‹ Histoire maritime de France (volume 2)Chapitre 6 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De 987 A 1096.

P< ri<*1.- lït-Halo jusqu'à la prédication de la première croisade. — Elal ol gouvernement des provîntes maritime* do France un inomeni do l'élévation de llugir s Capei. — Intluence d<- la leoduliie Mir le nombre croissant des villes ol de* jutrtK. — Origine de plusieurs villes maritimes ol fluviales durant lu première période féodale. — Avènement do Hugues Capot. — Fouda'.airos do lu < oui omie di Fiance. — Nullilo du domaine do lu couronne royale |u'iid;uil l.i première période fondalo. — Importance du duché do Normande' ol du comte de Flandre. — Puissance que la nu r donne à louis possesseurs. — Henri I" affermi sur le tr.'.nc de France par Guillaume le Magnifique, duo de Norniaii.lie. — Guerre au sujet «le l'hommage mire, le duc de Normandie et lo duo de Itrelugne. — Expéditions aventureuses do lu famille de Mauteville. — Fondation du royaume des IK'UX-Sm i par les Français. — Guillaume le Conquérant, duo de Normandie. — Conquête de l'Angleterre pur les Français. — Mort de Guillaumo le Conquérant. — Partage do l'héritage de oe prince. — Affaires de Ri élague. — Affaires de Flandre. — Réunion de la Guieunc et do la Gascogne.

Hugues* Capet n'avait pas encore intronisé royalement sa race avec sa propre personne, que la féodalité vivait déjà d'elle-même et s'était mise dans la plénitude de sa souveraineté morcelée, se fortifiant de tous côtés, faisant la guerre en prince quand elle en avait les moyens, en brigand quand elle ne pouvait l'entreprendre plus noblement; ici poursuivant la conquête d'un ehàleau-fort, là ne craignant pas de se damner par le pillage d une riche abbaye, qui elle-même avait fossés, murailles et hommes d'armes pour sa défense. Malgré le germe dissolvant qu'elle apportait avec elle, la féodalité eut pourtant, comme toutes choses, son bon côté. De ce système brutal ne vit-on pas sortir la chevalerie protectrice du faible contre le fort , réformatrice des inujurs, mère de loyauté, d'élégance et courtoisie; et qui, flambeau précurseur do la civilisation moderne, jeta son poétique éclat sur tout le moyen âge? Bien des origines d'un autre genre, cl tout aussi favorables, sont ducs à la féodalité. A son appel, les villes sortirent comme par enchantement du sol jet, quoi qu'on ait pu dire, elle en éleva plus qu'elle n'en détruisit. Chaque duc, chaque comte, chaque abbé, chaque seigneur, curieux de donner

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de l'importance au domaine qu'il gouvernait souverainement, le hérissa de chàteaux-forts sous lesquels prirent naissance autant de bourgades, dont beaucoup se changèrent promplement en cités importantes. On ne saurait faire le dénombrement des villes qui durent ainsi leur origine à une forteresse ou à une abbaye servant d'abri, de refuge, de protection à leurs habitants. Chaque propriétaire, petit ou grand, d'une partie des côtes maritimes ou des bords des embouchures fluviales, la visita avec soin pour y trouver un port, un lieu d'armement naval ; la moindre crique prit l'aspect d'un port suffisant pour la marine du temps , et vit des habitations se grouper autour d'elle. Depuis longtemps déjà le littoral français était couvert de villes sur la Méditerranée ; mais celui de l'Océan avait été moins favorisé en raison de sa plus tardive conquête par les Romains, et de son plus d'éloignement de l'ancienne capitale du monde. La féodalité établit sous ce rapport une balance favorable entre les deux parties du pays.

Le grand comté de Flandre commença à se couvrir de villes. Au moyen de digues ou levées, appelées dans le pays polders, l'industrie des habitants garantit des inondations les bas territoires de ce comté, et les conquit en quelque sorte sur les eaux; ces collines de sable elles-mêmes, auxquelles les Flamands ont donné le nom de dunes, et qui couvrent, tristes et monotones à voir, une partie du littoral de la Flandre, trouvèrent des habitants. Une ville destinée à jouer un grand rôle maritime et qui leur emprunta son nom, Dunkerque, ainsi qu'une humble église construite en ce lieu assez longtemps auparavant commença de naître, du vivant d Arnoul le Grand, comte de Flandre, vers 9G0; elle reçut dès lors une enceinte qui depuis s'est fort reculée. Du dixième ou douzième siècle naquirent aussi très probablement, tant dans la Flandre encore

1 ■ Tous les savants, Turnerlic , Carabden , Buchanan, Cimier, Ducangc, de Valois, Huct , etc.. , conviennent que dun est un ancien mot gaulois qui signifie montagne, et que kerca ou kercke en ancien germain el en flamand est une église ; ainsi Dunkcrquo ne veut pas dire autre Hioïc que l'église de la montagne. • (Dictionnaire géographique et historique d'Expilly.)

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aujourd'hui française, que dans la Flandre belge, l'Ecluse ou Sluys dont le port fut témoin de plusieurs grands armements maritimes des rois de France au moyen âge et d'un trop mémorable désastre naval; Nieuport, que Ton appela d'abord Sanhoft; Gravelines, sur l'Aa, dont on a attribué la construction ou la reconstruction à Thierry d'Alsace, comte de Flandre, mort en 1160.

Si Calais n'était tout au plus encore qu'un village, Boulogne, dont son territoire dépendait, était devenue la capitale d'un comté particulier, dans lequel on vit s'élever, sur la rive droite de la rivière de Cancbe, la ville d'Étapes avec un port qui éclipsa ceux, beaucoup plus anciens, de Wissant et d'Ambleteuse. Le Ponlbieu, qui devait un jour, comme le Boulonnais, faire partie de la province peu ancienne de Picardie 1 , formait aussi un comté qui s'était distrait de celui de Flandre, et où les villes et les ports s'élevaient en plus grand nombre que son étendue ne semblait le comporter. Abbevillc, qui tira son nom et son principe de l'ancienne abbaye de Saint-Riquier, dont elle était d'abord une métairie, commença à prendre un aspect imposant du temps de Hugues Capct qui la fit fortifier et la donna à son gendre Hugues Ier, troisième comte de Ponthieu, dont elle devint capitale2. Eu avant d'Abbeville,Saint- Valeri, à l'embouchure de la Somme, qui n'avait été originairement qu'un monastère , se transforma en ville et port dont l'expédition de Guillaume le Conquérant en Angleterre ne tarda

1 Picardie est un nom peu ancien ; il ne remonte pas au-delà du douzième siècle. On nVst pas d'accord sur son étymologie; les uns le font venir de ce que les habitants du pays inventèrent les piques et s'en servirent les premiers; les autres du grec, par allusion ù la valeur de ces mêmes habilanls ; les autres enfin du naturel du peuple picard , et assurent que picard, en vieux français, signifie querelleur et pélulant. (Voir le Dictionnaire géographique et historique d'Expilly, au mot Picardie.)

* Nicolas Samson , d'Abbevilie , voulut trouver une origine beaucoup plus ancienne a sa ville natale, et composa à cet eiret son ouvrage intitulé Britania ( l vol. in-12 Paris, m. oc xxxvi ) , dans lequel il prétend que ce nom de Britania appartenait , du temps des (îaulois, à Abbeville qui aurait été la capitale d'une tribu appelée llritanni, laquelle aurait pouplc la Grande-Bretagne; mais le vieux géographe s'était laissé égarer par son patriotisme; son antique Britania n'exista jamais que dans son imagination. (Voir à ce sujet D'Anvillo , Expilly et M. Walckenaèr.) On a dit qu'Abbeville porta d'abord le nom à'Haymonis villa, d'Haymou , comte de Ponthieu , qui vivait au septième siècle; mais l'origine que nous avons acceptée est la plus probable.

pas à signaler l'importance. Sur la rive gauche de la rivière «le Candie, un monastère avait probablement aussi donné naissance à Montreuil-sur-Mer ; les comtes de Ponthieu , qui s'iutittilaient en outre comtes de Montreuil, en firent leur meilleure forteresse. Le Ponthieu comptait un quatrième port nommé Wauben, qui est depuis longtemps détruit.

Mais aucune province maritime de France ne dut plus que la Normandie à la période féodale. Depuis que les Normands s'étaient établis sur le riche territoire qui prit d'eux son nom, les fondations s'y montraient en foule. Dès l'an 9*25, la ville d'Eu , sur la lireslc, présageait le Tréport. S il est douteux que Dieppe remonte au-delà de la fin du onzième siècle, et se soit d'abord appelée Bertheville, du nom d'une femme, d'une sœur ou d'une fille de Charlcmagne par qui elle aurait été fondée, il est certain que son port du moins exista dès le huitième siècle sous le nom de Porl-d'Arques ou d'Ilasdans*. I n second monastère de Saint- Valery avait donné naissance à Saint-Valery-en-Caux ; son port, resserré entre deux cotes, était alors traversé par une petite rivière dont les eaux se sont perdues7. Une riche et superbe abbaye, construite en 990 sur les ruines d'une plus ancienne, par ordre du duc Kichard Ier, en même temps qu'un palais ducal, marqua le commencement de Fécamp. Vers le promontoire qui porte aujourd'hui le nom de cap de la Hève, et qui eut longtemps celui de Chef-de-Caux ou de Chef-de-Seine, parce qu'il était effectivement la tête du pays de Caux et celle de l'embouchure de la Seine, dans le lieu que, de nombreux siècles après, les matelots appelèrent Sainte -Adresse3, s'éleva, avec une ville maintenant déchue, un port aujourd'hui disparu sous le galet, mais qui, sous le nom de (hief ou Chef-de-Caux , comme le promontoire, ou encore de

« Stationem navium apud Hasdans quœ Archas dicitur. » (Guillaume de Jumiègcs : Histnria Anrmatwrum, lib. 11 , cnp. 10.)

Description de In houle Normandie , par Toussaint-Duplcssis.

1 Sainle-Adïcssc n'est qu'un nom d'imagination , fondé sur ce que c'est un promontoire que le» mniclols aperroivent de loin lorsqu'ils sont en mer, ou qui leur sert connue d'adresse pour arriver au Havre. • Tou?sainl-Duple*sis.

Saint-Denis-chef-de-Caux, joua longtemps un si grand rôle qu'on le surnomma te Foyer de ta guerre1. Le Havre-de-Grâcc ne devait naître que beaucoup plus tard dans ces environs. Mais, dans le lieu que l'on a appelé par corruption la Grande-Heure, le port de Leure fut créé, qui, aujourd'hui comblé aussi par le galet et les terres, tint un rang considérable au moyen âge. La période féodale vit naître ces ports de Normandie qui durent la terminaison de leur nom au flot qui les battait : Harfïeur, Honfleur, Fiqucfleur, Barfleur, que Ton appela d'abord Harflot ou Harfleu, lionflot ou Honfleu, Fiqueflot ou Fiquefleu, Barflot ou Barfleu *. Harfïeur devait longtemps passer pour le rempart de la France contre les entreprises des Anglais. Barfleur le précéda toutefois en importance, car c'est là que les ducs de Normandie firent leurs principaux armements après la conquête de l'Angleterre. Sous le nom de Catbim ou Cathcm, puis de Cabem, la ville de f.aen et son port sur l'Orne furent fondés vers la fin du dixième siècle ou au commencement du onzième3. Isigny, dont le port formé par la rivière de Vire confondit souvent son nom avec celui de la Baie-de-Vire ou du Grand -Vay où il se trouve, parut aussi pour occuper un rang distingué dans des temps où la marine , même celle de guerre, n'exigeait pas un grand tirant d'eau. Cherbourg s'accrut, et marqua dès l'an 1000. Granville, au contraire, malgré son origine également gallo-romaine, s'était presque complètement évanouie, et ne devait renaître que dans le quinzième siècle; cette décadence était une véritable exception que l'on ne sait à quoi attribuer, à une époque où il n'y avait pas jusqu'à Étretat qui ne prît une importance maritime en Normandie. Il y a tout lieu de croire que Saint-Waast de la Hougue ou la Hogue et Touque, datent aussi des plus vieux temps féodaux.

1 Voir ToDuaint-DuplessIs et Expilly.

* Huet, Toussaint-Duplessis et Expilly.

* Une charte de Richard III , duc de Normandie , indique qu'en 105f» (lacn était d«;jâ une ville. ■ In Bnjorensi vomitatu, villa qwr dicitur Cathim super fluvium Ointe, a Voir Huol , rvéque d'Avmmlies Origine de Caen), Kxpilly Dictionnaire géographique et historique,

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En Bretagne, la glorieuse cité de Saint-Malo, qui tira son nom de son premier évêque, avait depuis longtemps déjà remplacé l'antique Aleth, et s'était élevée sur un rocher battu de tous cotés par la mer, mais que l'on joignit depuis au continent par une chaussée. Saint-Brieuc, qui prit aussi son nom de son premier évèque, datait de la période mérovingienne, de même que Tréguier, appelée concurremment Lantriguier, de même encore que Saint-Pol-de-Léon ou Léondoul. L'antique (iesocribate était délaissée, et n'annonçait pas que bientôt elle serait cette ville de Brest déjà si intéressante au moyen âge, et reine si superbe à dater de la seconde moitié du dix-septième siècle. Mais le Conquet, à l'extrémité de la presqu'île bretonne, et Hennebon , sur la rivière de Blavet, naissaient ou allaient naître. Quimper était déjà la capitale du comté de Cornouailles qui devait, au commencement du onzième siècle, absorber ceux de Vannes et de Nantes, et, vers 1006, celui de Bennes.

La côte du Poitou, peu favorisée de la nature, ne se ressentit que faiblement du mouvement créateur produit par la féodalité. Olonue surgit pourtant du milieu des sables, si tant est qu'elle ne fut pas le Secor-Porim des Bomains. Dans l'Aunis, dépendant du Poitou, après avoir fait jadis partie de l'ancien pays des Santons, La Bochelle, si elle n'avait été le Portus-Santonum des anciens, sortait du néant vers l'an 90 1 , mais s'y replongeait bientôt pour ne reparaître qu'au douzième siècle après la destruction, par les flots, d'une ville voisine nommécChatel-Aillon, bâtie sur un rocher '. Les ruines d'un premier monastère fondé,

1 Arcère, histoire de La Rochelle, et Description de VAulnis, tome 1, page 193. tas ruine» mêmes de Chatel-Aillon ont clé emportées par la mer en 1701». Nous devons dire que ce savant auteur n'admet pas, comme l'ont Tait llaudrand , Lcnglcl-Uufresnoy , M. Walckeoaer et d'autres géographes, que le Portus -Santonum de la Gaule soit La Hochelle, et qu'il donne des raisons très spécieuses à l'appui de son opinion. Après avoir comparé les distances relatives d'après Piolcmée, en parlant de la côte d'Arvert, il ajoute : m L'ancien port de La Hochelle, comblé aujourd hui, n'était qu'un petit canal... qui ne pouvait être bien ancien , puisqu'il était étroit et si peu profond , qu'il fallut y faire travailler pour favoriser la navigation , et ce fut alors qu'on lui donna le nom de Parthenai, à cause de l'archevêque de Parthcnai. Le port actuel, postérieur à l'ancien,

au huitième siècle, par le comte Eude9 ou Eudon d'Aquitaine, de qui on retrouva le tombeau en ce lieu mille ans après indiquaient des tentatives d'établissement dans l'île de Ré; ce monastère, qu'un autre remplaça en H 78, avait été détruit par les Normands; l'île de Ré, d'ailleurs, ne devait commencer à

prendre place dans l'histoire qu'à dater du quinzième siècle; l'île d'Oléron était plus près de faire parler d'elle, mais pourtant marquait très peu encore. Les côtes de Guienne et de Gascogne reçurent peu de fondations nouvelles ; leur nature s'y opposait ; la tête de Buch, comme l'ancienne Boate$> consacrait l'importance du bassin d'Arcachon ; les Gascons commençaient à changer le nom de l'ancienne Lapurdum en celui de Baronne, qui, dans leur langue, signifiait bonne baie ou bon port. Tels étaient les lieux et les noms nouveaux en fait de ports maritimes ou fluviaux qui allaient balancer l'influence des anciens, et entrer en scène à l'avènement de Hugues Capet.

C'est le 3 juillet 987 que se fit cette consécration solennelle de la puissance féodale, au détriment de Charles de Lorraine, oncle du dernier roi carlovingien, à qui les Français ne pardonnaient pas surtout d'avoir dernièrement porté l'hommage de son duché de Basse-Lorraine au roi de Germanie, empereur d'Occident. Hugues prit la couronne plutôt qu'on ne la lui donna ; il a sa place au milieu des usurpateurs heureux. Toutefois, plusieurs ducs et comtes souverains qui se tenaient pour ses égaux, ne laissèrent pas de lui faire de l'opposition. Le royaume de France, proprement dit, qui s'étendait alors sur la Méditerranée, du Rhône à l'Èbre, et sur l'Océan, des Pyrénées à l'Escaut, comptait parmi ses plus puissants seigneurs le comte de Toulouse, maître de tout le Languedoc actuel et duc de Narbonne ; le comte de Barcelonne

est l'ouvrage tardif des flots et de l'industrie humaine II n'était, il y a cinq ou six siècles {Arcère écrivait dans le siècle dernier), qu'un très petit enfoncement que la mer commençait à creuser et que les Rochelals agrandirent à mesure que l'ancien p*ort se comblait. Rien de tout cela ne peut mériter le litre de Portus-Santonum. •

» Description de VAulnis, par Arcère, et les Monuments de la monarchie française, par Mont faucon.

ou de Catalogne, de qui relef ait le comté de Roussillon ; le duc de Gascogne qui commandait des Pyrénées à la rive gauche de la Garonne et avait réuni à ses États le comté de Bordeaux ; le duc d'Aquitaine*, comte de Poitiers, dont les États s'étendaient de la rive droite de la Garonnc à la rive gaucbe de la Loire; le duc de Normandie, qui ne renonçait pas à l'hommage des princes de Bretagne ; et le comte de Flandre, qui avait pour vassaux immédiats douze comtes.

Le duc de Normandie, Richard 1er, surnommé Sans Peur, seconda puissamment l'élévation de Hugues Capet dont il avait épousé la sœur; Borel, comte de Barcelonne, se montra aussi très favorable ; mais Arnoul II, comte de Flandre, Guillaume Fierà-Bras, duc d'Aquitaine, Guillaume Taille-Fer, comte *de Toulouse, n'en agirent pas de même, et semblèrent quelque temps pencher en faveur de Charles de Lorraine. Hugues Capet fit la guerre au duc d'Aquitaine qui, bientôt après, rechercha son alliance et le reconnut pour roi. Le duc de Normandie, Richard 1er, s'était chargé d'obtenir lui-même un pareil résultat du comte de Flandre et y avait réussi, par les armes, moins d'un an après le couronnement de Hugues Capet. Le duc d'Aquitaine avaitété le premier à méconnaître et fut le dernier à reconnaître le nouveau roi de France ; c'est tout au plus si cette reconnaissance avait eu lieu quand Guillaume Fier-à-Bras mourut, en 994. Du reste, la royauté de Hugues Capet n'avait rien de gênant pour les ducs et comtes souverains de France; c'était une superfétation qui ne faisait même que mieux consacrer le principe de leur puissance à chacun, par l'élévation d'un de leurs égaux ; l'hommage qu'ils lui rendaient s'appliquait, bien plus qu'au roi lui-même, à ce nom de France resté spécialement attaché au domaine particulier de Hugues Capet et rappelant les grands souvenirs nationaux, la commune origine. C'était ce nom, toujours cher et sacré, qui préservait le royaume

1 Le nom de Guienne ne fut appliqué à l'Aquitaine que plus tard , vers le règne de saint Louis, dans la période des croisades. Le nom d'Aquitaine était très probablement venu à ce pays de k quantité des oaux qui le baignaient.

d'une entière dissolution; c'était à lui que le domaine, d'abord si étroit de la couronne des Capétiens, devait peu à peu rallier toutes ces souverainetés privées qui formèrent longtemps la confédération féodale du pays. Enfiu, la royauté, quoique réduite à un titre pendant la première période féodale, en perpétuant le souvenir d'une antique monarchie, ne pouvait manquer de ramener tôt ou tard tous ces membres épars à l'indissoluble faisceau de l'unité française. La pensée ne tarda pas à en être conçue par les successeurs de Hugues Capet, pensée persévérante, immuable, qui passa, à travers les siècles, de Philippe-Auguste à Louis XIV, pensée que l'on ne peut se défendre d'admirer, et que la période républicaine elle-même n'eut qu'à recueillir à la fin du siècle dernier.

Comme duc de France , Hugues Capet ne possédait pas un pouce du littoral; comme roi, il n'avait aucune action sur les principautés maritimes du pays. Il ne pouvait communiquer avec les souverains étrangers sans s'adresser d'abord aux souverains nationaux qui l'environnaient de tous côtés; il lui était interdit de porter ses armes et de faire respecter sa dignité en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre. Sa considération en était singulièrement affaiblie en Europe.

Au contraire, les comtes de Barcelonne, les ducs d'Aquitaine, les comtes de Flandre, et surtout les ducs de Normandie, par la position de leurs États, tenaient un rang éminent parmi les souverains de l'Europe; il ne se passait rien chez les puissances étrangères qu'ils ne s'en mêlassent et n'y prissent parti; on comptait avec eux, on sollicitait leur appui, et, n'étant point enfermés comme le roi de France dans un cercle infranchissable, ils pouvaient déjà entrevoir le chemin des conquêtes. L'influence du comte de Flandre n'était pas moins grande en Allemagne qu'en France même ; la position maritime de ses États l'augmentait encore, et lui permettait d'entretenir des relations avec les royaumes du Nord et l'Angleterre. Le duc de Normandie, par une position semblable et la quantité de ports qu'il possédait, avait des cela-

tions non moins suivies avec les mêmes puissances; du sommet de ses falaises il pouvait couver de l'œil la superbe proie que les événements n'allaient pas tarder à jeter entre ses serres, de l'autre côté de la Manche.

La mort de Hugues Capet, qui eut lieu en 996, la même année que celle du duc Richard lrr, fut à peine aperçue en Europe, et l'avènement de Robert, fils du défunt roi, à la couronne, n'y causa pas plus de sensation. Il serait aussi pénible que peu intéressant de suivre tous les événements qui eurent lieu dans les principautés maritimes de France durant les règnes de Robert , de Henri T et de Philippe Itr ; on n'en signalera que les plus remarquables. Il en est deux surtout que l'histoire a recueillis pour les ranger au nombre des plus extraordinaires et des plus féconds en résultats qu'elle ait jamais rencontrés , et c'est la Normandie qui leur donna naissance.

Les Normands, devenus Français, n'avaient rien perdu de leur génie aventureux ; ils se lançaient dans les expéditions les plus extraordinaires, on pourrait dire les plus romanesques, et auxquelles on serait porté à refuser croyance si elles n'avaient laissé les traces les plus durables. Ce furent les douze fils d'un vieux seigneur du Cotentin, nommé Tancrède de Hauteville, qui ouvrirent l'ère des grandes conquêtes franco-normandes. Vers l'an 1000, quarante pèlerins normands, revenant de faire leurs dévotions au saint sépulcre de Jérusalem, avaient eu l'occasion de délivrer, chemin faisant, la ville de Salerne, sur le point de tomber au pouvoir des Sarrasins, déjà maîtres de la Sicile et d'une partie de l'Italie; ces vaillants pèlerins avaient, à leur retour dans la patrie, raconté de si belles choses de ces terres, envahies, pour le plus grand détriment de Dieu, par les zélateurs de Mahomet, que l'on avait vu ensuite plusieurs gentilshommes normands passer en Italie, et déjà même l'un d'eux se fortifiait dans le château d'Averse. C'est alors que partirent à leur tour les fils de Tancrède de Hauteville avec une petite troupe de gens décidés. Ils se mirent d'abord au service du prince de Salerne

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et de Capouo, puis de l'empereur d'Orient qui avait des prétentions sur l'Italie. Ils firent remporter de grands succès sur les Sarrasins à tous ceux qui les employèrent. Dans l'île de Sicile, Messine et Syracuse furent reprises, et bientôt, à la suite d'une bataille où cinquante mille infidèles avaient trouvé la mort, treize autres villes furent enlevées. Guillaume, l'aîné des douze frères de Hauteville, se mérita dans cette campagne le surnom de Bras-de-fer pour les coups terribles qu'il appesantit sur les Sarrasins. La mésintelligence s'étant mise entre les lieutenants de l'empereur d'Orient et les Normands, ceux-ci résolurent de ne plus combattre que pour eux-mêmes, de s'établir en Italie et d'en chasser les Grecs comme ils avaient fait les Sarrasins. Une assemblée solennelle eut lieu à cet effet dans Averse, le jour de Noël de l'année 1041 . Leurs progrès furent rapides. Les Grecs ayant à se défendre à la fois contre eux et contre les Sarrasins, ne comptaient que par défaites. Pendant que la Sicile leur était reprise par les musulmans, la Pouille leur était enlevée par les Normands. Jusque-là il n'y avait eu qu'une partie des fils du vieux Tancrède de Hauteville qui eussent pris part aux événements ; mais, à mesure que leur âge le permettait, arrivaient les plus jeunes, parmi lesquels se trouvaient Robert, surnommé Guiscard ou l'Avisé, et Roger, qui reçut depuis le titre de grand-comte. Une ligue s'était formée contre les Normands en 1 049, à la tête de laquelle s'était rais le pape Léon IX ; la bataille de Civitella, gagnée par Robert Guiscard, le 18 juin 1053, y mit fin, et transforma en investiture, faite au nom de saint Pierre, les foudres du souverain pontife.

Léon IX confirma les vainqueurs dans tout ce qu'ils avaient déjà conquis et dans tout ce qu'ils pourraient encore conquérir dans la Pouille et la Calabre sur les Grecs et les Sarrasins. Robert Guiscard, aidé de son jeune frère Roger, se rendit maître de la Calabre, vers 1060, comme il l'était déjà de la Pouille, et prit le titre de duc de ces deux provinces. Roger, après avoir travaillé à la grandeur de son aîné, jugea à propos de travailler à la sienne propre. H passa dans l'île de Sicile sur quelques misérables barques

et avec soixante hommes seulement. Cette petite troupe, parcourant à cheval tout le pays, commença par forcer les populations à s'enfermer dans leurs villes. Roger repassa sur le continent pour y chercher des secours. Robert Guiscard ne lui en refusa pas et prit lui-même le commandement d'une flottille destinée à faciliter la descente. Les Sarrasins voulurent s'y opposer avec leurs navires; mais tandis qu'ils observaient les bâtiments normands, Roger parvint à leur dérober son passage, et débarqua avec cent cinquante cavaliers. Peu après, Robert Guiscard fondit sur la flotte des Sarrasins, la dispersa et descendit à terre pour rejoindre Roger. Un nuage qui s'éleva entre les deux frères ne fit que retarder un peu la ruine des Sarrasins en Sicile et l'entière expulsion des Grecs de l'Italie. La réconciliation de Robert et de Roger ne tarda pas à être marquée par d'éclatants succès. Depuis deux ans passés, Robert assiégeait, par terre et par mer, Rari, la dernière ville qui restât aux Grecs dans la Pouille. L'empereur d'Orient ayant envoyé une flotte considérable au secours des assiégés, Roger prit le commandement des vaisseaux normands destinés à la combattre. Il alla au-devant de la flotte ennemie, la surprit par un choc impétueux, enleva à l'abordage la galère capitane des Grecs, et mit en fuite tout le reste de l'armée d'Orient. Cette victoire navale remportée par Roger décida la ville de Rari à ouvrir ses portes à Robert Guiscard, le 15 avril 4071. Aussitôt Robert, témoignant sa reconnaissance a Roger , lui prêta de nouveau secours en Sicile où les Grecs et les Sarrasins venaient d'unir leurs efforts contre les Normands. Messine était prise; mais Paîerme résistait avec persévérance. Les Sarrasins vinrent avec une flotte imposante pour secourir la place du côté de la mer. Une flotte normande les attendait, qui, celte fois, était commandée par Robert Guiscard. Tandis que les Sarrasins, suivant leur coutume, s'avançaient au combat au bruit des trompettes et en poussant de grands cris, Robert et ses Normands communiaient dans le silence et le recueillement. Mais bientôt ces pieux marins se levèrent comme des lions terribles, et la bataille s'engagea. La victoire resta un

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moment indécise; les forces navales combinées do Sicile et d'Afrique se défendaient avec acharnement. Toutefois il leur fallut céder à l'habileté et à la valeur indomptable des Normands. Elles ne songèrent plus qu'à chercher leur salut dans la fuite. Robert avait déjà pris plusieurs des bâtiments sarrasins; les autres étaient venus à bout d'atteindre le port de Palerme que l'on avait aussitôt fermé derrière eux avec des chaînes. Mais ce ne fut point un obstacle suffisant contre Robert, dont la Hotte brisa ces chaînes et brûla tout ce qu'elle n'enleva pas du reste de l'armée sarrasine. Palerme, épouvantée par les flammes de l'incendie que le vent poussait jusque sur ses murs, et par les hurlements de ceux qui se noyaient en brûlant, jetait elle-même un long cri de détresse. Robert et Roger en profitèrent pour lui livrer un dernier assaut; ils entrèrent dans la ville le 10 janvier 1072. Roger, sans le secours de son frère, conquit ensuite Trapani, Taormina, Syracuse et le reste de la Sicile. Le pape le confirma dans sa conquôte avec le titre de comte de Sicile; et, de son vivant même, ses exploits le firent surnommer Roger le Grand-Comte. Robert Guiscard, de son côté, acheva de s'affermir en Italie ; et les empereurs d'Orient, désespérant de jamais rien retrouver de leur puissance dans ce pays, au lieu de le combattre inutilement, recherchèrent son alliance. Robert, n'étant plus inquiété par les Grecs, souffla sur les derniers vestiges de la puissance des princes Jombards en Italie, par l'occupation de la principauté de Rénévent et par celle de Salerne, qu'il assiégea par terre et par mer. Il se fit en outre nommer duc d'Amalfi par les habitants de celte ville qui se gouvernait en république et à laquelle il garantit ses libertés. Enfin les deux frères Robert Guiscard et Roger le Grand- Comte, réussirent à placer sous leur domination tout ce qui forme aujourd'hui le royaume des Deux-Siciles , moins le duché de ISaples qui s'était érigé en petite république. Robert Guiscard, par suite d'événements qui trouveraient mieux leur place ailleurs qu'ici, porta ses vues ambitieuses jusque sur le trône de Constantinople. 11 partit de Blinde* avec une flotte de cent cinquante

bâtiments portant ensemble trente mille hommes, se rendit maître en passant de l'île de Corfou, tandis que son fils Boëmond, avec un détachement de l'armée navale, s'emparait de Botronto, de la Valonne et de la Canine; puis il réunit tous ses efforts contre Dyrrachium, nommée depuis Durazzo.

Alexis Comnène, alors empereur d'Orient, sentant de quelle importance était pour lui la conservation de cette place, préposa à sa défense Georges Paléologue , un des meilleurs capitaines de ce temps, et souleva mille obstacles devant Robert Guiscard. Celui-ci ne s'en émut pas et poursuivit son plan. Une épouvantable tempête , qui battit sa flotte mieux que ne l'aurait fait l'ennemi , ne fut pour lui qu'une occasion de montrer le plus étonnant sangfroid. Avec les débris de son naufrage , il marche à sa conquête, et en même temps donne des ordres pour qu'on lui amène d'Italie de nouveaux vaisseaux et de nouvelles troupes. Dyrrachium, assiégée par terre et par mer, allait succomber malgré toute l'énergie et tous les moyens de défense de Georges Paléologue. Dans celte extrémité , l'empereur Alexis Comnène ne craignit pas d'appeler les musulmans à son aide; il en reçut un renfort. Il rechercha une alliance plus honorable dans celle des Vénitiens , qui lui envoyèrent une flotte considérable avec des troupes, sous la conduite du doge Dominique Sylvio. Cette armée navale fit éprouver un premier échec partiel à la flotte normande, dont Boëmond avait engagé témérairement un détachement. La flotte d'Orient ayant opéré sa jonction avec celle de Venise, une nouvelle action eut lieu, qui fut plus générale; Boëmond se défendit avec beaucoup de courage et d'habileté contre des forces immensément supérieures aux siennes, et s'il fut contraint de plier, il ne fut pas du moins poursuivi. Alexis Comnène était venu lui-même, avec une armée de cent mille hommes, au secours de Dyrrachium ; Robert Guiscard, qui commandait en personne sa petite armée de terre composée seulement de quinze mille soldats, livra bataille à l'empereur, et le délit complètement. Alexis Comnène faillit être pris dans sa fuite, et laissa entre les mains du vainqueur la fameuse croix d'ai-

DK FKAïSCE. 89

rain, qui était depuis Constantin le Grand l'étendard sacré des empereurs d'Orient. Robert Guiscard refusa de la rendre, quelque prix qu'on y mît, et la fit désormais porter devant lui au milieu des batailles. Le vainqueur coupa le chemin à Georges Paléologue, sorti de Dyrrachium pour aller au secours de l'armée impériale, et l'empêcha de rentrer dans la place. Enfin Dyrrachium tomba au pouvoir des Normands, qui eurent ainsi un pied au sein même de l'empire d'Orient. Si les événements imprévus ne l'eussent ramené en Italie, Robert Guiscard aurait immédiatement poursuivi par lui-même ses conquêtes dans la Grèce. Il laissa ce soin au jeune Boémond, qui remporta tantôt sur les Grecs seuls, tantôt sur les Grecs et les Turcs réunis , plusieurs victoires signalées. Pendant ce temps, Robert faisait fuir devant lui, en Italie, l'empereur d'Occident , Henri IV, comme naguère , devant Dyrrachium, celui d'Orient. Robert, vainqueur en Italie, songea tout de suite à reprendre le chemin de la Grèce. Il mit à la voile au mois de septembre 1084, avec vingt nefs, vaisseaux de haut bord de cette époque, et cent bâtiments légers dont la plupart sans doute étaient des galères; il cingla en toute hâte vers les armées navales combinées d'Orient et de Venise, qui essayaient de lui reprendre Corfou. Les flottes se rencontrèrent entre cette île et celle de Céphalonie. Robert avait divisé ses bâtiments de haut bord en quatre escadres égales, et avait donné ordre aux bâtiments légers de voguer à la suite de chacune de celles-ci et d'en seconder tous les mouvements. Lui-même il avait pris le commandement de l'une des escadres; les trois autres avaient pour chefs ses trois fils, Boëmond, Roger et Robert. Parmi les vaisseaux ennemis, il y en avait neuf des Vénitiens qui surpassaient en force et en grandeur tous les bâtiments normands. On les avait liés ensemble par des cables ainsi que plusieurs autres des plus gros, et l'on avait semé dans leurs intervalles les navires légers des Grecs. C'est dans cet ordre que la bataille s'engagea, au milieu d'une grêle de pierres et de flèches partant principalement des navires grecs. Ceux-ci, qui voltigeaient entre les nefs vénitiennes, furent vivement atta-

qués par Roger , fils de Robert; il leur donna la chasse, les mit eu fuite et en enleva même un assez grand nombre. Les Normands purent ensuite porter tous leurs efforts contre les grosses nefs de Venise, présentant au bout de leurs vergues des masses de bois d'une coudée de hauteur, armées d'une pesante pointe de fer, et que l'on pouvait décharger à plomb, à l'aide d'une poulie, sur les bâtiments adverses. Ces machines redoutables n'arrêtèrent point les Normands; ils vinrent se heurter avec tant de violence contre les citadelles flottantes des Vénitiens, qu'ils en coulèrent sept à fond; deux autres furent enlevées, et la victoire fut complète. Treize mille Grecs et Vénitiens périrent ce jour-là dans les eaux, et de trois à cinq mille furent faits prisonniers. Robert Guiscard se préparait à de nouveaux triomphes, quand la mort vint interrompre le cours de ses conquêtes en Orient, le 47 juillet 1085. Les Normands abandonnèrent peu après toutes leurs conquêtes dans la Grèce , y compris Dyrrachium ou Durazzo, qui leur rappelait pourtant de si glorieux succès. Roger le Grand- Comte survécut seize années à son frère; son digne fils, Roger H, qui lui succéda , finit par réunir sous sa puissance tous les États normands d'Italie et de Sicile, y ajouta Naples avec les villes environnantes , et, s'étant fait couronner roi , avec l'investiture papale , acheva la fondation du royaume de Naples et des Deux- Siciles, tel qu'il est encore aujourd'hui

Cependant une conquête non pas pius extraordinaire, mais plus retentissante, était entreprise par d'autres Franco-Normands. Le chef de l'expédition était le duc de Normandie lui-même, Guillaume, fils naturel de Robert le Diable, et descendant du célèbre Rollon. Il y avait plus de cinq siècles que les Anglo-Saxons étaient maîtres de l'Angleterre; il y avait deux cent quarante ans environ que l'heptachie saxonne s'était transformée en monarchie, quand le duc Guillaume résolut d'aller se conquérir une couronne

1 Nous avons donné au long l'histoire des douz« fils de Tancrède de Hautevillc, dans nos Marins illustres de la Fwnee.

royale dans ce pays. Il colorait son ambition, comme c'est l'ordinaire aux conquérants, de quelques prétextes d'équité, basant ses prétentions sur une promesse, disait-il, à lui faite par Kdouard le Confesseur, et sur un serment tiré peu généreusement du plus puissant des sujets de ce monarque mort sans postérité, Harold, fils de Godwin,qui, peu soucieux de ce serment et des droits d'un dernier prince du sang royal des Saxons , venait de se faire couronner. Guillaume, aussi adroit politique qu'intrépide guerrier, eut l'idée de faire approuver son entreprise par le pape, donnant à entendre qu'il rendrait volontiers sa conquête tributaire du saint-siége. Cependant l'argent manquait pour lever des troupes et équiper une flotte. Le duc fit un emprunt et s'adressa à l'enthousiasme et aussi à l'intérêt des particuliers. Chacun contribua volontairement pour sa part, dans l'espérance d'être bientôt largement récompensé. Guillaume, fils d'Obert, se chargea à lui seul d'équiper quarante vaisseaux à ses dépens. Les prêts et les dons des particuliers de Normandie ne suffisant pas, le duc obtint des secours en troupes et en vaisseaux de plusieurs princes, ses voisins, sur la promesse qu'il fit à ceux-ci et à leurs sujets de répartir aux uns et aux autres, proportionnellement, des biens en Angleterre, après la conquête du royaume. Aux soldats et aux matelots de son duché , il en joignit de la Bretagne , du Maine, de l'Anjou , du Poitou , de la Provence, de laGuienne,de la Bourgogne, de la Flandre, des rives du Rhin et de la Meuse , de tontes les provinces , en un mot, qui constituent aujourd'hui la France. Durant le printemps et l'été de Tannée 1066 , il fit construire et équiper dans tous les ports de Normandie des nefs à fond plat, tirant peu d'eau, assez conformes de l'avant à l'arrière, et qui , par leur coupe et leur assiette, ne ressemblaient pas mal à de grands cygnes voguant superbement sur l'onde. Il se pourvut aussi de batelets et d'esquifs, tels sans doute qu'on les pût embarquer dans ces nefs , jusqu'à l'approche des côtes. Le rendez -vous des navires et des gens de guerre était l'embouchure de la Dive , rivière qui se jette dans l'Océan cotre la Seine et l'Orne. Durant un mois, les vents furent

contraires, et retinrent la flotte de Guillaume au havre do Dives.

De son côté, le roi saxon Haro kl, à la nouvelle des projets de Guillaume, avait assemblé une flotte considérable et une nombreuse armée ; mais , après avoir vainement attendu le duc de Normandie pendant quelques mois, manquant de vivres, et voyant l'équinoxe d'automne approcher, trompé d'ailleurs par de faux avis qui lui faisaient supposer que son ennemi renvoyait son expédition à l'année suivante, Harold désarma ses vaisseaux et congédia ses troupes pour ne pas se ruiner en inutiles dépenses. Chemin faisant pour retourner à Londres, il apprit qu'une grande flotte norwégienne venait d'opérer une descente dans le nord de ses États, qu'une partie de ses provinces était déjà envahie et ravagée ; il rassembla en toute hâte son armée, et alla au-devant des Norwégiens, à qui il fit éprouver une défaite totale dans laquelle périt leur roi. Harold se croyait bien assuré et s'occupait, dans le nord de son royaume, à réparer les maux causés par la dernière invasion, sans se douter qu'une autre plus redoutable le menaçait immédiatement.

Guillaume attendait toujours à Dives. Une brise du sud vint à souffler, qui poussa la flotte française jusqu'à Saint- Valery-sur- Somme ; là encore, le temps redevenant défavorable, il fallut attendre plusieurs jours. Une nuit pourtant les vents changèrent, et, le 27 septembre 1066, le soleil parut dans tout son éclat. Aussitôt les apprêts de rembarquement des troupes s'exécutèrent à l'envi, et quelques heures avant la fin de cette mémorable journée, la flotte appareilla au bruit des trompettes et d'un immense cri de joie poussé par soixante mille bouches. Outre un grand nombre de nefs dont quelques-unes portaient, sur la poupe, des châteaux en charpente ou espèce de plates-formes crénelées pour des archers et des frondeurs, dont quelques autres étaient garnies de ceintures de fer, terminées à l'avant par un éperon, et qui presque toutes avaient des boucliers rangés sur leurs bords pour servir de remparts à leurs hommes, cette flotte se composait

dune multitude de petits navires de toutes sortes'. De grands fanaux élevés sur les hunes, précaution nécessaire pour une traversée de nuit, devaient servir d'autant de phares de ralliement à toute la flotte. La nef de Guillaume voguait en tête, portant, au haut de son mât, une bannière envoyée par le pape, et une croix sur son pavillon. Sa voile brillait de couleurs variées, selon l'usage des anciens chefs Scandinaves, de ces chefs que Ton appelait rois de mer, et l'on voyait peints en plusieurs endroits les trois lions qui distinguaient l'enseigne de Normandie. Une figure d'enfant, tenant un arc tendu, avec la flèche prête à partir, était sculptée à la proue de ce vaisseau, plus fin voilier que les autres, qui les précéda tous durant le jour, et les laissa, durant la nuit, bien loin en arrière. Le lendemain matin, Guillaume fit monter un matelot au sommet de son mat, pour savoir s'il était suivi de près par sa flotte. « Je ne vois que le ciel et la mer, • dit le matelot. Et Guillaume ordonna aussitôt que l'on * attendît. Il affecta une contenance gaie, et pour que l'ennui et la crainte ne s'emparassent pas de l'équipage de son vaisseau, il fit servir un repas somptueux accompagné de vins fort épicés, dans lesquels ses soldats noyèrent la pensée de leur position incertaine. Bientôt, sur l'ordre de Guillaume, le matelot remonta une seconde fois au haut du mât : « J'aperçois quatre vaisseaux, » dit-il. La troisième fois, il s'écria : « Je vois une forêt de mâts et de voiles. »

1 ■ Hais çou ol dire * mort père ,

Bien m'en sovient, mais vallù» ère,

Que sepl-cens nés quatre mains Turent,

Quand de S. Waleri s'esmeurent,

Que nés, que ballnus, que escols,

A porter armes et barnois.

Et jou ai en escrit trové

(Ne sai dire s'est vérité)

Que il i ot trois mille nés,

Qui portèrent voiles et très.

A tantes nés puct-on savoir

Que moult i puet grant gent avoir. •

Robert Wace. Roman de Itou. [De Rollon et des dues de Normandie. Ce roman n'est autre que l'histoire en vers.)

94 HÎSTOIBE MARITIME

Et le vaisseau de Guillaume poursuivit sa route. Enfin, la côte méridionale d'Angleterre lui apparut, sans que rien indiquât qu'il trouverait un obstacle à son débarquement ; car Harold, persuadé qu'il n'avait plus rien à redouter pour cette année, était resté dans le Nord. Guillaume put ainsi faire aborder ses troupes, sans résistance, à Pevensey, près de Hastings, dans la province de Sussex, le 28 septembre de l'année 1066. Les navires touchèrent tous ensemble le rivage, tous fureut rangés autour du port, tous placés côte à côte les uns des autres, tous ancrés en même temps et sur la môme ligne ; la marée basse les ayant mis à sec, le débarquement s'opéra alors avec beaucoup d'ordre : les archers d'abord, puis les cavaliers et leurs chevaux, puis les ouvriers de toute espèce, et trois châteaux de bois, dont il ne restait plus qu'à réunir les pièces.

Comme le duc débarquait le dernier de tous, il tomba, et fut obligé de se tenir sur ses deux mains. Cela parut à beaucoup un mauvais présage, et des murmures trahirent l'inquiétude de l'armée. Mais le duc, relevant la tête, s'écria : «Sachez que c'est la possession de cette terre que Dieu m'a fait prendre à deux mains, et qu'avec son aide et la YÔtre, mes amis, je la conquerrai ; et qui me la disputera, par la splendeur de Dieu ! il y aura bataille. » Et alors un de ses chevaliers arrachant une poignée de paille à une cabane couverte de chaume, la présenta au duc en lui disant : « Sire, je vous baille la saisine de ce royaume, et vous promets qu'avant qu'il soit un an , je vous en verrai seigneur ou serai mort4. » Le

• Chronique (dite) manuscrite de Normandie, dans dom Bouquet.

Guillaume de Malmesbury et Albéric, moine de Trois -Fontaines, racontent celte circonstance d'une manière plus simple et qui n'en aurait peut-être que plus de chances d'être vraie.

• In egressu navis pede lapsus, eventum in melius commulavit, acclamante sibi proximo milite : Tcnes, inquit, Angliam, cornes, rex futurus. »

Willielmu$ Malmesburien$it. De Gettit regum Anglorum, t. XI, page 183, de dom Bouquet. n In egressu navis pede lapsus est dux, acclamante sibi pro\imo milite : 'Tene, dux, Angliom, in proximo rex futurus. «

Ex chronico Albericimonachi, t. XI , page 3d0 , de dom Bouquet.

DE FRANCE. 9i

duc fut très sensible à ce discours, et en remercia le chevalier avec effusion. Puis il ordonna à ses gens d'aller chercher leur nourriture aux dépens des villes et des hameaux voisins. Guillaume invita q sa table plusieurs de ses barons. En dînant, il se souvint qu'à Saint- Valéry, un clerc , qui se faisait devineur, lui avait dit que sûrement il passerait la mer et ne combattrait point; car Harold lui offrirait et donnerait tant, que le duc lui laisserait son royaume, satisfait d'en recevoir l'hommage. « Où est le clerc? » demanda Guillaume. On lui répondit que dans le trajet deux nefs seulement avaient péri, et que le xlerc s'était trouvé dons l'une d'elles. « En vérité, dit le duc , il n'est pas sage, celui qui pense mieux au profit d autrui qu'au sien propre. Toutefois, je suis passé, Dieu sait ce qui arrivera de reste. »

Après son dîner, si l'on en croit une vieille chronique, Guillaume assembla son conseil , et ordonna que tous ses vaisseaux fussent percés et submergés, afin que personne ne plaçât son salut dans la possibilité de fuir et de retourner en Normandie. Mais, outre que le silence de tous les auteurs contemporains, ou à peu près, dément un fait si important, le soin que Guillaume prit, au rapport de cette même chronique, de se ménager une retraite sur la cote à tout événement, dit assez qu'en chef prudent et sage il n'avait point renoncé, en cas de malheur, à ramener en Normandie le plus qu'il pourrait de son monde 1 .

Harold ne tarda pas à être informé de la descente de son ennemi. Il vint précipitamment à Londres, où il passa son armée en revue , et où il trouva un actif concours dans toute la noblesse

r Voici, du reste, le passage de la Chronique (dite) manuscrite de Normandie.

« Après ce que le duc ot disné , si assembla tous ses conseils , et ordonna que tous les vaisseaux Tussent perluisez et effondrez , aflln que nul ne s'en peust fuir, ne retourner en Northmandie. Ce fait, il ûst adviser trois places où il ilst assoir les trois chustcaulx de bois qu'il avoit fait amener, et les ûst garnir de vivres , et fossoyer tout autour, et mettre à la défense, et puis y mit des gens pour les desfendre , aflln que lui et ses gens, en cas de nécessité, se y peussent rctraire. - (Dom Bouqucl, t. XII!, p. 228.)

La contradiction entre le commencement et la fin de cette narration est formelle : car, à quoi bon s'être assuré une. retraite sur la cùle, si ce n'était pour se donner le temps d'opérer un rt'nilmnjiii'menl au besoin. Par la suite on a changé la submersion des vaisseaux de Gujlhumu en uRendic ; ou ut a même fait un tableau de grande dimension qui orne

96 HISTOIRE MARITIMK

saxonne. Sur ces entrefaites, Guillaume lui envoya, par des ambassadeurs, une sommation de lui céder la couronne, et des reproches pour avoir violé son serment. Peu s'en fallut que, dans le premier mouvement, Harold ne maltraitât les ambassadeurs. 11 répondit par une contre-ambassade insultante, de laquelle Guillaume ne parut nullement s'émouvoir. Le roi anglo-saxon, après avoir réuni toutes ses forces, vint camper à sept milles de l'armée de Guillaume, dans le dessein de lui livrer bataille. Le duc de Normandie feignait de vouloir entrer en négociations, et pendant ce temps s'emparait de postes avantageux, et prenait toutes ses dispositions pour s'assurer la victoire. Il proposa à Harold de vider la querelle dans un combat singulier : l'Anglais s'y refusa. La nuit du 13 au 14 octobre 1006 se passa en festins et en réjouissances dans le camp anglais où I on se tenait pour certain de la victoire. Dans le camp des Français, au contraire, chacun se préparait à la bataille et demandait à Dieu un heureux succès. Le 14 octobre au matin, jour de la naissance d llarold, et qui allait être aussi celui de sa mort, les deux armées en vinrent aux mains à Hastings. On sait quel fut le résultat de cette mémorable bataille continentale. Harold fut tué dans l'action. Guillaume, vainqueur, n'eut plus qu'à voler d'Hastings à Douvres et de Douvres à Londres, où on le couronna roi d'Angleterre. On le surnomma le Conquérant. Dans tous ses actes, conséquences de la conquête, il désigna ceux qui l'avaient aidé, non pas sous le nom de Normands, mais sous le nom plus général de Français, disant mieux de quels soldats il s'était servi. La langue française, par laquelle Guillaume essaya même de supplanter la langue anglo-saxonne , s'insinua du moins pour les siècles dans celle-ci ; elle fut imposée à la

le réfectoire de l'ancienne abbaye de SainUËtienne de*Caen, aujourd'hui transformée en collège royal. Guillaume de Jumicge, Guillaume de Poitiers, Guillaume de Malraesbury, Albéric de Trois-Fontaines , etc., ne disent pas un mot ni de la prétendue submersion, ni du prétendu incendie; et M. Augustin Thierry, qui a cependant accepté, immédiatement auparavant et immédiatement après la circonslance en question, le récit de la Chronique de Normandie, passe prudemment ce fait improbable sous silence. Lea Franco-Normands n'eurent pas besoin d'un moyen aussi désespéré pour se donner du cœur, vaincre et conquérir.

I)K FRANCE. filiation conquise pour tout ce qui tenait à l'État, et l'usage s'en est perpétué jusqu'à nos jours dans plusieurs formules des actes du gouvernement anglais , restées comme les stigmates de la conquête. L'Angleterre devint, pour un temps, par la vassalité de ses rois, qui étaient princes français, presque la vassale de la France; elle fut partagée, selon la promesse de Guillaume, entre les conquérants, parmi lesquels on comptait des dïlarcourt, dos Montgominery, des Tracy, des Torcy, des Beaumont, des Mortemart, des Montaigu, des Courtenay, et un Talbot dont la glorieuse postérité devait donner un grand homme de guerre à l'Angleterre, un illustre ennemi à la France. A la suite de la conquête on vit, non pas seulement les seigneurs français, mais leurs moindres hommes d'armes , mais leurs valets même, faire noble souche au pays conquis, et devenir le principe des plus nobles familles qui sont encore aujourd'hui à la tête de l'Angleterre, où la race franco-normande est toujours la race souveraine.

Guillaume, surnommé désormais le Conquérant, se partagea entre ses anciens et ses nouveaux États. Ceux-ci avaient souvent besoin de sa présence. Beaucoup d'ambitions travaillaient à les lui disputer ; outre les deux fils d'IIarold , qui s'étaient réfugiés en Irlande, il avait un rival dans la personne du jeune Edgard, dernier représentant de l'ancienne race royale des Saxons. Les partisans de ce prince appelèrent à leur aide Eustache . comte de Boulogne, dont Guillaume retenait alors le fds prisonnier; mais le comte échoua en essayant de prendre Douvres, et trouva plus avantageux pour lui de se réconcilier avec le duc de Normandie et d'avoir sa part dans la distribution des terres conquises, que de s'épuiser en luttes inutiles au profit d'un fantôme de roi saxon.

Tous souvenirs d'une commune origine semblaient perdus entre les Normands et les Danois. Le titre de Français était celui qui sonnait le mieux aux oreilles de Guillaume et de ses sujets de France. Aussi les Danois ne tardèrent-ils pas à venir pour trou—

m HISTOIRK MARITIME

Lier le nouveau roi dans sa conquête. Deux cent quarante navires, partis sous la conduite d'un frère et de deux fils du roi Suenon de Danemarck , abordèrent sur la côte d'Angleterre à la fin de l'année 1069; mais ceux qu'ils avaient amenés, après avoir réussi à prendre la ville d'York et à y introniser le jeune Edgar, abandonnèrent bientôt leur entreprise; Guillaume rentra dans la possession d'York, et soumit tout le nord de l'Angleterre.

La fin de la carrière de Guillaume fut troublée par la révolte de Robert Courte-Heuze, son fils aîné, et marquée par quelques difficultés avec le roi de France Philippe 1er, qui n'avait pas vu sans inquiétude un de ses feudataires s'agrandir de la conquête de tout un royaume. Guillaume mourut le 9 septembre 1087, au moment où il disputait le Vexin à Philippe. Robert Courte-Heuze, son fils aîné, lui succéda en Normandie; Guillaume le Roux, son second fils» en Angleterre. La croisade qui approchait allait bientôt faire cesser ce partage et les querelles qui éclatèrent ^pntre -tes deux frères.

A l'époque des expéditions franco-normandes en Angleterre, la Petite-Bretagne avait pour duc Conan II, que Guillaume de Normandie fut accusé d'avoir fait périr par le poison, en 1007; Hoël II était comte de Nantes et de Cornouailles; Geoffroy , comte de Rennes, et Eudes, comte de Penthièvre. Le fils de ce dernier, Brian, avait pris une part très active à la conquête, et, en 1069, il n'avait pas peu contribué à affermir Guillaume sur son nouveau trône en battant les deux fils d'Harold qui , après s'être enfuis en Irlande, étaient revenus inopinément de cette île avec soixante bâtiments et une armée de Saxons et d'Irlandais, pour revendiquer l'héritage paternel. Entre les Bretons qui avaient suivi la bannière de Guillaume , s'étaient encore signalés le vicomte de Léon, Robert de Vitré, Raoul, fils de Main de Fougères, le fils de Bertrand, vicomte de Dinan, le sire de Château giron, Raoul de Gael et de Montfort, Judicael de Loheac, et surtout Alain dit Fergent (ou le Roux), qui fut comte de Nantes et de Cornouailles en 1084, avec le titre de duc de Bretagne, et devait bientôt

prendre sa place dans la croisade. Presque tous ces seigneurs bretons avaient eu des parts considérables dans la distribution faite par Guillaume le Conquérant en Angleterre; ils avaient ainsi pris leur revanche de l'exil que leurs aïeux s'étaient imposé lors de la conquête de l'île britannique par les Anglo-Saxons.

Quelques événements dignes d'être mentionnés se passaient en Flandre à l'époque de la conquête d'Angleterre. Le béros en était Robert le Frison, fils atné de Baudouin de Lille. Robert, poussé par un instinct aventureux, peut-être aussi par le besoin d'échapper à quelque grand remords, était passé avec une flotte sur la côte de Gallice pour y attaquer les Sarrasins. Un revers ne lavait point découragé ; il retournait en Espagne, quand une tempête détruisit ses vaisseaux. Il prit alors l'habit de pèlerin; mais, chemin faisant pour Jérusalem, il se ravisa, et projeta , avec des aventuriers normands , des conquêtes dans l'empire d Orient. Son dessein n'ayant pu être exécuté, il revint dans son pays, attaqua les comtés de Hollande et de Frise, et, toujours debout quoique souvent battu, il n'accorda la paix à la régente de ces principautés qu'en obtenant sa main. C'est alors qu'il reçut le surnom de Frison. Baudouin de Lille étant mort en 1067, Robert ne s'opposa point d abord à l'élévation de son frère cadet, Baudouin III, au comté de Flandre; mais, au bout de trois ans, il lui fit une guerre où son rival trouva la mort; Robert recouvra ainsi l'héritage dont on l'avait frustré.

Peu après la conquête d'Angleterre, en 1070, Gui-Geoffroi , dit Guillaume VII, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, opéra la réunion de la Gascogne et du comté de Bordeaux à son duché, après l'extinction de la race de Sanche Mitarra. Depuis lors la Guienne et la Gascogne eurent une commune destinée.

Mais ces révolutions de provinces allaient s'absorber dans les grands et mémorables événements auxquels touchait la chrétienté tout entière. Déjà Pierre l'Ermite et le pape Urbain II prêchaient la première croisade.

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