‹ Histoire maritime de France (volume 2)Chapitre 5 sur 27 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

De «87 A «87.

Période earloviugienne. — Cliarics-Martel, due «If France. — Los Sana*ins en Seplimanie. —Victoires de Chartes -'Martel sur les Sarrasins. — lYm'n le Bref, roi de Fumet!. — Frise de Narbonnc et de mu un li s places restées aux Sarrasius en Srptiniunie. — Chai lema^nc. — Il guérie un vaste littoral sur , l'Océan. — Il enlève une partie de l'Espagne aux Sarrasins. — Guerres avec les Bretons indépendants.

— L'empiic de Charlemagne étendu jusqu'à la Baltique. — Guerre maritime avec les Danois. — . Précaution* de Çharleningnc pour defeinlro les cote» et les fleuves de Fronce. — Projets de caualisa-

tioii. — Successeurs de Ctiuiicmagne. — Invasions des Normands. — Division de lu France. — Création d'un royaume d'Arles.— Établissement des Sarrasins au Fruxinet. — Bollon, chef des Normands.

— Établissement, définitif de» Normands eu Fronce, en 912. — Ktabhasemenl dea Gascons. — Les Sarrasins chassés du Fraxiuet. — Fin de la pciiode carloviugicuite.

A la faveur de l'inertie et de l'impuissance des derniers rois mérovingiens, outre la puissance excessive des maires du palais qui s'était formée, puissance dont Charles-Martel offrait la plus superbe expression, l'on avait commencé à voir des gouverneurs de provinces se créer des Étals presque indépendants, bientôt même indépendants tout à fait de l'autorité royale; Ton avait vu aussi, dès l'an 6G8, les peuplades cuskariennes des Pyrénées, réprimées du temps de Dagobcrt, se hasarder à se glisser le long de la côte de Novcmpopulanie, et ne reculer, comme le flot, que pour regagner au nouveau bond un terrain plus vaste; on prétend mémo que, dès cette époque, les Gascons avaient un duc nommé Loup Ier, qui étendait sa souveraineté sur une partie du territoire français, au pied des Pyrénées, probablement jusqu'à l'Adour \ Ce qui est

1 L'IIistoire de Guienne et Gascogne, par Pierre Louvet (Bordeaux, m. ne. lix), va plus loin, et dit que ce Loup 1er fut élu, par les Aquitains et Gascons réunis, souverain de toute l'Aquitaine , y compris Bordeaux. Celte opinion est puisée dans la Chronique de Bourdeavx , de Vigner. Mais la Chronique bovrdeloite, de Gabriel de Lurbe (Bovrdeavs, ■ dc. xn ) , et Y Histoire de la ville de Bordeaux , de dont Devienne , ne font pas même mention de ce duc Loup 1er. L'Histoire de Béarn, contenant l'origine des rois de Navarre, des ducs de Gascogne, marquis de Gothie, princes de Béarn, de Pierre dc Murca (Paris, m. tic. \t), dit que Gcniahs fut le premier duc dc Gascogne , établi par Tlicodoric, roi dc Bourgogne, en 602; Aigbitian, le 2"*, vers «î« ; Amand, le 3mr, en i>30 , et que la vie de Julien, éveque de Lescar, en fournit un quatrième du nom de Loup, du temps

HISTOIRE MAIUTIME

plus positif, c'est que, dans le temps même où Charlcs-Marlel semblait ne devoir plus trouver d'obstacles à son agrandissement, après sa victoire de Vincy remportée sur son rival Rainfroy, en 717, il vit surgir contre sa puissance, à laquelle il ne manquait que le titre de roi, un nouvel et redoutable adversaire dans la personne d'un duc d'Aquitaine, nommé Eudes ou Eudon. Les uns le donnent comme étant de sang visigotb, les autres comme un descendant de Caribert reconnu roi d'Aquitaine, en 630, par Dagobert, son frère, et aux fils duquel le même Dagobert n'avait laissé que le titre de duc. Quoi qu'il en soit, ce personnage, qui s'était créé une véritable indépendance, n'avait pas reculé,

d'Ëbroîn, maire du palais, environ l'an «70, qui accrut ce duché des cités de la Novcmpopulanic. Nous nous en tenons, quant a nous, à l'opinion très Lien raisonnée. à cet endroit, de la notice latine d'Arnaud Oihcnarte {IVotilia ulriusque Vasconiœ, tutti Ibericœ, tum AquitanicaJ. Parisiis, m. dc. i.vi),qui dit que l'on ne doit voir dans les premiers documents où il est question de ce duc Loup, qu'un prince dc In Gascogne, au pied des Pyrénées, et non un duc de la Gascogne qui s'étend à la Garonne. L'Histoire générale du Languedoc, par dom Vaisselle, nomme un due Loup qui ût, en C73, une irruption avec les Français dans la Seplimanie, eonlrc les Visigoths, et qui présida un concile à Bordeaux la même année. L'aulenr de celle histoire dit qu'il y a lieu de présumer que ce duc élait gouverneur des frontières de l'Aquitaine oslrasienne, comprenant le Vélui, le Gévaudan el l'Albigeois; dans le même temps que le Toulousain, la Gascogne et l'Aquitaine occidentale ou neustrienne auraient appartenu à Boggis cl Bertrand, flls de Charibert, roi de Toulouse, et maiircs de ce pays à titre de duebé héréditaire, sous l'autorité de Giiildéric. Il pense que celle dernière concession avait été faite, en 637, par Dagobert à ses deux neveux, Boggis et Bertrand, à la sollicitation d'Amand, duc des Gascons, leur aïeul, et que ce fut le premier exemple de l'hérédité des fiefs dans la monarchie française , ou plutôt d'un apanage donné aux princes de la maison royale. Enfin, de probabilités en probabilités, d'inductions en inductions, dom Vaisselle arrive à dire que cet apanage vint par succession à Eudes, dont 11 sera bientôt question , el qui , selon lui, après la bataille dc Testri , gagnée par Pépin d'Héristal, et l'abaissement du pouvoir royal, se serait fait reconnaître , à tilre d'héritier des Mérovingiens, roi dc toute la partie de la France située entre la Loire, l'Océan, les Pyrénées et la Seplimanie, ainsi que du Berri, de l'Auvergne, du Limousin, du Bourbonnais, du Rouergue, de l'Albigeois, du Vêlai , du Gévaudan et de l'Uzès; qu'il régna même sur une partie de la Provence, et en particulier sur le diocèse d'Arles. Mais, malgré l'autorité respectable dc dom Vaisselle, acceptée par M. Fauricl et plusieurs autres graves historiens, on peut se refuser à accepter de telles inductions comme des preuves. Eudes n'est accepté comme roi en France, et comme souverain de Provence , que par ceux qui s'en sont tenus aux raisonnements , dépourvus de preuves satisfaisantes , du savant dom Vaissctte , fort bien réfuté d'ailleurs par lea historiens de la Provence. La confusion règne dans Y Histoire générale du Languedoc à l'époque mérovingienne, romme dans les événements eux-mêmes. Dom Vaisselle , qui nous a parlé d'un duc Loup en Aquitaine, vers «17, rapporte une charte de Charles le Chauve, la charte d'Alaon dont l'authenticité a été souvent contesléc, où il est question d'un duc Loup I et d'un duc Loup II, en Gascogne, tous deux du temps dc Gharlcmagne. Tout cela est m obscur que nous ne comprenons pas, qu'a moins d'être entrainé par la passion dc son sujet, on fonde dessus quelque chose de posilif.

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comme l ont un peu légèrement dit quelques auteurs, les bornes de sa domination de l'Adour au Rhône et de Iiayonnc à Marseille; encore moins avait-il été reconnu pour roi par les Provençaux Mais il était incontestablement souverain de tout le territoire qui s'étend de l'Àdour à la Garonne, et même au-delà, sans que peutêtre, d'un autre côté, les Gascons du pied des Pyrénées eussent cessé d'avoir leur duc particulier. La rivalité de Charles-Martel et du duc Eudes avait éclaté, quand celui-ci dut s'estimer tout à coup trop heureux que le duc des Francs (car Charles venait de revêtir ce titre) lui permît d aller se défendre contre une irruption terrible, prompte comme la foudre, qui débouchait des passages des Pyrénées et ne provenait pourtant point des peuplades euskaricnncs. 11 convient, en deux mots, d'en rappeler le principe.

Depuis le 1G juillet G*22, qui avait vu la fuite de Mahomet à Médine, et commencé ainsi l'hégire ou ère musulmane, l'islamisme, parti le sabre au poing de son berceau arabe, avait subjugué, avec le terrible élan d'un soldat qui fauche tout ce qui lui résiste, la Mésopotamie, la Perse, puis la Syrie et la Palestine, ce temple de la loi ancienne, ce sanctuaire de la loi nouvelle des chrétiens. L'isthme de Suez lui avait fait un pont vers l'Afrique; de l'Asie, il s'était répandu sur l'Egypte, et, comme un torrent roulant entre la côte maritime et l'Atlas, ne trouvant pas même d'obstacles dans les déserts, lui enfant du désert, il avait couru, en passant sur les ruines de Carthage, planter son étendard sur Tantiquo mont Abila, l'une des colonnes d'Hercule, cl, de là, comme un vautour qui a un moment couvé de l'œil la proie qu'il convoite, il avait enjambé le détroit, lui imposant, en 711, ainsi qu'au mont Calpé, cette autre colonne d'Hercule, nom de le Gibel-ïarec, d'où Ion a fait depuis Gibraltar3,

« Au sujet de la prétendue royauté d'Eudes, consulte* VHistoire de Provence, de Bouche ; voyez aussi les Bis(nire% <le Cuietnte et Gascogne, qui ne disent pas un mot de «■elte royauté, non plus que VJiistoire de Ilfam précitée.

* (.ibel, en arnbe , si^nillc mont; Tarée est le nom du premier général musulman qui débarqua avec une armée régulière ou Espagne, en 7 M . L'année précédente II y avait eu, l umrue pour frayer le chemin, un débarquement au lieu où fut plus tard bâti Tarifa

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et avait ruiné, dans la presqu'île hispanique, la monarchie des Gotlis.

L'indépendance chrétienne n'avait bientôt plus ou en Espagne que quelques défenseurs réfugiés, sous la conduite de Pélage, dans les montagnes des Asturies, de la Calice et do la Navarre. À tous les soldats de l'islamisme, qu'ils fussent Arabes de l'Asie ou Berbers de l'Afrique, on donnait le nom de Sarrasins, et c'est sous ce nom longtemps redouté qu'ils commencèrent à passer les Pyrénées, en 718, dans l'espoir de faire de la France, et ensuite du reste de l'Europe occidentale, ce qu'ils avaient déjà fait de l'Espagne. Ils entrèrent par le Roussillon actuel, et, dès cette première campagne, si l'on en croit les auteurs arabes, ils s'emparèrent de Narbonne, et poussèrent jusqu'à Nîmes et au Rhône d'un côté, et jusqu'à la Garonne de l'autre. Ils ne se retirèrent qu'après avoir tout dévasté, s'être gorgés de butin et avoir fait une multitude de captifs. En 721, le khalife de Cordoue, Al- Samah, qui relevait du suprême khalifat de Damas, ramena en Languedoc une armée dé Sarrasins $ il prit Narbonne, dont il passa une partie des hommes au fil de l'épée, et dont il emmena les femmes et les enfants en esclavage. Après avoir fait occuper les villes voisines, il alla mettre le siège devant Toulouse. Cette cité «tait sur le point de se rendre, lorsque le duc Eudes d'Aquitaine,, laissé tout à ce soin par Charles Martel, accourut livrer bataille aux assiégeants, le 44 mai 721, et leur lit éprouver une grande (Jéfaito dans laquelle Al-Samah perdit la vie. S'il faut en croire quelques auteurs, le désastre éprouvé par les Sarrasins ne les aurait pas empêchés de se maintenir dans Narbonne. Toutefois, ils furent quatre ans avant d'essayer à se venger de la journée deTou-i louse. En 724, ils franchirent de nouveau les Pyrénées, sous la conduite d'Ambesah, et s'emparèrent des sept villes auxquelles la Septimanie devait son nom. Cependant, comme Ambesah s'était aventuré au-delà du Rhône , il fut blessé à mort dans une bataille qu'Eudes lui livra et où celui-ci resta encore victorieux. Les Sarrasins n'en conservèrent pas moins une partie de leurs

conquêtes, et do grands secours leur étant bientôt venus d'Espagne, ils reprirent l'offensive avec une nouvelle fureur. Us envahirent la Septimanie jusqu'au Rhône, inondèrent' le reste du Languedoc en divers sens , pénétrèrent dans le Dauphiné, dans l'Auvergne, dans le Lyonnais et jusqu'en Bourgogne, auprès de Dijon. Toutefois, ce torrent dévastateur se retirait dès qu'il avait accompli ses ravages. Les Sarrasins ne s'établirent d'une manière fixe que dans la Septimanie. L'année 7132 fut témoin de la grande et mémorable invasion dirigée par le khalife Abd-el-Rahman et de la sanglante défaite des Sarrasins près de Poitiers. Cette fois, ils avaient pénétré en France par le Réam et dirigé leurs expéditions sur les provinces que baigne l'Océan. Le duc d'Aquitaine n'avait pu triompher d' Abd-el-Rahman, comme naguère d'Al- Somah et d'Ambesah; il avait vu prendre toutes ses villes successivement, sans en excepter Bordeaux. Dans cette extrémité, Eudes se jeta dans les bras de Charles-Martel et implora son secours. Les Sarrasins étaient arrivés jusqu'à Poitiers, qui leur résistait avec courage, mais dont ils avaient brûlé un des faubourgs. Tours aussi était menacée, et la fameuse basilique de Saint-Martin excitait, par ses richesses, la convoitise des musulmans. C'est alors que Charles-Martel, avec l'invincible élite de ses Francs, vint au-devant d'Abd-el-Rahman, dans les environs de Poitiers, lui fendit la tête d'un coup de sa francisque et fit mordre la poussière à des nuées de Sarrasins. L'Europe occidentale et la chrétienté échappèrent à Mahomet. A la suite de cette victoire, Eudes put reprendre possession de ses États, mais non sans laisser des témoignages de vassalité à son libérateur. Les débris de l'armée d'Abd-el-Rahman furent poursuivis l'épée dans les reins par le duc d'Aquitaine, jusqu'à Narbonne. Mais de nombreux renforts de Sarrasins, amenés en Septimanie par le gouverneur d'Afrique Abd-el-Malek , permirent aux vaincus de rester pour quelque temps encore maîtres de cette province. 11 paraîtrait même qu'à cette époque les infidèles trouvèrent un appui dans les descendants des Visigolhs, restés en Septi manie et en Provence,

ainsi que dans un certain personnage nommé Maurontc,qui se donnait le titre de seigneur ou même de duc de Marseille. On aurait tort d'induire de là, comme quelques-uns l'ont fait légèrement, que la Provence se soit jamais donnée aux Sarrasins, et se soit mise sous la suzeraineté du gouverneur musulman de Narbonne; la preuve du contraire se trouve tout de suite dans la nécessité où fut le traître et espèce d'apostat Mauronte d'aider les Sarrasins à faire, en 734, le siège des villes de Provence. Mauronte ne fut pour les musulmans qu'un compagnon de brigandages, lesquels durèrent près de quatre ans.

Sur ces entrefaites, Eudes étant mort, en 735, Charles-Martel se fit immédiatement rendre hommage par l'héritier d'Aquitaine, et se considérant maintenant comme le défenseur souverain de toutes les provinces du midi contre les Sarrasins, il se disposa à expulser ceux-ci de la France. Leurs détachements avaient de nouveau envahi le Daupbiné, occupé Lyon et désolé la Bourgogne. Charles-Martel envoya, d'abord contre eux son frère Childebrand, et s'avança bientôt en personne. Après avoir repris Lyon, Avignon et d'autres cités, Charles vint assiéger les Sarrasins dans Narbonne même. Cette ville, que les musulmans regardaient comme leur boulevard en France, fut défendue avec acharnement. Les passages de3 Pyrénées étant interceptés par les Français, les assiégés attendaient tous leurs secours du côté de la mer. En effet, un renfort de Sarrasins , qui s'était embarqué en Catalogne, se présenta à l'embouchure de l'Aude dans l'intention de remonter le fleuve jusqu'à Narbonne. Mais Charles-Martel avait eu soin d'en interdire l'approche par eau à l'aide de pieux et d'estacades. Les ennemis désappointés furent obligés d'aller opérer leur débarquement à sept ou huit lieues de la ville qu'ils voulaient secourir. Aussitôt Charles-Martel, laissant le gros de son armée devant Narbonne, court de leur côté avec un détachement, les rencontre près de la rivière de Berre, à peu de distance de la mer, fond sur eux comme la foudre, tue de sa main l'émir qui les commande, fait un horrible carnage du plus

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grand nombre, pousse le reste vers la mer, en noie une partie qui se perdaient en efforts pour regagner les vaisseaux, et ordonne môme que l'on poursuive à coups de traits, sur des barques, les derniers débris des Sarrasins. Charles-Martel aurait infailliblement emporté Narbonne, s'il n'avait été appelé à l'autre extrémité de la France par les mouvements des Frisons et des Saxons. Avant de s'éloigner, il s'assura de toutes les villes de la Septimanie, moins Narbonne, et fit raser les fortifications d'Agde, de Béziers, de Maguelone, ainsi que de Nîmes dans l'autre partie du Languedoc, pour que les Sarrasins ne pussent se rétablir dans ces villes d'une manière durable. Le traître Mauronte avait pris honteusement la fuite à l'approche de Charles; mais il ne le sut pas plutôt occupé dans le nord, qu'il reparut et renoua ses relations avec les Sarrasins. L'activité du redoutable martel qui frappait incessamment les Sarrasins et leurs adhérents ne lui laissa qu'un court répit. Dès l'an 739, Charles et Childebrand, son frère, vinrent en Provence, et, secondés par Luitprand, roi des Lombards, qui avait succédé aux Ostrogoths et aux Grecs en Italie, chassèrent Mauronte et les Sarrasins, ses soutiens, de toutes les positions dont ils s'étaient emparés, prirent Arles, capitale de la Provence et considérée alors comme la clef du Rhône, mirent garnison française dans Marseille, visitèrent avec soin toute la côte, et réduisirent les musulmans à ne plus s'avancer au-delà du Rhône, en attendant qu'on les débusquât de la Septimanie et de Narbonne môme. Ils avaient entrepris de s'établir dans l'île de Corse qui, après avoir appartenu aux Phéniciens, aux Phocéens, aux Rhodiens, aux Carthaginois, aux Massaliotes, aux Romains, aux Ostrogoths, aux Grecs du Bas-Empire, était tombée dans la dépendance des Lombards d'Italie, et en dernier lieu se débattait sanglante dans les serres des musulmans. Les Corses appelèrent à leur secours Charles-Martel. Soudain le héros passe la mer, bat les Sarrasins, et, du consentement des habitants, annexe l'île à l'empire français. On voit que les liens de la Corse avec la France remontent à des temps reculés. Vne fontaine , qui

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porte encore le nom du libérateur de celle île, témoigne de la reconnaissance des Corses et de la victoire remportée par Charles-Martel en ce lieu. Les Sarrasins commencèrent à changer en purs brigandages leurs tentatives du coté de la France; ils se firent pirates; c'est sous cette forme qu'ils descendirent aux îles Lerins, et y ruinèrent le monastère de Saint-Honorat, Charles-Martel mourut, en 741 , avant d'avoir achevé l'entière expulsion des Sarrasins de la France, mais avec la confiance qu il avait laissé a son successeur, Pépin le Bref, les moyens d'y promptement réussir.

Pépin n'eut pas plutôt pris le titre de roi et intronisé sa race, qu'il passa en Languedoc, l'an 752, avec une puissante armée, et après s'être fait livrer Nîmes, Agde, Maguelone et Béziers, vint btoquer Narbonne. A cette nouvelle, le khalife ou l'émir de Cordoue , essaya de faire parvenir renforts sur renforts aux assiégés. Plusieurs furent défaits, mais il est probable qu'il s'en introduisit d'assez considérables du côté de la mer, et probable encore que le blocus fut souvent levé, puis repris; car la place ne fut réduite qu'en 750, au moyen d'intelligences que l'on y entretenait avec la partie chrétienne de la population. Tous les Sarrasins furent massacrés. Les dernières villes qui restaient aux Sarrasins suivirent le sort de Ps'arbonne. Ainsi finit la courte mais sanglante domination des musulmans dans le midi de la France. Pépin fit reculer les frontières de l'islamisme jusqu'au-delà des Pyrénées, et prépara le moment prochain où la Catalogne deviendrait province française. Il fit plus : il prépara de loin la ruine entière des musulmans en Espagne, par la discorde que sa politique sut maintenir entre eux. Depuis la prise de Narbonnc jusqu'à la mort de Pépin le Bref, en 7G8, il y eut une continuelle apparence de paix entre la France et les Sarrasins.

Mais le règne immortel de Charlemagne commençait avec la mort de Pépin, et la France, non plus envahie mais envahissante, allait déborder tout à la fois au nord et au midi. Charlemagne dé-

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buta en l'unissant comme un faisceau, par l'annexion pure et simple des États du duc d'Aquitaine à son domaine royal. Puis il se tourna, avec le concours général de ses sujets, d'abord contre les Saxons , et porta du premier choc ses frontières jusqu'au Weser; son empire s'étendit ainsi déjà fort avant sur la mer du Nord ; quelque temps après, Charlemagnc conquérait le royaume fondé par les Lombards en Italie, et en ceignait la couronne. Les Saxons soulevés furent réprimés et rejetés au fond de leurs forets et de leurs marécages ; une ligue qui se forma contre lui en Italie fournit à Charlemagnc une occasion de soumettre ce pays tout entier, et de l'ériger, pour son second fils Pépin, en royaume relevant de sa propre couronne. Après ces éclatants succès, il passa les Pyrénées, en 778, et fit d'importantes conquêtes sur lesSarr rasins, leur enlevant Pampelune et Sarragossc, et forçant les gouverneurs de Darcelonnc, de Gironne et de Huesca de lui donner des otages. L'avis qu'il reçut d'une nouvelle révolte des Saxons interrompit sa guerre en Espagne. C'est au retour de cette expédition que son arrière-garde tomba, àRoncevaux, dans une perfide embuscade dressée par les montagnards chrétiens sur la sympathie desquels il avait droit de compter en pareille guerre. Une

charte de Charles le Chauve, dont l'autorité a toutefois été con-

testée1, attribue cette trahison à Loup II, duc de la Marche de Gascogne, qui en porta plus tard la peine en périssant par le lacet. La preuve d'ailleurs que le guet-apens de Roncevaux a été fabuleusement exagéré par les poètes, c'est que Charlemagne n'en resta pas moins maître de presque tout le territoire qu'il venait de conquérir au-delà des Pyrénées.

Charlemagne acheva enfin la soumission des Saxons, et étendit ses dominations sur la mer du Nord jusqu'à l'Elbe. Il conquit ensuite la Bavière, et régna sur presque toute la Germanie.

Cependant une petite population indomptable de l'ouest de la France ne laissait pas de donner des préoccupations à ce superbe

1 Lu charte ttAlnon, mentionnée déjà dnns une précédente noie.

conquérant. C'étaient les Bretons de l'extrémité de l'ancienne Armorique, qui, dans leur indépendance toujours contestée, souvent perdue, souvent reconquise, essayaient incessamment de reprendre les trois villes de Rennes, Nantes et Vannes, la dernière surtout qui leur rappelait tant d'héroïsme national. Charlemagne, après les avoir fait poursuivre jusque dans leurs marais les plus inabordables, les força à recourir à sa clémence, en 78G; il donna la garde de Vannes et celle des limites de Bretagne à deux de ses comtes.

Charlemagne partit, en 791, pour aller châtier les Avares qui occupaient l'Autriche et la Hongrie, et faisaient de fréquentes incursions dans ses États de Germanie. Son armée marchait au sud et au nord du Danube , et une flotte immense suivait en même temps sur le fleuve. Les Avares, saisis de terreur à cet aspect, prirent la fuite, abandonnant tous leurs trésors et leur butin. Tout le pays fut soumis jusqu'à la Raab.

Deux ans après, en 793, pendant que Charlemagne était occupé sur les bords du Danube, les Sarrasins osèrent reparaître du côté de Narbonnc et de Carcassonne; mais il suffit du comte Guillaume, préposé par Charlemagne à la garde de Toulouse et de la Soplimanie, avec un vicomte de Narbonne, nommé Aymery T, sous ses ordres, pour décider les agresseurs à repasser les Pyrénées. En 797, une expédition fut faite au-delà des monts à la fois pour punir les dernières injures des Sarrasins et pour s'affermir dans la Marche de Gascogne, comprenant une partie de la Navarre et de l'Aragon, dont on était maître.

Charlemagne supportait impatiemment l'espèce d'indépendance dans laquelle continuaient à vivre les Bretons avec des princes do leur choix. Le comte Guy, gouverneur des limites bretonnes, profita, en 799, des guerres que se faisaient ces petits princes les uns aux autres, pour s emparer, au nom de son maître, de toute la contrée. Charlemagne apprit ce résultat avec joie et fit immédiatement acte de souveraineté en Bretagne. L'année suivante, tous les princes bretons vinrent à Tours lui promettre leur obéissance.

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(/était en 800, année mémorable où l'empire d'Occident se reconstitua, après trois cent vingt-quatre ans d'interruption, poulie vainqueur et l'organisateur de tant d'États. Charles fut salué d'Auguste, grand et pacifique empereur des Romains, couronné de Dieu.

Le nouvel empereur, jaloux de justifier le titre qui venait de lui être conféré, envoya, dès Tan 801 , Louis, son fils aîné, au-delà des Pyrénées, tandis que lui-même se disposait à conquérir la Bohême, alors occupée parles Slaves. Louis, roi d'Aquitaine, et Guillaume, comte de Toulouse, emportèrent d'assaut Barcelonne , en 801, enlevèrent toute la Catalogne aux Sarrasins et la réunirent à l'empire de Charlemagne, qui s'étendit en Espagne jusqu'à l'Ebre.

Dans ce temps, une ville, née au milieu des lagunes de l'Adriatique, de l'amour de l'indépendance et de la haine qu'inspiraient les invasions des Barbares, Venise , pour tout dire, commençait à prendre quelque importance. Comme elle refusait de se soumettre à Pépin, roi d'Italie pour son père Charlemagne, le prince résolut de l'attaquer par terre et par mer. La flotte de Pépin, ayant fait voile du côté de Venise, s'empara aisément des premières îles de cette ville, qui alors n'étaient point encore liées les unes aux autres; mais elle fut arrêtée devant Riallo, la plus centrale de toutes, où les principaux de l'État s'étaient réfugiés. La mer était basse dans cet endroit, et Pépin, ne pouvant s'en approcher avec ses vaisseaux, fit construire un pont de bateaux pour faciliter le passage de ses troupes dans le dernier asile des Vénitiens. Ceux-ci, combattant pour leur vie et leur indépendance, mirent tout en œuvre pour déconcerter les projets de leur ennemi. Remarquant que le pont flottant de Pépin était difficile à diriger en raison de sa pesanteur, ils allèrent l'attaquer avec un grand nombre de navires légers et bien armés; ils le prirent de front et en flanc, parvinrent à couler à fond les bateaux qui le composaient, et firent un horrible carnage des gens qui le défendaient- Un secours, expédié par l'empereur de Constantinople aux Vénitiens, obligea ensuite la flotte de Pépin à se retirer.

:,o HISTOIRE MARITIME

Charlemagne fut consolé de ce léger contre-temps par l'arrivée à Aix-la Chapelle des ambassadeurs du célèbre Haroun-al-Raschid, khalife de Bagdad, qui lui envoyait à Aix-la-Chapelle, avec ses compliments, des témoignages d'admiration ; lui faisait exprimer le désir de vivre en bons rapports avec ses sujets malgré la différence de religion, d'entretenir des relations commerciales de plus en plus actives de peuple à peuple, et lui confiait le droit de veiller à la sûreté des saints lieux en Palestine , pour la sécurité des pèlerins qui allaient visiter le tombeau du Christ.

Mais le khalife de Bagdad était impuissant à réprimer les agressions des musulmans d'Espagne. Outre la Corse, que Pépin le Bref avait annexée à l'empire français, les îles Baléares et l'île de Sardaigne s'étaient rangées sous la protection de Charlemagne. Les Sarrasins ayant fait une descente, en 80G, dans la Corse, le roi d'Italie envoya le Français Adhémar, comte de Gènes, avec une flotte et des troupes de débarquement, pour les combattre sur mer et sur terre. Mais le comte se laissa attirer dans une embuscade, où il périt misérablement. Le connétable Burchard, ce digne et antique ancêtre des Montmorcnci, fut plus heureux deux ans après. Cinglant vers les Sarrasins à l'improviste avec une flotte imposante, il leur prit ou coula à fond treize vaisseaux. Après quoi, il débarqua dans l'île et y détruisit tous les musulmans qui s'y trouvaient. « Dieu aide au premier baron chrétien! » devint le cri des Corses. De nouvelles descentes des Sarrasins, tant dans l'île de Corse que dans l'île de Sardaigne, reçurent un châtiment non moins sévère en 809.

Celte année, les Bretons se soulevèrent, prirent Vannes, et forcèrent Gui, gardien de leurs limites, à se retirer. L'insurrection ne commença à recevoir une répression qu'en 814, époque où la Bretagne fut cruellement traitée par une armée impériale.

L'empereur avait fini par reculer ses frontières, au nord, jusqu'à la Baltique. Il se flattait même d'avoir enserré les Danois dans leur presqu'île, au moyen de tours, de châteaux-forts construits par ses ordres sur l'Elbe et au-delà, quand le roi de Dane-

DE FRANCE. r,l

marck, réduit à ne plus s'avancer par terre, envoya une flotte de deux cents, voiles sur les côtes de Frise, où elle fit quelques ravages, et en aurait causé de plus grands si Charlemagne n'était venu repousser les Danois avec une puissante armée. L'empereur ne pouvait dissimuler la tristesse que les agressions maritimes des hommes du Nord lui inspiraient, non à cause de lui-même, car il se sentait de force à les réprimer tant qu'il vivrait, mais à cause de ses héritiers. On raconte que se trouvant un jour dans une ville maritime du Languedoc, et ayant aperçu , de la maison qu'il occupait, pendant son dîner, quelques navires qui envoyaient çà et là des chaloupes à terre, il fixa des yeux immobiles et mélancoliques de ce coté. Parmi ses courtisans, les uns disaient que c'étaient des bâtiments marchands d'Afrique, les autres les prenaient pour des navires juifs, ou encore pour des anglais; il ne venait dans l'idée d'aucun que ce pussent êlrc des navires Scandinaves qui eussent ainsi passé plusieurs détroits pour pénétrer dans la Méditerranée. Mais Charlemagne, l'œil toujours attentif, dit qu'il ne les connaissait que trop, à leur structure et à l'habileté de ceux qui les montaient, pour des pirates du Nord. Il donna aussitôt ordre de détacher quelques chaloupes , pour les mieux reconnaître, et envoya des troupes en grand nombre à la défense de la côte. A ce rapide et formidable appareil, les pirates, jugeant que l'empereur était là, prirent le large et renoncèrent à leur descente. Charlemagne, qui n'avait pas cessé de suivre tous leurs mouvements par la fenêtre, laissa couler quelques larmes. Ses courtisans en furent surpris, mais ne se permirent pas de l'interroger à ce sujet. Alors l'empereur les éclaira luimême : « Si ces gens-là, leur dit-il en soupirant, osent menacer, moi vivant, les côtes de France, que ne feront-ils pas après ma mort ? » C'était le coup d'œil du génie, envisageant les tempêtes de l'avenir.

Toutefois Charlemagne ne négligea rien pour prémunir ses États contre les dangers futurs. Tandis que des flottes sillonnaient la Méditerranée pour protéger le commerce dis Français avec

l'Orient et que des bâtiments en grand nombre étaient construits, sous les yeux de l'empereur, à Boulogne et sur l'Escaut, des tours s'élevaient à l'embouchure de tous les fleuves sur l'une et l'autre mer, pour en interdire l'entrée aux pirates du Nord aussi bien qu'à ceux du Midi ; plusieurs havres commodes étaient nettoyés des ensablements qui avaient commencé à les fermer, ouverts et fortifiés, pour servir de refuge et d'abri aux navires désarmés; la fameuse tour d'Ordre était relevée près de Boulogne, et de cette dernière ville, devenue le principal arsenal de marine de l'empire, des munitions étaient distribuées, au-dessus dans la mer du Nord, au-dessous dans la Manche et tout l'Océan. Les comles des provinces mari limes avaient reçu commandement de se tenir toujours sur leurs gardes , d'assembler les milices dès qu'un bâtiment était signalé, et de servir en personne dans ces occasions comme dans la guerre continentale. Et comme les côtes des Flandres étaient plus particulièrement menacées, Charlemagne, qui avait transplanté de ce côté un grand nombre de Saxons, octroya à un seigneur nommé Liedric de Harlebec les fonctions de gardien ou préfet de la mer et du rivage en même temps que le titre de forestier Ce fut l'origine des comtes de Flandre. Des navires gardes- côtes croisaient incessamment pour donner l'alerte au moindre danger. Cette surveillance admirable s'étendait, rien que pour l'Océan, sur huit cents lieues de littoral,

1 ■ m. dc. lxxxii. Victi a Carolo rege Saxoncs, tradueti sunt magno numéro in fielgienm, multiquc ex iis Lyderico Handrici llttoris custodi attiibuti , ut per illum in fide ofllcioque Francorum eonttnerentur. De ca Saxonum traduclione libet ad scribere Pauli vKmilii si-riptoris clarissimi verba : lune quoque victi (inquit) se régi dediderc, s.Tpius ejus lenitatrm quàm severilatem experli. Dcleri gens poterat, ne semper pacem sollicltarct. Cruori nnminique pepercit, utque sub oculis esscnl observarique facile possent, nobilitatem et in quibus aliquid dignitatis elucerel , cum liberis uxoribus traduxit in Galliam belgicam, Occani ora ad incolcndum cis data, jussoque eam tutari Lyderico maris prœfecto, marilimum imperatorem Halmyralum vocant, haud sdo an detorta in latinam gr;rca voce.

Carolus magnus.XVI. Cal. februarias, Lydericum comitem Harlebecanum , eumdcm pnrfectum maris flandricique littoris custodem terra sylvaque flandrica donavit , ut ex ea die non solum niaritimus imperator et littoris pnrîcotus, sed eliam salluarius dicerelur sylva? flandrien, qu;e pars erat extrema sylva* arduenna», quam et in hanc usque diem Flandii ^alliri ardnennam vocant, eum aiunt ventum septentrionalem ab Arducnna flarc, austrum vero nb Krancia. (Comment arii , sit e Annale» rerum flandrinrum, aue.tore Meyer).

depuis l'embouchure de l'Klbe jusqu'au-delà de rontarabie. Charlemagne parcourut plusieurs fois toutes les côtes de son immense empire, pour s'assurer que ses ordres étaient bien exécutés et ses instructions bien suivies. Il eut de gigantesques projets de canalisation : son armée même fut quelque temps occupée à creuser, dans le sud de l'Allemagne, un canal qui devait faire communiquer le Itednitz avec l'Altinubl, et par suite le Mein et le Rhin avec le Danube; il aurait ouvert ainsi une communication de la mer du Nord à la mer Noire, et, de la sorte, les marchandises de 1 Orient, prises dans leurs magasins à Constantinopln, seraient arrivées par celte voie jusqu'au cœur de l'empire; Charlemagne tenta aussi d'unir la Moselle à la Saône.

La dernière nouvelle favorable que Charlemagne reçut des événements maritimes de son empire, ce fut, en 813, la prise de huit navires sarrasins par Ermengard, comte d'Ampurias , avec la délivrance des nombreux captifs chrétiens qui s'y trouvaient entassés, et la défaite des musulmans qui étaient descendus de ces navires dans l'île de Corse pour y mettre tout à feu et à sang.

Le 28 janvier 814, Charlemagne termina sa glorieuse carrière, dans la soixante -onzième année*de son âge et dans la quaranteseptième de son règne, laissant à des fils peu dignes de lui le fardeau de l'empire français tel qu'il l'avait fait.

A peine la faible Louis le Débonnaire eut-il succédé à son père,

• On treuve, en lisant le9 histoires, qu'au temps de Charlemagne, le très fort roi de France, fut une terre hrehaigne (stérile, déserte), peu valant et pleine de paluz, en laquelle terre demoura un très noble baron, qui fut nommé Liedric. Ce Liedric (année "92} ayant pourpris grande partie d'icclle terre , un jour assembla la plupart de son lignage, et avec eux s'en alla devers ledit roy de France, lequel tous ensemble ils supplièrent qu'il voulsist octroyer cette terre audicl Liedric (qui estoit sire de Harlebec) et à ses successeurs : tellement que le roy, après grande délibération du conseil, lui octroya leur requeste, le faisant prince de cette terre, et en fut le premier comte; et nomma la terre Flandres, pour raison de sa femme qui avait nom Flandrine. {Chron. de Flandres, par Denis Sauvage.)

L'origine du nom de Flandres, telle que la donne Sauvage, est peu acceptable. Il faut la chercher dans la nature même du pays, comme l'explique Meyer, précédemment cité, en ces termes : « Flandrias nescloqua lingua fuisse putem œstuaria, ea forma qua Poldrns vocamus, unUc mare per aggeres excludimus. Vcnio in cam conjecturant ideo quod omnia qux astus aliquando alluil uiarious, iu pago flaudrensi sita legimus, rcliqua in pago mempisco.

54 HISTOIHK MARITIME

que les pirates du Nord el du Midi s'enhardirent et donnèrent a, leurs courses le caractère de guerres sérieuses. Tandis que ceux d'Afrique se rendaient maîtres de l'île de Sicile, ceux d'Espagno s'emparaient des îles Baléares qui dépendaient, comme on l'a vu, de l'empire. En 820, une flotte sarrasine partit de Tarragone, fit une dcscenlo dans l'île de Sardaigne, dépendant également de l'empire, et mit en déroute une flotte chrétienne qui s'était présentée pour la combattre. Huit ans après, le comte Boniface, gouverneur de l'île de Corse, alla venger ces injures sur la cote d'Afrique, qu'il parcourut deCarthage à l'tique, le fer et la flamme à la main. Cela n'empêcha pas les Sarrasins d'avoir la témérité de se montrer jusqu'à l'embouchure de la Loire, et de faire une descente dans une île voisine, amenés par un vaisseau si grand pour l'époque , qu'on l'aurait pris de loin , dit un vieil auteur, pour une muraille. Vers l'année 838, alors que les provinces d'Espagne, occupées par les Français, étaient continuellement attaquées, et que les Français en retour mettaient tout à feu et à sang dans la Castillc, possédée par les Sarrasins, une armée navale des musulmans opéra une descente aux environs de Marseille ; les faubourgs de cette ville tombèrent 'même un moment au pouvoir de l'ennemi, qui traîna en esclavage tous les hommes laïques et ecclésiastiques en état de porter les armes.

A la même époque, parurent les intrépides pirates de la Scandinavie, qui prenaient ou à qui l'on a donné le nom de Normands ou hommes du Nord, ceux qui avaient inspiré tant de préoccupations pour l'avenir à Charlemagne. Après avoir fait leur traversée et s'être approchés des cotes de France sur leurs principaux navires, appelés par eux Drakars (dragons) et Snekar$ (serpents), navires à rames à une seule voile carrée, à la forme allongée, à la poupe souvent roulée et à la proue figurant parfois un dragon ailé, ils pénétraient incessamment, à l'aide de leurs holkers, barques légères, par l'embouchure des fleuves, et jetaient la désolation et l'effroi , non seulement sur tout le littoral , mais encore jusque fort avant dans l'intérieur des terres.

nE FRAMCE. 5ô

Les discordes de famille, les partages de l'empire du vivant de Louis le Débonnaire, avaient singulièrement favorisé les expéditions des pirates ; mais ce fut bien pis encore quand, après la mort de cet empereur, en 840, les princes carlovingiens se disputèrent, les armes à la main, les lambeaux de l'empire, et laissèrent celui-ci se morceler à l'infini. Sous Charles le Chauve, roi de France, puis empereur après la mort de son frère aîné Lothaire, on vit des déchirements en même temps que des ravages de toutes sortes. La Bretagne , qui comptait douze rois depuis Conan Meriadec en 383, reconquit son indépendance sous Noménot'; les Normands, attirés par un certain comte Lambert, seigneur révolté, entrèrent dans la Loire et prirent Nantes, en 843; les Bretons insoumis se rendirent maîtres de presque tout le pays de Rennes , portèrent la guerre jusqu'en Poitou, et finirent par faire éprouver une défaite à Charles le Chauve en personne, dans le lieu de Ballon, entre l'Ouet et la Vilaine. Pendant ce temps les Sarrasins s'introduisirent de nouveau en Provence par l'embouchure du Rhône et dévastèrent les environs d'Arles. A quelques années de là, en 848 , ils revinrent encore dévaster les faubourgs de Marseille. Les Bretons avaient eu bientôt à se reprocher d'avoir appelé les Normands qui, maintenant, ravageaient leur pays et battaient dans trois rencontres leur roi Noménoe. Pépin, prince déshérité de l'Aquitaine, dont son père, du même nom que lui, avait été fait roi par Louis le Débonnaire, en 817, appela tout à la fois les pirates du Nord et les Sarrasins à son aide. Le petit-fils de ce Guillaume, comte de Toulouse, qui, cinquante -cinq ans auparavant, avait signalé sa valeur contre les musulmans, démentant sa race et son nom, amena de Cordoue des troupes inahométanes qui enlevèrent aux lieutenants de Charles le Cbauve, en Catalogne, Barcelonne et quelques autres villes. Une autre armée de Sarrasins, sous les ordres du gouverneur de Sarragosse, pénétra en France, y commit les plus grands dégâts, et réduisit Charles le Chauve à demander une paix qu'il n'obtint pas sans de grands sacrifices d'argent. Du reste, le jeune Pépin ne profita pas

longtemps des calamités qu'il avait attirées sur son pays ; car à peine se fut-il fait reconnaître roi d'Aquitaine, qu'il tomba dans des embûches que lui avait dressées son oncle, et fut enfermé dans un eloîlre avec ses enfants.

On ne peut suivre d'une manière bien régulière le fil des malheurs auxquels fut en proie la France à cette désastreuse époque; et, dans leur effroyable chaos, on est obligé d'en omettre beaucoup ; on ne signale ici que les plus saillants. Les Normands avaient osé remonter la Seine jusqu'à la rivière d'Oise, dans laquelle ils étaient entrés, jusqu'à Paris même qu'ils avaient pu piller tout à leur aise, en l'année 845, les habitants s étant enfuis à leur approche. En tous lieux, ils paraissaient à l'improviste; ils descendaient de leurs holkers, quand ils avaient trouvé un endroit commode ; là ils les amarraient ou les tiraient à sec, se répandaient comme un torrent dévastateur; de marins qu'ils étaient, se faisaient cavaliers, et laissaient en se retirant de déplorables marques de leur passage. Toutefois ces hommes, qui ne s'étaient encore posés nulle part, commençaient à sentir le besoin de se fixer. Vers l'an 850, Charles le Chauve, qui était pressé de tous côtés et qui voyait les Bretons démanteler Nantes et Menues, et prendre Angers et Le Mans, afin de diminuer le nombre de ses ennemis, concéda pour la première fois aux Normands, dans la personne de Godfrid , leur chef, un comté sur les rives de la Seine: ce n'était pour eux que le prélude d'établissements tout autrement importants en France, mais que bien des calamités encore devaient amener. Les hommes du Nord avaient établi sur la Seine, la Somme, l'Escaut, la Loire et la Garonne, des espèces de colonies militaires, où ils se reliraient avec leurs vaisseaux, où ils déposaient leur butin, et d'où ils s'élançaient pour étendre leur pillage jusqu'au cœur du pays. Le mois de décembre 856 les vit de nouveau à Paris; en 858 et 859, ils revinrent jusqu'aux portes de celte ville. Comme ils avaient un grand entrepôt militaire dans l'île d Oissel, sur la Seine, qui était le centre de leurs déprédations par l'Océan , ils entreprirent d'en former un sem-

LE ÎDTJC IDE V£AVy(SH'ï

Nl'IMNTKMUMVT NC I.A NAVIGATION KT DU COMMBRCI

blablc dans une île du Rhône, qui deviendrait de ce côté le centre de leurs opérations par la Méditerranée. En 859 effectivement, ils passèrent le détroit de Gibraltar, coururent les rivages d'Espagne et d'Afrique, et abordèrent entin sur les côtes du Roussillon, où ils ruinèrent plusieurs villes, entre autres celles d'Elne et de Ruscino. Cette dernière, à laquelle le Roussillon tout entier, comme on l'a vu, avait emprunté son nom, ne se releva point : il n'en resta plus qu'une tour debout. On dit aussi, quoiqu'il y ait moins de certitude à cet égard, que, dans leur expédition, les Normands s'emparèrent de Narbonue. Ils remontèrent ensuite le Rhône, et ayant trouvé l'île de la Camargue favorable à leurs desseins, ils s'y établirent, et, de là, continuèrent leurs courses des deux côtés du fleuve jusqu'à Valence. Heureusement Gérard de Roussillon, comte- gouverneur de Provence, les obligea, en 860, de se retirer et d'abandonner la Camargue. Ils allèrent infester les côtes d'Italie, et même celles de la Grèce. Maintenant donc, les Normands multipliaient leurs ravages des côtes et des fleuves de l'Océan aux côtes et aux fleuves de la Méditerranée. Pendant qu'une de leurs flottes ravageait le Roussillon, une autre rentrait dans la Seine et jetait encore la terreur aux portes de Paris. Cela recommença plusieurs fois dans les années 800 et 801 . Paris n'eut un moment de trêve que par suite de la guerre que les pirates se firent entre eux. L'île d'Oissel fut assiégée et prise par l'un des deux partis. Le chef des vainqueurs prêta serment de fidélité à Charles le Chauve, qui l'avait secondé, et se convertit avec toute sa famille. Cela ne fit pas cesser les irruptions des Normands. Bien qu'ils eussent trouvé un adversaire souvent victorieux dans Robert le Fort, ancêtre des Capets, ils entrèrent encore dans Paris, l'an 805. Comme ils avaient osé, l'année suivante, remonter la Seine jusqu'à Melun, Charles le Chauve fut contraint de leur payer quatre mille livres pesant d'argent, pour qu ils cessassent leurs ravages. A leur départ, ce monarque, peu capable de défendre le grand héritage qui lui était échu , fit construire une estaeade auprès de son palais de Pistes, dans le voisinage de Rouen, pour

empêcher les pirates de remonter désormais le fleuve au-delà.

Charles le Chauve ohtcnait quelquefois par une politique astucieuse des résultats plus heureux que par ses armes. A la mort de Noménoë, il avait opposé à Érispoë ou Ilérupée, successeur de celui-ci, un rival dans la personne de Salomon III. Celui-ci n'avait pas craint d'appeler le meurtre à sou aide, et avait fini par s'emparer de la Bretagne. Charles le Chauve s'était fait reconnaître pour suzerain par Salomon. Quelques contestations survinrent bientôt, il est vrai, au sujet du tribut que Charles réclamait, et l'on vit Salomon s'unir aux Normands pour combattre les généraux du monarque. Cette alliance coûta même la vie au généreux Robert le Fort, qui fut tué à Brissarte , en 8CG , en livrant bataille aux Bretons et aux Normands. Mais Charles le Chauve avant fait sa paix avec Salomon, à qui il céda le Cotentin et une partie de l'Anjou, celui-ci B'offrit de l'aider à chasser de la Loire et des affluents les pirates qui s'étaient fortifiés, en 873, à Angers et sur la Mayenne ; l'offre fut acceptée. Angers fut évacué par les Normands après un siège que fit l'armée de Charles unie à celle de Salomon. Les Normands se retirèrent dans leur île de la Loire. L'estacade de Pistes ne les empêcha pas de remonter la Seine jusqu'à Rouen, au mois de septembre 87G , et d'entrer dans celte ville qu'ils ravagèrent.

L'année suivante, Charles le Chauve mourut. Sous son gouvernement successivement ro\al et impérial , on avait vu les comtesgouverneurs des provinces empiéter de plus en plus sur l'autorité souveraine. En 858, Baudouin Ier, surnommé de Fer à cause do sa force, grand forestier de Flandre, célèbre par sou courage, et dont l'aïeul Ingelrame avait enrichi la contrée par ses défrichements, s'était permis cet excès d'audace d'enlever la fille même de Charles, veuve d'un roi d'Angleterre, qu'on lui avait refusée; il avait ensuite soutenu son rapt les armes à la main, et réduit l'impuissant monarque à donner son consentement au mariage de sa fille ainsi qu'à l'érection de la Flandre en comté héréditaire. Le moment était proche où, parmi les provinces maritimes, la l>ro-

vcnce se détacherait d'une manière plus tranchée encore de la souveraineté des rois de France.

En effet, l'an 879, pendant que Louis III et Carloman, successeurs de Louis le Bègue et petits-fils de Charles le Chauve, occupaient ensemble le trôno de France, et que Charles le Gros régnait en Allemagne et en Italie avec le titre d'empereur, le comte Bozon, beau-frère et gendre des défunts empereurs Charles le Chauve et Louis le Bègue, fonda le royaume d'Arles, de Provence et de Bourgogne cisjuranne supérieure. Après une guerre mêlée de succès et de revers, Bozon finit par se faire reconnaître, en vertu d'un traité conclu à Metz, comme roi d'Arles, sous la condition toutefois de la foi et do l'hommage à Charles le Gros comme empereur. Les pays formant le royaume d'Arles allaient donc désormais relever de la couronne impériale plus que de celle de France, jusqu'à ce que les événements les ramenassent lentement et un à un à leur origine gallo-française.

Les Normands profitaient de ces déchirements successifs pour tâcher d'emporter à leur tour un morceau considérable de la monarchie fondée par les Francs. Louis III toutefois leur fit éprouver une défaite à Saucourt en Vimeu, l'an 880. Neuf mille des leurs restèrent, dit-on, sur la place.

Charles le Gros, après la mort de Louis III et de Carloman, réunit, en 884, à peu près tout l'ancien empire de Charlemagne, en joignant la France aux Ftats qu'il possédait déjà. Mais sa main n'en fut pas plus forte à retenir les invasions. Charles s'était souillé du meurtre d'un grand nombre d'hommes du Nord qui s'étaient fiés à sa parole et dont les précédents excès ne pouvaient être pour lui une justification. Les frères des victimes vinrent en foule pour les venger et s'unirent aux pirates de la Seine, du pays Bessin et de la Loire. Sigcfroy les commandait au nombre de quarante mille, montés sur six cents barques. Ils remontèrent la Seine, entrèrent dans Rouen, le 25 juillet 885, et bientôt après parurent devant Paris, dont l'enceinte se bornait alors à ce qu'on appelle aujourd'hui la Cité. Ils trouvèrent celte fois une vigou-

rcuse résistance. Le fils de Robert le Fort, Eudes, comte de Paris, soutint le siège pendant toute une année, et préserva, par son héroïsme et sa constance, cette capitale que Charles le Gros ne secourut qu'en donnant de l'argent aux assiégeants , pour qu'ils allassent porter en d'autres lieux leurs ravages.

De 888 à 898, après la mort de cet empereur, Eudes, ayant transformé son comté en une royauté qui s'étendait de la Meuse à la Loire, livra combats sur combats aux Normands; il ne les empêcha pas, il est vrai, en 888, de remonter la Marne et de prendre Meaux ; mais comme, après le siège de Paris, ils s'étaient cantonnés sur la haute Seine et sur l'Yonne, et voulaient, pendant l'automne de 889, redescendre vers la mer, ils furent arrêtés par les ponts fortifiés du fleuve, et repoussés avec de grandes pertes. Ils se vengèrent de la défaite qu'ils venaient d'éprouver sur la Seine, en insultant les rives de la Marne et de la Meuse. Redescendus vers Paris pendant l'été de l'année suivante, ils en furent de nouveau rejetés. Désespérant de vaincre les bourgeois de cette ville, qui s'étaient endurcis à la guerre par tant d'attaques et par des combats journaliers, les hommes du Nord traînèrent leurs bateaux à terre avec une peine infinie, et les transportèrent, pour les remettre à flot, au-dessous de l'île de la Cité. Puis ayant, selon leur intention, descendu la Seine jusqu'à la mer, ils allèrent, par la Vire, assiéger la nouvelle ville de Saint-Lô, dont les habitants furent obligés de se rendre. Les pirates poussèrent leurs déprédations jusqu'au-delà de Vannes. Le royaume de Bretagne s'était dissous depuis la mort de Salomon III. Alain le Grand, qui le possédait à titre de duché depuis l'an 894, mit les Normands en déroute. Dégoûtés pour un temps de la France, où ils ne comptaient plus guère que par défaites, ils se rejetèrent sur l'Angleterre qu'ils avaient déjà failli conquérir sur Alfred le Grand luimême.

Mais si le royaume de France proprement dit semblait être à l'abri des attaques des pirates, depuis la déposition de Charles le Gros et l'avéuement d'Eudes en 888, il n'en était pas de même du

DE FRANCE. (;i

royaume d'Arles et de Provence. Louis Bozon, surnommé l'Aveugle, et depuis empereur d'Occident, y avait succédé au fondateur de ce nouvel État. Il arriva qu'un soir de Tannée 889, un brigantin, portant une vingtaine de Sarrasins, que chassait la tempête, fut contraint de chercher un refuge dans le golfe de Saint- Tropez. Les Sarrasins prirent terre à la faveur de la confiance et de l'obscurité qui régnaient autour d'eux, et se disposèrent aussitôt à changer leur espèce de naufrage en bonne fortune. S'étant avancés en silence vers un château voisin, ils en surprirent les gardiens, les massacrèrent, et firent de ce lieu un poste fortifié. Le jour en se levant leur découvrit le pays : des montagnes couronnant le golfe du côté du nord et une foret presque impénétrable formant comme la ceinture de celui-ci, leur fournissaient des remparts naturels, et au besoin des retraites inviolables; la mer, se développant devant eux, leur indiquait par où ils pourraient demander et recevoir facilement de continuels secours. Ils résolurent de se fixer en cet endroit et de s'en faire un entrepôt, pour de là diriger leurs courses dans l'intérieur des terres : ils appelèrent sur-le-champ des renforts de l'Espagne, et bientôt de l'Afrique. En peu d'années, les hauteurs avoisinanles furent couvertes de châteaux forts. Le principal, que l'on suppose répondre au village actuel de la Garde-Frainet, situé au pied de la montagne la plus avancée du côté des Alpes, est nommé par les auteurs Fraxinet, des frênes probablement qui l'entouraient. Le Fraxinet devint un objet de terreur non seulement pour les contrées voisines, mais pour des provinces éloignées. Les Sarrasins en descendaient pour pousser leurs excursions jusqu'en Dauphiné, jusqu'en Piémont, mettant tout à contribution sur leur passage, s'embusquant, et enlevant les voyageurs. Us n'oubliaient pas pour cela leur métier d'écumeurs de mer; souvent montés sur leurs navires, ils s emparaient des bâtiments marchands, ou allaient faire des descentes sur les côtes de la Provence et du Languedoc, lequel d'ailleurs ne dépendait pas du royaume d'Arles. Les Sarrasins recommencèrent à semer des

fiî HISTOIRE MARITIME

ruines dans le midi de la France. Marseille, Aix, Embrun, Sisterorç, Cap furent successivement en proie aux agressions de la colonie des pirates; les églises et les abbayes furent détruites, les évêques et les prêtres massacrés. Enfin les bandes sarrasines qui sortaient du Fraxinet occupèrent tous les passages qui conduisaient de France en Italie, tant par terre que par mer. Quiconque voulait aller d'un pays dans l'autre, était tributaire de leurs brigandages; l'esclavage attendait celui à qui manquait l'argent.

Cependant une transaction entre Eudes et le triste héritier des Carlovingiens , Charles le Simple, après avoir partage la France, moins le royaume d'Arles, en deux États, avait fini, après la mort d'Eudes et de son fils, par laisser Charles maître impuissant de l'un et l'autre. La terreur du nom d'Eudes dura encore assez longtemps après la mort de ce prince, pour que les hommes du Nord laissassent en paix la France, jusqu'à l'apparition sur la scène du monde de Roll ou Rollon, un des fils du iarl ou seigneur de Moëre en Scandinavie, qui, sans héritage à espérer, avait trouvé depuis sa jeunesse son existence dans la piraterie. Rollon avait même fini par être condamné à un exil perpétuel. Cherchant une nouvelle patrie à travers les mers avec quelques gens décidés comme lui , il aborda en Angleterre, où il tira des concessions et de l'argent du roi Alfred le Grand. Mais Alfred sut détourner les vues de Rollon vers d'autres pays. Le chef normand se rembarqua avec ses compagnons. Une tempête l'ayant jeté à la côte de Walcheren, il mit en déroute les insulaires flamands, qui déjà se disposaient a profiter de son naufrage pour le dépouiller. Le vainqueur s'établit à Walcheren. Les comtes de Hainaut et de Frise étant accourus pour le chasser, il ordonna à sa troupe de serrer ses rangs pour paraître moins nombreuse , et fit mettre genou à terre au premier rang. Ses adversaires croyant, à cette altitude, qu'il demandait miséricorde pour lui et pour les siens, s'approchèrent en désordre, comme s'ils n'avaient plus qu'à faire des prisonniers. Mais à peine les Normands curent-

ils vu les Flamands et les Frisons à portée, qu'ils se levèrent, 6e déployèrent contre eux, et les battirent à plate couture. Rollon passa sur le continent à la poursuite des vaincus. Il soumit la Frise à de grosses contributions. Il appareilla ensuite de la Frise pour leHainaut, entra dans l'Escaut, et dévasta la contrée jusqu'à l'abbaye deCondé. Le comte de Hainautfut même fait prisonnier, et ne dut sa liberté qu'à la générosité de Hollon. Celui-ci ayant fait sa paix avec le comte, quitta l'Escaut pour entrer dans la Seine. C'était, on le suppose, postérieurement à l'année 88G. Il romonta le fleuve jusqu'à Rouen, où il fut heureusement surpris de rencontrer une population assez favorablement disposée pour lui, et qui, dans l'impuissance où le roi de France était alors de la protéger, ne paraissait pas mieux demander que d'avoir un protecteur au lieu d'un ennemi dans le chef normand. Rollon fit amarrer ses bateaux à un canal qui n'existe plus et que l'on appelait le Port-Morin. Bientôt, ne trouvant aucune contrariété dans les habitants, il s'apprivoisa à l'idée de rester à Rouen et de s'y établir en souverain, mais non en conquérant farouche. En 808, Rollon remonta la Seine, avec sa flotte, jusqu'au Pont-de-l'Arche. Ce fut un de ses compatriotes, converti à la foi chrétienne et déjà en possession d'un territoire en France, qui vint au-devant de lui au nom de Charles le Simple. Il se nommait Hasting. Une conférence eut lieu entre les deux chefs normands; elle n'aboutit point au résultat pacifique qu'on en avait espéré. Rollon repoussa l'attaque de l'armée royale, commandée par Ragnold, duc de France, poursuivit sa route sur la Seine, surprit et dévasta Meulan, battit une seconde fois Ragnold, qui fut tué dans l'action. Le vainqueur rentra dans Rouen pour s'y affermir de plus en plus. Il essaya d'étendre ses conquêtes du côté de Bayeux, sur Bayeux môme. Cette ville, après avoir glorieusement résisté une premièro fois, succomba à la seconde. Cependant tout prospérait dans Rouen à l'intrépide aventurier. Loin de le fuir, les chrétiens accouraient en foule autour de lui, aimant mieux vivre sous les ordres d'un chef païen capable de les protéger, que dans des pro-

c,4 HISTOIRE MARITIME

vinces désolées par l'anarchie. Pour la première fois, Rollon eut à essuyer un grand échec, en 911, devant la ville de Chartres qu'il assiégeait. Les succès et les revers furent partagés : Rollon trouva des adversaires dignes de lui dans le comte de Paris, Robert, frère du feu roi Eudes, et dans Richard le Justicier, duc de Rourgogne. De part et d'autre, on parut désirer d'en venir à franche et loyale composition. Charles le Simple, pressé par le peuple, sortit de sa nonchalance ordinaire, et députa vers le principal des chefs normands l'archevêque de Rouen. Le prélat offrit, de sa part, un territoire aux Normands, à la condition que leur chef reconnaîtrait la suzeraineté du roi de France, et que le christianisme, embrassé par eux, serait le sceau du traité. Rollon écouta avec respect et reconnaissance l'archevêque qui lui parlait avec une onction mêlée d'autorité. Le pirate jusqu'ici indompté, le roi de mer terreur de tant d'États, s'inclina, s'empressa d'accepter l'offre pour lui et les siens; et le traité de Saint-Clair-sur-Epte fut arrêté, l'an 912. Les Normands furent autorisés à s'établir sur un territoire rendu précédemment désert par leurs ravages, et qui s'étendait depuis l'Epte jusqu'à la mer. Rollon, en recevant ce territoire à titre de fief, obtint en outre, à titre d'arrière^ fief, une partie de la province de Rretagne. Il fut baptisé avec toute son armée de pirates, et il épousa la fille du roi Charles. Les Normands, ces fiers enfants des Scandinaves, tinrent sur-lechamp à grand honneur d'être comptés comme Français.

Vers le même temps, les Gascons qui, depuis l'an 058, avaient incessamment travaillé à s'établir dans l'ancienne Novcmpopulanie , et y avaient peu à peu réussi , élurent pour duc héréditaire Sanche, surnommé Mitara (le Ravageur) par les Sarrasins dont il avait souvent ruiné les territoires, et achevèrent d'imposer leur nom à la Gascogne, qui, depuis l'an 851, comprenait Rordeaux1. C'est ainsi que la population des pro-

» Histoire de Riarn, Gascogne, de, par Pierre de Marca, livre III, chapitres 1 et suivants.

DE FRANCE. c,r,

vmces maritimes do France se transformait et se complétait.

Rollon ne voulant pas laisser réduits à un vain titre les droits plus ou moins fondés que Charles le Simple, dans son impuissance à les faire valoir pour lui-mcinu, lui avait donnés sur la Bretagne, déclara aussitôt la guerre à Gurmliaillon, le principal des comtes bretons et celui à qui l'on donne communément le titre de duc après la mort d'Alain le Grand. Une partie de la Bretagne dut se soumettre à Rollon.

Pendant ce temps, de nouveaux concurrents disputaient la couronne royale elle-même à Charles le Simple, qui se vit réduit au comté de Laon. Robert, frère d'Eudes, et comme lui d'abord comte de Paris et duc de France, se fit proclamer roi des Français en 922; mais périt bientôt après dans une bataille que lui livra Charles. Raoul, duc d'une des trois Bourgognes d'alors, fut proclamé à son tour roi des Français en 023 , et s'affermit par l'emprisonnement du malheureux Charles le Simple, tombé dans un piège que lui avait dressé le comte Héribert de Vermandois. Celles des provinces du midi qui ne dépendaient point du royaume d'Arles, appelé aussi de Bourgogne cisjurane, restèrent fidèles au roi captif, tout en se gouvernant avec leurs ducs et comtes particuliers. Durant le règne de Raoul , on vit une nouvelle invasion de Normands partis des côtes de Danemarck, sous la conduite d'un chef nommé Ragénold. Ils entrèrent dans la Loire avec leur flotte, et, après avoir débarqué, ils pénétrèrent jusqu'en Auvergne, ravageant tout sur leur passage. Repoussés par Raymond de Pons, comte de Toulouse, et Guillaume 11, duc d'Aquitaine, ils allèrent chercher un refuge sur le territoire cédé au duc Rollon. Ils reprirent ensuite l'offensive, et battirent Raoul auprès d'Arras, au commencement de l'année 926. Mais le duc Rollon ayant abandonné les nouveaux venus à eux-mêmes, ils furent enfin anéantis dans le voisinage de Limoges. Depuis celte époque il n'y eut plus d'invasions normandes en France, et le nom de Normands resta seulement à ceux qui s'étaient établis avec Rollon dans la Normandie.

no HISTOIRE MARITIME

Si le royaume de France proprement dit était en proie aux usurpations des grands, celui d'Arles ne l'était guère moins. La Provence voyait un comte du nom de Hugues profiter de la mort de Louis l'Aveugle, en 923, pour se mettre en possession du trône, et, afin de mieux s'assurer son usurpation, faire hommage à Raoul, usurpateur lui-même de la couronne de France. A la faveur de tant de perturbations dont on ne rapporte ici qu'une faible partie, les Hongrois, après avoir ravagé l'Allemagne et l'Italie, entrèrent en Provence, passèrent le Rhône au-dessus d'Arles, et, semant des ruines sur leur roule, se jetèrent sur le Languedoc, qui fut en un clin d'œil couvert de sang et de débris fumants. Enfin, le brave Raymond de Pons, comte de Toulouse et marquis de Gothie, te même qui avait vaincu le Normand Ragénold, livra une bataille terrible aux Hongrois, dont pas un d'entre eux ne se releva pour repasser les Alpes. Peu après, en 92l>, Hugues, roi d'Arles et de Bourgogne eisjuranc, fit voile pour Pise, afin de conquérir la couronne de fer des Lombards. Il y réussit en effet et se fixa en Italie. Hugues, après avoir partagé son royaume d'en-deçà les Alpes en deux comtés, celui d'Arles et celui de Vienne, finit par le céder tout entier , en 930 , à Rodolphe H , à qui il avait enlevé la couronne d'Italie, et dont le père, Rodolphe Ier, avait fondé, après la déposition de Charles le Gros , un royaume de Bourgogne transjurane. Rodolphe II prit le titre de roi d Arles et de Bourgogne. Ses deux royaumes réunis s'étendaient, dans la Suisse et la France, des sources du Rhin jusqu'à l'embouchure du Rhône, fleuve qui séparait ses États de ceux de Raoul. Ce dernier parut vouloir rendre un moment les apparences de la royauté à Charles le Simple. L'infortuné monarque, de l'impuissant règne duquel datent tant de comtés et duchés souverains, mourut l'année suivante, 929. Raoul finit ses jours six ans après, en 956, sans laisser d'enfants. Le fils de Charles le Simple, Louis IV, dit d'Outremer parce qu'il avait passé sa jeunesse dans l'exil en Angleterre, fut appelé au trône de France par Hugues le Grand, comte de

DE FRANCE. f,7

Paris et duc de France, fils du feu roi des Français Robert, et par le duc de Normandie Guillaume , surnommé Longue-Épée, successeur de Rollon , qui avait naguère vaincu les comtes de Rennes et de Nantes, Juhel-Rérenger et Alain Rarbe-Torte, restés à la tête des Rretons insoumis après la mort de Gurmhaillon ; Guillaume devait à son tour éprouver quelques échecs en combattant ces mêmes Rretons.

Kn 937 mourut Rodolphe II, roi d'Arles et de Rourgogne. Son fils Conrad le Pacifique, un enfant de huit ans, lui succéda, sous la tutelle du roi de Germanie et empereur Olhon le Grand. Malgré la puissance de ce prince illustre, les Sarrasins se maintinrent au Fraxinet, et continuèrent leurs brigandages en Provence. Kn 940 ils ruinèrent presque totalement Fréjus. Comme ils portaient leurs agressions au-delà des Alpes, et, à I aide du Fraxinet, entretenaient des relations avec l'Espagne et avec l'Afrique musulmanes pour écunierla Méditerranée, Hugues, cet ancien roi d'Arles qui avait conquis la couronne d'Italie, résolut d'anéantir leur repaire en France. Ne se croyant pas assez fort d'une armée de terre qu'il commandait en personne, il appela à son aide la flotte de l empereur d'Orient, son beau-frère. Celleci jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropez, en 9V2. Les Sarrasins furent attaqués tout à la fois par terre et par mer; on détruisit leurs navires et tous leurs ouvrages sur la côte; on força même l'entrée de leur château. Déjà ils n'avaient plus d'autres refuges que sur les hauteurs voisines, quand Hugues, apprenant tout à coup qu'un rival profitait de son absence pour essayer de lui enlever la couronne, abandonna les Sarrasins, et leur rendit même leurs positions, à la condition qu'ils enverraient quelquesunes de leurs bandes s'établir au Saint- Rernard et sur les principaux sommets des Alpes, pour fermer le passage de l'Italie à son adversaire. Un tel revirement, inspiré par legoïsme le plus brutal, fut à bon droit considéré comme un attentat aux lois divines et humaines. Les Sarrasins ainsi conduits par la main même d'un prince chrétien dans des positions formidables,

r.8 HISTOIRE MARITIME

purent croire qu'on ne les en chasserait jamais. Outre les postes où ils s'étaient déjà installés, on les vit occuper un quartier de la ville de Nice, Grenoble avec la riche vallée du Graisivaudan, et parcourir impunément la Suisse et le Piémont.

Tandis que l'Italie elle-même et le royaume d'Arles étaient ainsi livrés aux brigandages des musulmans , Louis d'Outremer, dès qu'il montrait quelque cœur et quelque énergie, était menacé , attaqué à main armée par les seigneurs qui le voulaient, dans la partie de la Franee où ils l'avaient appelé, comme un instrument docile et non comme un maître. Un moment il vit les comtes et ducs de ses principales provinces porter leur hommage ô l'empereur Othon le Grand. Mais ce n'était que pour lui faire redouter leur puissance; car ces seigneurs, particulièrement Guillaume Lonjjue-Épée, duc de Normandie, et Arnoul l", dit le Grand, comte de Flandre, avaient toujours le cœur français. Louis d'Outre-mer trouva un appui sincère dans la personne de Guillaume Tête-d'Étoupe, dixième comte de Poitiers ou du Poitou, depuis Abbon, élevé bénéficiairementàce titre, l'an 778, sous Charlemagne, et sixième duc d'Aquitaine, depuis Rainulfe Ier, qui ajouta, l'an 856, sous Charles le Chauve, cette dignité à celle de comte de Poitiers possédée par lui. Guillaume Tête-d'Étoupe se mit à la tête d'une ligue en faveur d'un roi qui, par des qualités inconnues à la plupart des successeurs de Charlemagne, aurait mérité un meilleur sort. Les chefs bretons, et à leur tête Alain II, dit Iîarbc-Torte , montrant autant de sympathie pour une noble infortune qu'ils avaient naguère fait voir de fierté et d'indocilité vis à vis des puissants et des forts, prirent spontanément la détermination de faire hommage à Louis d'Outre-mer. Le due de Normandie, Guillaume Longue-Épée, témoigna son regret de s'être un moment déclaré contre le roi, et lui fit dans Rouen un loyal accueil. Enfin, chacun suivit cet exemple, et Othon le Grand se vit abandonné de tous ceux qui l'avaient leurré d'un rêve à la réalisation duquel ils auraient été les premiers à faire obstacle au moment décisif. Dans les démêlés

de Louis d'Outre-mer avec les seigneurs de France, le roi d'Angleterre avait envoyé au secours du roi de France, son neveu, une Hotte qui aurait pu être plutôt une cause de disgrâce que de bonne fortune pour celui-ci, car elle s'était bornée à ravager la côte du Pontbieu.

Les ducs et comtes des provinces qui faisaient la guerre à leur roi, n'avaient garde de lui demander permission pour se la faire entre eux ou pour la porter à l'étranger; ils s'érigeaient même, sans le consulter, en protecteurs de rois étrangers. C'est ainsi que Guillaume Longue-Épée reçut Harald à la Dent-bleue, roi de Danemarck, dépossédé par son fils Suénon. Harald aborda en Normandie avec soixante bâtiments portant les débris de sa puissance. Le duc lui donna le comté de Cotenlin pour royal asile , en attendant qu'il eût augmenté sa flotte par la construction de nouveaux navires, et qu'il le renvoyât, avec un corps d'élite, reconquérir sa couronne 1 .

Guillaume Longue-Épée tomba peu après dans un piège que lui avait dressé Arnoul le Grand, avec qui il était en difficultés au sujet du nouveau comté de Pontbieu et de Montreuil qui déjà se formait aux dépens des comtes de Flandre, et périt assassiné, en ÎK4, laissant pour héritier un enfant de dix ans, nommé Richard I", son fils naturel, qui eut pour tuteurs des seigneurs danois fixés en France depuis la venue d'Harald à la Dent-bleue, et parmi lesquels on comptait Bernard, vicomte de Rouen et premier comte d Harcourt. Il paraît que ces seigneurs faisaient encore profession d'idolâtrie. La convoitise des princes qui cherchaient des prétextes pour mettre la main sur la succession de Normandie , qui comprenait la suzeraineté de Bretagne, s'en arma pour attenter aux droits du jeune Richard. Louis d'Outre-mer lui-môme, toujours jaloux de rendre quelque force et quelque éclat à l'autorité royale, profita de l'occasion d'une minorité pour tacher d'affaiblir

1 X.'Histoir* de Danemarck, de Mallcl, place n tort ce fait du temps de Richard , successeur de Guillaume Longuc-Kpéc. Voir Guillaume de Jumiègcs : Historia JVormanorum, hb. 111, cap. 9.

ses grands vassaux et méditer l'envahissement de la Normandie, promettant à Hugues le Grand, duc de France, de faire avec lui le partage de cette province, s'il le secondait dans son projet de conquête. Louis se fit confier Richard I" sous le prétexte de veiller à son éducation , et le retint en quelque sorte comme son prisonnier.

Les Bretons, divisés par les querelles de leurs principaux comtes, Alain Barbe-Torte, qui avait reconquis le comté de Nantes en 938 sur les Normands, Juhel Bérenger, comte de Rennes, et Rudic, comte de Cornouaillcs, ne surent pas se servir des circonstances pour achever de ressaisir leur indépendance. Au contraire, les Normands qui étaient restés dans le pays surprirent la ville de Dol , et battirent les Bretons. Alain Barbe-Torte survécut peu à ces malheurs. C'était un prince courageux , persévérant et doué d'une force de corps surprenante.

Cependant, on avait réussi à faire évader le jeune duc de Normandie. Le comte de Rouen, l'un de ses tuteurs, craignant désormais, pour 6on pupille, le duc de France plus que le roi lui-même, ou plutôt voulant jeter la zizanie entre ces deux rivaux naturels, flatta Louis d'Outrc-mer de la plus entière soumission, et l'éloigna ainsi de l'idée de s'unir avec Hugues pour la conquête projetée de la Normandie. Le roi alla jusqu'à se déclarer ouvertement contre le duc de France. Sur ces entrefaites, Haraid à la Dent-bleue, se souvenant do ce qu'il devait à la mémoire du père du jeune Richard, passa en Normandie avec une flotte qui portait une armée considérable. Il eut avec Louis d'Outrc-mer une conférence, qui s'aigrit presque aussitôt du reproche fait au roi de France d'avoir trop tôt pardonné au comte de Flandre le meurtre de Guillaume Longue -Épée. Un Danois aperçut, parmi les seigneurs de la suite de Louis, le comte de Ponthieu et de Monlreuil, qui, par la protection dont l'avait voulu couvrir Guillaume, était devenu la cause innocente de la mort de ce dernier; l'étranger éclata en reproches conlre le comte, cl retendit roide à ses pieds d'un coup de lance; de

part et d'autre alors on mit lepée à la main, et les Français, beaucoup moins nombreux, furent presque tous massacrés ; Louis ne se dégagea qu'à grand'peine de la mêlée, et se réfugia à Rouen, où le comte Bernard, le voyant maintenant sans défense, n'hésita plus à le retenir captif. Louis, pour obtenir que le comto de Rouen le relâchât, fut obligé d'appeler l'intervention amiable de plusieurs souverains, celle même du comte de Paris, de donner le second de ses fils en otage , et de garantir au jeune Richard toutes les prérogatives accordées par les précédents rois de France aux ducs de Normandie. Mais il ne sortit des prisons du comto de Rouen que pour tomber dans celles du comte de Paris, à qui il fut forcé de donner Laon, sa dernière forteresse, pour recouvrer définitivement sa liberté.

Le roi ne se crut pas tenu de garder ses promesses vis-à-vis d'ennemis qui les lui avaient réellement extorquées; mais il n'eut d'autre ressource que d'appeler à son aide l'empereur Olhon le Grand, et le roi d'Arles et de Bourgogne, Conrad le Pacifique. Le comte de Flandre entra aussi dans son parti, tandis que le duc de Normandie prenait celui de Hugues le Grand. Louis d'Outre-mer, par sa valeur autant que par les négociations que les princes , ses alliés, avaient entamées en sa faveur, mit enfin le duc de France dans la nécessité de lui faire de nouveau hommage. Toutefois la royauté de Louis ne put jamais acquérir une grande valeur; sans cesse errante et militante au milieu des forteresses que la féodalité élevait de toutes parts, on aurait vainement cherché quelles étaient sa capitale et l'étendue sérieuse de son domaine. Louis avait fini pourtant par s'établir à Reims, où il mourut, en 1)54, dans la fleur de l'âge. La dernière goutte d'un sang encore digne de Charlemagne disparut avec lui. Vinrent ensuite les semblants de règne de Lothaire et de Louis V, qui ne sont véritablement que des dates dans l'histoire, où ces rois paraissent à peine.

Les guerres que se faisaient ent re eux les ducs et les comtes souverains de France tenaient bien plus de place que celles du roi luimême, s'il lui était donné par hasard d'en pouvoir entreprendre ou

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soutenir. Après la mort d'Alain Barbe-Torte, à qui quelques auteurs donnent le titre de duc de Bretagne, tandis que d'autres le lui refusent, l'enfance de son héritier avait fait espérer aux Normands une facile conquête du comte de Nantes, et ils étaient venus dans la Loire avec une flotte considérable; mais les Nantais s'étaient suffi à eux-mêmes pour faire lever le siège de leur cité. A peine délivrés de ce danger, les Bretons recommencèrent leurs guerres civiles. Conan le Fort, comte de Rennes, à qui l'on donne aussi le titre de duc de Bretagne, livra bataille en 981, dans la lande de Conquereux, àGuérec, troisième successeur d'Alain Barbe- Torfe dans le comté de Nantes, et au comte d'Anjou, son allié; l'avantage lui resta. Richard Pr, duc de Normandie, bataillait de son côté avec les comtes de Rlois , de Chartres et de Flandre. Il reçut, à cette occasion, le secours d'une flotte de quarante bâtiments danois chargés de troupes, qui vinrent jeter l'ancre à GefTosse et à Isigny. Quand il fut question de la paix, les Danois ne voulaient plus se retirer sans combattre; et Richard se vit obligé à leur donner des dédommagements pour les y décider, line partie de ces étrangers ayant abjuré le culte des idoles , on leur donna des terres en Normandie, où ils restèrent à leur tour. Les autres se rembarquèrent, et allèrent ravager les côtes d'Espagne.

Le royaume d'Arles, grande fraction de celui de France, subsistait toujours et se divisait aussi en comtés héréditaires. Dès le règne de Louis l'Aveugle, deuxième roi d'Arles, on avait vu, vers l'an 900, les commencements des comtes propriétaires de Provence , dans la personne de Rotbald Ier à qui avaient succédé Bozon lpr, Rotbald II, Bozon II et Guillaume Ier, sous lequel les Sarrasins devaient être enfin entièrement expulsés de la France. Déjà on les avait renversés du mont St-Bernard, chassés du Dauphinéet de plusieurs de leurs forteresses dans l'intérieur de la Provence. Guillaume, qui venait de les vaincre à Gap, les attaqua aux environs de Draguignan, et fit prisonnier tout ce qui ne resta pas étendu sur le champ de bataille. Nombre des captifs se firent baptiser et obtinrent, à ce

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prix, la permission de rester dans le pays où ils se fondirent peu à peu avec la population. Restait à prendre le dernier boulevard des infidèles en France, le fameux château du Fraxinet, qu'ils occupaient depuis plus de quatre-vingts ans. Guillaume en fit le siège, et s'en rendit maître, en 975, avec l'assistance de plusieurs seigneurs auxquels le vainqueur distribua les terres reconquises; il fit belle part à Gibelin de Grimaldi', d'origine génoise, de qui le golfe de Saint-Tropez prit alors le nom de Golfe de Grimaud. Plusieurs cantons, particulièrement le territoire de Toulon étaient dépeuplés, et chacun accourait pour en prendre quelque chose après l'expulsion ou l'extermination des Sarrasins. Guillaume vint lui-même faire une équitable répartition des terres entre les bourgeois, les seigneurs et les églises. Grâce aux soins de cet illustre comte, qui était le véritable roi d'Arles, et qui mérita le surnom de Père de la patriet à l'époque où Rodolphe III, roi de titre seulement, se faisait donner celui de Fainéant. L'agriculture reparut dans ces campagnes longtemps désolées ; les villes détruites se relevèrent de leurs ruines, et les populations qui, durant près d'un siècle, avaient interrompu leurs communications, reprirent leurs rapports naturels. Les Sarrasins, obligés de reconnaître que les Français étaient pour eux un peuple invincible et qui leur serait une éternelle barrière, en parlèrent dans tous leurs récits comme d hommes extraordinaires et portant en eux la fatalité de l'islamisme. « 0 enfants d'Ismaël, n'allez pas plus loin et retournez sur vos pas; sinon vous serez exterminés! » disait l'inscription d'une statue jadis érigée par les Sarrasins dans Narbonne. Quelle ne dut pas être l'expression dernière des musulmans au sujet des Français quand, chassés depuis longtemps

1 • Cnm gens pagana fuisset e flnibus suis, videlicet de Fraxineto, expulsa, et terra Tolonensis cœpisset vesllri cl n.cultoribus coli, unusquisque secundum propriam virtulem rapiebat lerram , transgrediens lerminos ad *uam posses&ioncm , etc , etc , • dit une charte, datée de l'année 093, publiée par dom Marlennc, sfmplissima Collertio , I. I, page 319, et rappelée par M. lU-inaud, dans sa savante histoire des Invasions des Sarrasins en France. Celle charte constate ainsi l'existence du nom de Toulon au dixième siècle ; mais le lieu de Toulon lui-nicine n'avait encore qu'une bien faible importance.

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déjà de la Septimanie, il ne resta pas même aux zélateurs de Mahomet la moindre apparence d'établissement en-deçà des Pyrénées. « Dieu, disaient-ils dans leur amer regret, a voulu dédommager les Français de leur exclusion du Paradis, par le don de pays riches et fertiles en ce monde. » Partout ils constataient eux-mêmes que, si l'Europe occidentale n'avait pas plié sous la loi de Mahomet, c'était à la France seule qu'elle le devait.

Le royaume d'Arles, dont le nom devait se prolonger au milieu des titres les plus impuissants des empereurs d'Occident ou d'Allemagne, finit de fait en KW2 à la mort de Rodolphe III. Il n'en sera plus question dans cet ouvrage.

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