incitateurs des révoltes, perdirent autant que les prolestants à la chute de La Rochelle. C'était là qu'ils se retiraient quand ils étaient mécontents de la cour, flatteurs alors de la bourgeoisie, l'entraînant dans leurs besoins de vengeance, tout prêts, la plupart du temps, à la sacrifier ensuite. C'est ce qui avait fait dire à Rassompierre : « Vous verrez que nous aurons la sottise de « prendre La Rochelle. »

A peine la flotte anglaise s'était-elle retirée et la ville s'élait-elle rendue, que la violence des vagues parvint à ouvrir la digue en un endroit, de manière à laisser place libre pour le passage d'un gros vaisseau. Ce dut être et ce fut un grand sujet de réflexions de l'un et de l'autre côté de la Manche.

Richelieu avait bien mesuré la portée de son coup. La prise de La Rochelle fut le signal de la cessation des hostilités ouvertes, non seulement du parti huguenot, maisencorede tout autre parti soulevé par les grands seigneurs mécontents. Le traité de paix d'Alais, le 28 juin 1629, qui remettait en grâce Rohan, Soubise, et les villes armées de Languedoc, Vivarais et Guienne, sous la condition de poser les armes, de raser les fortifications et de faire serment de fidélité au roi, finit la guerre des huguenots. La révolte armée n'eut plus de consistance. Le combat de Castelnaudari, au mois de septembre 1632, compléta la victoire de Richelieu sur les mécontents de

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toute espèce. C'est à la suite de ce combat que le jeune, le beau, le brillant, le valeureux et infortuné maréchal Henri II de Montmorenci, lâchement sacrifié par Gaston d'Orléans, frère du roi, qui l'avait entraîné à la révolte, fut fait prisonnier, après avoir été atteint de dix blessures, puis jeté dans les prisons deLectoure, puis emmené à Toulouse, où il fut jugé le 30 novembre 1632, et décapité le même jour. Il n'était encore que dans sa trente-septième année. Richelieu s'était montré bien sévère, Louis XIII bien cruellement flegmatique, Gaston d'Orléans bien méprisable dans cette fin tragique de celui qui avait été le dernier des amiraux do France. Richelieu n'eut plus à sévir que contre des individualités.

Depuis quatre ans déjà pourtant, il avait essayé contre l'extérieur les forces militaires du pays. On avait revu, en 1629, une armée française passer le mont Genèvre et entrer en Italie, pour assurer à un prince français, Charles de Nevers, la succession des deux duchés de Mantoue et de Montferrat. Une flotte provençale, sous les ordres du duc de Guise, avait secondé les mouvements de l'armée de terre. Une paix glorieuse avait été ensuite signée. La France venait de relever son influence en Italie, et une porte lui restait ouverte, par la cession qui lui avait été faite de Pignerol, pour y rentrer quand besoin serait. D'un autre côté, une alliance avait été contractée, en 1 63 1 , avec le célèbre roi de Suède Gustave- Adolphe, contre Ferdinand II d'Autriche, empereur d'Allemagne, qui alors opprimait les protestants; celte alliance achèverait au besoin de démontrer que Richelieu, dans ses traités comme dans ses guerres, mettait les intérêts politiques du pays au-dessus de tous autres et de ses propres sympathies. Après la mort de Gustave- Adolphe , le traité avec la Suède fut renouvelé le 1 5 avril 1 633 , a Heilbron; plusieurs des cercles d'Allemagne y entrèrent. Richelieu empêchait en même temps la Hollande d'entrer en accommodement avec le gouvernement austro-espagnol des Pays-Ras. Enfin le grand cardinal, après avoir concentré toutes les forces de la France, déclara, le 26 mai 1635, une guerre ouverte à la maison

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d'Autriche, tant dans les Paya-Bas et l'Allemagne qu'en Espagne et en Italie. Une flotte espagnole de vingt-deux galères, cinq vaisseaux ronds et autres bâtiments, commandée par le duc de Fernandinez et le marquis de Santa-Cruz, vint attaquer, près des côtes de Provence, les petites îles de Le ri n s, Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, qui servaient de pieuse retraite à des religieux de l'ordre de Saint-Benoît, et que, pour cette raison, I on avait négligé de garantir. Les Espagnols s'en emparèrent Bans coup férir, et, par les redoutables fortifications qu'ils s'empressèrent d'y élever, ne tardèrent pas à en faire comprendre l'importance. L'année suivante, une armée ennemie, forte de plus de trente mille hommes, entra dans la province maritime de Picardie, y jeta d'abord une grande terreur qui se répandit jusqu'à Paris, et s'y empara de plusieurs places; mais après ce premier moment de surprise, elle fut repoussée et rejetée des points qu'elle occupait. Richelieu en profita pour pousser activement la guerre en Italie et soutenir vigoureusement le choc du côté de l'Espagne. La Méditerranée devint alors le théâtre de plusieurs événements considérables.

A cette époque , les prélats jouaient un grand rôle dans la marine de France; car le clergé du pays, s'inspirant de son prince le plus éminent , semblait revenu aux premiers temps du moyen âge, où les mêmes mains qui bénissaient et qui portaient la crosse faisaient le geste du commandement militaire et portaient bravement la lance. Le plus étrange de ces personnages, déjà célèbre par ses querelles avec le duc d'Épernon , gouverneur de Guienne, était Henri d'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux. 11 avait accompagné naguère Richelieu à La Rochelle, et avait eu, pendant le siège , l'intendance de l'armée et la direction des vivres. Depuis , il s'était senti entraîné, autant par ses penchants que par son désir de plaire au cardinal, vers la marine; il en avait fait une étude théorique qu'il était prêt à mettre en pratique. Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, ayant été choisi, en 1636, pour lieutenant général de la flotte chargée d'aller reprendre les

îles Lerins aux Espagnols, Sourdis , archevêque de Bordeaux, lui fut adjoint comme chef du conseil de marine et comme intendant général. De Beauvau, évêque de Nantes, fut, de son côté, revêtu des mêmes charges sur les galères de la mer du Levant, qui avaient alors pour général le marquis de Pontcourlai , neveu du cardinal-ministre. L evêque de Nantes eut ordre de se rendre en Provence, et de faire arrêter tous les vaisseaux, tant français qu'étrangers, qu'il jugerait propres à être équipés en guerre, pour les joindre à ceux que l'archevêque amènerait de l'Océan. La flotte de l'Océan ou du Ponant , réunie à la rade de Saint-Martin-de-Ré, et divisée en trois escadres , de Bretagne , de Normandie et de Guienne, se composait de trente-huit vaisseaux de guerre, sans compter les brûlots, les flûtes et les frégates, alors petits navires à rames, avec ou sans pont, qui servaient surtout à aller à la découverte. Cette flotte passa le détroit sans obstacle, sous la conduite du comte d'Iïarcourt, accompagné de l'archevêque, au mois de juillet 1636, et fut jointe près des îles d'Hyères par douze galères et treize gros vaisseaux de Provence. Des mésintelligences empêchèrent qu'elle n'en vînt à son but cette année. Le comte d'Harcourt eut occasion d'offrir une fois la bataille à la flotte ennemie , qui la refusa, quoique , paraissant en pourpoint sur le pont de son vaisseau amiral , et faisant un grand bruit de toute son artillerie, il la défiât de toutes manières. Pour s'occuper, il alla faire une descente dans l'île de Sardaigne, qu'il mit à contribution et dont il ravagea les côtes.

L'année suivante, le comte d'Harcourt et l'archevêque, avec leur flotte, se mirent en devoir de reprendre les îles Lerins. Les Espagnols les avaient tellement fortifiées, que, selon les expressions d'un savant auteur du temps, il n'y avait pas un espace ou une motte de terre où il n'y eût citadelle, retranchements, redoutes ou fossés. Aussi semblaient-elles imprenables à ceux qui les occupaient. Les vaisseaux français s'étant approchés , le 2 -h mars 1637, jusqu'à portée de pistolet, de l'île Sainte-Marguerite, la plus forte des deux , abattirent d'abord à coups de canon une

partie des dehors et des retranchements ennemis , firent brèche à deux des forts , et le débarquement commença. Quantité de bateaux chargés d'infanterie allèrent hardiment s'échouer sous le feu des canons et de la mousqueterie ; alors on vit les soldats se logeant sur la proue de leur bateau , tirer sans cesse et favoriser la descente des enfants perdus, qui les uns dressaient leurs échelles, les autres jetaient un pont volant ; ceux-ci gravissaient sur la falaise; ceux-là, ayant déjà gravi, tendaient une main à leurs compagnons et combattaient de l'autre. Ce n'étaient que planches , madriers , hottes pleines de terre que chacun portait. Pendant que les derniers , parvenus sur les remparts démantelés , se rallient et se tiennent en armes , ceux qui les ont précédés font à la hâte un logement avec des tonneaux, dus sacs de sable, des fascines et autres objets semblables qu'ils ont montés. Tout le monde fait son devoir. Les Espagnols sont obligés , dans la journée même du débarquement , d'abandonner deux de leurs principales positions dans l'île Sainte-Marguerite. Les Français employèrent euxmêmes le reste du mois de mars à se retrancher dans la partie qu'ils avaient reconquise pour qu'aucun événement ne les en pût venir déloger. Au commencement d'avril , Pontcourlai arriva avec six galères. Les attaques furent reprises avec vigueur. L'archevêque luttait de courage et d'habileté avec le comte d'Harcourt. Durant une trêve de deux heures, qui fut convenue pour enlever les morts de part et d'autre , le commandant espagnol ayant convié les seigneurs français à boire à la santé des rois des deux nations en guerre, le marquis de Janson , avec quelques-uns de ses amis, accepta l'offre courtoise ; puis le combat recommença de plus belle. Quinze galères d'Espagne parurent, mais n'osèrent s'approcher à portéo du canon de la flotte française qui leur interdit l'approche des îles. Les Espagnols, après avoir défendu leurs fortifications pierre par pierre, capitulèrent, et rendirent Sainte-Marguerite le 12 mai. Le jour suivant, de Manti, faisant fonctions de vice-amiral, et le commandeur de Goûtes, à la tête des vaisseaux ronds, assistés des six galères de Pontcourlai, battirent de tous

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leurs canons l'île Saint-IIonorat , dont la garnison ennemie capitula à son tour au bout de vingt-quatre heures. Le 15 mai 1G37, il ne restait plus un seul Espagnol aux îles Lerins. Il revint beaucoup de gloire au comte d'Harcourt, et surtout à l'archevêque, de cette expédition , qui fit apparaître pour la première fois dans l'histoire le grand nom du Dieppois Abraham Duquesne. Il était alors âgé de vingt ans, et avait le grade de capitaine de vaisseau. Pendant qu'il était au siège de Sainte-Marguerite, il apprit que son père, brave officier de marine aussi, venait d'être tue à bord de son vaisseau par les Espagnols, en escortant un convoi de Suède en France; Abraham Duquesne jura, de ce jour, une haine implacable à ceux qui lui avaient enlevé ce cher objet de sa piété filiale qui avait dirigé sa jeunesse et deviné son avenir.

L'année suivante, 1G38, Richelieu donna des ordres pour qu'une armée française entrât en Espagne par le pas de Béhobie, et pour qu'une flotte puissante en secondât les opérations. L'archevêque de Bordeaux fut choisi pour commander l'armée navale ; mais, quelque diligence qu'il mît à la rassembler, il n'en put venir à bout assez tôt pour l'utilité des troupes de terre. Le rendez-vous était à l'île de Ré, où l'archevêque attendait à la fois l'escadre de la Méditerranée et des vaisseaux de Hollande pour les joindre aux forces qu'il avait déjà. En attendant son départ, l'archevêque détacha sept gros vaisseaux, sous la conduite du sieur de Treillebois, pour aller porter aide à Tannée de terre qui venait de s'emparer du bourg et du port du Passage en Biscaye, avec plusieurs galions et autres navires qui s'y trouvaient. Le 29 juillet, le gros de la flotte, fort de trente-quatre autres vaisseaux , appareilla de Ré, entra bientôt dans le golfe de Gascogne, débarqua deux mille hommes au Passage pour en garder le port et le bourg, et emmena quatre des galions pris à l'ennemi après avoir sacrifié le reste. Le 11 août arriva Tarrière-gnrde forte'deonze vaisseaux; elle 13 seulement parut, aux cris d'admiration, aux applaudissements de toute la flotte, le superbe vaisseau la Couronne, portant le vice-amiral de Razilli. De mémoire d'homme, on n'avait rien

vu de comparable. Ce vaisseau, dont on parla longtemps, que beaucoup d'auteurs contemporains ont célébré, et que Ton vint visiter de tous les pays voisins, avait été construit à la Roche-Rcrnard, en Bretagne, par un Dieppois nommé Charles Morien. Sa quille seule avait cent vingt pieds de long, et chacun se disait avec admiration que les salles et galeries du Louvre lui cédaient en largeur. La hauteur de son grand mât était de deux cent seize pieds, y compris les mâts de hune et de perroquet avec le bâton de pavillon. Le pavillon splendide n'avait pas coûté moins de 14,000 écus, somme incroyable, surtout si l'on se reporte à l'époque. La maîtresse ancre pesait quatre mille huit cent cinquantecinq livres. Le corps du vaisseau lui-même était estimé peser quatre millions de livres et pouvoir en porter autant. Dans les deux jets de voiles dont il était assorti, il entrait six mille aunes de toile. Comme on avait reconnu l'inconvénient de trop rapprocher les canons les uns des autres, et l'impossibilité où l'on était dans ce cas de les tirer tous à la fois, on n'avait percé la Couronne que de soixante et douze embrasures de bouches à feu, distantes de onze pieds les unes des autres. Ce qui surprenait surtout dans ce bel édifice flottant, c'est que son énorme volume ne l'empêchait pas d'être un des meilleurs voiliers qui jamais se fût vu. Cinq cents matelots d'élite le montaient, outre les pilotes, maîtres d'équipages et autres préposés.

La flotte française, quand toutes ses forces furent réunies, se trouva composée de quarante-quatre galions d une grandeur de trois cents à deux mille tonneaux, de deux bonnes pataches, do plusieurs brûlots, flûtes et frégates telles quelles étaient alors, en tout soixante -quatre voiles. Elle se rendit incontinent devant Fontarabie dont l'armée de terre faisait depuis quelque temps le siège. On en détacha d'abord une petite escadre pour conduire à La Rochelle, dans le but de les y équiper, les prises faites au port du Passage ; puis huit gros vaisseaux, quelques flûtes et deux brûlots, pour tenir la mer sous les ordres du chevalier de Montigni, remplissant les fonctions de contre-

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amiral dans l'armée navale. Montigni était chargé de ne rien laisser sortir de Saint-Sébastien, place voisine de Fontarabie, et d'approcher le plus près qu'il pourrait de Gatari pour en sonder la rade et reconnaître si la Hotte, dans le cas où cela serait nécessaire, y aurait un mouillage convenable. Cet officier, renommé par son courage et son expérience, ayant découvert à son ouest quatorze galions et quatorze frégates d'Espagne poussés d'un bon vent et marchant de front en bel ordre, en donna aussitôt avis par un coup de canon à tous les navires de son escadre qui se tenaient un peu éloignés les uns des autres pour faciliter leurs découvertes, et en même temps dépêcha une patache à l'archevêque* L'amiral espagnol, don Lopez, ne chercha point à combattre Tescadre de Montigni et alla se ranger dans la rade de Gatari. L'archevêque, aussitôt qu'il en eut avis, tint un conseil où tous les capitaines assistèrent, et parmi eux Abraham Duquesne et le fameux chevalier Paul; il pourvut à la garde du canal de Fontarabie, dont il remit la surveillance à de l'Àunai Razilli, faisant fonctions de vice-amiral , et partit en personne, avec seulement dix de ses meilleurs vaisseaux et cinq brûlots, pour aller attaquer la flotte espagnole dans la rade où elle s'était fortifiée. Après avoir eu à essuyer quelques jours de temps contraire, il arriva à peu de distance do Gatari. Le capitaine Giron, l'un des plus expérimentés hommes de mer du temps et qui était célèbre par ses voyages au long cours, monta sur un chétif brigantin, et, en cet équipage, osa donner la chasse aux pinasses et chaloupes de l'ennemi. Cependant l'amiral espagnol, dont les gros galions étaient protégés par les batteries de U- côte qui commandaient toute la rade, se croyait inattaquable, et les matelots de sa flotte défiaient et insultaient par mille sifflements, gestes, brocards et moqueries, ceux de la flotte française qui rongeaient leur frein, d'autant plus tristes et mornes qu'il ne leur venait pas le moindre vent en aide. Tout à coup voilà qu'un frais inespéré souffle de la mer; quelques ondes blanchissent au loin, la houle croît, et fait rouler avec majesté les vaisseaux de l'archevêque; le vent semble assurer la victoire. D'un commun

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avis, l'attaque est décidée ; chacun se rend à son bord ; (a joie rayonne sur tous les visages , personne ne songe à dîner, quoiqu'il soit onze heures. Les prières à Dieu étant faites et les ordres donnés, on vit aussitôt V Europe, l'un des meilleurs voiliers de la flotte, qui portait Montigni, la Licorne, capitaine de Cangé, le Signe, capitaine de Chastellux, le Coq, capitaine du Mé, la Vierge, capitaine de Casenac, et la Fortune, capitaine LaChesnaye, s'avancer si près des galions espagnols que, du mousquet, ils pouvaient choisir leur ennemi. Suivirent cinq brûlots commandés par les capitaines Mata, Molé, Collo, Bruyé, Jamin et Vidault, soutenus des chevaliers Paul, de Senantes, Linières, Garnicr et de Boisjoli, ayant derrière eux le chevalier de Conflans, le baron de Macé, et Duquesne, pour donner assistance à ceux qui en auraient besoin, le lieu étant si étroit qu'il était impossible de combattre de front en plus grand nombre. L'Europe ayant lâché sa bordée, les autres limitèrent pendant que l'artillerie des vaisseaux ennemis et les batteries do la côte leur répondaient. Il y avait un demi-quart d heure que ce tonnerre faisait entendre son fracas au milieu d'une fumée si épaisse qu'elle empêchait de se voir, quand un vent d'arrière porta dans la flotte espagnole deux brûlots. Ceux-ci, pour s'attacher à elle, n'eurent pas besoin de beaucoup d'efforts de la part des gens qui les conduisaient et qui purent se retirer promptement dans leurs chaloupes après avoir jeté les grappins et allumé leurs artifices. Le feu sort à grosses bouffées par tous les sabords de ces brûlots, saisit les galions d'Espagne, s'attache à la proue, gagne les cordages, et en un instant les environne de flammes. Un cri lamentable et plein d'horreur s'élève des vaisseaux embrasés, taudis qu'une consternation universelle s'empare de la foule qui bordait les rivages voisins. L'horreur redouble : un troisième, un quatrième, un cinquième brûlot, arrivant l'un après l'autre, allument d'autres feux et changent toute la flotte espagnole en une forêt qui brale, sr.:'.s hisser sur elle, à qui que ce soit, l'espoir du salut. Les bouffées de llumme sautaient souvent de fort loin d'un bord à l'autre ; d'autres fois elles s'élevaient jusqu'au sommet des mâts,

et alors les pavillons et les mâts de huniers, tombant dru et menu, imitaient véritablement le fracas d'une forêt violemment agitée par la tempête. Les soutes à poudre éclatent, font sauter ponts et tillacs, avec un bruit inexprimable, et portent jusqu'au ciel des fumées de toutes couleurs. Spectacle déchirant, même pour les vainqueurs! Les infortunés Espagnols courent éperdus de proue à poupe, criant, hurlant, sous la pluie de charbon de feu qui leur tombe d'en haut avec des pièces de voiles en lambeaux, tandis que la mitraille et les boulets les poursuivent encore. Leur propre canon s'allume et foudroie ceux qui essayent de les secourir. La plupart sont jetés en l'air, et, à moitié brûlés, retombent dans les eaux pour y être étouffés. Trois mille soldats de choix périrent, et presque tous de cette cruelle manière. Le galion amiral, sur lequel se trouvait le brave don Lopcz, était encore sain et entier à l'abri d'une montagne, faisant jouer son artillerie et se défendant avec acharnement contre le vaisseau la Vierge, capitaine de Casenac, quand, au frémissement de la foule qui, sur le rivage, tantôt levait ses mains vers les cieux, tantôt les abaissait sur ses genoux et exprimait ses tortures intérieures de mille façons, on vit un nouveau brûlot, commandé par le sieur des Jardins de Brouage, se diriger, d'après l'ordre de l'archevêque, sur ce seul reste à peu près d'une flotte naguère si majestueuse. Le brûlot, battu à la fois de l'artillerie des vaisseaux de don Lopez et de celle de la côte, se trouva d'abord fort en peine ; il eut son gouvernail coupé. Des Jardins, désespérant de pouvoir aborder l'amiral espagnol et de lui jeter le grappin, met le feu à sa propre chaloupe, la confiant au vent qui la pousse près d'une barque ennemie qu'elle embrase. Celle-ci était voisine de l'amiral, qui bientôt jette des flammes, sans qu'on sache positivement si elles sont causées par le brûlot de des Jardins ou par les bordées toujours bien nourries du vaisseau de Casenac. Le feu du galion de don Lopez s'étend à tout ce qui l'environne ; de la mer, l'incendie passe sur la terre ; il gagne une grande parlie de la ville prochaine; la montagne sous laquelle l'amiral ennemi s abritait s'allume comme un volcan. Elle brûlait depuis six

heures déjà, que le feu, irrité par les eaux onctueuses de la nier, s'acharnait encore jusque sur la quille des vaisseaux et ne faisait plus d'eux en totalité que des tisons qui couvrirent les flots et portèrent à plus de dix lieues de là des témoignages de ce désastre '. Le capitaine Chastellux, du vaisseau français le Signe, s'était héroïquement comporté dans celte bataille, où on avait vu les vaincus se conduire eux-mêmes en héros, et parfois, en tombant, s'envelopper dans leurs pavillons en guise de suaires. Le chevalier Paul, l'un des plus grands marins de ce temps, ne s'était pas moins signalé. Duquesne avait fait ici, comme auparavant, comme depuis, comme toujours, exploits et merveilles. Telle fut cette importante affaire du 22 août 1638 en rade de Gatari ou Guetaria, en Biscaye. La mésintelligence qui régnait entre les chefs de l'armée française empêcha que cette victoire navale n'eût les suites qu'on était en droit d'en attendre. Le siège de Fontarabie fut levé, et l'Espagne momentanément évacuée, plus encore par le fait de cette mésintelligence que par le fait de l'ennemi, qui s'en servit pour achever le désordre et la confusion qu'elle jetait dans l'armée française. L'archevêque se retira avec sa flotte, côtoyant l'Espagne et prêt à balayer toute escadre qui ferait montre de vouloir l'inquiéter. En ce qui concernait l'Angleterre, il lui était enjoint, s il faisait rencontre d'une armée navale de cet État, de passer sans la saluer, comme sans exiger le salut, et de lui livrer combat plutôt que de baisser pavillon devant elle.

Richelieu ne voulant point enlever à l'Océan, où elle pouvait redevenir d'un moment à l'autre utile, la flotte de l'archevêque, donna des ordres pour qu'une autre flotte de quinze galères, dixhuit vaisseaux ronds et trois brûlots, se tînt continuellement dans la Méditerranée, pour interrompre les communications entre l'Espagne et l'Italie, où la guerre se poursuivait toujours, et aussi pour châtier les corsaires algériens et tunisiens qui, mettant à

1 Le savant auteur de V Hydrographie , Georges Fournler, de la compagnie de Jésus, était présent à ce combat, sur lus vaisseaux français, en qualité d'aumônier, et dit qu'il se servit des débris de la flotte espagnole pour crayonner.

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profit les divisions des puissances chrétiennes , ne connaissaient plus de bornes à leur insolence et à leurs déprédations. Richelieu donna le commandement des vaisseaux ronds sur la Méditerranée au comte d'Harcourt, et, à cette occasion, fit un règlement pour fixer les droits et prérogatives , tant du lieutenant général des flottes, dignité qu'il avait créée sur mer, que du général des galères dont la charge avait été conservée lors de la suppression do l'amirauté de France. Ce règlement portait, entre autres choses, que dans toutes les armées navales du roi composées de navires, vaisseaux et galères ensemble, lorsque le grand-maître de la navigation n'y pourrait être en personne, le commandement serait dévolu au général des galères, à moins que le lieutenant général pour le grand-maître n'eût commission expresse de suppléer celui-ci; que si les galères se retiraient par événement de la flotte, le commandement suprême reviendrait au lieutenant général du grand-maître, quand bien même le général des galères serait resté auprès de lui; et qu'enfin le lieutenant général commanderait tous vaisseaux ronds et galères indistinctement en l'absence du général des galères. En cette circonstance, le comte d'Harcourt ayant reçu commission de suppléer le grand-maître qui lui déléguait ses pouvoirs, le général des galères parut peu satisfait d'avoir le second rang, et montra d'abord peu d'empressement à obéir. Ses lenteurs empêchèrent la mise à exécution d'un projet d'attaque conçu par Richelieu contrôles États barbaresques de la côte nord de l'Afrique. Mais le cardinal reprocha si vivement à Pontcourlai, tout son neveu qu'il était, son peu d'activité en cette occasion, que celui-ci eut hâte de rentrer en grâce par quelque grand exploit naval. Pendant que le comte d'Harcourt, se tenant depuis quelque temps aux îles d'Hyères, avec ses vaisseaux ronds, formait le dessein d'aller surprendre sur leurs ancres vingt-huit vaisseaux espagnols sortis du Port-Mahon pour se rendre à Barcelonne, et s'en trouvait empêché par les vents contraires, Pontcourlai eut avis que quinze galères d'Espagne et de Sicile étaient passées en Italie, chargées de tqois mille cinq cents

soldats d'élite. 11 résolut de les suivre, partit, le 26 août 1638, du golfe de Saint-Tropez, et fut forcé de relâcher à Villa-Franca, où il apprit que les galères qu'il cherchait étaient dans le port de Vado, n'ayant point déposé leur infanterie à terre. Pontcourlai, qui avait dabord eu le projet d'une attaque par surprise, se voyant découvert , cingla ouvertement sur l'ennemi , qui sortit du port de Vado en ordre de bataille et qui alla se placer entre ce port et Savone. La nuit approchait; Pontcourlai remit son attaque au lendemain, Vr septembre. Les deux armées navales se tinrent jusqu'à la pointe du jour sous les armes et prêtes à combattre. Les galères de France firent alors voile vers Gènes pour gagner le vent. Celles d'Espagne et des Siciles firent, dans le même but, uue manœuvre analogue, et l'on passa ainsi trois heures à se disputer le vent, en présence d'une multitude de curieux accourus sur la côte. Les deux escadres, toujours tirant vers Gênes, se trouvèrent enfin à la portée du mousquet. Le nombre des galères était égal de part et d'autre, et de part et d'autre elles étaient disposées de la même manière : quatorze contre quatorze , partagées en deux divisions de chaque côté, et ayant en plus leur capitaine au milieu d'elles. Chacun pouvait choisir son adversaire. La Guisarde, galère-capitane de France , sur laquelle était Pontcourlai qui n'agissait pas moins de la main que de l'esprit, ayant abordé la capitane ennemie, ne fit jouer son canon qu'à la portée du pistolet; mais ce fut avec tant d'adresse que, du premier coup, celle-ci eut toutes ses pièces démontées et tous ses artilleurs tués. Pendant que la capitane française avait l'éperon enferré dans celui de la capitane hispano-sicilienne, les autres galères des deux escadres s'engageaient les unes contre les autres. La Vince-Guerre aborda et emporta une galère ennemie. La Patronne de France prit la Patronne de Sicile, mais non sans avoir perdu son vieux et vaillant capitaine de Montolieu qui, depuis quarante ans, tenait la mer. La Cardinale enleva la Patronne rèale d'Espagne. Cette conquête lui avait aussi coûté bien cher; la Cardinale avait vu tomber pour ne plus se relever son capitaine des Hoches, son lieu-

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tenant et presque tous ses officiers; un volontaire, le jeune chevalier de Margallet. avait été réduit à les remplacer, et s'en était dignement et valeureusement acquitté. La Richelieu, plus heureuse, ne perdit que son lieutenant, en prenant la Saint-Francisque à l'ennemi. Sur VAiguebonnc, une mort eut lieu, déplorable entre toutes : pendant que cette galère était aux prises avec la Saînte-Marie-d' Espagne, le jeune baron de La Garde, petit— fils de l'illustre général des flottes de François Ier et de ses trois successeurs, et qui déjà marchait à grands pas sur les traces de son aïeul, fut tué en s'élançant à l'abordage. La Sainte-Marie-d' Espagne fut néanmoins emportée. Comme une compensation douloureuse de ces glorieuses captures, la Valbelle, que commaudait le digne capitaine en cheveux blancs dont elle avait pris le nom , après avoir pris ou coulé plusieurs galères ennemies , fut abordée de quatre côtés à la fois, et prise enfin après la mort sublime do son maître qui, atteint de douze coups de feu, s'était fait attacher à son mât pour continuer à donner ses ordres. Les Français avaient l'avantage, mais leur victoire n'était pas assurée; les deux capitanes , par le triomphe ou par la ruine de l'une d'elles , devaient ûxer définitivement le sort des armes. Elles se battaient toujours, depuis plus d'une heure que Pontcourlai avait commencé l'abordage. Leurs ponts étaient couverts de blessés et de morts. Au nombre de ces derniers, on comptait parmi les Français beaucoup de personnages de marque, entre autres le sieur de Querville, capitaine au régiment des galères, qui s'était distingué à la prise des îles Lerins, et surtout le chevalier de Félix Luxembourg, qui commandait à la proue, et qui, nonobstant ses blessures, s'était tenu ferme à son poste jusqu'à ce que, peu à peu, perdant ses forces avec son sang, il se fit soutenir par deux Turcs de la chiourme, et expira en commandant encore. Pontcourlai et don Rodriguez de Velasquez, qui remplissait la charge de général des galères abord de la capitane ennemie, se cherchaient et se mesuraient dans la mêlée, reconnaissant que, de leur mort à l'un ou à l'autre, dépendait l'issue du combat.

Six fois don Rodriguez se présenta lépée à la main en face de Pontcourlai, et six fois la victoire demeura incertaine. Enfin Rodriguez reçut un coup qui lui fit rendre l'âme. La victoire était dès lors à Pontcourlai et aux Français. Les ennemis, voyant l'étendard de France arboré sur la capitane d'Espagne, s'échappèrent en désordre vers Gênes, emmenant trois galères françaises, mais en laissant six des leurs à la place. Pontcourlai revint triomphant à Marseille, le 13 octobre 1638; les six galères de l'escadre hispano-sicilienne, dont il s'était rendu maître, suivaient en élat de captives, avec leurs bannières, guidons et étendards traînants, tandis qu'au contraire l'escadre victorieuse était pavoisée de bas en haut, et avait revêtu toutes ses parures de fête. Dans ce glorieux combat, les hommes de la chiourme, malheureux forçats qui ramaient sur les galères dont ils empruntaient leur nom de galériens, avaient pris une part généreuse et inattendue à l'action. Au fort de l'abordage, on en avait vu s'agiter dans leurs chaînes, se dresser sur leurs fers et battre de leurs avirons les Espagnols et les Napolitains. Ah! c'est que ces hommes à la tête entièrement rasée, enchaînés la plupart du temps tout nus et six par six à leur banc, tandis que, pour la manœuvre de la galère, il leur fallait, dix, douze et jusqu'à vingt heures durant, pousser le lourd aviron, allonger tous les muscles de leur corps; ces hommes qui pour toute boisson avaient de l'eau; qui pour toute nourriture recevaient trois onces de biscuit par jour, et de deux jours l'un seulement une soupe de trois onces de fèves cuites avec un quart d'once d'huile, de peur que, comme on fait des chevaux dressés à la course, trop d'aliments ne nuisissent à leur agilité; ah! c'est que ces infortunés qui tombaient pâmés sur leur banc de misère, et dont les comtes ou maîtres de chiourme essayaient de relever la défaillance à coups de fouet jusqu'à ce que mort s'ensuivît, et qu'ils ne fussent plus bons qu'à être jetés à la mer sans autre cérémonie; c'est que ces victimes de temps encore à demi barbares et toujours si peu à regretter lorsqu'on les examine à fond, n'étaient pas tous, à beaucoup près, des criminels comme on

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pourrait l'imaginer aujourd'hui, et que leur cœur, impossible souvent à dépraver , même par l'esclavage le plus odieux, leur rappelait sans cesse ce qu'ils avaient été et les rendait parfois, dans l'ardeur du combat, à toute l'énergie de l'homme libre. Le crime de beaucoup de ces galériens avail été uniquement dans leur religion, et combien ne devaient pas ceux-là se seutir prêts à frapper de la seule arme qui leur restât les Espagnols et les Siciliens fanatiques! Ici c'étaient des Turcs et des Maures; quant à eux, ils étaient simplement punis de la peine du talion ; les chrétiens faisaient de leurs prisonniers mahométans ce que les mahométans faisaient de leurs prisonniers chrétiens. Mais là se trouvaient encore de pauvres Français protestants, condamnés pour hérésie, et qui, n'étant pas de race noble ou riche, avaient été tout d'abord jetés dans la chiourme, puis oubliés dans les traités entre les grands seigneurs. 11 y en avait eu, et un grand nombre, sous les règnes des prédécesseurs de Henri IV; nul doute qu'il n'y en ait eu sous Louis XIII, et, chose désolante à reconnaître, il y en eut même sous Louis XIV. Et puis, à quelque culte qu'il appartînt, même au culte catholique romain le plus pur, le pauvre soldat pris à la guerre revenait de droit à la chiourme, si elle avait besoin d'hommes.

Victor-Amédée, duc de Savoie, prince de Piémont, était mort en 1G37, laissant la tutelle de ses enfants à la duchesse sa femme, sœur de Louis XIII. Cette circonstance était venue compliquer la guerre avec la maison d'Autriche et d'Espagne. Pendant que la France prenait le parti de la duchesse, l'Espagne prenait celui des princes de Savoie mécontents. C'est pourquoi le comte d'Harcourt laissa, au mois d'octobre 1G39, la direction de sa flotte dans la Méditerranée au jeune marquis de Rrezé, neveu, comme Pontcourlai, du cardinal-ministre, pour aller prendre le commandement d'une armée en Piémont. Le comte, après avoir vaincu dans plusieurs combats le prince Thomas de Savoie, éminent capitaine, et le général espagnol Lcganès; après avoir aussi assiégé et pris Turin, revint un moment à la tête de sa flotte, assisté

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du marquis de Brézé, qui eut alors le commandement des galères. Il s'assura de Villa-Franca, près Nice , malgré vingt-sept galères d'Espagne et d'Italie qui s'approchaient pour l'en empêcher; il forçâtes Génois à garder, contre leur gré, la neutralité, et fit quelques captures importantes. L'archevêque avait reparu, dès l'année précédente, sur l'Océan, inquiétant vivement de ce côté le littoral de l'Espagne, le menaçant continuellement et emportant d'assaut les places de Laredo et de Santona, en Biscaye. L'année suivante, 1640, le marquis de Brézé commanda la lloUe du Ponant, les sieurs du Mé et de Porte-Noire remplissant sous ses ordres les fonctions de vice-amiraux, et le chevalier de Coupeauville, celles de contre- amiral. Le 22 juillet, il attaqua, à portée de pistolet, la flotte des Indes occidentales sortie de Cadix, et la força à rentrer en désordre dans le port, après avoir brûlé plusieurs vaisseaux richement chargés, et coulé bas 1 amiral d'Espagne, portant le marquis de Cardeignas , capitaine général d'infanterie et une élite de gentilshommes. Pendant cette glorieuse affaire, Maillé-Brézé, à peine âgé de vingt et quelques années, s'était honoré par un caractère de générosité et d'humanité qui mérite d'être signalé. On l'avait vu envoyer en grande hâte ses chaloupes au secours de huit cents malheureux Espagnols qui se noyaient par suite de l'incendie de leur vaisseau; cette magnanimité ne brilla pas moins après la victoire, le neveu de l'amiral d'Espagne s étant fait reconnaître parmi les prisonniers, Brézé lui donna un de ses habits et un riche baudrier, et le renvoya avec nombre de ses compatriotes, le chargeant d'engager l'amiral, son oncle, à user de cet exemple pour ne point maltraiter désormais les Français qui pourraient tomber entre ses mains.

Pendant ce temps , l'archevêque , soit qu'il se plut à essayer de son génie naval partout, soit que Bichelicu , en ministre prévoyant , voulût que ses amiraux fussent bons sur toutes les mers et s'y instruisissent, était substitué à d'Harcourt et Brézé dans le commandement de la flotte de la Méditerranée. Il parlft de Toulon, vers la fin de juillet, pour aller chercher les

DK FRANCK.

ennemis sur les cotes de Naples et de Sicile. Ayant ouï dire que le duc de Fcrdinandez, amiral pour l'Espagne, était près de Gênes et répandait le bruit qu'il avait couru toute la mer pour combattre la flotte française, sans la pouvoir rencontrer, il lui envoya ce cartel assez curieux, surtout quand on songe au caractère du personnage qui l'adressait :

« Monsieur, si vous êtes allé chercher aux îles de Sainte-Marguerite les dix-huit galères que j'ai l'honneur de commander, avec pareil nombre, comme toute l'Italie le publie, je m'assure que vous aurez joie que je vienne pour vous en faciliter la rencontre. Les six vaisseaux qui les suivent ne vous doivent faire ombrage ; car on les peut tenir à distance en mer, ou les mettre on dépôt dans le port de Gènes. Que toute appréhension soit donc levée de ce côté. La générosité que vous professez, et la valeur que vous avez toujours fait paraître, et que j'honore à un haut point, m'ont fait venir de deux cents milles d'ici pour vous donner cette satisfaction, et vous témoigner en ce faisant que je suis votre très humble et obéissant serviteur. »

L'archevêque ne reçut pas de réponse, et la flotte du duc n'osa pas tenir la mer. On alla enlever un vaisseau jusque devant Naples; on en prit d'autres sur la côte, pendant qu'une descente meurtrière, faite à propos, retenait au soin de leur propre défense les troupes qui les voulaient secourir.

Les affaires du roi d'Espagne Philippe IV étaient en danger de

toutes parts. Au mois d'octobre 1G39, sous la conduite de Har-

pert-Martin Tromp, leur amiral, les Hollandais, alors alliés fidèles

de la France , qui les avait faits et qui les maintenait ce qu'ils

étaient, battaient la plus belle des flottes d'Espagne sur l'Océan,

pendant que les armées de Louis XIII enlevaient une à une les

villes des Pays-Bas. D'un autre côté, dans la Péninsule elle-même,

le royaume de Portugal reconstituait, en 1640, son indépendance,

et, en 1 641 , la Catalogne, qui autrefois, on s'en souvient, avait

fait partie du royaume de France, se donnait à Louis XIII, sous

la réserve de ses privilèges. Sur ces entrefaites, l'archevêque déla-

370 HISTOIRK MARITIME

cha de sa flotte cinq galères dont l'une était commandée par Duqucsne, pour aller enlever cinq vaisseaux espagnols jusque sous le canon de Rosas, ce qui eut lieu en effet le 27 mars. Chargé de bloquer Tarragone par mer, pendant que le maréchal de La Mothe-Uoudancourt l'assiégeait par terre, l'archevêque fit encore d'importantes captures. Il concourut vivement à la prise du fort de Salo. Mais ce devait être la fin de la carrière et des exploits militaires de l'archevêque de Bordeaux. Le 20 août de cette année 1641, un convoi espagnol trompa sa vigilance et parvint à ravitailler Tarragone, qui était sur le point de succomber; ce fut le prétexte que le maréchal Houdancourt donna pour lever son siège. Plusieurs combats brillants s'étaient livrés sur mer pendant le siège de Tarragone ; dans l'un d'eux, on avait vu trois vaisseaux français commandés parBoissis, Quclus et un autre capitaine dont on n'a pas gardé le nom, se défendre contre vingt galères, et les forcer à reculer. Duquesne se signala dans la retraite. L'archevêque ramena sa flotte à Toulon sans laisser un seul de ses navires aux Espagnols ; le vaisseau amiral duquel il descendit avait tous ses mâts coupés et était criblé de coups de canon. Cependant la levée du blocus de Tarragone fut le signal de la disgrâce de l'archevêque de Sourdis. Richelieu le relégua à Carpentras *.

Le cardinal était en veine de conquêtes, et n'entendait pas qu'on les entravât même par une activité une fois par hasard prise en défaut. Il venait de recevoir, à titre de protectorat, pour Louis XIII, la principauté de Monaco, au nom du souverain de ce petit pays maritime d'Italie, que fatiguait la tyrannie espagnole. A mesure que sa santé s'affaiblissait, l'activité de son génie redoublait. Il avait rendu l'Artois à la France. La dernière année de sa vie fut marquée par la conquête du Roussillon. Pour aider à l'accomplissement de cet événement, Brézé , dont le père avait alors la vice-royauté de Catalogne pour la France, eut le com-

« Nous avona donné la vie de l'archevêque de Bordeaux et celle du comte d'Harcourt dans nos Marin* illutlre» de la France. On trouve aussi, dans cet ouvrage, la vie de Guiton, unirai de La Rochelle, appartenant & l'époque de Richelieu.

DK FRANCK. 371

mandement de la flotte de la Méditerranée. Il empêcha les Espagnols de secourir Perpignan; attaqua, le 29 juin 1642, la flotte ennemie, à la hauteur de Barcelonne, et, dans celte circonstance, on le vit, avec un sentiment mêlé de terreur et d'admiration, faire passer sa galère tout à travers la flotte ennemie, en lui détachant de ses deux bords un tonnerre de coups de canon. Enthousiasmés par un si généreux exemple , ses capitaines, au nombre desquels étaient le chevalier Paul et le brave de Cangé , cinglèrent à sa suite sur les ennemis qui furent séparés et mis en déroute. Cette victoire coûta la vie à de Cangé; au moment où, ayant enlevé à l'abordage un vaisseau espagnol de 66 canons, il se disposait à l'amariner, le vent poussa contre son propre bâtiment un brûlot français; soudain l'incendie gagne à la fois le vaisseau vainqueur et le vaisseau vaincu; de Cangé embarque successivement tout son monde dans des chaloupes, et, resté seul sur son bord, il saute avec le vaisseau confié à sa valeur et deux vaisseaux ennemis. Brézé chassa les Espagnols jusque sous le canon de l'île Majorque. 11 revint ensuite concourir à la prise de Collioure, de Port- Vendres, et de tout le Roussillon, dernier présent de Richelieu à la France.

Le gouvernement du cardinal-duc n'avait pas été moins fécond pour le progrès des côtes et des villes maritimes, pour le commerce, les navigations et les colonisations, que pour la formation d'une marine de guerre et l'agrandissement physique du pays. Nombre de fondations et de projets importants remontent à cette mémorable époque. Si Toulon, dont Henri IV avait fait terminer l'ancien port, ne tenait pas encore, à beaucoup près, la place considérable qu'un avenir prochain lui réservait, Brest, ayant appelé l'attention la plus sérieuse de Richelieu, tendait à reprendre le rôle brillant qu'on lui a vu jouer au moyen âge, et à l'élargir encore; Richelieu y avait fait jeter en 1631 les fondements d'un arsenal, et se proposait d'accroître considérablement une position si heureuse et si puissante. Le Havre-de-Grâce avait été bien fortifié par plusieurs ingénieurs éminents , entr autres par de

372 HISTOIRK M AKITIMK

Ville, principal auteur de la citadelle, carré régulier, situe vers le levant et composé de quatre bastions avec fossés, qui battait d'un côté la ville et de l'autre le rivage de la mer, à l'entrée de la Seine. L'entrée môme du port du Havre était défendue par une grosse tour ronde à plate-forme, remontant à l'an 1520, qui était à l'épreuve de la bombe, et à laquelle on attachait la chaîne destinée à fermer le port pendant la nuit. Quant à la ville, munie de remparts et de fossés, elle n'avait que deux portes, dont la plus grande, celle d'ingouville, était flanquée de grosses et hautes tours donnant sur la campagne ; et dont l'autre, celle du Perrey, menait au port et au bord de la mer. En vertu d'une charte de Henri II, octroyée en 4551, et que devait confirmer Louis XIV en 1686, les habitants du Havre avaient le droit de se garder eux-mêmes; mais ce droit était singulièrement contrebalancé par le gouverneur et les troupes nombreuses qui occupaient les points les plus fortifiés de la place. Brouage , ville de date récente , avait vu son grand et profond port devenir le rival de celui de La Rochelle; la place entourée de marais presque impraticables et fortifiée ainsi par la nature, l'avait encore été par l'art. L'ancien Blavet, devenu Port-Louis, montrait maintenant, sur la pointe d'un rocher terminé par un large plateau, une imposante citadelle destinée à défendre la baie qui gardait toujours, comme sa rivière, le nom du Blavet. Dès l'année 1633, sur la proposition de Pierre de Castres et de Baudan , Richelieu avait accueilli un formidable plan pour la jonction des deux mers, et ordonné en conséquence un examen approfondi d'un si gigantesque travail, en Languedoc.

On pense bien que les idées colonisatrices n'avaient pas clé laissées en oubli sous un tel ministre. Déjà, sous le règne précédent et à la faveur de la paix ramenée par Henri IV, les Français avaient recommencé leurs navigations de long cours et leurs projets de colonisation en Amérique; des compagnies s'étaient organisées pour mener à fin de grandes et lointaines entreprises. Pendant les guerres mômes du commencement de ce règne, un

navigateur français, nommé de La Court-Précourt-Ravillou , parti en 151)1, sur le navire le Bonavenlure, pour le Canada, reconnut les îles de Saint-Pierre et de Miquelon , près de Terre- Neuve, et une partie de celles qui composent l'archipel de la Madelainc , dans le golfe Saint-Laurent. En 1 595 , un capitaine rochelais, nommé Rifaut, se rendit avec trois bâtiments , au Brésil, pour y faire un nouvel essai de colonisation française ; mais la division qui bientôt s'introduisit au milieu de ses gens, le força à revenir, sans laisser derrière lui la moindre fondation. En 1598, llenri IV nomma le sieur de Mesgouet, marquis de La Roche, et gentilhomme breton, son lieutenant général dans tous les pays de l'Amérique du Nord, sur lesquels la France élevait des prétentions depuis les découvertes de Verazzani et de Jacques Cartier. Les pouvoirs confiés au marquis de La Roche étaient en tout semblables à ceux dont François Ier avait autrefois revêtu Roberval. Embarqué avec un habile pilote normand , du nom de Chetodcl, La Roche aborda, en premier lieu , à l'île de Sable , située par les quarante degrés douze minutes nord environ, et qui, inhabitable, sans ports , complètement improductive, renferme, dans son étendue de dix lieues , un lac en ayant lui-même cinq. La Roche y débarqua quarante malheureux tirés des prisons de France, qui ne tardèrent pas à y regretter jusqu'à leurs cachots. L'excellent pilote Chetodel fit ensuite reconnaître à son chef les côtes du continent le plus proche, qui sont celles de l'Acadie, et d'où La Roche eut le tort de revenir en France, sans y commencer un établissement pour une pêche sédentaire. Les quarante infortunés laissés dans l'île de Sable s'étaient vus réduits à douze, que Chetodel recueillit sept ans après. LTn des principaux négociants de Saint-Malo, nommé Ponlgravé, ayant fait personnellement plusieurs voyages à Tadousac , au confluent de la Saguenai et du Saint- Laurent, dans le bas Canada, et s'étant édifié sur l'importance commerciale que pourrait avoir la traite des pelleteries du nord de l'Amérique, conseilla à un capitaine du nom de Chauvin de demander le privilège exclusif de celte traite, avec toutes les pré-

374 HISTOIUK MWUTIMK

rotatives attachées à la commission du marquis de La Roche. Chauvin ayant goûté cet avis et obtenu ce qu'il désirait du roi , partit avec Pontgravé et conduisit lui-môme quelques bâtiments de peu de port à Tadousac ; mais il ne montra aucune volonté de coloniser, et se contenta , par deux fois , de revenir en France avec de riches cargaisons de peaux de castor et autres pelleteries. En 1G03, Aymard de Chattes, ce fidèle gouverneur de Dieppe dont on a parlé et qui avait été d'un si grand secours à Henri IV, succéda au capitaine Chauvin dans ses pouvoirs pour l'Amérique , forma une compagnie de marchands rouennais, auxquels s'associèrent plusieurs personnes de haut rang; et fit un armement dont il remit le commandement à Pontgravé. Vers le môme temps, Samuel Champlain , gentilhomme de Brouage, arriva de l'Amérique, où il avait passé deux ans et demi. Il accepta avec empressement la proposition qui lui fut faite par Aymard de Chattes , d'entreprendre, avec Pontgravé, le voyage du Canada. Partis dans la même année 1G03, ils s'arrêtèrent peu à Tadousac, où ils laissèrent leurs navires, et, étant entrés dans un bateau léger, ils remontèrent le Saint-Laurent jusqu'au saut de Saint-Louis, point où 8'était arrêté Jacques Cartier. Quand Samuel Champlain et Pontgravé revinrent en France, Aymard de Chattes était mort, et un calviniste, Pierre du Guast, sieur de Monts, l'avait remplacé comme lieutenant général pour le roi dans l'Amérique du Nord. De Monts conserva la compagnie formée par son prédécesseur, et l'augmenta même de plusieurs négociants des principaux ports de France, surtout de celui de La Rochelle. 11 vint à bout de faire un armement plus considérable que n'en avait obtenu aucun de ses prédécesseurs; Dieppe et le Havre-de-Grâce le lui fournirent particulièrement. Il se mit lui-même à la tète, ayant sous ses ordres Samuel Champlain, Pontgravé et Jean de Biencourt, sieur de Poutrincourt. De Monts, parti du Havre -de -Grâce le ? mars 1604 , entra le 6 mai dans un port de celte même Acadie que de La Roche avait reconnue, et le nomma port Rossignol. Samuel Champlain visita une grande partie de la cote dans une chaloupe et en prit possession

DK FRA.>CE. 375

au nom du roi de France. On avait d'abord fait le choix d uu îlot d'une demi-lieue de tour, dans le but de s'y établir; mais on l'abandonna presque aussitôt pour aller chercher un lieu plus avantageux. On le trouva à l'embouchure d'une rivière de la presqu'île d' Acadie, dans la baie Française; la rivière et rétablissement reçurent le nom de Port-Royal. Pontgravé fut nommé par de Monts lieutenant de la nouvelle colonie. En 1605, quand de Monts revint en France, ce fut pour y entendre les plaintes des pêcheurs de tous les ports du royaume, réclamant avec force contre les privilèges de la compagnie d'Amérique, qui, sous prétexte de les empêcher de traiter avec les indigènes de cette partie du monde, les privait des choses les plus nécessaires à leur commerce, auquel ils allaient, disaient-ils, être obligés de renoncer. Le eonseil du roi comprit le tort immense qui résulterait de l'interruption de la pêche, et le privilège exclusif de de Monts et de sa compagnie fut révoqué. De Monts ne perdit pourtant pas courage; il lit un nouveau traité avec Poutrincourt par qui il avait été suivi en France, et qu'il engagea à retourner en Acadie. Poutrincourt remit à la voile de La Rochelle , avec un seul vaisseau, le 13 mars 1606. Le voyage fut long, ce qui donna lieu de croire aux colons de Port-Royal qu'on les abandonnait. Pontgravé, après avoir employé en vain tous ses raisonnements à les rassurer, venait de se voir contraint de se rembarquer avec tout son monde, et se trouvait encore presque à vue de la baie Française, quand il apprit, par une barque, l'arrivée de Poutrincourt en Acadie. A cette nouvelle, il rebroussa chemin, et rentra dans le Port-Royal, où il trouva Poutrincourt, qui déjà y élait débarqué sans qu'ils se fussent rencontrés. De Monts avait fait précédemment à celui-ci la concession de Port -Royal; Pontgravé, homme sage, habile, infatigable et d'une haute expérience, loin d'en être jaloux , l'aida à s'y fortifier. Un autre personnage , nommé Marc Lescarbot, avocat de Paris, dont les relations de voyages sont le fond de tant d'autres qui ont vu le jour depuis, s était aussi embarqué pour Port-Royal, et y rendait de signalés

services, employant les ressources d'un esprit des plus féconds à inventer chaque jour quelque chose de nouveau pour le bien et l'utilité de la colonie. Pendant ce temps, Samuel Champlain continuait à explorer les côtes. En 1607, de Monts eut le crédit de se faire rétablir, pour une année, dans son privilège ; mais à la condition expresse qu'il ferait un établissement sur le fleuve Saint- Laurent. Sa compagnie, dans laquelle les Malouins avaient fini par être en majorité, ne l'avait pas abandonné dans sa disgrâce; mais il paraît qu'elle n'avait en vue que le commerce des pelleteries, et cet objet lui fit prendre le change et délaisser l'Acadie, où Poutrincourt, confirmé par le roi dans sa concession, resta seul pour coloniser. Les associés de de Monts équipèrent deux navires à Honfleur, et les confièrent à Samuel Champlain et à Pontgravé, qui furent chargés de se rendre à Tadousac. L'année suivante, 1608, de Monts envoya encore des navires dans le fleuve Saint-Laurent. Mais il n'avait pas seulement d'ennemis parce qu'on l'avait voulu faire privilégié; il en avait plus encore et de plus dangereux comme calviniste. Ceux-ci firent si bien, qu'après lui avoir fait perdre définitivement son privilège, ils le forcèrent même à s'effacer de l'association qu'il avait fondée ; et alors, pour qu'on sût mieux que c'était à sa personne qu'on en voulait, et non aux abus, le privilège fut immédiatement rendu à la compagnie. Henri IV avait beau vouloir, il lui fallait bien souvent encore céder aux sourdes menées de l'intolérance religieuse. La compagnie créée par de Monts se composait presque entièrement de marchands à vues égoïstes et étroites, qui n'avaient d'autre objet que de remplir leurs coffres; elle n'aurait, malgré son privilège, rien accompli d'honorable et qui valût d'être rappelé , sans l'illustre Samuel Champlain qui, n'envisageant le commerce qu'en seconde ligne, et pensant d'abord en citoyen , étudia avec soin le lieu le plus propice pour faire un grand établissement au Canada. Champlain fonda, en 1608, à cent vingt lieues de la mer, sur la rive droite du Saint-Laurent, une ville destinée à un grand avenir et à laquelle il donna un nom qui, en langue algonquine, signifiait ré-

trécissement: car en ce lieu, en effet, le fleuve se rétrécit considérablement. La capitale future du Canada fut appelée Québec.

Pendant ce temps, Poutrincourt, qui était revenu momentanément en France, avait des démêlés avec les jésuites missionnaires, dont la marquise de Guercheville s'était déclarée protectrice. Le concessionnaire de Port-Royal avait pourtant prouvé combien l'intéressait l'établissement français dans l'Acadie, en y faisant transporter toute sa famille. Les persévérantes démarches de la marquise et des jésuites l'emportèrent sur la volonté de Poutrincourt, qui les voyait avec inquiétude, parce qu'une partie de ses colons étaient calvinistes. Henri IV était mort; Marie de Médicis était régente. Les jésuites débarquèrent au Port-Royal le 12 juin 1011, pendant que Poutrincourt, qui avait fini par laisser aller son fils avec eux, plutôt comme surveillant que comme associé, restait en France pour y soigner ses propres intérêts. Cette mésintelligence fut fatale à l'établissement d'Acadie; les jésuites s'occupèrent naturellement plutôt de conversion que de colonisation; et quand ils avaient, par un baptême plus ou moins volontaire, sauvé une âme acadienne, ils croyaient avoir fait mieux, selon le principe de la religion, que s'ils avaient ouvert un nouveau débouché au commerce français. Ce ne fut pas là, par la suite, la méthode anglaise; aussi, en faisant moins pour le ciel, fit-elle beaucoup plus pour l'Angleterre.

Les missionnaires ne pouvant définitivement s'accorder avec les colons de Port-Royal, la marquise de Guercheville, appuyée de la reine-mère, envoya un navire pour les prendre, et les transporter en un autre lieu où il leur plairait de créer eux-mêmes un établissement. Le chevalier de La Saussaye avait reçu pleins pouvoirs de la reine pour y commander sous leur surveillance. Le navire, parti d'Honfleur le 12 mars 1613, mouilla, le 6 mai suivant, au port de LaHève, en Acadie, où La Saussaye fit arborer les armes de la marquise de Guercheville. Il eut le tort de ne point tourner ses intentions colonisatrices vers un endroit si favorable. Quand il eut recueilli les jésuites de Port-Royal, il s'arrêta à

l'embouchure d'une rivière ayant la forme d'un delta, assez large pour recevoir des navires de trois cents tonneaux, et dont les environs lui parurent fort agréables. La Saussaye, ayant résolu d'y placer la colonie de la marquise de Guerchcville, débarqua sur la rive septentrionale, et fit construire à la hâte un petit retranchement auquel il donna le nom de Saint-Sauveur. Mais il n'avait pas encore eu le temps de s'y former même une apparence d'affermissement, quand onze bâtiments anglais, partis de la Virginie, ayant eu connaissance que des étrangers tentaient de s'établir dans l'Acadie, sur laquelle leur pays élevait de son côté des prétentions, vinrent attaquer Saint-Sauveur, et se rendirent facilement maîtres de ce poste sans défense. Ils allèrent attaquer aussi Port-Royal, qu'ils occupèrent avec autant de facilité, et où ils firent arborer les armes d'Angleterre. On fit d'abord quelque bruit à la cour de France de l'entreprise des Anglais sur Saint- Sauveur et le Port-Royal. Mais on trouva bientôt, pour se consoler de l'affront, que cette affaire, intéressant seulement des particuliers, ne méritait point que l'État s'en mêlât. Ce fut toujours l'État qui fit défaut au zèle des colonisateurs français, et c'est en quoi le gouvernement anglais, protecteur en tout et partout des intérêts de ses particuliers , ne manqua jamais de mieux comprendre son rôle.

Samuel Champlain, plus heureux dans le Canada que ses compatriotes dans l'Acadie, avait pénétré, dès l'an 1611, avec Pontgravé, chez les Indiens Iroquois, et avait découvert sur sa route, dans l'État présent de New-York, un lac d'environ vingt lieues de long sur douze de large, qui porte encore son nom. C'est en ce lieu qu'il gagna sa première grande victoire sur les Iroquois, ennemis acharnés des Algonquins et des Hurons, alors alliés des Français. Champlain, après avoir laissé sous les ordres d'un homme de cœur, appelé Pierre Chavin, Iacolonie de Québec, revint, avec Pontgravé, dans la mère-patrie, pour y rendre compte de l'état des choses au Canada que l'on commençait, à cette époque, à nommer Nouvelle-France. Toujours préoccupé de son œuvre de

colonisation , le fondateur infatigable ne revenait au pays natal que pour en rapporter des moyens de la mener à bonne fin. La mort de Henri IV ayant complété la disgrâce du calviniste de Monts, ce personnage engagea Champlain , qui toujours lui était resté fidèle, à chercher un nouveau protecteur pour la colonie. Charles de Bourbon, comte de Soissons, et Henri II de Condé furent les deux premiers qui eurent, en conséquence de ce protectorat, le titre de vice-rois de la Nouvelle-France. Il va sans dire qu'ils n'y mirent pas le pied. Champlain, investi par eux de la lieutenance, conclut un nouveau traité d'association avec des marchands de Saint-Malo, de Rouen et de La Rochelle; tandis que d'un autre côté, toujours secondé par Pontgravé, il faisait, à chacun de ses voyages au Canada, quelque expédition pour soumettre les Iroquois. Dans Tune d'elles, en 1G15, il fut blessé et se vit par suite obligé d'hiverner au milieu des Indiens Hurons, ce qu'il fit avec un grand courage, et de manière à en tirer parti pour sa colonie. En 1620, un prince du nom de Condé ne crut pas se déshonorer en vendant pour \ 1 ,000 écus sa vice-royauté de la Nouvelle- France à l'amiral de Montmorenci. Le nouveau vice-roi continua la lieutenance à Champlain qui , persuadé désormais que l'établissement de Québec allait prendre une grande importance , ne craignit pas d'y transporter sa famille. Après cette grande preuve de confiance donnée à la colonie, Champlain continua à combattre les Indiens Iroquois, secrètement soutenus par les Hollandais établis, depuis Tan 1613, dans cette partie de l'Amérique, qu'ils avaient appelée la Nouvelle-Belgique et qui a pris par la suite le nom de Nouvelle-York. Sur ces entrefaites, la compagnie du Canada fut supprimée, en 1622, à la demande de Samuel Champlain, comme ne remplissant aucun de ses engagements.

Mais la surintendance de la navigation et du commerce de Richelieu n'avait pas tardé à donner une impulsion nouvelle aux compagnies; il s'en était alors organisé de toutes sortes comme par enchantement. Le 31 mars 16*26, le cardinal lui-même

arrêta les articles d'une compagnie du commerce général du Ponant, du Levant et des voyages de long cours, appelée compagnie du Morbihan. Au mois de juillet de la même année, il fit approuver, le roi étant à Nantes, une compagnie de marchands associés pour le commerce de mer; elle devait être nommée Compagnie de la Nacelle de saint Pierre fleurdelisée; les articles en furent dressés, dont l'un appelait les gens de race noble à entrer dans la compagnie, et à y entreprendre des voyages maritimes pour le négoce, sans pour cela déroger à leur noblesse, au contraire en l'augmentant. Au mois d'octobre suivant, création d'une compagnie par les capitaines -entretenus dEnambuc et du Rossai, avec l'approbation du roi et du cardinal, pour l île Saint-Christophe et autres îles adjacentes, de laquelle compagnie Richelieu accrut les concessions et privilèges le 8 mars \ 633, en les étendant à toutes les îles de l'Amérique, situées depuis le lO"" au 20",e degré deçà l'équateur, pourvu qu'elles ne fussent pas occupées par des princes chrétiens. Le 29 avril 1627, création d une compagnie de cent associés, sur un plan présenté au cardinal, qui en arrêta et signa lui-même les articles à Paris. Le duc de Ventadour était alors vice- roi du Canada; il fit abandon de sa charge, toute honorifique, à la nouvelle association, qui comptait parmi ses membres Richelieu > le maréchal d'Efiiat, Razilli, et qui reçut le titre de Compagnie de la Nouvelle-France, .

C'était le temps de la guerre civile de La Rochelle; les Anglais en prirent occasion de se saisir des premiers navires envoyés par la compagnie, et d'aller attaquer les établissements français en Amérique. Une de leurs escadres, sur laquelle se trouvaient plusieurs huguenots de France, remonta le Saint-Laurent jusqu'à Québec, et somma cette ville naissante de se rendre. Chaniplain, qui s'y était fortifié, s'y défendit longtemps avec un grand courage, et ne l'abandonna, en 1629, aux ennemis, que quand il eut essuyé avec les siens toutes les horreurs d'une extrême famine, et après une capitulation dont il dicta lui-même les conditions.

On doit imaginer quelle fut la douleur de Champlain en quittant la colonie dont il pouvait être regardé comme le fondateur et le père. Il revint en France plaider avec ardeur auprès du gouvernement, pour qu'il en exigeât la restitution. Ses efforts furent couronnés de succès ; et, en vertu d'un traité signé à Saint-Germain en Laye, le 29 mars 1632, le Canada fut rendu aux Français avec l'Acadie; l'île du cap Breton ou île Royale fut reconnue aussi pour possession française. Le 1 5 janvier 1G34, la compagnie de la Nouvelle-France rentra dans tous ses droits ; elle concéda, comme fief mouvant de Québec, l'Acadie au commandeur de Razilli, un de ses membres, à condition qu'il y ferait un établissement. Il en fit un, en effet, mais pas assez considérable pour être respecté, au port de la Hève. Samuel Champlain, capitaine pour le roi en la marine, fut constitué, le 1er mars 1633, lieutenant du roi à la Nouvelle-France; il y retourna avec une escadre honorable, et qui semblait prouver que l'on avait des intentions sérieuses de se maintenir dans l'Amérique du Nord. Il venait d'assister à la fondation d'un collège, à Québec, quand il finit sa carrière si bien remplie au mois de décembre 1635 *.

Le gouverneur qui succéda à Samuel Champlain appartenait à l'ordre de Malte et se nommait Huaut de Montmagni. Ce fut sous son gouvernement que l'on créa, en 1637, l'établissement de Silleiï, sur la rive septentrionale du Saint-Laurent, et, en 1640, celui de Montréal, dans l'île de ce nom. Un poste que Ton appela fort Richelieu, fut élevé dans le même temps, à l'entrée de la rivière de Sorel. Enfin, au lieu dit des Trois-Rivières, où Champlain avait jeté quelques fondations , on établit un autre poste assez important, dont les chevaliers de Liste et de Champflours eurent successivement la garde.

Cependant, malgré leur déconvenue de la baie de Janeiro, les Français n'avaient point perdu l'espérance de coloniser dans l'Amérique du Sud. Dans le voisinage même du Brésil, un pays que

* Voir la vie de Samuel Champlain, dans no* Navigateurs fronçai».

se partagent aujourd'hui quatre nations, au nombre desquelles est la France, était surtout l'objet de leurs vœux entreprenants. Découvert, en 1499, par les Espagnols, recherché, en 1595 et 1604, par les Anglais qui ne purent s'y établir, on en disait au commencement du dix-septième siècle des choses si merveilleuses, que le désenchantement qui ne pouvait manquer d'en résulter, dut influer sur l'excès de défaveur dans lequel il tomba par la suite, défaveur que les hommes sensés combattent encore à présent dans l'intérêt de la France. Ce pays est la Guyane. Et c'était là, derrière des plaines marécageuses, produit présumable des lentes alluvions de la mer, et fermées par un immense rideau de rouges palétuviers, que les premiers voyageurs, sur de vagues rapports ou dans les songes flatteurs de leur imagination, avaient placé Vel Dorado, cette terre de promission du nouveau monde, dans laquelle on devait trouver plus d'or et de diamants entassés que sur tout le reste du globe ensemble. Séduit par les récits qu'il en entendait faire , un homme aventureux , nommé de La Revardière, accompagné de Jean Moquet, historien de ce voyage, partit, vers 1004, de Cancale pour la Guyane, dès le règne de Henri IV, et, après s'être arrêté quelque temps à l'embouchure de la rivière des Amazones, l'une des limites des Guyanes , rangea la côte, jusqu'à l'île et à la rivière qui prirent depuis le nom de Cayenne. On alla reconnaître la rivière avec une légère embarcation ; d'autres parties de la côte furent en outre reconnues et étudiées par les Français dans cette année 1604.

Depuis lors, La Revardière, de Sauci et Razilli, ayant reçu tous trois le titre de lieutenants généraux pour le roi, partirent de Cancale en 4612, avec trois navires, dans le dessein de coloniser, non pas à la Guyane, mais au Brésil, pays sur lequel un Français, nommé Devaux, le seul qui y fût resté quelques années après l'expédition de Rifaut, en 1595, avait appelé l'attention à son retour. Les trois navigateurs abordèrent à une île voisine de la côte de la province de Maranhan, et y bâtirent un fort qu'ils nommèrent Saint-Louis, nom que l'île entière a conservé. Razilli

y planta la bannière de France, et prit possession de la province de Maranhan tout entière pour son maître, à qui les indigènes paraissaient disposés à se soumettre en haine des Portugais. Trois cents Français, partis du Havre-de-Grâce, vinrent l'année suivante, sous la conduite du capitaine Pra, pour rejoindre leurs compatriotes au Brésil. Mais , comme ils étaient sur le point d'arriver à Saint-Louis, ils apprirent que leurs devanciers venaient d'être dépossédés de cette île par les Portugais , et que La Revardière, après avoir défendu son fort jusqu'à la dernière extrémité, avait été envoyé prisonnier en Portugal. Plusieurs Français, entre autres La Planque, qui a laissé une relation de ce voyage, se retirèrent alors au milieu des indigènes, et vécurent avec eux près de quatre ans. La Planque, après s'être attaché à un capitaine portugais, trouva moyen de se faire transporter à Lisbonne où il apprit que La Revardière n'avait échappé qu'avec beaucoup de peine et de sacrifices à sa captivité. Les entreprises des Français au Brésil ne furent point, comme ou le voit, heureuses, et cela uniquement par l'insouciant abandon dans lequel la mèrepatrie les laissait toujours; mais c'est du moins une chose à remarquer, que le France a jeté les fondements de deux des plus importants établissements des Européens au Brésil : celui de Saint- Louis de Maranhan, et celui de la baie de Rio-Janeiro, qui, bien que transporté sur le continent, doit certainement son origine à l'île à laquelle le nom de Villegagnon est resté.

A défaut du Brésil , quelques hommes entreprenants tournèrent à plusieurs reprises encore leurs efforts du côté de la Guyane, que La Revardière leur avait indiquée; l'île de Cayennc, pouvant avoir quatorze à quinze lieues de circonférence, et séparée du continent par les eaux seulement d'une rivière qu'elle divise en deux branches, fut d'abord choisie par eux comme point de ralliement, plutôt que d'établissement.

On a vu que Richelieu avait autorisé , en 1626, une compagnie pour l'île Saint-Christophe, dont étaient chefs les deux capitaines de la marine du roi, d'Enambuc et du Rossai. Sa formation avait été

naturellement précédée d'une expédition aux Antilles. En 1025 effectivement, les Français, sous la conduite de d'Enambuc et de du Rossai *, abordèrent à Saint-Christophe, l une des petites Antilles, le même jour que, par une singularité remarquable, les Anglais, sous la conduite de Vaërnard, débarquaient sur un autre point de cette île, découverte et nommée par Colomb, en 4493. Ce qu il y eut de plus extraordinaire encore que celte rencontre inattendue, ce fut la bonne intelligence qui régna quelque temps, sur un aussi étroit terrain, entre les petites colonies des deux nations rivales. Les Anglais troublèrent les premiers cette harmonie. Ils voulurent s'étendre aux dépens des Français; mais, en 1629, le chef d'escadre de Cusac, ayant paru, avec les vaisseaux du roi, sur les côtes de Saint- Christophe, prit, coula à fond, dissipa tout ce qui se trouvait de navires anglais dans ces mers, et obligea Vaërnard à s'en tenir au traité de partage qui avait été arrêté deux ans auparavant entre les deux colonies.

Toutefois ce n'était pas tant contre les Anglais que contre les Espagnols que l'escadre de Cusac avait été envoyée; on avait eu avis, à la cour de France, que ceux-ci, commençant à prendre ombrage des établissements de Saint-Christophe, préparaient une flotte pour aller les détruire. Cusac, satisfait d'avoir remis les Français sur le pied d'égalité avec les Anglais, aux Antilles, et d avoir élevé un fort dans l'île Saint-Eustache, eut le tort de perdre de vue le but principal de son expédition. Fatigué d'attendre les Espagnols, il permit à plusieurs de ses vaisseaux de faire la course où bon leur semblerait, et alla lui-même croiser dans le golfe du Mexique. C'est alors qu'une flotte espagnole , forte de trente-cinq gros galions et de quatorze navires marchands armés en guerre, vint mouiller à deux portées de canon d'un des quartiers français. En cette circonstance, le capitaine du Rossai montra aussi peu de résolution que d'Enambuc et Duparquel,

» Tels sont les noms donnés par le père CharleYOix dans Y Histoire de Saint-Domingue; le père Fournier, dans son Hydrographie, écrit Desnambuc et de Rouasy ; il était contemporain.

DE FRANCK. as*

son neveu, laissèrent voir de sang-froid et de courage. Duparquct, lâchement abandonné par du Rossai, se trouva réduit à trois hommes, avec lesquels il tint encore longtemps. Le commandant des troupes espagnoles débarquées fut tué de sa main. Le jeune héros enfin, atteint de dix-huit coups, tomba sur un monceau d'ennemis ; on l'emporta mourant sur le galion amiral d'Espagne, et, après autant de jours de souffrance qu'il avait reçu de blessures, il y finit une carrière qui promettait non de plus nobles, mais de plus longs services aux Français des Antilles. D'Enambuc, menacé du poignard par ses colons, s'il ne cédait pas au torrent et ne se retirait pas dans l'île d'Anligoa, embarqua les quatre cents hommes composant sa colonie, sur deux navires qui se trouvaient en rade, et que les vents poussèrent à 1 île Saint-Martin. Les Anglais de Saint-Christophe capitulèrent de leur côté ; et ceux qui ne sortirent pas de l'île immédiatement, faute d'assez de navires, jurèrent à l'amiral espagnol qu'il ne les retrouverait pas à son prochain retour. Mais la flotte ennemie ne se fut pas plutôt retirée, que ceux-ci oublièrent leur serment, et que d'Enambuc, qui n'avait rien promis, lui, revint prendre possession de ses établissements de Saint-Christophe. Quant à du Rossai, à son retour en France, on lui fit expier sa lâche conduite à la Bastille.

Le capitaine d'Enambuc, après avoir de nouveau assis son pouvoir dans l'île Saint-Christophe, fit d'autres expéditions à la fois conquérantes et colonisatrices. Vers le milieu de l'année 1G35, il passa, en compagnie de cent hommes décidés et d'un brave officier, son parent, nommé Dupont, dans l'île de la Martinique, où les Espagnols, qui l'avaient découverte avec Christophe Colomb, en 1493, ne s'étaient point établis. D'Enambuc en prit possession au nom de la compagnie des îles de l'Amérique, qui, dès le 31 octobre I G26, s'était fait concéder la propriété et le commerce exclusif, pendant vingt années, de toutes les îles du nouveau monde qu'elle mettrait en valeur. Quoique les farouches Caraïbes, naturels de la Martinique, ne se fussent point opposés à la prise de possession des Français, ceux-ci ne manquèrent pas d'élever, sur

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la côte occidentale, un fort pour se garantir de leurs attaques. Comme le débarquement s'était fait pendant l'octave de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul, on donna à ce fort, près duquel se groupa peu à peu une ville, le nom de Saint-Pierre. Bientôt une guerre acharnée fut faite aux Caraïbes; elle devait durer jusqu'à l'extermination presque totale de cette race d'anthropophages. Le frère de ce brave Duparquet, qui était mort si glorieusement à Saint-Christophe, fut choisi par son oncle, en 1637, pour gouverneur et sénéchal particulier de la Martinique.

La même année où il avait commencé à coloniser sur ce point, d'Enambuc avait fait débarquer, sous la conduite d'un de ses lieutenants, nommé L'Olive, cinq cent cinquante personnes dans l'île de la Guadeloupe, également découverte par Colomb, en 1493, et, comme la Martinique, peuplée alors de Caraïbes. Sur le nombre des Français descendus à la Guadeloupe, quatre cents étaient laboureurs et avaient pris l'engagement, moyennant leur passage gratuit, de travailler pendant trois ans pour le compte de la compagnie des îles de l'Amérique. L'Olive fut nommé gouverneur de la nouvelle possession; mais, d'un naturel inhumain, il décima les colons et causa bien des maux à l'établissement. Il fut d'ailleurs, comme Duparquet à la Martinique, en guerre continuelle avec la population indigène.

La compagnie des îles de l'Amérique se transforma plusieurs fois en peu d'années. En 1638, Lonvilliers de Poinci, de l'ordre de Malte, commandeur de Doyzmont, chef d'escadre des vaisseaux de Bretagne, fut nommé lieutenant général des îles françaises d'Amérique, et alla bientôt après recevoir, en cette qualité, le serment de fidélité des îles de la Martinique, de la Guadeloupe et de Saint -Christophe , qui conservaient toutefois leurs gouverneurs particuliers. La compagnie ne sachant pas tirer parti des concessions qui lui avaient été faites, mit à profit , pour éviter sa ruine totale, la faculté qu'elle avait de vendre les îles de l'Amérique, comme étant sa pleine propriété. Elle commença par aliéner au marquis de Boisseret, moyennant 73,000 livres, la

Guadeloupe, la Désirade, les Saintes et Marie -Galante, qui avait pris son nom d'un des vaisseaux de Colomb.

Cependant, des aventuriers, en majorité normands et quelques-uns anglais, s'étaient approchés de l'île appelée Haïti par les naturels et Hispaniola par les Espagnols. C'était là que Christophe Colomb avait autrefois fondé son premier établissement en Amérique. Les aventuriers, trouvant la côte septentrionale de cette île, l'une des cinq grandes Antilles, presque entièrement abandonnée par les Espagnols, s'y installèrent. Le nom de boucaniers fut donné aux nouveaux colons, parce qu'ils se réunissaient après leur chasse pour boucaner ou sécher à la fumée, selon la coutume des sauvages, la chair des bœufs qu'ils avaient tués. Ils donnèrent à toute l'île espagnole le nom de sa ville capitale, et on ne l'appela plus généralement que Saint-Domingue.

Nombre de boucaniers, las de vivre de la chasse, se firent bientôt corsaires, et tout ce qui tomba sous leurs mains, compatriotes ou non, devint leur proie. Ceux qui changèrent ainsi de métier changèrent en même temps de nom : celui de flibustiers 1 leur fut donné. Ils avaient eux-mêmes donné aux navires dont ils se servaient pour leurs courses le nom de flibots. A huit lieues de Saint-Domingue se trouve une petite île que Christophe Colomb, en la découvrant, avait nommée la Tortue, à cause de sa forme. Les flibustiers, attirés par un havre commode, et s'y croyant plus en sûreté qu'ailleurs pour leurs entreprises, en chassèrent les Espagnols dans le cours de l'année 1632, et en firent leur rendezvous ordinaire.

L'un des plus fameux de ces hardis aventuriers était, à cette époque, un certain Pierre Le^rand , natif de Dieppe, dont les incroyables prouesses frappaient les esprits de surprise et de terreur. Une fois, n'ayant sur sa misérable embarcation que quatre canons et vingt-huit hommes, il n'hésita pas à courir sur le viceamiral des galions espagnols; il l'aborda, et pour mieux faire

» Ou plutôt, comme on disait d'abord, fiiboutiers, du mol anglais freeltoottr, forban.

comprendre toute l'énergie de sa détermination, il donna l'ordre de couler sur-le-champ à fond son propre navire. Les Espagnols, stupéfaits de tant d'audace, restèrent immobiles et silencieux ; il semblait qu'ils se crussent sous le coup de quelque esprit de l'air, de quelque génie de l'enfer. Legrand passa au milieu d'eux, en les défiant du regard, descendit à la chambre du capitaine, qui jouait aux cartes, lui mit le pistolet sous la gorge, et lui ordonna de ne pas bouger et de se rendre. Le vice-amiral obéit; on consentit à le déposer, avec la plupart des siens, sur la terre la plus voisine, pour s'en débarrasser comme d'un poids inutile; et l'on ne conserva que le nombre suffisant de matelots espagnols, pour la manœuvre du galion si fièrement conquis.

Les flibustiers de la Tortue, grossis d'un certain nombre de Français et d'Anglais venus de l'île Saint-Christophe, et accueillant les plus hardis aventuriers de toutes les nations, établirent une sorte de gouvernement où chaque personne libre avait une autorité despotique dans son habitation, et chaque capitaine une souveraineté sur son bord, tant qu'il n'était pas révoqué de son commandement. En 1638, les Espagnols, épouvantés de ce voisinage, vinrent avec une flotte nombreuse pour s'emparer de la Tortue. Comme ils avaient eu soin de profiter d'un moment où les flibustiers étaient en course sur mer, et les boucaniers en chasse à Saint-Domingue, ils eurent aisément raison du peu d'habitants qui étaient restés chez eux; ils les passèrent au fil de l'épée, ou les pendirent. Quelques-uns parvinrent pourtant à se réfugier dans les bois et les montagnes, et les Espagnols ne se hasardèrent pas à les y aller chercher.

Après leur attaque de la Tortue, où ils négligèrent de laisser une garnison suffisante, les vainqueurs voulurent purger Saint- Domingue des boucaniers qui y étaient restés. Ils ne réussirent pas selon leur espérance, et, de plus, les flibustiers revinrent à la Tortue. La nécessité de se défendre contre l'ennemi commun engagea les aventuriers français à se choisir un chef. Parmi les Anglais qui s'étaient joints à eux, il y en avait un, nommé Willis, qui

passait pour homme de tête. Ce fui à lui qu'ils déférèrent le commandement; mais ils eurent bientôt lieu de s'en repentir. Willis attira à lui autant qu'il put de gens de sa nation, et quand les premiers qui l'avaient élu voulurent lui donner un remplaçant, il se moqua d'eux.

Le commandeur de Poinci, lieutenant général des îles françaises, instruit de ce qui se passait à la Tortue, chargea Le Vasseur, un de ses officiers, appartenant au calvinisme, et duquel , pour cette raison, il n'était pas fâché de se débarrasser, d'aller prendre le commandement des aventuriers français; il l'investit, pour mieux l'engager, du gouvernement de la Tortue, et, par une convention spéciale, garantit la liberté de conscience à lui et à tous ceux qui le suivraient. Le Vasseur assembla tout ce qu'il put de protestants, parmi lesquels se trouvèrent bientôt cinquante boucaniers de Saint-Domingue; il débarqua au mois d'août 16-41, à la Tortue, et envoya sommer Willis de sortir de l'île en vingt-quatre heures. Épouvantés de tant d'audace, les Anglais obéirent sur-lechamp à la sommation, et Le Vasseur se mit en possession d'un fort que déjà ils avaient construit. Le conquérant de la Tortue eut bientôt â se défendre des attaques des Espagnols ; mais il était habile ingénieur autant que brave capitaine, et il sut si bien se fortifier et se battre, que ces étrangers, repoussés avec perte, n'osèrent plus, de son vivant, se montrer devant la Tortue.

Les Français avaient repris avec activité le chemin de l'Afrique occidentale, dont un Saintongeois, nommé Alphonse, avait, dès 1559, relevé et décrit les côtes, signalé tous les ports, toutes les baies et les rivières. Vers 1012, le capitaine Augustin de Beaulieu , natif de Rouen , et le chevalier de Bricqueville firent un essai de colonisation sur la rivière de Gambie. Deux ans après , en 1614, le capitaine Jean Mareaux fut autorisé à armer en guerre le navire le Lion de la flotte de Vile de Rèt pour aller trafiquer avec les habitants du cap Blanc, du cap Vert, de Castel de Mine1,

« Hy lrographie de Kouniler, page 336. On remarquera que Puuir.icr mentionne ici le

et de Guinée. En 1 G 1 9 , Jean Le Tellier, Dieppois, auteur d'un traité de navigation, fit voile pour l'Afrique, et en releva à son tour les côtes occidentales. La même année le capitaine de Pont-Pierre reçut autorisation d'aller faire le négoce aux mêmes lieux que Jean Mareaux, et jusqu'au cap de Bonne-Espérance. Richelieu seconda les projets qui avaient eu vue l'Afrique occidentale, aussi bien que ceux qui étaient dirigés vers d'autres régions. Le 23 juin 1633, il autorisa pour dix ans une association de marchands de Rouen et de Dieppe, pour faire le trafic avec le cap Vert , le Sénégal et la Gambie ; et le 44 janvier IG3'i, une autre association, également pour dix ans, sous le nom de compagnie de Guinée, pour commercer depuis Sierra-Leone au cap Lopez. Comme preuve de la haute protection qu'il accordait aux compagnies d'Afrique, on le vit envoyer, sous les ordres de l'habile et actif Hazilli, une escadre dans les parages où elles faisaient leur commerce. La compagnie du cap Vert, Sénégal et Gambie jeta les fondements du premier établissement des Français au Sénégal, à quatre lieues dans le fleuve du môme nom, sur une île que l'on appela Saint-Louis.

Dès l'an 1601, sous le règne de Henri IV, une compagnie de marchands de Saint-Malo, Laval et Vitré, avait équipé deux navires, le Croissant et le Corbin t sous la conduite de Michel Frotet de La Bardelière, et de François Grout du Clos-Neuf, tous deux Malouins , pour aller dans la mer des Indes. Partis de Saint- Malo, le 18 mai 1601, les navigateurs touchèrent à Sainte-Hélène, et furent ensuite chassés par la tempête, du cap de Bonne- Espérance à l'île de Madagascar, que l'on connaissait aussi, dans ce temps, sous le nom d île Saint- Laurent; le 23 mai 1602, ils jetèrent l'ancre aux îles Comores, et, sortis du détroit de Mozambique, au mois de juillet, ils se virent de nouveau assaillis parla tempête dans les dangereux parages des îles Maldives. Le Corbin

fort «Je la Mine, qui avait été l'un des plus anciens comptoirs des Français sur cette côte. Jean Mareaux eut en outre le droit de trafic avec le Brésil, Cuba , Saint-Domingue et la rivière de la Plata, en Amérique.

périt; le Croissant, moins malheureux, mouilla à Sumatra, et, après un séjour de cinq mois dans l'Inde, revit l'Europe, vers le milieu de l'année 1603. Les Bretons ne se laissèrent pas décourager par cette navigation désastreuse, et continuèrent à suivre la route des Indes orientales.

Les Normands ne leur cédaient pas en entreprises du même yenre. lis avaient, les premiers des Français, connu cette route. En 1616, des navires de Normandie appartenant à une compagnie qui avait pour chef Girard le Flamand, allèrent à l'île Java. Le 5 février 1619, à la suite de cette expédition, fut créée, à Paris, une compagnie des Indes orientales, qui eut pour administrateurs deux bourgeois de Rouen , et pour greffier, François de Magny, négociant parisien. Au mois d'octobre de la même année, Augustin de Beaulieu, le même qui avait essayé de coloniser à la Gambie, ayant revêtu le titre de général , mit à la voile d'Honfleur avec trois navires : le Monlmorenci, qu'il commandait en personne; l'Espérance, capitaine Gravé, et i H ermitage, capitaine Redel. L'expédition emportait des vivres pour deux ans. Après avoir jeté l'ancre dans la baie de la Table, au cap de Bonne- Espérance , et avoir noué quelques relations avec les indigènes, elle essuya une affreuse tempête. Le Monlmorenci et lllermitage^ laissant prendre les devants à l'Espérance, allèrent se réparer à Madagascar, dans la baie protectrice de Saint-Augustin. Beaulieu, après avoir donné une attention particulière à Madagascar, prit connaissance des îles Comores, et remarqua spécialement Mayotte, Tune d'entre elles, qui de nos jours devait fixer les regards du gouvernement français. Beaulieu, ayant repassé la ligne, aperçut la côte de Malabar, doubla le cap Comorin , et arriva entln à l île Sumatra, le 1er décembre 1620, où il apprit que les Hollandais avaient arrêté, puis brûlé, de nuit, le navire l'Espérance, et préparaient, s'il n'y prenait garde, un sort pareil au Montmorenei. Le capitaine Gravé n'était venu à bout de se sauver des mains des Hollandais, que pour mourir bientôt de maladie à bord du Monlmorenci. Beaulieu, après avoir séjourné à Achem,

39a HISTOIRE MARITIME

appareilla pour la France, le 1er février 1621 , et arriva au Havrede-Grâce, le 1er décembre suivant, après trente-huit mois d'une navigation qui, malgré bien des mésaventures, des catastrophes même, n'avait pas été infructueuse, puisque le Montmorenci rapportait une charge plus que suffisante pour en couvrir les frais Ce ne furent pas là certainement, à beaucoup près, les seuls voyages des Français dans la mer des Indes, à cette époque.

Chemin faisant, à l'entrée de cette mer, les navigateurs rencontraient presque toujours la grande île de Madagascar, séparée par le canal de Mozambique de la côte orientale du continent africain. Quoique le refoulement des sables, en s'opposant aux écoulements dans les mers, ait formé sur une grande partie du littoral de Madagascar, des marais où le luxe prodigieux de la végétation, activée par la chaleur et l'humidité, n'a d'égal que dans la putridité qu'y produisent la décomposition des plantes et la torpeur des eaux, les Français avaient rapporté de cette contrée, longue de deux cent quatre-vingt-cinq lieues, large, dans sa moyenne, de quarante, et dont le centre d'ailleurs, fort élevé au-dessus du niveau de la mer, est renommé pour sa salubrité, les idées les plus avantageuses. Elles donnèrent naissance à une compagnie dont Richelieu protégea les commencements dans la dernière année de sa vie, et qui fut organisée par lettres patentes du 24 juin 1642. Le capitaine Ricault en fut le chef. Le but de la compagnie était de coloniser à Madagascar et îles voisines, pour s'assurer une large part dans le commerce des Indes orientales. Ce ne fut qu'en 1643, après la mort du cardinal, qu'elle envoya, pour cet objet, son premier navire dans la mer des Indes.

Tel était, en substance, l'état politique, maritime , commercial et colonial de la France, que Richelieu léguait aux ministres ses successeurs. Malgré le triste temps d'arrêt de la régence d'Anne

i Voir plus amplement le voyage de Beaulieu et plusieurs de ceux qu'on a précédemment rappeléê , dans nos Navigateurs français.

d'Autriche et des guerres civiles de la Fronde, on devait retrouver un jour, pour les féconder, les germes répandus sur toutes choses par ce puissant génie qui avait si largement préparé les voies au siècle de Louis XIV.

Richelieu finit ses jours le 4 décembre 1642, à lage de cinquante-huit ans, au milieu de ses succès. Le marquis de Brézé lui succéda, tout jeune encore qu'il était, dans sa haute charge de grand-maître, chef et surintendant de la navigation et du commerce de France. À moins de six mois de distance, le 14 mai 1643, Louis XIII suivit au tombeau son grand ministre, dont l'ombre gouvernait et conquérait encore.

HISTOIBE MARITIME

Hegence d'Anne d'Autriche et ministère de Hazarin pendant les premières années de Louis XIV. — Conquêtes dans la Flandre maritime. — Prise tlf Dunkerque par le grand Condé, en t«46. — Le marquis de Rrezé grand-maitre et surintendant de la navigation. — Sa mort à la butuille navale de Telamonc — Lu reine régente lui succède connue graiide-maitrcase et surintendant)' de U navigation. — Expédition navale du maréchal de 1-u Meilleraic contre Piombino et l'île d'Elbe. — Rôle de Henri 11. duc de (iuise, et des Français dans la i évolution de Naples, en 464". — Le duc Armand- Jean de Richelieu, général des guli-res de France. — Truites de Munster, en 4G48. — Nouvelle décadence do la marine française nous le ministère de Mazuiin et pendant les troubles de la Fronde — Perte des conquêtes de Flandre pendant ces troubles. — Renouvellement de guerre civile en Provence et en Guienne. — César, duc de Vendôme, grand-maître et surintendant de la navigation. — Fin des troubles de la Fronde. — Mazarin s'allie ù Cromwell contre les Espagnol», et livre aux Anglais les placrs maritimes de Flandre couquises par les Français. — Paix des Pyrénées avec l'Espagne. — Ses résultats pour la France. — Quelques événements depuis ce traité et la mort de Maiarin, jusqu'à l'époque des grands changements introduits dans la marine de France par Colbert.— Navigaiious. — Colonie».

Les minorités devaient se succéder avec presque tous les rois de la branche de Bourbon. Louis XIV n'avait que quatre ans et demi à son avènement au trône. Le parlement de Paris rendit, le 18 mai 1643, un arrêt qui déférait à la mère du jeune monarque, Anne d'Autriche, la régence et la tutelle sans restriction, contrairement à une déclaration du feu roi qui assistait sa veuve d'un Conseil et lui associait le duc d'Orléans comme lieutenant général de son fils. Anne d'Autriche choisit pour principal ministre le célèbre étranger Mazarin. Aussitôt ce fut un prétexte pour les principaux personnages de la cour de troubler la minorité. Us s'essayèrent à jouer un rôle et à former des partis; mais la politique de Henri IV et surtout celle de Richelieu, avaient bien rapetissé tous ces mauvais vouloirs, toutes ces ambitious individuelles des princes et des grands seigneurs. Pour l'instant, ils ne purent faire que des émeutes de bonne maison, point de révolution.

Cependant la guerre continuait de tous côtés avec l'Espagne, qui espérait en ces moments de confusion pour ressaisir tout le terrain qu'elle avait perdu. Mais la fameuse bataille continentale

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