CHAPITRE XX
De ma à m*.
de Rocroi, dans laquelle le grand Condé, à l'âge de vingt-deux ans, anéantissait, dès le 19 mai 1643, l'élite de ses armées, lui prouva que sa grandeur n'était déjà plus que souvenir et fumée. Tandis que Turenne se couvrait de gloire, tantôt en Italie, tantôt en Allemagne, que le maréchal d'Harcourt se signalait en Catalogne et Condé partout, les Pays-Bas, et plus particulièrement la Flandre maritime, furent le théâtre d'affaires importantes. Les Français prirent, en juillet 1 G44, la ville alors très considérable de Gravelines; leurs succès allèrent croissant en 1G45, où ils enlevèrent aux Espagnols Mardick , position réputée aussi très puissante à cette époque, et une grande partie de la Flandre française. Mardick, reprise dans Tannée par l'ennemi, lui fut de nouveau enlevée en 1G46. Le grand Condé, qui avait pris Furnes, mit le siège devant Dunkerque. Il commença ses travaux le 17 septembre; et, malgré la difficulté de creuser des tranchées dans les sables mouvants qui environnent la place, et que le vent soulevait sans cesse, malgré les continuelles sorties de la garnison, il contraignit les Espagnols à capituler le M octobre. Condé laissa la garde de sa belle conquête au maréchal de Rantzau et vola à d'autres exploits. Pendant ce temps, le beau-frère de cet illustre prince, Armand de Maillé de Brézé, qui avait été confirmé dans sa charge de grand-maître et surintendant général de la navigation et du commerce de France, et qui la remplissait en héros, commandait une brillante armée navale dans la Méditerranée. Dès le 9 août 4G43, habilement secondé par le chevalier Paul, il avait attaqué la flotte espagnole jusque sur ses côtes, l'avait battue, et lui avait enlevé six vaisseaux; le 3 septembre suivant, il lui avait de nouveau livré combat à la hauteur de Carthagène, quoique inférieur en forces; et, après une lutte opiniâtre, avait pris le vice- amiral espagnol à l'abordage, brûlé l'amiral napolitain, et enlevé encore ou incendié plusieurs autres vaisseaux. En 1645, le vigilant Brézé était allé bloquer par mer la place de Tarragone, en Catalogne, que l'on avait aussi investie du côté de la terre; la même année, il contribua, par un blocus sé-
vère , à amener la capitulation de la place de Rosas. L'année suivante entin, il reçut ordre d'aller seconder par mer les opérations des Français en Italie. Il avait fait travailler tout l'hiver à Toulon pour l'armement d'une flotte de trente-six vaisseaux de guerre, vingt galères, dix-huit brûlots et nombre de tartanes. Ayant reçu sur ses vaisseaux, avec six mille soldats, le prince Thomas de Savoie, devenu l'allié de la France après en avoir été l'ennemi, Brézé parut, le 20 mai 1646, à la hauteur de Monte-Argentaro, débarqua quelques troupes dans la province inférieure de Sienne que les Espagnols occupaient, s'empara rapidement de Telamone, Salines et Santo-Stefano; puis vint mettre le siège devant Orbitello, ville bâtie au milieu d'un lac, et qui ne tient au continent que par une langue de terre. C'était le seul côté par où on pût l'attaquer, et ce fut aussi par là que les Espagnols portèrent leurs plus grands et persévérants efforts pour la défense de la place. Leur longue résistance donna le temps au vice-roi de Naples d'envoyer une flotte beaucoup plus forte que celle des Français au secours d'Orbitello; cette flotte, commandée par don Antonio de Pimenlel, parut devant Telamone le 14 juin. Aussitôt Brézé, sans se préoccuper de son infériorité numérique, se met en devoir d'accepter la bataille. Ce fut une longue canonnade qui dura trois heures, et pendant laquelle les Espagnols eurent soin de se tenir toujours hors de portée de l'abordage, connaissant la supériorité de leurs adversaires dans ce genre de lutte. Néanmoins la victoire des Français semblait assurée, quand le chef de leur flotte fut emporlé d'un boulet de canon qui le frappa au milieu du ventre. Le grand-maître de la navigation, marquis de Maillé— Brézé, n'était encore que dans sa vingt-septième année. Quoique sur un autre élément, il avait, durant sa trop courte carrière, fait assaut de talent et de bravoure avec son illustre beau-frère le grand Condé, sa perte fut un malheur pour le pays. Le chevalier Paul et Duquesne étaient présents à cette bataille; le dernier, déjà couvert de cicatrices, y reçut une nouvelle blessure. Une tempête sépara les deux flottes, força l'une à se retirer à Naples, et l'autre
DK FHANGK. 397
dans les ports de Provence. Peu après, une partie de la flolte française retourna, mais ce fut pour recevoir l'infanterie du prince Thomas, contraint par les maladies et par l'arrivée d'une formidable armée ennemie à lever le siège d'Orbitello, le 18 juillet 1646. Pour le prince, à la tête de sa cavalerie, il s'ouvrit un passage, le sabre à la main, à travers la Toscane. Le grand Coudé brigua vivement la succession de son beau-frère Muillé-Brézé ; mais, à cette époque, lui et son père portaient beaucoup d'ombrage à la reine-régente et au cardinal Mazarin, son ministre favori. Anne d'Autriche crut imposer silence de ce côté à l'ambition du vainqueur de Rocroi, en se faisant délivrer à elle-même des lettres patentes de grande- maîtresse et de surintendante de la navigation et du commerce de France.
C'était une guerre d'intrigue personnelle plutôt qu'une guerre de quelque importance pour le pays que Mazarin venait de faire du côté d'Orbitello, et elle avait eu bien plus en vue, quoique d'une manière non avouée, le pape que l'Espagne, le pape des États duquel Orbitello était à vingt-sept lieues seulement, et qui refusait un chapeau de cardinal au frère du ministre. Ce chapeau avait déjà coûté bien cher à la France par la mort du jeune marquis de Brézé; mais Mazarin n'était pas homme à abandonner, sans s'être assuré du triomphe, une guerre d'inlrigue.
Il chargea le maréchal de La Meilleraie d'une nouvelle expédition navale, dans le misérable but d'effrayer le pape au sujet du fameux chapeau. La flotte fut équipée à Toulon, ville qui, peu à peu, depuis que les vaisseaux de haut bord faisaient concurrence aux galères dans la Méditerranée, détrônait Marseille comme port de guerre. La Meilleraie mita la voile au commencement de septembre 1646, et, après avoir pris, en passant, à Oneglia, port d Italie, le maréchal du Plessis-Praslin avec cinq mille hommes détachés du Piémont, il alla attaquer, dans le voisinage du pape, à la fois Piombino sur le continent , et Porto-Longone dans l'île d'Elbe, située à quatre lieues en face. Piombino se rendit le 9 octobre; et Porto-Longone tint jusqu'au 20, jour où La
Meilleraie l'amena à capituler. La flotte française fut immédiatement ramenée dans les ports de Provence. L'Italie poussa un cri d'alarme en voyant les Français s'installer dans ses positions les plus centrales, et le pape en particulier s'empressa d'offrir à Mazarin tout ce qu'il désirait de lui.
Sur ces entrefaites, les Français eurent une bien autre occasion de s'établir en Italie, comme aux jours de la maison d'Anjou. Il y avait peu de temps encore que le Portugal et la Catalogne s'étaient détachés de la monarchie espagnole, quand, à peu de mois d'intervalle , deux insurrections éclatèrent, l'une en Sicile, l'autre à Naples. Deux hommes du peuple, l'un marchand de cuir, l'autre marchand de poisson , Joseph d'Alessio, à Païenne, et Mazaniello, à Naples, en furent les chefs. Les insurgés parurent disposés à s'appuyer sur la France. Au moment du soulèvement de Sicile, le chevalier Paul, dont la réputation ne connaissait point alors de rivales sur la Méditerranée, se trouvait chargé de protéger avec une flottille les dernières conquêtes des Français dans les eaux de la Toscane; il partit de Piombino le 1er avril 1647, et, porté par un vent frais dans le golfe de Naples, il canonna pendant sept jours la flotte du duc d'Arcos, vice-roi de cet État, l'empêcha d'aller porter secours au vice-roi de Sicile et répandit l'alarme sur toutes les côtes. Les Napolitains, que l'on poussait à se former en république à limitation des Proviuces-l'nies de Hollande, avec l'appui de hauts chefs militaires, comme avaient été pour les Hollandais les princes de la maison d'Orange-Nassau , résolurent d'appeler à leur tête Henri II , duc de Guise , petit-fils du Balafré, qui prétendait avoir d'anciens droits au trône de Naples par Iolande d Anjou, duchesse de Lorraine, fille du roi René. Guise se trouvait alors à Rome; il se flattait de réveiller chez les descendants de la noblesse d'Anjou , qui étaient encore puissants dans le royaume insurgé , les vieux souvenirs de leurs aïeux ; et, d'un autre côté, il caressait les idées républicaines du peuple; il avait imaginé un singulier moyen de satisfaire ses vues secrètes pour l'avenir et les nécessités présentes de sa position , en saluant
l'insurrection de Naples du nom de royale-république. Du reste Henri H de Guise fit bravement comme avaient fait ses ancêtres , même dans les plus mauvaises causes. Sans attendre les secours que l'ambassadeur de France , à Rome , lui promettait , il s'embarqua à Fiumicino sur une petite felouque, avec une suite de vingt-deux personnes seulement, quelques milliers de pistoles qu'il avait empruntées et quelques barils de poudre. Une flotte espagnole qu'il rencontra ne lui fit rien déranger à son projet; il passa tout près d'elle en plein midi, comme s'il était au milieu de ses amis, et, ou moment où celle-ci , s'apereevant qu il changeait de direction , tirait sur lui de toute son artillerie , il abordait à Naples , le 15 novembre 1647. Guise eut d'abord de rapides succès , et il en fût venu très présumablement à ses fins , s'il eût reeu les secours qu'il attendait de la France. Mais là on se souvenait de l'ambition démesurée de sa famille qui avait attisé le feu des guerres civiles de la Ligue; de lui-même, qui dernièrement encore avait cherché à entraver l'établissement de la régence de la reine-mère , et on hésita tout de suite à élever un prince que Ton soupçonnait à bon droit, malgré ses protestations, de travailler beaucoup plus pour lui-même que pour la grandeur de la France et pour les libertés de ceux par lesquels il était appelé. Armand de Vignerot Duplessis, duc de Richelieu , arrière-neveu du grand cardinal et alors général des galères, se présenta dans le golfe de Naples, avec une flotte de vingt-sept vaisseaux et quelques brûlots; dirigé par le chevalier Paul, il attaqua, le 22 décembre 1647, à la hauteur de Cas tel-a-Marc, la flotte hispanonapolitaine, et lui fit éprouver des pertes en vaisseaux et en hommes. La nuit et un vent violent séparèrent les deux armées. Toutefois il paraît que le duc de Richelieu avait de secrètes instructions pour agir d'une manière peu décisive. Il n'apportait ni l'argent, ni les armes, ni les vivres que Guise avait demandés. Un de ses envoyés s'adressa à l'arquebusier Gennaro Annesse, qui avait succédé à Mazaniello à la tête du peuple napolitain, comme au véritable chef des insurgés, et lui remit le peu de poudre qu'il avait fait
apporter à terre, quoique le duc de Guise fût présent. Bientôt le général des galères, sans avoir rien entrepris de sérieux, fit voile pour Porlo-Longone, en l'île d'Elbe, sous prétexte d'y faire de l'eau. Le gouvernement espagnol en profita pour leurrer les Napolitains de belles promesses de concessions, et de paroles pleines de clémence. Un nouveau vice-roi parvint à s'entendre avec les chefs des insurgés qui se plaignaient de la hauteur de Guise. L'arquebusier Gennaro Annesse lui-même s'engagea à ouvrir une des portes de Naples aux Espagnols , pourvu qu'on trouvât le moyen de retenir pendant ce temps le duc hors de la ville. Celui-ci pourtant paraissait encore loin d'avoir perdu toutes chances favorables. A ce moment même , le royaume entier de Naples était en révolution , et les troupes et garnisons étrangères étaient dans la plus grande détresse. Mais la trahison de Gennaro fit tout perdre en un instant. Le duc de Guise, apprenant que pendant qu'il était occupé à chasser les Espagnols de la petite île de Nisida , on venait de leur livrer sa capitale, essaya, avec quelques Français, de se retirer par terre à Rome ; mais , poursuivi et arrêté près de Capoue , il resta quatre ans prisonnier en Espagne. Redevenus maîtres du royaume de Naples, les Espagnols foulèrent aux pieds leurs engagements; tout ceux qui avaient marqué de quelque manière dans l'insurrection furent suppliciés , et Gennaro Annesse lui-même, qui avait livré et son pays et le duc de Guise, n'eut qu'un privilège, celui d'être réservé le dernier pour l'échafaud. On accusa Mazarin de n'avoir pas profité des circonstances pour expulser dès lors les Espagnols de l'Italie; mais on ne s'est pas assez demandé si les princes lorrains, par lesquels on aurait été obligé de remplacer ceux de la maison d'Autriche, valaient mieux , sinon pour la gloire, au moins pour les intérêts de la France. La famille de Guise, à Naples, n'aurait certainement pas accepté une simple vice-royauté, elle qui avait osé porter ses vues jusque sur le trône de France; et qui sait même si, enhardie par sa nouvelle fortune , elle n'eût pas pensé à entreprendre contre la Provence sur laquelle elle avait naguère, encore prétendu. C'était en
DK FRANCE. 401
tout cas une sage politique de ne point refaire de grands vassaux ; on avait appris, par une longue et cruelle expérience, ce qu'il en pouvait coûter au pays.
Ce n'est pas assurément que l'on veuille louer ici le cardinal Mazarin de tous ses actes comme ministre. La grandeur du pays ne le préoccupait qu'après la sienne et celle de sa famille. Il ne pourvoyait aux intérêts de l'État qu'après avoir pourvu à des intérêts mesquins et égoïstes, et les services rendus par lui à la France n'étaient, pour ce personnage italien, qu'un moyen de s'y maintenir nécessaire et puissant. En sa qualité d'étranger, il lui importait peu d'atteindre le but qu'il se proposait par des Français ou par d'autres. C'est ainsi que, tout le temps que l'alliance offensive et défensive avec les Provinces-Unies dura étroite et forte, il ne se servit guère que des flottes hollandaises pour appuyer par mer les conquêtes qu'il faisait faire dans la Flandre maritime, et que, trop confiant dans la durée du besoin que la nouvelle république pouvait avoir des successeurs de Henri IV, il négligea la marine de France, laissant dépérir, sous ce rapport, l'œuvre de Richelieu. Le peu qui restait de vaisseaux français était tout entier occupé dans la Méditerranée. Ces vaisseaux secondèrent vivement le nouveau vice-roi de Catalogne, maréchal de Schomberg, quand il assiégea et prit d'assaut la place de Tortose; mais ils ne pouvaient suffire à tout. Mazarin eut lieu de s'en apercevoir, ainsi que du peu de fondement que l'on doit faire sur les alliances les mieux acquises, quand , nonobstant les triomphes de la France dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Italie et en Espagne, la Hollande fit, sans l'attendre, sa paix avec ce dernier royaume, ù Munster, le 30 janvier 1648. Le traité de Munster entre le roi d'Espagne et les États de Hollande reconnut d'une manière définitive l'existence de la république batave; et le jour ne devait pas tarder à venir où celle-ci se croirait plus obligée ou mieux assurée par ceux qui avaient eu tant de peine à la reconnaître, que par la nation qui l'avait si fort aidée à se former. Le 6 août 1648, le roi de Suède et l'empereur d'Allemagne firent leur traité dans la
JO'i HISTOIRE MARITIME
même ville de Munster en Westphalie. La France restait seule engagée dans la guerre qui depuis longtemps agitait l'Europe. La paix qu'elle fit aussi à Munster, le 24 octobre 1648, ne s'étendait qu'à la branche de la maison d'Autriche, qui était en possession de l'empire. L'Alsace, moins Strasbourg, fut alors cédée à la France.
La guerre continua avec .la monarchie d'Espagne qui enveloppait toujours, de fait ou de prétentions, les Pays-Bas moins la république des Provinces-Unies, la Franche-Comté, la Lombardie et les Deux-Siciles. Les troubles de la Fronde, qui éclatèrent sur les entrefaites , en rendant au gouvernement espagnol toutes ses espérances, l'éloignèrent pour un temps encore de négociations pacifiques.
Le peuple, accablé d'impôts vexatoires , et les officiers du parlement desquels on retenait les gages, se plaignaient sans doute à bon droit des taxes de toutes sortes de Mazarin et des exactions de ses agents; mais les princes et les grands seigneurs de la cour ne furent guidés, dans cette nouvelle période de dissensions intestines, que par cet incessant besoin de turbulence et de révolte qui fut, il faut le reconnaître, à côté de belles et grandes qualités, uu des caractères dominants de la plus haute noblesse de France. Lesprinceset les grands seigneurs, saisissant avidement l'occasion, eurent bientôt changé les plaintes en révolte armée, et ce qui était une questiou d'intérêt général se transforma, par leurs soins et leurs menées, en une question d'intérêt tout personnel. Le grand Condé lui-même n'échappa point à la contagion de la cour, et l'époque de la Fronde suffit à ternir à jamais sa gloire.
Les troubles civils gagnèrent surtout deux provinces maritimes de France: la Provence et la Guienne. Dans la Provence , où ils eurent un caractère moins grave, c'était une querelle entre le parlement d'Aix et le gouverneur, le comte d'Alais, qui y avait donné lieu. En Guienne, c était aussi uue querelle entre le parlement de Bordeaux et le gouverneur, fils de ce duc d Épernon qui avait tant occupé de lui le royaume, sous Henri III et sous Henri IV. Le grand Condé, dans la position la plus inconséquente,
protégeait d'un côté le gouverneur de Provence contre le parlement dAix, et d'un autre côté le parlement de Bordeaux contre le gouverneur de Guienne, selon que son orgueil, son ambition et les flatteries qu'on lui adressait le poussaient. Bordeaux en pleine révolte fut un des boulevards sur lesquels Condé et son parti fondèrent le plus d'espoir. Quand il eut été arrêté par surprise, avec les ducs de Conti et de Longueville, et emprisonné à Vincennes, Claire-Clémence de Maillé, sa femme, s'enferma dans Bordeaux. L'Espagne se mêla activement alors aux troubles de la France pour appuyer ces mêmes Condés, qui naguère encore la battaient. Quant à l'Angleterre, elle était alors trop occupée de sa grande révolution, pour se jeter cette fois dans les affaires du continent; Charles Ier avait eu la tête tranchée, le 9 février 1649, par suite d'un arrêt rendu sous l'influence de Cromwell. L'Espagne donc, prenant parti pour la révolte en France, envoya quelques forces pour appuyer les mécontents de Bordeaux. Mais si cette ville avait des sentiments hostiles à Mazarin, elle fit bien voir tout de suite au parti de Condé qu'elle n'entendait pas se servir d'appuis étrangers. Le parlement de Bordeaux rendit un arrêt pour que le peuple courut sus aux Espagnols, et même à l'ambassadeur de Philippe IV, aussitôt leur arrivée. Une arméo royale peu considérable marcha contre la ville insurgée; quelques petits combats furent livrés aux environs; une attaque fut faite avec succès, malgré l'ardeur de la défense, contre les ouvrages avancés de la place. Enfin, avant qu'on eût rien entrepris de plus, on parla d'accommodements. Les bourgeois de Bordeaux, se piquant d'honneur et de chevalerie, obtinrent des conditions assez favorables pour Ja princesse de Condé. Claire-Clémence de Maillé, sœur du vaillant grand-maître de la navigation, tué devant Telamone, quitta Bordeaux le 3 octobre 1650, après y avoir soutenu pendant quatre mois la guerre. Elle monta dans sa galère avec les dames de sa suite, les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, les comtes de Foix, de Coligni, de Lorges, de Guitaut, et plusieurs autres seigneurs do ses amis. Les princes
prisonniers furent transportés de Vincennes au Havre-de-Grâce, mais, peu après, ils furent remis en liberté.
Louis XIV atteignit, au mois de septembre 1651, sa treizième année. Quoique majeur, il n'en laissa pas moins encore pendant plusieurs années la conduite du gouvernement à sa mère et à Mazarin. Condé n'était sorti de prison que pour se mettre de nouveau à la tête de la révolte armée, et ce fut encore sur Bordeaux qu'il chercha à s'appuyer en France, pendant qu'il poussait l'oubli de son propre sang, de ses propres exploits, jusqu'à appeler de toutes parts l'Espagnol à son aide. Déjà il avait été joint par une flotte de Philippe IV, composée de treize vaisseaux et de dix brûlots, et à laquelle il avait consigné , à titre de sûreté, comme il s'y était engagé, la place de Bourg sur Dordogne et Garonne. Mais il reçut alors une sévère leçon du parlement de Bordeaux, qui lui fit savoir que s'il avait autorisé la prise d'armes pour la liberté, ce n'était pas pour soumettre des Français à une domination étrangère. Condé chercha à réveiller l'ancienne faction protestante dans La Rochelle; mais, loin de le seconder, les habitants de cette ville se barricadèrent contre ses partisans, les combattirent, et aidèrent le comte d'Harcourt à précipiter de leurs murailles les soldats mercenaires qui s'y trouvaient, et que le comte de Doignon, leur chef, avait rangés du côté des princes révoltés. Condé, qui avait éprouvé plusieurs revers en Guienne, remit la garde de Bordeaux à Marsin, officier de fortune du pays de Liège, qui abandonnait la Catalogne, dont on lui avait confié la défense, pour venir se mettre aux ordres de l'insurrection. Quant au prince, il se rendit de sa personne à Paris, où il livra et perdit, le 2 juillet 163*2, contre Turenne, la bataille du faubourg Saint-Antoine, qui promit heureusement une prompte fin aux guerres civiles de la Fronde. On s'occupa de pacifier entièrement la Guieçne. Le duc de Candale, en qui devait bientôt finir la maison d'Épernon, eut le commandement de l'armée destinée à cet objet, à la place du comte d'Harcourt. Le fils légitimé de Henri IV, César, duc de Vendôme, avait été revêtu, en 1630, de la dignité de grand-maître etsurin-
tendant de la navigation et du commerce, de laquelle la reine-mère s ciait démise en sa faveur pour le gagner à sa cause, ainsi que son fils, le duc de Beaufort, autre héros de la Fronde, à qui I on accorda même la survivance en la charge. Le grand-maître reçut ordre d'agir avec une flotte que l'on eut des peines inouïes à réunir au nombre de huit navires d'assez fort tonnage, de trois galères, de huit petites frégates et de plusieurs chaloupes et hrigantins.
Duquesne avait armé une escadre à ses frais pour venir se joindre au duc de Vendôme. Chemin faisant, il rencontra une flotte anglaise dont le commandant lui fit dire de baisser pavillon. « Lo pavillon français ne sera jamais déshonoré tant que je l'aurai à ma garde, répondit Duquesne; le canon en décidera, et la fierté anglaise pourra bien céder aujourd'hui à la valeur française. » Ce qu'il espérait arriva; les Anglais, quoique fort supérieurs en nombre, furent mis en fuite après un combat meurtrier. Duquesne se fit radouber, et opéra sa jonction dans la Gironde avec le duc de Vendôme , malgré une escadre espagnole qui croisait à l'embouchure du fleuve.
Vendôme s'empara de Bourg, le 3 juillet 1653, et s'occupa de bloquer Bordeaux, pour empêcher tous secours étrangers, et particulièrement ceux d'Espagne, de s'introduire dans la place. Il fit aussi construire deux forts sur les rives de la Gironde, et fit si bien, avec l'aide de Duquesne, que Bordeaux se vit dans la nécessité de se soumettre complètement le 31 du même mois de juillet. Louis XIV, ou plutôt alors son ministre, exigea que les habitants rétablissent le Château-Trompette et le fort de Ha pour tenir la ville en respect. La soumission de Bordeaux engagea le comte du Doignon, qui était resté dans le parti du prince de Condé, à remettre ses gouvernements d'Aunis, de Brouage et des îles d'Oléron et de Ré. Condé n'eut bientôt plus d'autre appui que l'étranger, dans les bras duquel il se jeta. La guerre civile pouvait être considérée comme terminée ; mais tout le temps qu elle avait duré, les Espagnols en avaient profité d une manière désastreuse pour la France. Dès Tan 1 049, ils avaient repris quelques-unes des con-
4in\ HISTOIRE MARITIME
quêtes faites précédemment dans les Pays-Bas; le 18 mai 4652, Gravelines avait été obligée de se rendre à eux, après soixante-neuf jours de siège; et, le 16 septembre de la même année, Dunkerque avait subi le même sort, après une lutte de trente-neuf jours ; Fume etBergues-Saint-Vinox n'avaient pas tenu longtemps après. Dans Tile d'Elbe, les Français avaient également perdu Porto- Longone. Enfin, en Espagne, la Catalogne, qui naguère s'était donnée à eux, leur avait été enlevée par suite de la véritable et honteuse défection de Marsin. Don Juan, fils naturel de Philippe IV, s'était aussitôt montré devant Barcelon ne avec une flotte puissante, qui, en se bornant à couper le commerce et les vivres à cette grande cité, l'avait mise aux abois. En vain le maréchal de la Mothe-Houdancourt était venu se jeter dansBarcelonne, au printemps de l'année suivante, et avait dirigé avec bravoure et opiniâtreté la résistance des habitants, à peu près réduits à eux-mêmes ; il leur avait enfin fallu capituler, le 13 octobre 1652, et dès lors la Catalogne avait pu être considérée comme perdue pour la France, malgré les quelques positions que l'on y conservait encore.
Le duc de Guise était sorti des prisons d'Espagne par les bons offices de Condé. Encouragé par les symptômes de nouveaux mécontentements qui se manifestaient à Naples, il reprit, en 1654, le projet d'enlever le royaume des Siciles aux Espagnols. H obtint de Mazarin, à force de sollicitations, qu'il lui fournît à peu près tout ce que la France avait encore de vaisseaux, pour faire une dernière tentative. Secondé par le chevalier Paul, il vint débarquer à Castel-a-Mare, le 11 novembre; mais le gouverneur, sur la soumission immédiate duquel il avait compté , le reçut à coups de canon; il fallut entreprendre un siège dans les formes. Quatorze galères ennemies , venues pour secourir la place , furent battues par le chevalier Paul; et, après une attaque fort vive, Castel-a- Mare fut obligée de capituler. Mais ce succès n'eut pas le résultat favorable qu'on en avait espéré. Personne ne se joignit au duc de Guise qui abandonna définitivement le royaume qu'il avait si vivement convoité.
DE FH AiNC K. 107
La flotte fut assaillie et dispersée par une tempêta, en revenant de Castel-a-Mare. Le chevalier de Valbellc , fils de Valhelle l'ancien, mort à la bataille navale de Gênes, en 1638, qui commandait un des bâtiments dispersés et des plus délabrés, fut attaqué, alors qu'on était en pleine paix avec le protecteur d'Angleterre Cromwell , d'abord par un seul vaisseau anglais qui lui demandait le salut, et qu'il enleva à l'abordage ; ensuite par quatre autres vaisseaux de la même nation, sous les ordres du chevalier Bank. Valbelle accepta le combat plutôt que l'abaissement de son pavillon, et se défendit plusieurs heures avec un héroïsme qui aurait sans nul doute triomphé, si la lutte n'eût été aussi inégale. Son vaisseau était désemparé à ce point qu'il lui restait à peine une voile pour manœuvrer ; Valbelle, pourtant, aima mieux s'échouer sur un banc que de se rendre. Touché de tant d'énergie , Bank renonça au salut, envoya au brave chevalier une barque pour qu'il se sauvât avec ce qui lui restait de monde, et l'autorisa à se retirer en France.
Quelques efforts furent tentés par les Français, en 1G55, pour reprendre la Catalogne. Le prince de Conti, secondé par la flotte de César de Vendôme, s'empara de Cap-dc-Quiers et de Solsona. Enfin Vendôme, avec l'humble flotte qu'il avait à sa disposition, ayant rencontré, le 29 septembre de cette année, l'armée navale d'Espagne à la hauteur de Barcelonne, ne craignit pas de l'attaquer, et, avec la valeureuse et expérimentée assistance du chevalier Paul, secondée encore du zèle et de l'ardeur des capitaines de Foran et de Cabaret, il en vint à son honneur; la flotte d Espagne fut battue après un combat de quelques heures.
Les querelles de détail avec l'Angleterre pour la question du pavillon n'empêchèrent pas Cromwell et Mazarin de s'entendre sur une question d'un autre genre. Il en résulta un traité , signé à Paris, le 23 mars 1G57, par lequel on s'engageait à combiner les forces des deux nations française et anglaise pour attaquer Gravelines, Mardick et Dunkerque, sous la condition que la première de ces trois places resterait à la France, et que les deux
•«>« HISTOIHK MARITIME
autres seraient remises à l'Angleterre après leur conquête. Cromwell devait fournir une forte escadre, avec six mille hommes du débarquement, pendant que Mazarin enverrait une armée de terre. Mardick fut prise par les Français dès les premiers jours d'octobre de la même année. Mais ce ne fut que dans le cours de Tannée suivante qu'eut lieu la grande campagne de Turenne. Le 25 mai 1658, il s'approcha soudainement de Dunkerque, et remporta, le \ \ juin, contre les Espagnols et Condé à leur tète, la célèbre victoire des Dunes. Elle décida du sort de la Flandre maritime. Le marquis de Leyde, gouverneur de Dunkerque, fut tué, le 23 juin, et la place fut occupée, le 25, par les Français qui, aux termes du traité passé avec Cromwell, la remirent aux Anglais. Gravelines, que la France devait garder, fut enlevée aux Espagnols le 26 août. Nombre d'autres villes de Flandre furent reprises. D'un autre côté, la France avait des succès en Italie.
Sur ces entrefaites, Cromwell mourut, et Mazarin, délivré à temps d'une alliance aussi étrange pour Louis XIV, concerta avec don Louis de Haro, ministre du roi d'Espagne, le fameux traité des Pyrénées, qui fut signé le 7 novembre 1659. La France rendait, par cette paix, à l'Espagne quelques villes des Pays-Bas, mais elle était confirmée dans la possession de l'Artois, moins Aire et Saint-Omer, de Gravelines, de l'Écluse, et de quelques autres villes de Flandre, ainsi que d'une partie du Hainaut et du duché de Luxembourg. En Catalogne, elle remettait Uosas, le Cap-de-Quiers, Puycerda et autres positions qui lui étaient restées ou qu'elle avait reprises; mais en revanche, on lui cédait la Cerdagne et sa conquête du Roussillon était sanctionnée par les traités. Condé aussi rentrait en grâce avec ses partisans. Mais le grand événement de la paix des Pyrénées fut le mariage de Louis XIV avec l'infante d'Espagne Marie-Thérèse, mariage par lequel Mazarin prétendait non seulement compléter l'abaissement de la maison d'Autriche commencé par Henri IV et si vigoureusement poursuivi par Richelieu, mais encore faire passer les plus beaux États de cette maison dans celle de France. Mazarin avait le génie des petits moyens
comme Richelieu avait eu celui des grands, et l'un et l'autre, par des chemins si différents, avaient pu marcher au même but et l'atteiudre. Mazarin mourut peu de temps après le traité des Pyrénées, qui devait être si fécond en conséquences.
C'est alors que Louis XIV déclara qu'il voulait désormais régner par lui-même. Parmi les ministres sur lesquels il s'appuya sur-lechamp, sans s'abandonner à eux, le plus célèbre et le plus digne de l'être lut incontestablement ColberL Mais l'heure n'est peutêtre pas encore venue de tracer le portrait de ce grand homme, qui régénéra la marine nationale ; ce portrait trouvera mieux sa place en uu prochain chapitre, au moment où la puissance navale de la France renaîtra avec son commerce. 11 faut préalablement parcourir encore quelques détails qui appartiennent mieux à la première période du règne de Louis XIV qu'à la seconde, et qui peuvent tout au plus être regardés comme préludant au grand mouvement maritime que l'on aura bientôt sous les yeux.
Parmi les actes de la puissance non plus nominative, mais réelle de Louis XIV, on trouve tout d'abord, comme preuves de l'importance qu'il allait attacher à la marine, quatre traités avec des États maritimes : le premier, en date du 27 avril 1662, portant confédération de vingt-cinq ans, avec les Provinces-Unies; le second avec le Danemarck pour le bien du commerce ; le troisième avec la Suède, afin de faire arriver dans les ports de France les bois de construction de la Scandinavie; et le quatrième, signé le 17 octobre de la même année 1662, avec le roi d'Angleterre, Charles H, qui, après la mort de Cromwell, avait recouvré le trône de son infortuné père. C'était habilement se ménager le temps de se reconstituer une force navale imposante. Mais, outre cet avantage, le traité signé avec Charles II acquit d'une manière définitive la ville de Dunkerque à la France. Louis XIV crut, et avec raison, peu la payer au prix de cinq millions de livres. Les Anglais la vidèrent de leurs personnes, le 27 novembre 1662, pour la remettre aux Français; ils en firent autant de Mardick, et généralement de tous les postes qu'ils occupaient, depuis l'alliance
de Cromwell avec Mazarin, sur les côtes de Flandre. Les Anglais et les Hollandais virent la cession faite à la France de l'œil le plus jaloux. Mais, sans plus tarder, Louis XIV ordonna qu'on travaillât aux nouveaux ouvrages dont il voulait fortifier Dunkerque, et fit creuser, entre la ville et la citadelle, un bassin assez large pour contenir à flot trente gros vaisseaux de guerre. Ce fut sa réponse aux plaintes amères de l'étranger contre Charles IT.
Pendant ce temps, la Méditerranée était le théâtre d'une petite guerre maritime contre les corsaires barbaresques, qui, peu à peu, préparait à la grande guerre. Le personnage français le plus éminentpar son rang, que l'on vit figurer dans les expéditions de 1661 à 1665, contre les Algériens, les Tunisiens et les Tripolitains, fut François de Vendôme, duc de Beaufort, qui avait été, comme on a vu, admis à la survivance de son père, César de Vendôme, dans la charge de grand-maître et surintendant de la navigation et du commerce. C'était un des caractères les plus originaux de son temps. Il avait joué un rôle actif et marqué dans les troubles de la Fronde ; il était entré d'abord dans une cabale dite des importants, puis avait bravé ouvertement le cardinal Mazarin et la reine régente, qui pourtant lui avait témoigné une confiance soupçonnée d'aller au delà d'un intérêt ordinaire. 11 se piquait de façons si peu chevaleresques, si grossières même, qu'on l'avait vu tourner le dos à la veuve de Louis XIII, ne pas daigner lui répondre, ou ne le faire qu'avec des sarcasmes de corps de garde. La régente, poussée à bout, avait été réduite à le faire enfermer, en 1643, au château de Vincennes; mais il s'en était sauvé en 1649. Il s'était joint ensuite à tous les hauts meneurs de la Fronde, et, devenu, par ses manières, par son langage si en dehors de la cour, l'idole des dernières classes du peuple, il avait tenu à honneur d'être proclamé par elles le rot des halles ; puis, ayant pris logement dans la rue Quincampoix, il s'était fait marguillier de l'église Saint- Nicolas-des-Champs, pour être à proximité du centre de son royaume. Cependant, quand les choses avaient commencé à mal tourner pour les frondeurs, Beaufort n'avait pas été des derniers à
DE FHAMCE. 41!
se rapprocher du gouvernement. C'est alors qu'il s'était vu donner la survivance paternelle. Mais, en 1052, ses instincts naturellement peu soumis et promptement fatigués de l'inaction , en avaient fait le lieutenant de Condé, quand celui-ci avait recommencé la guerre civile. Bientôt après, Beaufort n'ayant pu s'accorder avec son beau-frère, le duc de Nemours, la querelle avait fini par dégénérer en un duel, dans lequel Nemours était tombé frappé à mort d'un coup de pistolet. Enfin, lorsque l'autorité de Louis XIV avait été universellement reconnue, en 1653, Beaufort, ce caractère si irritable, si indocile, s'était incliné devant une volonté plus puissante que la sienne; le roi des halles avait définitivement abdiqué. Comme il était brave d'ailleurs, entreprenant et marin non dépourvu d'habileté, on l'envoya, en compagnie du chevalier Paul, nommé son vice-amiral , occuper sa dévorante activité , jointe à un extrême besoin de paraître, de faire parler de lui, de se singulariser, contre les pirates méditerranéens.
Déjà plusieurs braves chevaliers et capitaines français s'étaient signalés, tant comme appartenant à l'ordre de Malte que comme faisant la course pour leur propre compte, dans la guerre maritime contre les Barbaresques. Mais celui qu'entre cette brave élite on avait le plus remarqué, c'était un jeune homme aux blonds cheveux, aux yeux mélancoliques et bleus, au teint blanc gracieusement carminé, aux traits fins et délicats, un Adonis enfin, l'amour des femmes et la terreur des ennemis. Fils d'un seigneur . de Normandie, premier gentilhomme de la chambre de Louis XIII et premier chambellan du grand Condé, Anne-Hilarion de Cotentin, comte de Tourville, à peine au sortir de l'enfance, avait voulu servir sur mer l'ordre de Malte auquel il appartint quelque temps; mais d'IIocquincourt , intrépide marin, la première fois qu'il l avait vu, n'avait pu s'empêcher d'écrire au duc de La Rochefoucauld : « Que ferons-nous, sur des vaisseaux armés en course, de ce jeune chevalier, plus propre à servir les dames de la cour qu'à supporter les fatigues de la mer? » Tourville donna bientôt lui-même la réponse à cette lettre. Peu de temps après sa sortie
de Marseille, d'Hocquincourt rencontra deux vaisseaux algériens, qui, forts de la supériorité qu'ils se croyaient, commencèrent immédiatement le combat par deux bordées qu'ils envoyèrent aux Français. D'Hocquincourt montait une frégate de trente-quatre pièces de canon; car peu à peu ce genre de navires prenait de l'accroissement et de l'importance. Le capitaine Cruvillier, vieux corsaire français, le secondait avec une frégate de vingt-quatre canons. D'Hocquincourt, après avoir essuyé sans beaucoup de souffrance le feu des ennemis, leur riposta de telle façon, qu'ils ne virent d'autre ressource que dans l'abordage, qui était leur manière la plus ordinaire de combattre, étant toujours inférieurs dans la manœuvre. Mais les Français à l'abordage valaient tous les peuples du monde; et puis, pour parler le langage du temps, le jeune homme au teint de lis et de roses, l'Adonis, était sur la frégate abordée : maniant son sabre avec adresse, à défaut de force, il abattit à lui seul autant d'ennemis que presque tout le reste de l'équipage ensemble ; de ceux qui avaient sauté sur le pont, il n'en échappa pas un : ils furent tués ou jetés à la mer. Tourville avait éclipsé jusqu'au chevalier d'Hocquincourt lui-même daus cette action qui n'était que le préambule immédiat d'une autre, et c'était lui qui avait domiué toute la scène. Il était couvert de blessures; mais il tenait de la généreuse nature du roi des animaux, de la nature du lion, qui, loin de s'affaiblir, s'exalle daus son propre sang qu'on fait couler. La victoire des Français semblait assurée, et déjà les vaisseaux algériens, trop heureux qu on les eût débordés, semblaient se disposer à la fuite, quand deux nouveaux corsaires tripolitains, sortant tout à coup de derrière le cap Matapan, à la hauteur duquel l'action s'était engagée, les ramenèrent avec une recrudescence de rage au combat. Les Français, déjà si disproportionnés, le furent encore davantage, tant par le nombre que par la force des vaisseaux ennemis, dont deux étaient entièrement frais. Mais la retraite ne convenait ni à d'Hocquincourt ni à Cruvillier. Leur air de confiance en inspira à tous ceux qui étaient sous leurs ordres. Jamais on ne vit plus terrible ni
plus sanglante affaire. On se battit à distance pendant plus de trois heures sans discontinuer. La victoire restait indécise; mais la frégate de d'Hocquincourt était toute désemparée, et avait la moitié de son équipage hors de combat, tandis que l'autre semblait près de succomber à la fatigue. Dans cette position extrême, il jette un coup d'œil pénétrant sur le vaisseau tripolitain qui l'avait jusque-là le plus pressé, remarque à sa manœuvre incertaine, au feu de son artillerie tout à l'heure si vif, maintenant amolli , que quelque chose de particulier venait de s'y passer, a Arrive sur le Tripolitain! m s'écrie-t-il ; et tout l'équipage valide de répondre comme un seul homme : « Arrive sur le Tripolitain ! » Un coup de gouvernail fait l'affaire. Le corsaire n'était pas préparé à cette soudaine résolution : il fut accroché en un instant. D'Hocquincourt reste à son propre bord pour le défendre ; mais un jeune marin le supplée sur le vaisseau abordé. C'est encore Tourville, qui de tout son corps laisse échapper à la fois la sueur et le sang; c'est lui qui s'est élancé le premier par le beaupré sur le pont du corsaire; c'est à sa suite, et enflammés par son exemple, que cinq ou six volontaires et trente matelots résolus sont venus prendre les Tripolitains à la gorge. Le coup d'œil de d'Hocquincourt avait admirablement jugé : le capitaine du vaisseau ennemi avait été tué; il ne restait plus à bord qu'un seul officier pour plus de deux cents hommes ; l'incertitude et le désordre s'étaient par suite introduits : c'était la cause du dérangement de manœuvre et d'affaiblissement de feu qu'il avait remarqués. Toutefois il y a encore sur le pont six Tripolitains environ contre un Français, et il faut toute l'ardeur de Tourville et celle qu'il inspire pour les abattre; c'est un massacre inexprimable de musulmans. Enfin, après une heure de combat, il n'en resta pas un ; et Tourville, les deux pieds dans des ruisseaux de sang, ayant peine à se dégager des membres amoncelés, des tronçons de corps qui encombrent le pont, d'un geste triomphateur annonce à d'Hocquincourt que le vaisseau corsaire est à lui. Voilà comment répondait à la lettre de son capitaine le jeune efféminé,
l'Adonis, le Céladon de la cour. Jamais si radieuse vengeance n'avait été tirée d'un jugement précipité. Le brave d'Hocquincourt, confessant avec enthousiasme son erreur, salua Tourville lieutenant du vaisseau qu'il venait d'emporter si vaillamment. Cruvillier, de son côté, coulait à fond un vaisseau algérien avec lequel il était depuis longtemps aux prises. Les deux corsaires restant, cherchèrent leur salut dans une fuite qui, heureusement pour eux, fut protégée par le mauvais état des deux vaisseaux français.
Le vaisseau tripolitain enlevé par Tourville ne tarda pas à être armé. Le commandement en fut donné au capitaine d'Artigny, ayant le jeune vainqueur pour lieutenant. On le fit servir sur-lechamp contre ceux qui l'avaient construit, et il alla en course avec les frégates de d'Hocquincourt et de Cruvillier. A peine avaient-ils tous trois repris la mer, que l'on découvrit trois voiles : c'étaient deux vaisseaux tunisiens, avec un navire chrétien qu'ils avaient capturé naguère et qu'ils avaient armé pour en faire usage au besoin. Les corsaires de Tunis, abusés par l'aspect du vaisseau tripolitain que montaient d'Artigny et Tourville, s'avancèrent avec confiance vers les Français, croyant avoir affaire à des musulmans. Le voile ne se leva pour eux que quand l'heure de reculer fut passée. Qu'on le voulût ou non, il fallait combattre, et combattre à mort. Le vaisseau de d'Artigny, celui qui avait été cause de la méprise des Tunisiens, se trouvait en avant de ceux de d'Hocquincourt et de Cruvillier; ce fut avec lui que s'échangea le premier choc. Les vaisseaux corsaires étaient plus forts en canons et surtout en hommes; selon leur habitude, ils essayèrent d'en venir tout de suite à l'abordage, fondant leur espérance sur le nombre de ceux qui les montaient et qui tous étaient armés jusqu'aux dents. On jugea convenable d'abord de les maintenir au large par un feu des plus actifs et des plus habilement servis. Il y avait deux heures que le combat durait entre les corsaires et les vaisseaux français, quand le capitaine d'Artigny, homme de valeur et d'expérience, fut tué d'un coup de canon. Le lieutenant Tourville prit sa place, avec une espérance passionnée de le venger. Mais au mo-
ment où il semble près de fixer la victoire, on lui donne avis que son vaisseau fait une si large voie d'eau, que les pompes sont inutiles, et qu'il n'y a plus qu'à se rendre ou à couler bas. Tourville, qui ne sait pas et ne veut pas savoir ce que c'est que de se rendre, est saisi d'une idée aussi prompte que le danger est imminent. « Amis, abordons! » Alors a lieu un spectacle que la plume ne peut qu'affaiblir en le reproduisant. Un bizarre échange s'opère. Tandis que Tourville et les siens envahissent le vaisseau tunisien, les ennemis envahissent le sien propre. C'était bien ainsi que Tourville l'avait espéré. A peine sont-ils sur son pont au nombre de plus de cent cinquante, que la voie d'eau s'élargit comme un gouffre et les submerge tous en un clin d'œil. Cependant il restait encore assez de Tunisiens à bord du vaisseau sur lequel Tourville était passé avec son monde, pour que la lutte y fût acharnée et quelque temps iudécise. Un bruit sourd se fait entendre, sortant de l'écoutille; Tourville l'a surpris avec bonheur : sans nul doute ce sont de malheureux esclaves chrétiens qui s'efforcent d'échapper à leurs chaînes pour venir en aide à leurs frères. Enfoncer les écoutilles, rendre ces infortunés à la liberté, est, sur l'ordre de Tourville, l'affaire d'un instant; ils surgissent au nombre de plus de cinquante, et leur secours détermine l'entière défaite de l'ennemi. Tourville a remplacé d'une manière merveilleuse son vaisseau tripolitain par un vaisseau tunisien meilleur. 11 avait été fait lieutenant du premier; il est fait capitaine du second. Quel homme jamais avait mieux conquis ses grades? D'Hocquincourt et Cruvillier, avec leurs frégates, avaient fait éprouver de grands ravages à leurs adversaires ; mais ceux-ci parvinrent à s'échapper à la faveur de la nuit.
Tourville continua à se signaler par une série d'exploils particuliers dans cette guerre contre les États barbaresques d'Afrique. Nombre de navires marchands européens lui durent leur salut, nombre d'esclaves chrétiens leur délivrance *.
• Voir la vie de Tourville dan» nos Marint illuttrn.
Le 3 mars 1G63, une escadre détachée de la flotte de Beaufort, sous les ordres du chevalier Paul, alla donner la chasse aux corsaires jusque dans la rade de Tunis, jusque sous le canon des forts de la Goulette. Le capitaine des Ardents brûla les captures navales des Tunisiens à la vue môme de leur ville, et le vent porta la fumée de l'incendie jusque sur leurs maisons.
Paul ramenait à Toulon son escadre, en toute occasion victorieuse, mais ayant besoin de réparations, quand il rencontra le grand-maître de la marine, Beaufort, sur les galères du roi. Il lui donna des nouvelles de son expédition, et promit de l'aller bientôt rejoindre. Le 10 septembre 1GG3, en effet, il l'aida à livrer bataille à toutes les forces algériennes réunies. Plus de vingt bâtiments ennemis furent coulés bas; le vaisseau amiral de la régence fut pris et amené en France.
Pour tenir, par la suite, les pirates barbaresques dans le respect et la crainte, on jugea qu'après avoir en partie détruit leur marine, il fallait s'assurer un établissement sur leurs côtes, qui mît à portée non seulement d'enlever leurs vaisseaux, mais encore de faire des courses dans leurs terres et de les ravager, quand on aurait contre eux des griefs. Une Hotte de seize vaisseaux français , à laquelle se joignirent quelques bâtiments de Hollande et de Malte, fut armée dans ce dessein, et placée sous le commandement suprême du grand-maitre Beaufort, ayant toujours l'expérimenté chevalier Paul pour guide. Elle portait six mille hommes de débarquement sous les ordres du marquis de Gadagne. On choisit, pour point de descente, Djidjell, dans l'ancienne régence d'Alger. La place fut facilement emportée, le 22 juillet 1 6G4; mais on négligea de s'y fortifier tout de suite convenablement. Les Maures et les tribus arabes, qui avaient endormi les chrétiens dans une trompeuse sécurité, vinrent fondre tout à coup sur eux comme une épaisse nuée. Une terreur panique s'empara soudain de ceux-ci, malgré tous les efforts que le marquis de Gadagne fit pour leur rendre la confiance; et les troupes de débarquement regagnèrent avec hâte et confusion leurs vaisseaux
dans la nuit du 30 au 31 octobre, abandonnant leurs canons, et s'estimant trop heureux encore de n'être point chargés par l'ennemi dans leur retraite.
Il importait à la France de se laver au plus tôt d'un si honteux affront. Beaufort et le chevalier Paul attaquèrent par deux fois, l'année suivante , les flottes barbaresques. Ce fut d'abord à la hauteur de Tunis; il leur prit ou coula à fond un grand nombre de vaisseaux, parmi lesquels fut compris leur amiral. Ce fut ensuite en vue de la côte d'Algérie, près du fort de Cherchel , où Beaufort remporta, sur les pirates rassemblés, une victoire plus complète encore que la première; presque toute leur marine fut anéantie dans celte affaire, et de longtemps ils ne furent pas bien dangereux pour le commerce des chrétiens.
Mais on touche à des années à jamais mémorables dans les fastes de la marine et du commerce, par des règlements, des ordonnances et des fondations dont un ministre immortel, reprenant l'idée et l'œuvre interrompues de Richelieu, fut l'inspirateur, on peut même dire l'auteur, sans que la gloire personnelle de LouisXlV ait eu à en souffrir; car ce monarque, en les appuyant, en leur donnant force d'exécution, a droit d'en partager l'honneur. Avant d'aborder celle époque de novation et de restauration dans la marine française, il convient de dire ce qu'étaient devenus, depuis la mort de Richelieu, les divers essais de colonisations des Français.
On s'affermissait, quoique non sans peine, à la Nouvelle-France. En 1645, une première paix fut faite avec les Iroquois. Les missionnaires la mirent sur-le-champ à profit pour étendre leurs tentatives de conversion chez ces Indiens, comme ils avaient déjà fait, avec tout le zèle des anciens martyrs, chez les Algonquins et les Hurons. En 1G46, Montmagni reçut ordre de remettre son gouvernement au commandant des Trois-Rivières, qui avait nom d'Ailleboust, et à celui-ci en succéda bientôt un autre nommé de Lauson. Quand le gouverneur Lauson arriva à Québec, en 1G51, il trouva que la guerre avait recommencé avec plus de rage que jamais
entre les Indiens Iroquois et les Indiens llurons, et que les Français s'étaient vus dans la nécessité de s'en mêler. La population huronne avait été presque entièrement anéantie dans cette impi* toyable guerre. Les Iroquois, excités par leurs succès, menaçaient les établissements français d'une ruine semblable ; et le nouveau commandant deâ Trois-ftivières» nommé Duplessis-Brocliart, fut même tué par eux.
Une nouvelle paix ayant été conclue, en 1 653, le gouverneur général envoya un navigateur nommé Bourdon, pousser les découvertes dans le nord de l'Amérique. Bourdon entra, en 1 650, dans la baie d'Hudson, où personne n'avait encore pénétré d'une manière certaine, le navigateur anglais qui lui avait donné son nom, n'étant pas revenu de l'excursion qu'il avait faite dans le détroit, et l'on en prit possession pour le roi de France.
La paix fut de nouveau rompue, en 1658, vers le temps où le vicomte d'Argenson, en qualité de gouverneur général, et peu après François de Laval, comme premier évêque français en Amérique, débarquaient à Québec. Un séminaire fut créé, par les soins de ce dernier» au Canada ; à la même époque les Sulpicicns de Paris obtenaient la concession de l'île de Montréal. Les congrégations d'hommes et de femmes abondèrent ; mâis si les secours spirituels ne faisaient point défaut à la colonie, il n'en était pas de même des secours humainement efficaces. Les gouverneurs se succédaient avec rapidité au Canada, sans avoir le temps de rien accomplir* Le baron d'Avaugour remplaça, en 1661, le vicomte d'Argenson; puis ce fut le iriajor de Méri. La colonie était danB un état complet de dépérissement) malgré les familles recommandables, souvent illustres, qui B'y étaient transportées et y avaient mis toute leur fortune; car il faut dire que le Canada eut cela de particulier, que presque tous leB Français qui s'y établirent dans le principe furent gens honorables et estimés, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire à l'origine des colonisations, surtout des colonisations anglaises, où les gens sans aveu, hors la loi, sont les plus nombreux. Kn 1062, la compagnie des cent-asso-
ciés, érigée en 1027, se trouvait réduite à quarante-sept membres, qui remirent purement et simplement tous leurs droits au roi. On verra bientôt ce qui en fut fait.
A la Guyane, l'île de Cayenne, qui peut avoir quatorze à quinze lieues de circonférence, et n'est séparée du continent que par les eaux d'une rivière qu'elle divise en deux branches, avait été choisie par quelques Français entreprenants, comme point de ralliement, plutôt que d'établissement; ils venaient à peine d'y construire quelques misérables baraques, lorsque des négociants de Rouen, pensant que l'on pourrait tirer parti de cette position, y envoyèrent, en 1043, un homme cruel qui, ayant également déclaré la guerro aux colons et aux indigènes, finit par être massacré. Après cet événement, ce ne fut plus qu'en 1051 qu'une nouvelle compagnie s'occupa de Cayenne. L'étendue de ses ressources lui avait permis de rassembler dans Paris même sept à huit cents colons, que l'on embarqua sur la Seine pour descendre au Havrede-Grâce; le malheur voulut que le digne abbé de Marivault, qui était l'âme de l'entreprise et devait la conduire en qualité de directeur général, se noyât au moment d'entrer dans son bateau. Un gentilhomme de Normandie, nommé Roiville, envoyé à Cayenne comme gouverneur, fut assassiné dans la traversée. Douze des pri ncipaux intéressés , auteurs de cet attentat, se comportèrent, dans la colonie qu'ils s'étaient chargés de faire fleurir, avec toute l'atrocité qu'annonçait cet affreux prélude. Us firent pendre un d'entre eux; deux moururent; il y en eut trois de relégués dans une île déserte. Les au très se livrèrent aux plus grands excès. Le commandant du fort que l'on avait élevé pour protéger l'établissement déserta, avec une partie de sa garnison, dans la Guyane hollandaise, où l'on commençait à trouver, par le défrichement et la culture, le véritable/?/ Dorado; tandis que l'impatience française, qui semblait vouloir tout obtenir du premier coup et sans peine, demandait en vain à ces contrées, où la main de l'homme a besoin de se faire sentir, la terre de promission. Le fort de Cayenne fut abandonné avec les munitions, les armes, les marchandises, quinze mois après
le débarquement. On y laissa aussi les cadavres de cinq ou six cents Parisiens, infortunés sans doute, mais coupables de beaucoup d'inconduite.
Les Hollandais après l'évacuation de Cayenne par les Français, vinrent s'y établir; mais ils en furent chassés en 1663 , par les soins d une nouvelle compagnie qui s'était formée sous la direction du maître des requêtes de La Barre et qui y envoya quelques hommes.
Aux Antilles une guerre civile avait éclaté, en 1644, entre les Français. Le gouverneur général Lonvilliers de Poinci s'était refusé à céder sa place à un successeur, nommé Palrocle de Choisy, qu'on lui avait désigné. De son côté, Levasseur, qui s'était acquis à la Tortue un pouvoir absolu , s'autorisant de l'exemple donné par le gouverneur-général, s'était fait proclamer par les boucaniers et les flibustiers prince de la Tortue. De Poinci, après avoir forcé de Choisy, son compétiteur, à la retraite, ne trouva d'autre moyen pour se rendre maître de la Tortue que d'assassiner le prince Levasseur. Les neveux de celui-ci tâchèrent quelque temps de se maintenir dans sa place; mais le prestige avait disparu , et le chevalier de Fontenai soumit peu après l'île de la Tortue , dont on l'avait nommé gouverneur particulier, ainsi que de la côte de Saint-Domingue. En 1654, les Espagnols, profitant pour la seconde fois d'un moment où la plupart des flibustiers étaient en mer, vinrent encore attaquer l'île qui leur servait de retraite , et dans laquelle leur nombre allait toujours croissant. Le chevalier de Fontenai, réduit à un très petit nombre d'hommes, se défendit dans son fort avec une grande valeur ; mais enfin , trahi par quelques-uns des siens , manquant de navires et de munitions , il fut obligé de capituler ; il ne le fit toutefois que de la manière la plus honorable. Les vainqueurs ne jouirent guère plus longtemps de ce second succès que du premier. En 1060, quatre cents boucaniers et flibustiers français, venus de la côte de Saint-Domingue, où ils s'étaient retirés , chassèrent de nouveau les Espagnols de la Tortue , et , cette fois , pour ne les y plus laisser rentrer. La
DK FRA!SCE. 421
petito île suivit à peu près le sort de la côte de Saint-Domingue, occupée par les Français.
La compagnie des îles de l'Amérique avait continué l'aliénation de ce riche domaine qu'elle ne savait exploiter, et que des gouverneurs particuliers plus capables qu'elle d'en apprécier la valeur et l'avenir, achetaient presque toujours. En 1650, Duparquet avait payé soixante mille livres la Martinique , Sainte-Lucie, la Grenade et les Grenadines; sept ans après il avait revendu au comte de Cerillac, la Grenade et les Grenadines un tiers de plus que ne lui avait coûté son acquisition tout entière. Duparquet s'était vu investi par le roi du titre de capitaine-général. En 1051, Lonvilliersde Poinci avait acquis, moyennant quarante mille écus, de la même compagnie, les îles de Saint-Christophe, Saint-Barthélémy, Sainte-Croix, et même la Tortue, mais celle-ci d'une manière plus nominative que réelle; il les légua, avec l'autorisation du roi, à l'ordre de Malte, qui devait les posséder comme fief de la couronne, et n'en pouvait confier l'administration qu'à des Français. Les nouveaux possesseurs jouissaient de l'autorité la plus étendue, ils disposaient des terrains; les charges civiles et militaires étaient toutes à leur nomination; ils avaient droit de faire grâce à ceux que leurs délégués condamnaient à mort. C'étaient de petits souverains. On eût dit que la féodalité française, extirpée de la France même, allait se renouveler en Amérique.
Les côtes occidentales de l'Afrique étaient toujours fréquentées par les Français qui commençaient à coloniser d'une manière sérieuse au Sénégal.
En septembre 1643, le navire le Saint-Louis avait déposé à Madagascar, avec une douzaine de Français, Pronis et Foucquimbourg, deux agents de la compagnie fondée par Richelieu. Ceuxci avaient essayé de s'établir dans la baie de Sainte-Luce, sur la côte sud-est de l'île. Dans le cours de Tannée 1644, deux navires leur avaient apporté un renfort de 170 individus. Mais bientôt la fièvre avait fait de tels ravages parmi les colons de Sainte-Luce, que l'on s'était vu obligé de chercher un asile moins malsain. On
crut le trouver dans la presqu'île de Tolang-Hare, qui reçut le nom de Fort-Dauphin. Bien dirigée, cette petite colonie aurait pout-être prospéré; mais l'intelligence de Pronis, son chef, n'était pas à la hauteur de sa charge. La compagnie le reconnut trop tard; et ce ne fut qu'au mois de mai 1648 qu'elle envoya, sur le navire le Saint-Laurent , pour le remplacer, un autre de ses agents, nommé Étienne de Flacourt, qui a laissé un curieux ouvrage sur l'île de Madagascar. C'était un homme énergique, éclairé; son système aurait présumablement amené la prospérité dans la colonie, si la compagnie lui avait expédié les secours qu'elle lui avait promis. L'activité de Flacourt se déploya pourtant d'une manière remarquable. Quoique privé de toutes ressources, au milieu d'une population indigène que l'affaiblissement des Français rendait arrogante, et accusé sans cesse par ses administrés, il sut maintenir son autorité et même entreprendre, sur les côtes et dans l'intérieur du pays, des voyages d'exploration.
Il fit aussi quelques expéditions dans la merdes Indes. En 1649» il alla prendre solennellement possession, à cent quarante lieues de Madagascar, d une île que les Portugais avaient découverte en 1545, et qu'ils avaient nommée Mascasenhas. C'était l'île Bourbon, où Pronis avait toutefois précédé Flacourt en 1642, et de qui elle avait jeçu son nouveau nom.
Malgré les efforts de Flacourt, la colonie de Madagascar allait périr faute d'appui, lorsque le maréchal de La Meilleraie, dans l'intention et l'espérance de se substituer 6eul aux droits de la compagnie, déjà plus qu'à moitié ruinée, expédia des navires, des hommes et de l'argent au Fort-Dauphin. Les arrangements de ce personnage avec la compagnie ne se terminèrent qu'en 1656 ; et, dès 4655, Flacourt était reparti pour la France, laissant l'intérim de son gouvernement à Pronis, qui était revenu à Madagascar, et qui y mourut peu de temps après de chogrin. Un officier, nommé Champmargou, prit la conduite de la colonie, en attendant le retour de Flacourt. Celui-ci, après s'être abouché avec La Meilleraie et s'être fait investir par lettres patentes du commandement
do Madagascar, revenait en effet plein d'espérances et de projets habilement conçus, quand, le 10 juin 1660, il fut attaqué, à la hauteur de Lisbonne, par trois corsaires barbaresques qui lui enlevèrent la vie. Sa mort fut un coup fatal pour la nouvelle colonie. Champmargou eut le commandement définitif de l'établissement du Fort-Dauphin. Ce n était point un homme sans mérite ; mais il eut le tort, funeste à ses administrés, de se montrer jaloux de l'influence acquise sur les populations indigènes de Madagascar par un jeune Français qui naguère, entraîné par le besoin de voir du pays et de courir aventure, s'était fait transporter dans l'île sur les navires du maréchal de La Meilleraie. 11 avait nom Levacher, mais on le connut davantage sous son surnom de La Caze. Indigné que ses compatriotes fussent insultés par les souverains du pays, il s'était offert pour commander un détachement dans la partie nord de Madagascar. Ses deux coups d'essai avaient été d'abattre de sa propre main deux des princes les plus puissants de l'île, le premier dans une bataille générale, le second dans un combat singulier. Trois autres souverains avaient été ensuite défaits par lui. Pendant qu'il excitait l'envie de Champmargou et de quelques autres officiers qui ne devaient leurs grades qu'à leur naissance, son mérite et sa valeur enthousiasmaient le prince de la vallée d'Amboule, qui lui offrit de venir partager en quelque sorte avec lui la suprême puissance. Mais son absence ne manquait jamais d'être le signal do quelque désavantage pour la colonie du Fort- Dauphin ; on y sentait alors que lui seul en avait été le vrai soutien ; Champmargou, dans l'extrémité où il se vit souvent réduit, s'adressa plusieurs fois à celui que tout à l'heure il dédaignait, et qui jamais ne manqua, quand il fut appelé, de rendre à ses compatriotes les services de son épée et de son influence.
Telle était la situation des Français dans la mer des Indes, sur la côte d'Afrique, aux Antilles et sur le continent américain, quand un grand homme entreprit, en 1664, de donner le commerce des deux Indes à la France, et bientôt d'assurer à son pays, par une formidable marine, la royauté des mers. C'est le moment de dire
m HISTOIRE MARITIME
quel était ce vaste génie administratif qui, du contrôle général des finances, étendit ses puissantes facultés sur tant d'autres branches de l'État, et qui, de l'intérê t du commerce, qu'il n'env isageait d'abord que sous son aspect de fortune pour le royaume, éleva ses vues jusqu'aux plus hautes spéculations et aux plus admirables institutions maritimes.