‹ Histoire maritime de France (volume 2)Chapitre 4 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De 15* i «87.

Marine tics, Francs. — Intrépidité do* Francs sur la mit. — Expéditions des Franc» on Afrique, vers 253.

— Des Francs, exiles sur les rives do In mer Noire par l'empereur Probus, reviennent par mer dan» leur patrie, après «voir tout ternlié sur leur passage. — LYnipire romain obligé de déployer Unîtes ►es forci s ttuvutf* entre le* pirates fixons et francs. — Du commandement armorique sous les (j»IU>- Homains. — Fans arsenal maritime. — Révolte de Caransus. — Les Francs prennent pied peu à peu dans lu Gaule. — Ils président aux destinées de IVmpii-i.. — Invasion des Barbares en 406 — Déchirement et mine «le l'empire d'Occident. — L'Annot iqtie s'érige en république conf( derative. — Etablissement de quelques peuple* daim la Gaule. — Etat de la Grande-Bretagne a cette époque. — S>n envahissement par les Saxons. — Elle prend le nom d'Angleterre. — Les Francs-Saliens. — Etablissement successif de la monarchie des Francs dans la (iaule. — Qiilderie, roi des Francs, bat les Saxons sur mer, et prend trois de leurs Mes. — Clovis. roi des Francs. — Ses conquêtes. — Fin de ta république armorique. — C.lovis règne mit toute la (iaule, qui prend le nom de France. — Lu mouarrhic française après la mort de (.lovis. — Exploits de ThoMkhert sur mer. — Défaite des Danois.

— Conquête de la Sicile. — Mort de Théodebert au moment oii il te dispose à conquérir l'empire d'Orient. — Victoire navale remportée par Charles-Martel sur les Frison». — Fin de la période mcpi\ingienne. — Etal des cotes do France dunmt cette période.

lia bruit semblable à celui des vagues roulant Tune sur l'autre, puis se déroulant pour revenir encore, se faisait entendre distinctement, depuis l'an 250 environ de l'ère chrétienne, le long de la mer du Nord, des embouchures de l'Elbe à celles du Ilhin, par-là où s'étaient réfugiés ceux des Bretons ou autres Gaulois qui n'avaient pas voulu accepter la domination romaine, par-là aussi peut-être où était descendue des terres intérieures la postérité des colonies gauloises implantées par Sigovèse, ou avant même et après lui, dans la Tcutonie *. Par-là, en effet, une puissante ligue ou confédération de tribus venait de se former sous le nom de Francs ou hommes libres, et sous la conduite probable d'un chef

1 Les historiens allemands récents, entre autres M. IMlster, dam son Hittoire d\lllemagne, pour combattre l'authenticité de ces colonies gauloises dans la Germanie, ne trouvent d'autre moyen que de nier l'aulorité de Tilc-Live, de Jules-Césnr et de Tacite, n'apportant pas d'ailleurs autre chose que leur stérile négation à l'appui de leur opinion. La mauvaise foi de quelques-uns, de ce M. Pfister particulièrement, a été jusqu'à prétendre que ce n'étalent p;is des Gaulois, mais des Teutons, qui avaient envahi les premiers l'Italie et l'Kspagtie, fait trembler Home, cl couvert de leurs colonies In Liguric, la Ccllibérie, elc. Il n'y a rien à répondre à de pareilles énoi rnilés anlk-historiqucs Au moins Pclloutici , dans son Uittoire des Celles, écrite à un point de vue trop absolument gaulois peut-être, avait-il

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illustre par le prix qu'attachèrent ses successeurs à se perpétuer dans son propre nom de Mérovéc, nom qui disait assez que son premier titre à la puissance et à la renommée avait été la mer1. La mer semblait donc être le domaine de ce chef. Aussi les Francs qui lui obéissaient, après l'avoir librement élu, étaient-ils connus et redoutés sur l'Océan avant qu'il fût question des Danois et autres hommes du Nord, et même des Saxons qui partagèrent souvent leurs périls et à qui ils montrèrent le chemin des conquêtes. Leur marine, comme celle des Saxons, ressemblait exactement à celle des Gaulois qui avaient colonisé la Grande-Bretagne. On a déjà vu que c'étaient de petits navires d'osier doublés de cuir. C'était un jeu pour les Francs de courir le vaste Océan sur ces légères embarcations2, et de hasarder avec elles des voyages de long cours. Il faut entendre des marins francs tout ce que les anciens auteurs ont dit des Saxons, avec lesquels ils ont été souvent confondus dans l'origine 3. Ils étaient renommés pour leur adresse à se servir de tous les vents, à surprendre l'ennemi, à attaquer à l'improviste, à faire au besoin retraite, pour bientôt et non moins inopinément revenir à la charge. Ils se livraient à la course avec une audace et un succès inouï, allaient à l'abordage avec une effrayante décision, sautaient dans le navire adverse et renver-

montré de profondes études et une grande science, en cherchant à démontrer que la Germanie et l'Europe presque entière étaient celtiques, ou, comme il dit, Keliiqucs ou scytiques, ce qui pour lui est tout un, et par conséquent gauloises. M. Pfister traite de rêveries les opinions de Pelloutier. Rêveries , c'est possible à certains points de vue , mais rêveries savantes ; il n'en est pas de même des opinions de M. Pflster. In autre auteur allemand, M. Kûsrauhch, dans une Histoire d'Allemagne , où il ne se montre pas moins Gallophohe et Fianco-phobc, n'ose pourtant pas nier la présence des Gaulois sur le sol germanique dans des temps reculés; il n'en dit pas un mot. c'est plus prudent.

1 Meer-wigh, guerrier de mer. H est supposable qu'il y eut un Mérovée qui donna son nom à la race des Mérovingiens, avant le successeur présumé du douteux IMiaramond.

* Tacite parlait, bien avant que la confédération des Francs fut formée , de la légèreté des navires des Chauques qui devaient faire partie de cette confédération, sipvd Ouxucos leria navigia, dit-il.

8 Entr'autrcs par Eutropc, Ammlen Marcellin , Sidonius Apollinaris , etc. — Rapin- Thoiras, dans son Histoire d'Angleterre, émet l'opinion que les Francs et les Saxons formaient , dans le principe, une même nation, et que les uns et les autres élau'tit issus des Timbres de la Chcrsonèse cimbrique , de même que les Danois et autres hommes du Nord. Nous avons dit que les Cimbres n'étaient autres que les Kymris.

soient tout ce qui s'y trouvait avant qu'on eût eu le temps de se reconnaître. Ne se sentaient-ils pas en force, alors ils se dérobaient avec une ruse sans égale, et déjouaient par d'habiles manœuvres tous les calculs des forces supérieures. On aurait cru qu'ils avaient vu la mer à sec, tant était précise la connaissance qu'ils avaient de tous les bancs et de tous les écueils. Ils souriaient à la fureur des vagues et se berçaient dans latempêle; les naufrages, sans jamais les étonner, servaient d'exercice à leur courage. Comme on vit faire depuis les Normands, ils entraient dans les fleuves, les remontaient jusqu'à plus de quarante lieues, déposaient sur leurs rives des armées considérables, ravageaient, rançonnaient tout le pays, et, après avoir retiré de l'eau leurs embarcations, ils les chariaieut d'une rivière à l'autre, de sorte qu'entrés par l'embouchure d'un fleuve, on les pouvait voir sortir bien loin de là par l'embouchure d'un autre.

Vers 253, lorsque Valerianus et Galienus, son fils, étaient associés pour le gouvernement de l'empire romain, les Francs so montrèrent pour la première fois sur la rive gauche du Rhin. Vainement Posthumus, lieutenant de Galienus, se flattait-il de les avoir vaincus : un essaim de Francs, allant toujours en avant et dédaignant les dangers qu'il pouvait laisser derrière lui, traversa toute la Gaule, passa les Pyrénées, stupéfia de sa présence inattendue Tarragone qu'il détruisit, ruina plusieurs autres villes d'Espagne, et, après s'être emparé de quelques navires sur les côtes de Catalogne, alla faire voir dès lors aux rivages barbaresquesde l'Afrique les aïeux des croisés et des futurs conquérants de l'Algérie. La Mauritanie trembla devant cette poignée d'audacieux marins qui ne l'abandonnèrent qu'après l'avoir ravagée. I/audace des Francs causa la chute de Galienus, dont la souveraineté s'étendait spécialement sur la Gaule; une guerre civile éclata par suite, durant laquelle les Francs pénétrèrent de nouveau dans la Gaule, où ils furent suivis par les Bourguignons, peuple d'origine vandale. Vers Tan 277, l'empereur Probus reprit sur eux, il est vrai, près de soixante villes, refoula les Francs dans les marais

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des bords du Rhin, et contraignit les Bourguignons à abandonner les rives de la Seine pour regagner celles de l Oder. Le même empereur ayant distribué des terres à ce qu'on appelait les Barbares, mais ayant eu soin de séparer ceux-ci, de les transplanter en quelque sorte pour qu'ils ne pussent réunir leurs efforts , on vit un exemple plus prodigieux encore que le précédent de l'intrépidité des Francs sur la mer, exemple dont les auteurs latins ne parlent qu'avec l'expression d'un étonnemenfc mêlé d'effroi. Audace incroyable! disent-ils, les Francs, que l'empereur Probus avait déportés sur les bords du Pont-Euxin, se saisirent de plusieurs vaisseaux dans un des ports de l'Asic-Mineure, se jetèrent dessus, traversèrent le Bospbore et rilellespont, ravagèrent d'abord les côtes de l'Asie et celles de la Grèce qui se trouvaient sur leur route, allèrent faire en Libye plusieurs descentes que le succès couronna, abordèrent ensuite en Sicile, où ils prirent Syracuse, ville jadis si célèbre par sa puissance navale, allèrent de là faire une descente dans le pays que les lïomaius appelaient la province d'Afrique, ne se rembarquèrent qu'à l'approche d'une armée qui s'était rassemblée dans Cartilage pour les combattre, entrèrent dans l'Océan par le détroit d'Hercule, et tournant les côtes d'Espagne et de la Gaule, passant le détroit Gallique, arrivèrent enfin, sans pertes et sans dommages, dans le pays qu'occupaient leurs compatriotes, montrant ainsi au monde qu'aucun lieu n'était fermé à la témérité des pirates, pourvu qu'un navire pût y atteindre. Dans cette circonstance, comme dans la précédente, les auteurs latins désignent tous les intrépides marins par le nom de leur ligue. Jamais Dioclélien, élevé à l'empire en 28'i, ne ressentit une plus grande joie que quand il crut avoir dompté les pirates francs. Cette joie fut de courte durée, car les Francs ayant bientôt repris leurs courses vers les côtes du gouvernement armorique ou maritime, il fallut déployer contre eux toutes les forces navales dont on pouvait disposer de ce côté.

C'est peut-être ici l'occasion de dire en quoi consistaient ces forces et quelle était l'importance du gouvernement armorique

sous les Gallo-Romains. 11 embrassait lout le littoral <le la Gaule que baigne l'Océan Atlantique, de rembouebure de l'Adourà celle du Rhin, et s'avançait en outre si avant dans les terres, qu'on le retrouvait presque jusqu'aux sources de la Garonne, de la Loire, de la Seine et de la Meuse '. Non seulement, en effet, les Gallo- Romains entretenaient des vaisseaux ronds ou de haut-bord et des galères pour la garde des côtes de la Gaule, mais ils avaient à l'embouchure des fleuves un grand nombre de petits bâtiments destinés «à mettre obstacle à l'entrée et aux descentes des pirates. A mesure que ces pirates osèrent pénétrer plus avant dans les terres, on recula les arsenaux et les bassins des flottilles de bateaux plats tirant peu d'eau , pour les mettre plus à l'abri des soudaines adressions. Ainsi la flottille destinée à garder la Meuse avait son arsenal et son bassin dans le lit de la Sambre; ainsi la flottille chargée de garder la Seine avait son arsenal et son bassin à Paris \ peut-être dans le lieu où s'élève aujourd'hui l'église Notre-Dame, conjecture fondée, a dit un savant homme3, sur ce que ce bassin était plus en sûreté au-dessus qu'au-dessous de la Cité, et sur ce qu'en 1711, on trouva, en jetant les fondements d'un maître-autel nouveau, des inscriptions posées par le corps des mariniers de Paris, inscriptions qui, dans le temps de leur découverte, furent publiées avec des explications. De là vient peutêtre aussi, ajoute le môme auteur, que la ville de Paris porte un vaisseau dans l'écu de ses armes.

En 287, Carausus, Gaulois de nation, homme d'obscure naissance, mais fort habile et entreprenant, qui commandait les forces maritimes de Y Armorique, et était spécialement préposé a. la garde du littoral gallo-romain contre les Francs et les Saxons, fut accusé de les laisser pénétrer dans le pays et s'y assouvir de butin ,

1 C'est dans la Notice de l'Empire, fait observer Dubos, qu'il faut aller chercher l'étcndue du gouvernement armorique, cl non dans César et dans Pline, qui n'ont donné lo nom d'Armorique qu'aux contrées situées à droite et à gauche de la basse Loire et que baknc l'Océan \Dist. de l'établissement de la monarchie française.)

* Pnrfeclus clas^is Anderiaconorum Parisiis. (IVotice tmp.)

' L'abbé Dubos, Histoire de V établissement de la monarchie française.

pour les attendre an retour et leur enlever, à son profit, les richesses qu'ils emportaient sur leurs navires. A la nouvelle qu'il venait d'être condamné à mort pour ce fait, Carausus lève l'étendard de la révolte, se proclame lui-même empereur à Boulognesur-Mer, passe avec la flotte gallo-romaine dans la Grande-Bretagne, s'empare du poys, s'y affermit avec l'aide des Francs, et en fait pour la première fois une monarchie indépendante. Enfin, toujours avec l'appui des Francs, il réussit à se faire associer à l'empire, dont il partagea ainsi le gouvernement jusqu'en Tannée 29-'i, où il fut assassiné. Deux ans après ce meurtre, la Grande-Bretagne fut de nouveau réunie à la Gaule et à l'empire. Mais celui-ci ayant été partagé par Dioclétien, le césar Constance Chlore, de glorieuse mémoire, eut la Gaule, les Iles Britanniques et l'Espagne. Le règne de Constantin le Grand vit encore s'opérer la réunion des différentes parties de l'empire. Les Francs, sous ce mémorable et victorieux règne, passèrent pourtant le Rhin. Constantin leur fit éprouver, ainsi qu'aux Allemands, une sanglante défaite, et eut la cruauté de livrer aux bêtes fauves, dans l'amphithéâtre de Trêves, deux de leurs rois et nombre de leurs soldats. Cela n'empêcha pas les hardis pirates de la même nation d'entrer, vers ce temps, dans la Méditerranée, de débarquer sur les côtes de l'Espagne et d'y exercer de grands ravages. Les Francs, à cette époque, étaient regardés comme les plus entreprenants et les plus audacieux des marins 1 .

Sous les premiers successeurs de Constantin le Grand, les Francs eurent des alternatives de succès et de revers. L'empereur Julien, qui affectionnait singulièrement la Gaule et surtout Paris, défit quelques tribus des Francs sur le Bas-Rhin, mais en laissa d'autres néanmoins s'affermir dans la Belgique. Ils étaient déjà maîtres de l'île des Bataves, et, se cantonnant progressivement, ils n'attendaient plus que l'heure favorable de s'emparer de toute cette Gaule

' Hranci pnrter c;rleros trucen, quorum vis mm nd bella ciïervpsccrct ultra ipsum Occanuiii ;i stu favoris cvccln Hlspaniarum ctlain oras infestas annis liabebat. (Naznrius : in Panegy. Constantii tnuijni.)

qu'ils convoitaient depuis longtemps. Pour y mieux réussir, ils se firent recevoir comme auxiliaires perpétuels du peuple romain. Ce fut Julien lui-même qui leur accorda cet honneur, et bientôt on vit les princesses de la maison impériale données en mariage à des Francs, par une loi spéciale qui excluait d'une si noble alliance tous les autres Barbares. Ce n'était point assez pour les Francs : en attendant leur propre règne, ils revêtirent la pourpre des consuls romains, dans la personne de Mellobaud en 383 , dans celle de Baudon en 385, et, en 392, dans celle d'Arbogaste, qui finit par détrôner un empereur et en faire un autre de son propre secrétaire Eugène, successeur de Yalentinien II. On a pu dire avec vérité que les Francs gouvernèrent la Gaule au nom des empereurs bien avant de l'avoir conquise. C'est à cette habile politique, certes peu semblable à celle d'un peuple barbare, qu'ils durent leur facile établissement au milieu des populations gallo-romaines, habituées à ne plus les regarder comme des ennemis, mais comme des protecteurs et des frères.

L'empereur Théodosc tint un moment les renés de l'empire d'une main plus ferme que ses derniers prédécesseurs, et rappela la grandeur de Constantin. Arbogaste, vaincu par lui, se donna la mort. Mais le règne de Théodose le Grand ne fut qu'un éclair dans la nuit profonde, ou, pour mieux dire, dans le chaos où était plongé l'empire romain. Après sa mort, arrivée en 39.5, celui-ci se divisa en empire d'Orient et en empire d'Occident; l'Occident échut à Honorius, dont le triste règne vit s'éclipser la dernière lueur de la grandeur romaine. Home qui avait elle-même montré aux peuples barbares tous les chemins pour venir vers elle en allant jadis, superbe et victorieuse, les chercher jusqu'au fond de leurs déserts, les vit enfin déborder sur elle, et l'écraser de leur masse formidable et sans cesse renaissante. On sait que ce fut le dernier jour de décembre de l'année AOG , date marquée en lettres rouges et sinistres dans l'histoire, que les Alains, les Vandales et les Suèves, grossis de plusieurs autres peuples et ligués par les perfides menées de Slilicon, ce barbare travesti en Romain, comme l'ap-

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pelle saint Jérôme, rompirent tous à la fois la barrière du Rhin pour se jeter sur la Gaule, l'Espagne et l'Italie. Les Francs, malgré leur petit nombre et l'inertie de Rome, étaient venus à bout de retenir quelque temps , de l'autre coté du Rhin , les hordes accumulées ; dans une grande bataille, ils avaient jonché le sol des cadavres de vingt mille Vandales ; et , sans l'arrivée des Alains, toute cette nation y eût passé ce jour-là. Mais enfin, après vingt victoires qui les avaient affaiblis plus que les vaincus, les Francs s'étaient vus contraints de céder au déluge des Barbares. Le torrent traversa la Gaule, et roula jusqu'au pied des Pyrénées sans rencontrer désormais d'obstacles sérieux.

Dès lors l'empire d'Occident subit mille déchirements. De tous cotés on proclamait des empereurs. Un simple soldat, nommé Constantin, se fit reconnaître dans presque toute la Gaule, à la délivrance de laquelle il travailla cependant, de concert avec Edonbicus, Franc de nation. Une partie des Barbares furent obligés d'évacuer le pays; d'autres réussirent à se cantonner sur quelques points; d'autres encore obtinrent amiablement un établissement dans la Gaule. Des populations, que l'on peut regarder comme purement galliques, s'étaient elles-mêmes soulevées en faveur de Constantin contre les généraux d'Honorius, impuissants à les défendre des invasions et uniquement occupés à les opprimer. L'Armorique surtout était pleine d'amis de l'indépendance, et partout, dans la partie bretonne, il était aisé de voir que les vieux souvenirs de la Gaule antique, de la Gaule qui avait si vigoureusement lutté contre César, vivaient encore au cœur des habitants. Par là le sang ne s'était presque pas mêlé, par là le langage national s'était conservé.

Honorius, ne pouvant garantir la Grande-Bretagne contre les «attaques des Francs, des Saxons, ainsi que des habitants du nord de l'île, les Pietés et les Écossais, renonça, l'an 'ilO, à la souveraineté de cette île. Au mC'me instant, les Bretons de l'Armorique se constituèrent en une république confédérative, laquelle dura quatre-vingt-sept ans. Les Visigoths qui avaient suivi

de près les autres Barbares, et les Bourguignons que Ton connaissait déjà par de précédentes irruptions, s'établirent peu à peu d'une manière régulière dans la Gaule. En 419, Vallia, roi des Visigoths, dix ans après que son prédécesseur Alaric avait pris Home, fut mis en possession du Poitou, de la Saintonge, de l'Angoumois et de la Guienne, avec Bordeaux ; il occupa aussi une partie du Languedoc avec Toulouse, qui devint la capitale de l'empire des Visigoths daus la Gaule, empire qui embrassa également l'Espagne. Théodoric II prit ÎS'arbonne et presque tout le reste du Languedoc. Euric étendit les conquêtes de ses prédécesseurs au Berri, à l'Auvergne et à la Provence ; en 468, il s'empara d'Arles et de Marseille; il donna pour limite septentrionale au royaume des Visigoths, dans la Gaule, la Loire, l'Ardèche et la Durance. L'influence des Visigoths ne pouvait d'ailleurs jeter dans les pays des racines bien profondes ; car, pour un aussi vaste territoire, leur population tout entière comptait au plus deux cent mille âmes. A peine Euric fut-il mort, qu'on vit déchoir leur puissance. Leur sang toutefois devait se mêler à celui des anciens habitants des contrées maritimes du Midi. Quant aux Bourguignons, destinés à se perpétuer dans la Gaule et à donner leur nom à une partie du pays, ils s'établirent généralement dans l'intérieur des terres.

Pendant ce temps, les Bretons de la Grande-Bretagne étaient sans cesse en proie aux descentes et aux invasions des Saxons et des Anglais, ces derniers, espèce de fraction ou de tribu de la nation saxonne, qui les uns et les au très avaient été imprudemment appelés dans l'île, à titre d'alliés, et qui bientôt s'étaient transformés en conquérants. Les Bretons de l'Armorique allèrent au secours de leurs frères, mais une guerre civile, à laquelle un premier secours donna lieu, ne fit que servir la cause des Anglo-Saxons. Alors commencèrent les émigrations de la Grande-Bretagne. Dans la Gaule, on accueillit les émigrés comme des frères. La guerre civile étant terminée, les Bretons d'outre-mer purent lutter avec plus d'avantage contre leurs ennemis, et, durant toute cette lutte, l'appui de

.M HISTOIRE M ARITJM K

la Bretagne armorique ne leur manqua point. Hoèl, roi des confédérés armoricains, amena lui-môme trente mille hommes au

secours du fameux Arthur, contre le non moins célèbre Cerdick, fondateur d'un des premiers royaumes de l'Heptarchie saxonne. Après la mort d'Arthur, en 542, la monarchie de 1 île de Bretagne s'éteignit, et les Bretons d'outre-mer, ruinés par leurs propres divisions autant que par les armes des Saxons, firent la plus nombreuse et la plus mémorable de leurs émigrations. Quelques-uns se retirèrent chez les Pietés, dans le nord de l'île, mais le plus grand nombre vint chercher un asile sur le sol hospitalier de l'Armorique. Cet exil triste et amical au pays des ancêtres fut salué comme un retour. Les Bretons des deux côtés de la Manche n'eurent plus qu'un même abri et qu'une même table. A quelque temps de là, l'île de Bretagne, du moins dans sa partie conquise par les Anglo-Saxons, devait prendre le nom d'Angleterre. Les restes infortunés des Bretons, qui ne voulurent ni s'expatrier ni se confondre avec les conquérants, se retranchèrent dans cette partie de l'Angleterre qui a gardé d'eux le nom de pays de Galles ou des Gaulois, et dans laquelle ils surent longtemps maintenir leur indépendance.

Dès avant la chute de la puissance bretonne ou gauloise en Angleterre , les Francs avaient fini par jeter d une manière durable les fondements de là leur dans la Gaule. Un roi de la famille mérovingienne, reconnaissable à la blonde et longue chevelure à laquelle on distinguait tous ceux de sa race, comme autrefois les habitants de la Gaule chevelue, un chef de la tribu des Francs- Saliens, Clodion, successeur présumé du problématique Pharamond, avait jeté quelque éclat sur la naissante monarchie française, dans le temps même où Attila, avec ses Huns, foulait toute la Germanie et envahissait la Gaule. Un prince connu sous le nom de sa race, plutôt sans doute que sous le sien propre, un Mérovée, se rangea avec ses Francs du côté des Gallo-Bomains, des Visigoths , des Bourguignons et des Allemands, contre les cinq cent mille sauvages que traînait à sa suite

DK FKAÎSCK. :v.

le fléau de Dieu. Aétius, maître de la milice dans les Gaules, Jivra la bataille aux Huns dans les plaines de Chutons, Tan 452, Jes défit, et l'humanité fut sauvée. On croit qu'après la mort d'Aétius, Mérovée s'empara du territoire qui est situé entre la Seine et le Rhin, prenant Paris pour frontière et Tournai pour capitale. Childéric, qui lui succéda, se rendit surtout redoutable sur la mer. Les Saxous menaçant les côtes septentrionales de la Gaule, il alla au-devant d'eux, les battit, s'attacha à leur poursuite, prit et ruina trois îles qu'ils occupaient au nord de l'embouchure de l'Elbe, à savoir : Nostrand, Heilgand et une autre Désormais il ne fut plus permis de confondre les Francs et les Saxons. Puis commença, en 481 , le règne immortel de Clovis, véritable créateur de la monarchie des Francs. Les victoires et les succès de Clovis eurent presque tous Jieu sur terre. 11 anéantit Jes faibles restes de la puissance romaine dans la Gaule, triompha des Allemands, conquit une partie de la Germanie, acheva de s'unir aux.populations gallo-romaines en se faisant chrétien, rendit les Bourguignons et leur roi Gondebaud tributaires. Dans la mér m orable rencontre de Youglé, Alaric, roi des Visigoths, enleva à ceux-ci Bordeaux et la Cuienne, Saintes et la Saintonge, Angoulême et TAngoumois, le Uouergue, l'Albigeois, une partie du Languedoc, avec Toulouse, leur capitale. Les Visigoths se maintinrent toutefois encore à Narbonne, qui devint le chef-lieu des débris de leur puissance en deçà des monts, à Agde, Carcassonne, Béziers, Maguelone, Nîmes et Lodève, et restèrent maîjtres de la côte de la Méditerranée en France, depuis les Pyrénées jusqu'aux Alpes ; la partageant toutefois bientôt avec les Ostro- £oths d'Italie qui, du consentement des premiers, eurent la Provence orientale, depuis la Durancc à la mer, avec Arles et Marseille. Clovis, du côté de l'Océan, régna sur tout le littoral de Flandre, de Picardie et de Normandie ; il rompit même la confédération armorique, et étendit sa puissance jusque sur les importes Tui\, llitt. franc \\\>. II, cnp, I!). — Duk>s, Histoire de la mvnnrchie frnnç.

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tantes cités de Nantes , de Vannes et de Rennes ; le reste de la Bretagne resta indépendant, ou à peu près, avec ses princes particuliers. Clovis mourut, en 511, à peine âgé de quarante-cinq ans, avec la réputation d'un des hommes les plus extraordinaires dont l'histoire ait gardé la mémoire, et après avoir fondé d'une manière aussi impérissable que l'humanité le comporte le plus beau royaume de l'Europe moderne. Après la mort de ce prince, il est vrai, ses quatre fils se partagèrent ses États. Des pirates danois étant entrés, par l'embouchure de la Meuse, dans le royaume de Metz ou d'Ostrasic, héritage de Thierry, le jeune et brillant Théodebert, fils de celui-ci, fut envoyé à leur rencontre avec quelques navires. Les Francs attaquèrent les Danois avec leur intrépidité accoutumée, et s'emparèrent des vaisseaux ennemis, ainsi que des prisonniers et du butin dont ils étaient chargés. Théodebert tua de sa main, durant l'action, Chochilaïco, chef des Danois.

Vers l'an 514, Thierry enleva aux Bourguignons la Provence occidentale, et en 540, Yitigès, roi des Ostrogoths d'Italie, pour s'assurer l'appui ou tout au moins la neutralité des Français, abandonna, par un traité, à Théodebert, devenu roi d'Ostrasie, la Provence orientale. 11 était bien peu des côtes de l'ancienne Gaule sur lesquelles les Français ne régnassent désormais. D'autre part, les Bourguignons, ayant perdu leurs chefs nationaux, s'étaient donnés avec leurs Étals aux rois francs. Théodebert, en veine d'agrandissements tantôt par les armes, tantôt par les traités, franchit les Alpes, attaqua tour à tour les Ostrogoths et les Italiens unis aux Grecs qui se faisaient la guerre , et conquit une partie de l'Italie. Il remporta également sur mer de grands avantages. Il envoya Buccelin, un de ses lieutenants, dans l'île de Sicile, pour y combattre le célèbre Narsès, général de l'empereur Justinien, qui mit fin à la puissance des Ostrogoths en Italie. Buccelin défit Narsès, s'empara de la Sicile, et la rendit tributaire des Francs. L'empereur Justinien ayant jugé prudent de confirmer à Théodebert les. conquêtes qu'il avait faites en Italie,

mais ayant ensuite voulu donner à cette confirmation la couleur d'un triomphe, en se parant du litre de Francisque, Théodebert indigné se leva de nouveau, agitant ses armes redoutables, et non moins fier que l'empereur, prit le titre d'Auguste; il allait peutêtre en avoir la puissance, déjà même il méditait la conquête de Constantinople, siège des empereurs d'Orient, lorsqu'une mort prématurée interrompit sa glorieuse carrière.

La monarchie française se trouva encore plusieurs fois réunie ou divisée sous les Mérovingiens, jusqu'au semblant de règne de Thierry H, que l'on peut considérer comme la fin de cette race et le commencement d'intronisation de la famille cariovingienne.

La période mérovingienne, malgré les guerres et les pénibles efforts de l'établissement des Francs, les invasions successives et précipitées des Barbares, la lutte à qui resterait définitivement maître du pays, les divisions intestines, et les obstacles de toutes sortes qui semblaient ne devoir laisser cours qu'aux projets destructeurs, vit cependant naître les germes féconds d'un commerce étendu pour la Franco. La famille des Mérovées savait comment on fonde, et on la trouve, dès le principe, encourageant non pas seulement l'agriculture, mais encore l'industrie. Sous Dagoberl, des foires furent établies dont les franchises amenaient des marchands de lointaines contrées. Sur l'Océan, de la Neustrie ou France occidentale, comprenant en fait de littoral la Flandre, le Calaisis, le Boulonnais, le Ponthieu, la Picardie et la Normandie; de la Bretagne indépendante; de l'Aquitaine, qui embrassait tout le littoral situé entre la Loire et la Garonne; de la Novempopulanie, placée entre la Garonne et les Pyrénées, où se trouvait, avant la conquête romaine, l'Aquitaine gallo-ibérienne, et qui était près de changer son nom en celui de Gascogne, il partait incessamment des navires chargés des vins et des autres produits agricoles et industriels de la France, et devant rapporter en échange, du fer, de l'étain, du plomb, de l'ambre, des toiles et des pelleteries. Du côté de la Méditerranée, la domination des Visigoths n'avait pas été préjudiciable au commerce maritime; au

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cou traita, elle l'avait également beaucoup favorise, et les Français n'eurent qu'à continuer l'o uvre de leurs prédécesseurs. Des porls do Provence et du Languedoc, que l'on appelait souvent r.olhie en raison du long séjour des Goths, ou plutôt deB ports de la Scptimanie (Languedoc inaritimo), que Ton nommait ainsi à eause de ses sept principales cilés, parmi lesquelles Narbonne, Agdc et Maguelone, ville de nouvelle création, et cinglaient pour la Syrie et l'Kgvpte nombre de navires qui revenaient avec des toiles de lin, des perles, des pierres précieuses, et surtout avec des épiceries. Enfin, le fanatisme musulman qui régnait déjà, comme on va le voir, sur les contrées de l'Asie et de l'Afrique quo baigne la Méditerranée, n'empêchait pas les hommes les plus opposés en croyances religieuses do trafiquer ensemble, et de braver les dangers, les persécutions, de risquer même de tomber en esclavage pour atteindre leur but : la fortune. Car la passion do s enrichir ici-bas n'a pas fait moins de martyrs que l'enthousiasme du salut éternel, et l'argent n'a jamais eu de religion.

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