CHAPITRE V
Période des croisades, embrassant la deuxième période féodale. — Première croisade. — La Normandie retourne aux rois d'Angleterre. — Affaires de Flandre. — Croisade de Louis VU. — Kléonore d'A<|uilaiue porte plusieurs provinces françaises aux ru 8 d'Angleterre. — La première maison d'Anjou succède a la maison de Normandie en Angleterre. — Croisade de Philips-Auguste. - Quatrième croisade. — Prise de Constauliuople par le» Français. — Baudouin de Flandre, empereur d'Orient. — Philippe-Auguste enlève la Normandie, et plusieurs antres provinces aux rois d'Angleterre. — Louis VIII suit la politique de Philippe- Auguste vis-à-vis des rois d'Angleterre et des autres grands vassaux. — Kégenee de la reine Blanche. — Saint Louis. — Le Languedoe vient au doniHine royal. — Le Rniusillon et la Catalogne passent aux rois d'Aragon. — Ln Provence passe a la seconde maison d'Anjou. — Générosité de saint Louis envers les rois d'Angleterre. — Croisades de saint Ijnuis. — Le premier amiral de Fiance. — Mort de saint Louis. — Pin des grandes croisades. — Influence des croisades sur la marine et le commerce. — Origiue de la boussole.
Résumer l'origine et l'histoire des croisades, c'est préparer de loin la lecture de plusieurs grauds événements maritimes de notre temps, et peut-être de bien des événements plus décisifs encore que ce siècle verra. Il convient donc de s'arrêter un moment à l'époque de ces fameuses luttes religieuses , époque de décomposition pour la puissance du Bas-Empire fondée par les Grecs en Orient; il convient de s'y arrêter, autant pour ce qui est et ce qui sera que pour ce qui fut : car, bien que de nos jours le principe de l'intérêt se soit mis à la place du principe de la religion, c'est ici ou jamais le cas de dire que le passé renferme l'avenir.
L'islamisme avait paru décliner en Orient sous les successeurs de Haroun-al-Raschid, au milieu des divisions intestines; mais, n'ayant rencontré sur ce terrain, pour le combattre, que les Grecs du Bas-Empire, il n'avait point succombé. Chassé un moment de la Palestine et de la ville sainte, il n'avait pas tardé à y rentrer; et sa défaite d'un jour n'avait été qu'un prétexte de plus pour qu'il persécutât les chrétiens de Syrie et les pèlerins qui se rendaient d'Europe au tombeau du Christ. Si les Arabes ou les Sarrasins n'avaient plus montré que de faibles soutiens du culte mahomélan dans l'Orient comme en Espagne où la puissance
DE FRANCE. loi
chrétienne se relevait, un élément nouveau et tout à fait digne de son origine était venu bientôt le retremper et lui rendre la vigueur primitive qu'il avait puisée dans le sang. Les Turcs, horde de Tartarie, après avoir envahi la Perse, s'étaient immédiatement faits les zélateurs et les protecteurs de ce culte, et avaient, par ce moyen, su s'emparer des dépouilles des khalifes de Bagdad. Pour emblème de la domination universelle à laquelle ils aspiraient, on avait ceint à Togrul, leur chef, deux cimeterres, et on lui avait mis deux couronnes sur la tête : Tune était pour l'Orient, l'autre pour l'Occident. Maîtres de la Palestine, comme Tétaient naguère les Arabes, ils avaient fait couler à flots le sang chrétien dans Jérusalem, et déclaré une guerre à mort aux Grecs, dont ils ambitionnaient les possessionssur l'une et l'autre rive du Bosphore. Quoique les chrétiens de l'Église latine considérassent les Grecs comme des schismatiques, ils n'avaient pu se défendre d'écouter leurs lamentables plaiutes et d'en être émus. Ils l'étaient surtout de savoir le tombeau du Christ et tous les lieux saints de la Palestine souillés par les mécréants. Déjà plusieurs pontifes romains avaient exhorté les chrétiens d'Occident à prendre les armes pour leurs frères d'Orient, lorsqu'un pauvre ermite picard, du nom de Pierre, prêchant dans Glerinont, et parcourant ensuite les provinces de France, réussit, mieux que les papes eux-mêmes, à soulever devant lui, en 1095 , tous les chrétiens comme des vagues vengeresses, et les précipita vers l'Orient, avec ce long cri que l'Europe entière entendit et répéta : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! » Ceux qui se levèrent à sa voix décorèrent leurs vêtements d'une croix rouge bénite; ils prirent dès lors le nom de croisés; et celui de croisades fut donné à la guerre d'extermination qu'ils allaient entreprendre. De la France, l'enthousiasme religieux et guerrier gagna l'Angleterre, puis l'Allemagne, l'Italie et tout le monde chrétien. Néanmoins, ceux qui prirent la croix pour aller combattre les musulmans reçurent indistinctement, en Orient, le nom de Francs, parce que les Français étaient toujours l ame de ces grandes entreprises; et de là vient que ce nom est encore
loa HISTOIRE MARITIME
conservé dans l'empire turc à tous les chrétiens en général, qui ne sont point directement soumis au sultan. L'islamisme, qui était partout sur la défensive en Espagne et près d'y succomber entièrement, allait être attaqué à son foyer même par les chrétiens d'Europe. Telle fut l'origine des luttes entre l'Orient et l'Occident.
La marine eut peu de part aux premières expéditions des croisés qui, le plus souvent, prenaient la voie de terre. Traversant l'Allemagne, la Hongrie et la Bulgarie, ou les Alpes, la Lombardie, le Frioul et la Dalmatie, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés dans l'empire grec, qui avait encore pour capitale Constantinople ou Byzance, ils n'avaient plus qu'à passer le Bosphore sur des vaisseaux que l'empereur d'Orient leur fournissait, pour atteindre r Asie-Mineure et la Syrie, objet de leurs vœux. Les chefs de la première croisade régulière furent, comme on sait, Godefroi de Bouillon, duc de Basse- Lorraine, fils du comte de Boulogne , emmenant avec lui son frère Eustache de Boulogne et son cousin Baudouin du Bourg, qui devaient être après lui rois de Jérusalem, Baudouin, comte de Hainaut, et d'autres seigneurs; Hugues de France, comte de Vermandois, frère du roi Philippe I"; Robert II, comte de Flandre, que sa valeur chevaleresque fit surnommer la lance et l'épie des chrétiens; Étienne, comte de Blois et de Chartres; Bobert Courte-Heuze, duc de Normandie, qui, pour subvenir aux frais de l'expédition, engagea son duché au roi Guillaume le Boux, son frère , et qui avait avec lui le belliqueux évêque de Bayeux, Odon , son oncle , l'un des conquérants de l'Angleterre , ainsi qu'Alain Forgent, duc de Bretagne; Raymond, comte de Saint- Gilles et de Toulouse, qui naguère avait combattu, à côté du Cid , les Sarrasins d'Espagne , et qui , malgré son âge avancé , allait être un des héros de la croisade; la noblesse des provinces maritimes de Languedoc, de Provence, de Roussillon et de Gascogne, s'était rangée sous sa bannière, avec celle de l'Auvergne, du Poitou et du Limousin; enfin un autre chef, Bohemond, prince de Ta rente, fils de Bobert Guiscard, dont on a 'déjà parlé, s'associa à la croisade, avec le fameux Tancrède de Hauteville, Le corps
d'armée de Robert Courtc-Heuze, après avoir passé les Alpes , et fraternisé avec les Normands des Deux-Siciles, s'embarqua, pendant le printemps de l'année 1097, et alla descendre à Durazzo, que les Normands occupaient encore. Sa traversée ne paraît avoir été signalée par aucun événement important, à moins que l'on n'y rattache l'infortune de Hugues le Grand , frère du roi de France, qui, jeté par la tempête sur les côtes de l'Épire, fut mené prisonnier à Constantinople, par les ordres de l'empereur des Grecs, efTrayé du secours même que les chrétiens d'Occident apportaient à son empire chancelant. Cette trahison fut le signal d'hostilités entre les croisés et ceux qu'ils étaient venus défendre. Godefroi de Bouillon, en ravageant l'empire d'Orient par représailles, força bientôt les Grecs à implorer la clémence de leur prisonnier. H contraignit aussi l'empereur Alexis à lui fournir des vaisseaux pour passer le Bosphore, et aller attaquer ensuite les musulmans jusque dans Nicée, alors siège de la puissance des Turcs, qui livrèrent d eux-mômes cette ville aux Grecs au moment où elle allait tomber sous les armes des croisés Deux ans après le débarquement des chrétiens d'Occident en Asie, le 15 juillet 1099, Jérusalem fut conquise par eux, et Godefroi de Bouillon en fut proclamé roi. Sauf Jaffa, qui, en raison de sa proximité de Jérusalem , était d'une nécessité immédiate et constante aux croisés pour leurs débarquements , les villes du littoral de Syrie ne tombèrent que plusieurs années après en leur possession, les sièges par mer étant à cette époque d'une grande difficulté, faute de moyens d'attaque suffisants. Acre ou Saint- J«an-d'Acre, l'Haco des Juifs, lAccou des Grecs, nommée Ptolémaïs par Plolémée, roi d'Égypte, ne fut enlevée pour la première fois aux musulmans qu'en 1104. Soixante-dix galères génoises avaient été employées pendant le siège à cerner, du côté de la mer, cette ville qui devint, entre les mains des chrétiens, le centre d'un grand commerce. Beyrouth, autrefois Béryte, ne fut prise qu'en 1 1 10. Sour ou Tyr, l'ancienne reine des mers, assiégée deux fois par les croisés, ne leur fut acquise qu'en 1 124, après quatre
mois d'efforts incessants. Seydc on Sidon suivit le sort de Tyr. Beaucoup dc3 premiers croisés français prirent la voie maritime pour revenir dans leur patrie. Les vaisseaux dont ils usèrent pour leur traversée, quand ils n'étaient pas provençaux, étaient en général italiens ou grecs.
A son retour, Robert Courte-Heuze disputa la Normandie à Henri 1er, roi d'Angleterre, successeur de Guillaume le Roux ; mais la bataille de Tinchcbray, où il fut fait prisonnier, réunit en 1 100 les possessions de Guillaume le Conquérant entre les mains de Henri. Louis VI, dit le Gros, successeur de Philippe lrr, essaya en vain de rétablir le fils de Robert Courte-Heuze dans le duché de Normandie. Il réussit mieux quelque temps après dans le comté de Flandre, devenu vacant, en 1427, par l'assassinat de Charles le Bon , prince Danois auquel l'héritage de ce comté était venu par sa mère ; Louis VI établit en Flandre le fils de Robert Courte- Heuze, Guillaume Cliton. MaisThierri d'Alsace, soutenu par le roi d'Angleterre, finit par supplanter le prince normand. Le comté de Flandre, après être resté quelque temps dans la maison d'Alsace, passa dans celle de Hainaut.
Cn roi de France, Louis VII, dit le Jeune, tils de Louis VI, et un empereur d'Allemagne, Conrad III, furent les héros malheureux de la seconde croisade prêchée par saint Bernard. A cette époque le grand héritage d'Aquitaine appartenait à une femme, Éléonore, fille de Guillaume IX, qui semblait devoir l'unir à jamais au domaine royal par son mariage avec Louis. Éléonore, plus préoccupée en cela d'aventures que de piété, voulut suivre son époux. Celui-ci prit la croix en 4147, et partit de Metz pour Constantinople, par l'Allemagne et la Hongrie , avec une armée de cent mille hommes. Trahis, de même que les Allemands, à leur entrée sur le territoire de l'empire d'Orient, les croisés français, qui auraient pu aisément se venger en s'emparant dès lors de Constantinople, allèrent, avec leur roi, chercher, de l'autre côté du détroit, quelques triomphes inutiles, presque aussitôt suivis de revers. Louis VII, ayant passé un moment pour
mort, après un combat funeste, et desespérant de pouvoir poursuivre sa route à travers l'Asie-Mineure, s'embarqua pour la Syrie, à Satalich, avec son épouse et le plus qu'il put des débris de son armée, en laissant derrière lui une partie qui périt misérablement. Tandis que ce prince continuait à se signaler par de vains traits de bravoure personnellej et se voyait rapidement réduit nu rôle d'un simple pèlerin sans armée, lui qui était parti à la tête de cent mille hommes, son aventureuse épouse, par sa conduite dans la principauté d'Antioche, annonçait assez déjà qu'elle ne tenait guère à lui laisser la riche dot qu'elle lui avait apportée ; de sorte que Louis VII, dans sa désastreuse croisade en Orient, perdait son armée, ses trésors, et de plus les deux tiers de son domaine.
En effet, trois ans à peine après son retour et son débarquement à un port nommé Saint-Gilles, sur le Rhône, son divorce avec Éléonore d'Aquitaine lui enlevait les seules provinces maritimes qu'il possédât à titre de souverain. Éléonore porta sa dot, ainsi recouvrée, à Henri II Plantagenet, comte d'Anjou, devenu héritier, par sa mère Mathilde, de Henri r d'Angleterre. Déjà ce prince s'était mis en possession de la Normandie, et n'attendait que le moment favorable de s'asseoir sur le trône d'Angleterre, occupé pour l'instant par Etienne, comte de Boulogne. En attendant ce moment prochain, il put bientôt, grâce à son mariage avec Éléonore , dominer sur tout le littoral de France du côté de l'Océan, moins celui de la Bretagne; et encore se fit-il reconnaître pour maître de Nantes, sur la Loire, comme il l'était de Bordeaux, sur la Garonne, tandis que, jusqu'au pied des Pyrénées, il commandait, ou tout au moins intervenait d'une manière prépondérante. Dans cette imposante continuité de côtes maritimes qui s'étend de l'embouchure de la Loire à celle de l'Adour, quelque chose aurait pu foire défaut encore à l'heureux Henri; mais Éléonore avisa pour lui, en achetant la ville de La Rochelle qui commençait à prendre quelque accroissement et quelque importance. Henri Plantagenet, après avoir fait définitivement passer la couronne d'Angleterre dans la première maison d'An-
jou, en H 54, voulut encore s'emparer du comté de Toulouse, qui l'aurait rendu maître d'une partie du littoral sur la Méditerranée; il ne réussit pas toutefois dans ce dessein. Henri se tourna vers la Bretagne, et l'occupa au nom de son fils qui avait épousé l'héritière de ce duché. La maison d'Anjou devint ainsi souveraine de la Bretagne comme elle Tétait déjà de tant d'autres États.
Saladin, premier soudan d'Égypte, avait repris Jérusalem, la terre sainte et presque toutes les villes de la Syrie aux chrétiens, quand eut lieu la troisième croisade. Philippe II, dit Auguste, successeur de Louis VII , de concert avec le roi d'Angleterre Richard Cœur de Lion, successeur de Henri II Plantagenet, se disposa , en 1 1 90, à se rendre au siège de la ville d'Acre, que les chrétiens essayaient depuis longtemps déjà, mais en vain, de reconquérir. Le roi de France s'embarqua à Gênes, sur des vaisseaux génois, tandis que le roi d'Angleterre mettait en mer à Marseille, qui avait recommencé à se gouverner en république. Philippe, en se dirigeant d'abord sur Messine, fut battu d une tempête qui fit périr nombre de ses vaisseaux et délabra le reste ; il passa l'hiver en Sicile , en partit à la ûn de mars, et arriva en vingt-deux jours au port d'Acre. Cette ville fut occupée, en 1191, parles chrétiens, qui devaient en demeurer maîtres juste pendant un siècle. Les flottes des Pisans et des Danois se distinguèrent pendant cette croisade, où les vaisseaux de l'Occident montrèrent leur supériorité sur ceux de l'Orient. Une quatrième croisade eut lieu du vivant de Philippe- Auguste, et sans que ce prince, désormais occupé à abattre les grands vassaux, y prît une part active. Thibaut lV,xcomte de Champagne, devait la commander; mais il mourut avant le départ des croisés, et, au refus du comte de Bar et du duc de Bourgogne, il fut remplacé par un étranger, Boniface, marquis de Montferrat, recommandable par une belle défense de Tyr contre les musulmans. On remarquait, au nombre des autres chefs, Geoffroi de Villehardouin,qui devait être l'historien de cette croisade, Renaud de Boulogne, Mathieu de Montmorency, Robert de Boxes, comte d Amiens, Simon de Monlforl, plusieurs prélats, et surtout Baudouin de Hai-
naut , comte de Flandre , avec ses frères Eustache et Henri. Les Français voulant passer par mer en Palestine, s associèrent pour leur entreprise les Vénitiens, à qui ils demandèrent des vaisseaux. On s'entendit. Nombre des croisés se rendirent à Venise, tandis que d'autres s'embarquaient soit à Bruges, soit à Marseille. Le vieux doge Dandolo, plus qu'octogénaire, prit lui-même le commandement de la flotte. Mais l'intérêt des Vénitiens tourna d'abord les croisés vers la ville de Zara, en Dalmatie, qui fut enlevée aux Hongrois. Puis, sur la nouvelle d'une grande révolution opérée dans la famille des empereurs d'Orient, on oublia tout à fait le but de la croisade, et l'on tourna la proue vers Constanlinople, dont un usurpateur occupait le trône. Constantinoplo, assiégée deux fois, de 4 203 à 1205, par les Français et les Vénitiens, tomba deux fois en leur pouvoir. Trahis par l'héritier légitime des empereurs d'Orient , à qui ils avaient rendu la couronne, les croisés finirent par élever à sa place Baudouin, comte de Flandre. Ce prince, devenu empereur d'Orient , périt misérablement dans une guerre contre les Bulgares. La couronne n'en resta pas moins pour quelque temps encore dans la maison de Flandre-Hainaut. La domination française dura cinquante ans à Constantinople.
Pendant ce temps, Philippe-Auguste disputait plusieurs provinces de France à Jean sans Terre , qui avait hérité de la couronne d'Angleterre, au préjudice du duc Arthur Ier de Bretagne son neveu, assassiné par lui. Le succès couronna les efforts de Philippe. En 1204, après avoir mis en déroute une flotte anglaise à Andely sur la Seine, il acheva d'enlever la Normandie à Jean sans Terre, cité comme rebelle devant son tribunal, et réunit ce duché au domaine royal ; il en fît autant de la Touraine, de l'Anjou et du Maine : il ne resta plus en France que l'Aquitaine
aux héritiers de Henri Plantagenet.
Philippe-Auguste s'imposait de grands sacrifices pour se faire une marine depuis qu'il avait des ports en sa possession. Toutefois il fut moins heureux sur mer que sur terre. En 1213, il équipa et mit en mer une flotte considérable ; on prétend qu elle était de dix-
sept cents voiles qui sortirent de la Seine; mais alors les barques devaient la composer en majeure partie. Il s'agissait de renouveler l'expédition de Guillaume le Conquérant. Le comte de Flandre et le comte de Boulogne, tous deux vassaux rebelles, réunirent leurs forces navales à celles des Anglais. Le comte de Salisburi, commandant la flotte anglo-flamande, envoya reconnaître celle de France par des soldats déguisés en pêcheurs ; ceux-ci lui ayant rapporté qu'une grande partie des équipages français étaient à terre, il fondit à limproviste sur leurs vaisseaux sans défense, et en fit couper les câbles. Nombre furent enlevés et envoyés dans les ports d'Angleterre; nombre furent brûlés; cl les Anglais descendirent à terre pour mettre le feu au reste, bloqué dans le canal et le port flamand de Dam. Le bruit de ce désastre étant aussitôt parvenu aux oreilles de Philippe-Auguste, qui s'était déjà rendu maître de presque toute la Flandre, le monarque français abandonna le siège de Gand auquel il était occupé , et vint tomber sur les Anglais, qu'il contraignit immédiatement à se rembarquer, avec perte pour eux de deux mille hommes tués et de nombreux prisonniers. Philippe, croyant impossible de sauver les restes de sa flotte renfermés dans le port et le canal de Dam, en acheva luimême l'incendie, après en avoir fait retirer les munitions et les agrès. La célèbre bataille continentale de Bouvincs ne tarda pas à venger Philippe de l'Angleterre et de ses alliés. Peu de temps après, les Anglais déposèrent Jean sans Terre, ct offrirent leur couronne au fils même de Philippe-Auguste. Ce prince, qui régna depuis en France sous le nom de Louis VIII, ne la porta que peu de temps. Abandonné de presque tous ceux qui l avaient appelé, et poursuivi des foudres alors si puissantes de l'Église, il la résigna au bout d'une année, après une convention des plus honorables.
Louis VIII, devenu roi de France, s'empara presque aussitôt du Poitou et de La Rochelle, dont l'importance grandissait chaque jour, et qui servait de clef aux Anglais pour pénétrer en France. Il planta ses drapeaux presque en face de Bordeaux, où Henri III, roi d'Angleterre, fit débarquer, mais sans résultats durables,
quelques troupes, en 1225, pour essayer encore du peu qui lui restait de la puissance des Plantagenets dans les provinces françaises. Louis VIII plaça le champ de ses croisades dans la France même. Politiques sans doute encore plus que religieuses, et c'est le seul moyen de les défendre, elles finirent par amener la réunion d'une partie des provinces du Midi au domaine de la couronne , qui constituait le noyau de la future unité française.
Blanche de Castille, veuve de Louis VIII, devenue régente de France en 122G, pendant la minorité de Louis IX, dit saint Louis , son fils , éleva haut la dignité et la puissance de la couronne royale , entre autres vassaux rebelles, le duc de Bretagne et les comtes de Flandre, de Boulogne, de Ponthieu et de Toulouse. Elle prépara la réunion au domaine de la couronne du comté de Toulouse, que l'on commençait à appeler Languedoc. En 1249, en effet, Raimond VII, comte de Toulouse, étant mort, ses États . furent joints à ce domaine, qui se trouva ainsi pour la première fois, sous la troisième race, en communication directe avec la Méditerranée. Quelques années auparavant, en 1245, le comté de Provence était venu, par un mariage, à Charles, frère de Louis IX, et chef de la seconde maison d'Anjou.
Mais déjà la reine Blanche avait remis à son fils un sceptre craint et honoré. Saint Louis continua à le rendre respectable à tous ses grands vassaux, au roi d'Angleterre Henri III lui-même, qu'il battit en toute rencontre, et qu'il força à fuir du territoire français. L'an 1244, Louis, ayant été frappé d'une grave maladie qui alarma tout son peuple , forma le vœu de faire le voyage de la terre sainte et de se croiser, si Dieu lui rendait la santé. Elle lui fut rendue; et, sans laisser à sa reconnaissance le temps de s'attiédir, il fit aussitôt, pour sa croisade, de grands préparatifs, dans lesquels il apporta autant de sagesse et d'ordre que l'on avait montré avant lui de folie et d'imprévoyance; il amassa d'abondantes provisions, afin de pouvoir se passer, sous ce rapport, de tout secours étranger; il assembla une armée, peu nombreuse à la vérité, mais uniquement composée de troupes
choisies, cl non de cette cohue inntije et dissolue qui avait été le fléau des précédentes croisades. À cette époque, les chrétiens de l'Église latine s'étaient rendus maîtres de quelques-uns des faibles débris de l'empire d'Orient, et depuis près d'un demi-siècle les Français régnaient dans Byzance, qu'ils avaient conquise, de concert avec les Vénitiens, l'an 1204; mais tout n'annonçait que trop qu'ils avaient fondé sur le sable. Leur nouvelle puissance, serrée entre les Bulgares et les Grecs, incessamment menacée par les Turcs établis dans l'Asie-Mineure, criait déjà merci. D'un autre côté, Jérusalem et la terre sainte étaient dans la désolation. Enfin, les chrétiens de l'Église latine en Orient étaient de toutes parts aux abois, quand saint Louis se rendit, au mois de juin de l'année 1248, dans la basilique de Saint-Denis, où il reçut, des mains du légat du pape, avec l'oriflamme, qui deux fois déjà avait paru en Orient, le bourdon et la panetière, attributs de tous les pèlerins. Après avoir confié la régence de ses États à sa mère, il se rendit à Lyon, descendit le Rhône , et fut bientôt arrivé en un lieu où la vie et l'activité avaient été reconstituées depuis environ deux ans , et comme par enchantement , grâce à ses soins. Ne possédant jusque-là aucun port sur la Méditerranée, où Marseille continuait à se gouverner en république, il avait fait, en vue de sa croisade, l'acquisition d'un territoire abandonné, désert, où se découvrait pourtant la trace d'un ancien port encombré par les sables ; ce port, il l'avait fait déblayer, et une ville s'était élevée auprès, assez vaste pour recevoir la foule des pèlerins. C'était Aiguës-Mortes1. Saint Louis, en arrivant à Aigues-Mortcs, y trouva une flotte déjà considérable qui devait encore se grossir dans les mouillages de
1 Le port d'Àiguea-Mortes , sujet de tant de discussions , se trouvait sous les murs de
la ville de ce nom , «'élevant alors comme aujourd'hui à une lieue environ du rivage. Ce port, dans lequel on pénétrait par un canal, n'était autre qu'un élang alors très large et très profond qui, dans son état d'abandon, baigne encore la partie méridionale de la ville qu'il remplit de miasmes funestes. Une sûre et vaste rade, située en avant du canal qui servait d'entrée au port, fut, suppose-t-on, le lieu du mouillage de la majeure partie des vaisseaux dont saint Louis usa pour ses expéditions outre-mer. Près de cent ans durant , depuis ce monarque , le port d' Algues-Mortes fut un des plus florissants de toute la France ; mais vers le milieu du quatoriième fciecle , les sables en encombrèrent telle-
DK FRANCK. III
l'île de Chypre, assignée pour rendez-vous général. Quoiqu'un assez bon nombre de nefs et galères de l'expédition eussent été tirées de Marseille et des petits ports de Provence et de Languedoc, plusieurs môme présumablement des ports français sur l'Océan, c'était de Gênes qu'on en avait nolisé la majeure partie. Aussi furentr-elles commandées par deux Génois, bien que du règne de saint Louis date, comme on le verra, la création du premier amiral de France. Toute cette flotte, les nefs, bonnes au transport plus qu'au combat, avec leurs voiles et point de rames, leurs deux hauts mâts', leur château de bois sur lavant, leurs bords couronnés de remparts crénelés , leurs trois ponts , dont un coupé , leurs larges flancs, leurs joues, leur poupe, leur ventre arrondis; les galées ou galères , bonnes au combat plus qu'au transport , famille variée à l'infini dans sa grandeur et son aspect, longue, dégagée, alerte, s'aidant de voiles et de rames ensemble : les nefs, fortes filles de l'Océan houleux et mères des vaisseaux de hauts bords nos contemporains ; les galères, vives et capricieuses sirènes, héritage des plus anciennes populations du littoral méditerranéen, accepté d'âge en âge, depuis même l'usage du canon sur mer jusqu'au siècle dernier, qui le refusa enfin; toute cette flotte, au premier vent favorable, s'anima de mouvements et de bruits sublimes.
Le roi, son épouse la reine Marguerite, deux de ses frères, et toute l'armée des croisés étaient déjà embarqués; et, à un signal donné, un immense Vent, Creator, entonné, entre le ciel et l'onde, par des milliers de bouches, annonça qu'en Dieu seul il fallait placer son espoir; car lui seul savait ce qu'allait devenir cette belle
ment l'entrée, qu'il devint Impossible aux navires d'y pénétrer. Sous les rois Jean , Charles VI, François I", Henri IV et Louis XIII, on essaya , sans résultats bien profitables, de rétablir le port d'Aigues-Mortes. Napoléon , en dernier Heu , nvnlt entrepris de rendre la vie maritime à eette ville par des travaux évalués à prés de 700,000 fr., et qui devaient être terminés en 1817 ; mais ils furent interrompus par la chute de l'empire. Algues- Mortes n'eut à profiter que de l'achèvement du canal de Beaucaire, en 181 1.
1 II y avait des nefs à un, deux et trois mâts; celles dont se servit saint Louis n'en avaient en général que deux (Aot'r l'excellent mémoire n* 4, dans V Archéologie navale de M.Jal.;
et grande expédition qui s ébranlait à l'heure même, et se confiait aux hasards de la mer pour la gloire de son nom. Quelque temps encore, de la terre, on fut témoin de cet imposant tableau ; quelque temps encore on entendit les chants harmonieux et mourants des matelots italiens, catalans et provençaux, se mêlant au bruit cadencé de la multitude des rames qui frappaient l'onde; puis on n'ouït plus rien ; la France tout entière était au loin , sur les flots, dans la personne de son roi.
Parti le 25 août 1248 d'Aiguës -Mortes, saint Louis parvint, le 21 septembre, à l'île de Chypre, érigée en royaume au profit d'un héritier de la famille de Lusignan et des anciens rois chrétiens de Jérusalem. Il y passa l'hiver avec son armée. Mais comme presque tous les vaisseaux de Gênes , sur lesquels on s'était embarqué à Aigues-Mortes, avaient quitté les mouillages de Chypre, on fut obligé d'en rassembler d'autres de toutes parts; saint Louis s'adressa aux Génois et aux Vénitiens établis sur les côtes de Syrie, qui mirent un prix excessif à leurs services. 11 fit construire un grand nombre de baleaux pour le débarquement. De nouveaux croisés arrivaient continuellement des ports d'Occident. Saint Louis, quand il eut terminé tous ses préparatifs , se disposa à partir du port de Limisso pour l'Egypte, contre laquelle il dirigeait d'abord son expédition , comme étant alors la plus formidable ennemie des chrétiens. Le Soudan Negmeddin était en effet à cette époque le fléau de la Palestine et de toute la Syrie. Saint Louis donna le signal du départ le vendredi d'avant la Pentecôte de l'année 1249; et déjà toute la mer, autant que l'œil pouvait en embrasser, était couverte de vaisseaux , au nombre de dix -huit cents tant grands que petits, quand un vent soufflant des côtes d'Egypte souleva une violente tempête qui lès dispersa; la moitié d'entre eux furent entraînés sur les côtes de Syrie; saint Louis put rentrer dans le port de Limisso avec le reste. Des renforts inattendus qui lui arrivèrent en ce momentlà même lui rendirent l'espérance, et, sans rallier les vaisseaux que la tempête avait dispersés, il profila d'un vent favorable pour
1)K FRANCK. lia
l'aire voile de nouveau vers 1'Kgypte. H y avait quatre jours qu'on était en mer, quand le pilote du vaisseau qui voguait en tète s'écria; « Dieu nous aide! Dieu nous aide! nous sommes devant Damietle! » Ces paroles furent aussitôt répétées de vaisseau en vaisseau, et toute la flotte entoura la nef la Monnaie, que montait saint Louis. Les principaux chefs passèrent à son bord, et reçurent ses encouragements et ses ordres. La flotte chrétienne avait été aperçue du haut des remparts de Damietle, qui n'était alors située qu'à une demi-lieue de la mer, sur un des bras du Nil Quatre galères musulmanes, qui portaient d habiles pirates, furent envoyées pour reconnaître les forces des croisés. Lorsqu'elles se furent assez approchées pour distinguer les vaisseaux de saint Louis, elles hésitèrent et ralentirent leur course ; et comme si ceux qui les montaient étaient sûrs des nouvelles qu'ils avaient à rapporter, ils se disposèrent à rentrer dans le Nil; mais les galères chrétiennes les serraient déjà de près. Le roi donna ordre qu'on se préparât à un combat naval avec elles et avec toutes celles qui viendraient à leur secours. Aussitôt on se mit à la mer; on lança contre elles des traits enflammés, des pierres, des vases remplis de chaux, au moyen de machines appelées mangonneaux. Les traits perçaient les pirates et leurs vaisseaux, les pierres les accablaient, la chaux brûlait tout ce qu'elle louchait. Trois des galères ennemies furent ainsi coulées à fond. La quatrième s'éloigna fort délabrée , et alla raconter aux musulmans , rassemblés sur le rivage, que le roi de France arrivait avec une armée considérable.
La flotte chrétienne, toute couverte d'étendards au signe de la croix, s'avançait pendant ce temps en ordre de bataille, et vint, au milieu du jour, jeter les ancres à un quart de lieue de la côte. La flotte égyptienne, chargée de soldats et de machines de guerre, défendait l'entrée du Nil, et, au milieu de ceux qui la montaient,
« Damietle embrasée et démolie, quelques année» après l'expédition de saint Louis, pnr les mameluks qui craignaient une nouvelle invasion, fui reconstruite à une lieue et demie plus »?ant dans les terres , où elle est encore.
resplendissait comme un soleil radieux le chef de l'armée musulmane tout couvert d'or et de pierreries, tandis que des cors recourbés et des naccaires, espèce de timbales énormes, remplissaient autour de lui l'onde, la terre et l'air de leurs sons foudroyants. A ce spectacle il y eut de l'hésitation parmi les chrétiens. On tint conseil pour savoir si 1 on tenterait la descente avant l'arrivée des vaisseaux dispersés au premier départ de Chypre. Le roi faisant valoir que l'on n'avait ni rade ni port pour se mettre à l'abri des vents et des attaques imprévues , faisant valoir surtout le saisissement et le désordre des ennemis, entraîna tout le monde à son avis, qui fut d'opérer la descente dès le lendemain. Toute la nuit on se tint en garde; la flotte fut illuminée de flambeaux; quelques galères s'avancèrent par l'embouchure du Nil pour surveiller les mouvements des Égyptiens. Dès le point du jour les ancres furent levées. Les musulmans, infanterie et cavalerie» se tenaient sous les armes sur le rivage, au lieu où ils pensaient que la descente serait tentée. Les vaisseaux s étant approchés de la côte, les croisés en descendirent dans les barques et bateaux plats, et se rangèrent sur deux lignes. Le roi se plaça à la pointe de droite avec ses deux frères et l'élite des chevaliers; le cardinal légat se tenait à ses côtés avec la croix dans ses mains; une barque les précédait où flottait l'étendard de France. A la pointe de gauche, vers l'embouchure du Nil, sur une galère toute dorée et des plus légères, étalant à la poupe et à la proue d'illustres armoiries, déployant autour de son pavillon des banderoles de mille couleurs, et volant sous trois cents rameurs agiles, se distinguait le comte de Jaiïa. Erard de Brienne, entouré d'une troupe choisie dans laquelle était le sire de Joinville , historien de saint Louis , occupait le centre de la ligne avec Baudouin de Beims. Princes , barons et chevaliers étaient debout sur les bateaux, l'œil fixé sur le rivage, la lance en main et leurs chevaux à côté d'eux. Sur le front et sur les ailes de l'armée une foule d'arbalétriers avaient été placés dans des barques pour écarter les ennemis. Dès qu'on fut à portée de l'arc, il partit
à la fois du rivage et de la ligne des croisés une nuée de pierres, de traits et de javelots. Les croisés parurent un moment ébranlés; mais le roi , pour leur donner l'exemple, s'élance tout armé au milieu des vagues qui l'enveloppent jusqu'aux épaules. A celle vue, toute l'armée l'imite et se précipite à travers les eaux en criant : Mont-joie! Saint-Denis ! Les bataillons sarrasins ne peuvent arrêter cet élan. Joinville el Baudouin do Reims touchent la ville les premiers. A mesure que les croisés abordent ils se rangent en bataille, sous les traits mêmes des musulmans; ils pressent leurs rangs et présentent la pointe de leurs lances. L'oriflamme, arborée sur la cote, annonce que le roi est proche. Tout se range autour du monarque qui, dans un premier mouvement, s'est jeté à genoux pour remercier Dieu, et qui bientôt fait déployer sa tente, d'un rouge éclatant, en face de l'ennemi. Sur tous les points de la côle un combat acbarné s'engage, tandis que les deux flottes sont aux prises vers l'embouchure du Nil. La reine Marguerite et l'épouse du duc d'Anjou sont à l'écart sur leur nef, attendant avec anxiété l'issue de cet engagement général, et levant vers le ciel des mains suppliantes. Des prêtres les entourent, qui entonnent des chants pieux pour obtenir la protection du Très- Haut. Leurs vœux sont couronnés ; la flotte du soudan est dispersée, plusieurs des vaisseaux qui la composaient sont coulés à fond; les autres remontent le fleuve le plus loin et le plus bâtivement possible. Dans le même temps les musulmans du rivage sont, de toutes parts, contraints de lâcher pied; ils abandonnent leur camp: c'est parmi eux un sauve qui peut général, et les croisés restent maîtres des bords de la mer et des deux rives du Nil. Une si éclatante victoire n'avait coûté aux chrétiens que peu de monde ; la cùte était jonchée de cadavres ennemis. Les habitants de Damiclte, à l'aspect des débris de l'armée musulmane, furent saisis d'une telle épouvante, qu'ils abandonnèrent aussitôt leur ville, mettant le feu aux édifices et emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Saint Louis prit possession le lendemain de ce qui restait de Dam ie lté. Les français étaient entrés dans celte ville le 7 juin, à
nr; HISTOIRK M A R ( T I M K
l'époque? de.î plus basses eaux du Nil , qui ne commence à croître que quinze jours plus tard, au solstice d'été, s'élevant lentement jusqu'à lequinoxe, où l'on coupe ses digues. Si les croisés avaient continué à mettre à profit la confusion et la terreur dans lesquelles ils avaient jeté les Egyptiens, ils auraient pu arriver promptement à Mansourah, traverser le canal d'Aschmoun à sec, dans ce moment des plus basses eaux du Nil, s'emparer du Caire, et se rendre maîtres de toute la basse Egypte, le mois de leur débarquement. Mais au lieu de poursuivre leurs succès, ils perdirent cinq mois et demi dans Damiette à épuiser leurs forces en détail dans de vaines sorties contre les Égyptiens qui commençaient à revenir de leur effroi, et contre les Arabes bédouins, accourus du désert pour se livrer à leur guerre de surprises et d'escarmouches contre les chrétiens. Ce fut seulement quand les croisés eurent vu arriver un autre frère du roi, le comte de Poitiers, avec un nouveau corps d'armée, qu'ils se décidèrent à reprendre les opérations. Mais alors il était trop tard. Ils n'entrèrent un moment victorieux dans Mausourah que pour y éprouver presque aussitôt une sanglante défaite. La famine et le scorbut décimaient en outre leurs rangs encombrés de blessés. Dans cette extrémité on n'eut plus qu'à songer à la retraite. On essaya de la faire par terre et par eau à la fois; mais les Égyptiens avaient, à force de bras, traîné à terre plusieurs des galères qui s'étaient retirées au-dessus de Mansourah, et les avaient remises dans le Nil à une lieue au-dessous du camp des croisés ; elles s'étaient déjà emparées de presque tous les bâtiments qui avaient tenté de remonter le Nil depuis Damiette, pour apporter des vivres et des secours aux chrétiens; elles barrèrent également la route aux navires qui faisaient retraite en emportant les malades de l'armée. Alors eut lieu un affreux pillage suivi d'un plus horrible massacre. Il n'échappa des malheureux chrétiens qui essayaient de regagner Damiette en descendant le Nil, que ceux que l'on jugea d'assez hauts personnages pour qu'on espérât d'eux une grosse rançon. Le roi, demi-mort, se trouvait avec le reste de l'armée, suivant le
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boni tlu fleuve cl poursui\ant les ennemis sans relàelie. Enfin on fui obligé de se rendre pour sauver la vie tlu roi qui, à chaque inslant, courait risque d'être tué.
Malgré cette soumission, le massacre des croisés n'en continua pas moins, et on ne leur laissa que le choix entre l'apostasie et la mort. Le roi et les seigneurs furent seuls traités avec égard. Leur captivité, durant laquelle saint Louis eut occasion de faire admirer de ses ennemis mêmes son héroïque et pieuse fermeté, ne dura que trente-deux jours, grâce à l'état de maladie dans lequel ils étaient et qui fit craindre à leur possesseur de perdre le prix de leur rançon, s'il ne se hâtait d'en traiter avec eux. Damiette restituée et une somme de quatre cent mille livres devaient former la rançon du roi et de ses barons. Quatre galères furent destinées à recevoir Louis avec le reste des prisonniers; elles descendirent le Nil , jusqu'à trois lieues environ au-dessous de Damiette. Le roi et tous les prisonniers furent en cet endroit fort en danger d'être tués par les ennemis, qui venaient de massacrer leur soudan Almoadam. Heureusement que les émirs, ou chefs des soldats, qui s'emparèrent alors du gouvernement, résolurent de maintenir le traité. Le 6 mai 1250, Damiette fut rendue aux musulmans. La reine et les comtesses de Poitiers et d'Anjou, qui étaient restées dans la ville, furent embarquées sur des galères, avec tout ce qu'il y avait de croisés valides dans la place. Les malades avaient été confiés à la foi des Égyptiens pour êlrc renvoyés après leur guérison ; mais les émirs furent impuissants à empêcher qu'une soldatesque fanatique ne les tuât, et que leurs cadavres ne fussent mis sur un bûcher qui brûla pendant trois jours. Saint Louis, que Ton avait rendu à la liberté sur parole, offrit un bien noble contraste avec cet horrible manque de foi et de pitié des musulmans. Il ne se regarda comme délié de son serment et ne leva l'ancre pour rejoindre ceux de ses vaisseaux qui étaient en pleine mer, que lorsque toutes les conditions du traité furent remplies de son coté.
Le roi, tout malade qu'il était, ne voulant pas retourner en
Europe sans toucher à la terre sainte, avait donné rendez-vous, à la reine son épouse, à Saint- Jean -d'Acre ; il se sépara en pleine mer d'une partie de ses barons, qui, malgré ses sollicitations, regagnèrent immédiatement la France. Saint Louis entra dans le port d'Acre le 14 mai 1250; ses récents malheurs ne lui avaient fait perdre rien de sa considération, même auprès de ses ennemis. Les mameluks d Egypte et les possesseurs musulmans d'Alep et de Damas recherchèrent tour à tour son alliance. Il rendit en Syrie de grands services au* chrétiens, fit travailler aux fortifications de Césarée, Jaffa, Sidon et Acre, portant luimême sur son dos la hotte des matériaux nécessaires à ces œuvres qu'il regardait comme saintes. Il était à Sidon quand il reçut la nouvelle de la mort de la reine Blanche, sa mère, régente du royaume en son absence, comme elle l'avait été pendant sa minorité. Il partit aussitôt de cette ville , et alla prendre sa femme àTyr, et trois enfants qu'il avait eus d'elle en Orient; il se rendit ensuite à Saint-Jean-d'Acre où il fit équiper treize galères et d'autres navires pour son retour et celui des siens. Saint Louis mit à la voile d'Acre, le 25 avril 1254, jour anniversaire de sa naissance. A la hauteur de l'île de Chypre, sa nef, dans laquelle le saint sacrement était continuellement exposé sur un autel, toucha sur un banc de sable; tout le monde se crut perdu ; la reine et ses enfants poussaient des cris lamentables. Le roi seul, calme et résigné au milieu du danger, se prosterna au pied de l'autel, adressant à Dieu ses ferventes prières pour sa famille éplorée et tous ceux qui l'entouraient. Une vague secourable remit le navire à flot ; mais on reconnut alors que la quille était fort endommagée, et les matelots pressèrent le roi de passer avec sa famille sur une autre galère, pendant que les cinq cents passagers qui l'accompagnaient descendraient dans l'île de Chypre. Saint Louis s'y refusa, remettant sa personne, celle de sa femme et de ses enfants aux mains de Dieu, plutôt que d'abandonner en route tant de braves gens. A cette paternelle et charitable résolution, chacun sentit renaître son courage j on répara le mieux
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possible l'avarie, et l'on continua la traversée avec le reste de la flotte. On passa devant Lampédouse , puis devant Pantellaric. Cette dernière île était alors habitée par des Sarrasins, tributaires de la Sicile. La reine, qui désirait des fruits et des provisions fraîches pour ses enfants, obtint du roi qu'on détachât quelques navires légers pour en aller prendre à terre. Au bout d'un et de deux jours ces navires n'étant point de retour, on crut que leurs équipages avaient été massacrés ou pris par les Sarrasins; et Louis voulut aller lui-même avec toute sa flotte les venger ou les retirer de captivité. Ils n'étaient ni morts ni captifs; seulement de plusieurs jours on n'avait pu arracher les Parisiens qui se trouvaient parmi ces équipages aux fruits délicieux qui abondaient dans celte île. On les rencontra sortant enfin du port; leur sensualité avait fait perdre à la flotte huit jours entiers de navigation. Ce ne fut qu'après plus de deux mois, depuis le départ d'Acre, que, le 10 juillet 1254, on aperçut la rade d'Hyères. La reine et tout le conseil étaient d'avis que le roi prît terre sur le rivage voisin; mais il insista pour ne débarquer que sur son propre domaine d'Aigucs- Mortcs , quoique le comté de Provence appartînt dès lors à son frère Charles. Louis se maintint deux jours dans celte résolution, restant obstinément assis sur sa nef marseillaise à deux gouvernails, que deux pièces de bois permettaient de faire évoluer avec une rapidité merveilleuse, ce que remarque Joinville avec une sorte d'étonnement et d'admiration.
« Sire, dit alors au roi ce digne capitaine-historien, avec sa vieille franchise, vous mériteriez bien qu'il vous arrivât comme à madame de Bourbon, qui, ne voulant non plus descendre à ce port, remit à la voile pour Aigues-Mortes, et demeura ensuite sept semaines en mer. »
Le roi, à la grande satisfaction de sa famille, changea de résolution, entra dans la rade d'Hyères, et débarqua cnGn, après une absence de six années.
A cette époque encore on n'était qu'en trêve avec le roi d'Angleterre, à qui il ne restait plus eu France que la Guieune et la
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Gascogne. Saint Louis, non par crainte, mais par des scrupules de conscience, crut devoir rendre une partie des conquêtes de son père et de son aïeul à Henri 111, cl le mit en possession du Périgord, du Limousin, de l'Agénois et d'une partie de la Sainlonge; moyennant quoi ce grand feudataire renonça à toutes ses prétentions sur la Normandie, la Touraine, l'Anjou, le Maine et le Poitou, et promit de faire hommage comme pair de France et d'Aquitaine. Le traité de paix définitif fut scellé le 2 mai 1259>, et Henri Hl vint faire hommage dans Paris, le h décembre.
Quelques années après, Saint-Louis, à l'occasion du mariage de Philippe, son fils, avec la fille du roi d Aragon, conclut avec ce dernier un traité en vertu duquel la souveraineté sur les comtés de Barcelonnc et de Roussillon passait à la couronne d'Aragon, qui abandonnait en retour toutes prétentions sur le vicomte de Karhonnc et autres seigneuries du Languedoc, moins celle de Montpellier, ainsi que sur Arles, Marseille et toute autre partie de la Provence. C'est ainsi que le Roussillon, dont le dernier comte avait testé en 1 179 en faveur des rois d'Aragon, fut pour longtemps détaché de la France avec sa ville maritime et peu ancienne de Collioure, qui avait supplanté Elne.
Cependant les événements continuaient à se succéder, en Orient, avec une étourdissante rapidité. Les chrétiens de l'Église latine, divisés et souvent en guerre entre eux sous les yeux mêmes des musulmans, donnaient prise à tous leurs ennemis. Le 25 juillet 1261, une escalade avait rendu aux Grecs Constantinople, alors sans défenseurs. Vers le même temps, les Tartarcs-Mongols, après avoir fait le sac de Bagdad, s'être emparés des principales villes de l'intérieur de la Syrie, pris Jafla et menacé Saint- Jcan-d'Acre, avaient enfin été anéantis par les mameluks d'Egypte. Un nouveau Soudan, Bibars, surnommé la Colonne de la religion et U Père des victoires, avait ensuite inauguré son règne en donnant le signal de la ruine des chrétiens, et depuis il n avait cessé de jeter la terreur et la désolation par toute la
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Syrie. La terre suinte était spécialement l'objet de ses ravages et descs implacables persécutions.
C'est alors que saint Louis, quoique sa santé fût déjà fort affaiblie, prit de nouveau la croix, avec l'intention de venger les plaies saignantes de la ebrétienté. Ses trois fils, Pbilippe, Jean et Pierre, la prirent en même temps que lui. Mais toute la France vit la décision du roi avec un pressentiment douloureux. L'époque du départ avait été fixée au mois de mai de l'année 1270. En attendant, les préparatifs de l'expédition furent poussés avec une ardeur plus sainte de la part du monarque français que du reste de la ebrétienté. Venise, à qui on s'adressa d'abord pour des vaisseaux, mit ses services à si baut prix, qu'on les rejeta. Gênes, celte fois-ci comme la première, fut plus accommodante, et l'on traita avec sa commune et ses armateurs pour le nolis et l'armement des nefs, et des autres bâtiments et embarcations nécessaires à la nouvelle expédition. Le roi arriva à Aigues-Mortes, avec ses trois fils, avant la plupart des seigneurs qui devaient l'accompagner, avant la Hotte génoise elle-même. Entraînés pourtant par ses exhortations réitérées et par son exemple, les croisés se mirent en inarche dans toutes les provinces, se dirigeant vers Aigues- Mortes et la ville de Marseille, soumise, dans l'intervalle des deux croisades, au comte de Provence, de même qu'Arles, et qui dut mettre ses vaisseaux à la disposition de son peu facile seigneur, Charles d'Anjou, devenu, comme on le verra, roi des Deux- Siciles. Arrivèrent alors Alphonse, frère du roi, comte de Poitiers, avec un grand nombre de ses vassaux, beaucoup de seigneurs avec l'élite de leurs chevaliers et de leurs soldats, et les bataillons de plusieurs cités, tels que ceux de Beaucairc, Carcassonne, Châlons, etc., ayant chacun le nom du lieu d'où ils venaient inscrit sur leurs bannières. Des croisés de différents royaumes de l'Espagne redevenue chrétienne, et cinq cents guerriers de la Frise, qui disaient que leur nation avait toujours été fière d'obéir aux rois de France, furent à peu près les seuls secours étrangers que saint Louis reçut avant son départ. Sa flotte,
conduite par Florent de Varennes, généralement regardé comme le premier amiral de France mit à la voile le 4 juillet 1270. Elle entra, le 8 du même mois, dans la rade de Cagliari ; aucun vaisseau ne fut admis dans le port, et l'on eut besoin de négocier pour obtenir la permission de débarquer les malades, de renouveler l'eau et d'acheter des provisions, à cause de la rivalité qui existait dans ce temps entre les (lénois et les Pisans, maîtres tour à tour de l'île de Sardaigne. Ce fut dans la rade de Cagliari que l'on tint un dernier conseil pour savoir sur quel point des rivages musulmans serait dirigée l'expédition ; car, chose étrange, la question était encore pendante; il n'y avait peut-être qu'un seul personnage qui en sût la fin, et ce personnage n'était pas le roi de France : c'était son frère, le roi des Deux-Siciles, qui avait su tertir cette question longtemps indécise, et qui maintenant employait les derniers raisonnements de ses dévoués à en pousser la solution dans l'intérêt de son ambitieuse puissance. Il voulait rendre tributaire de son royaume la côte septentrionale d'Afrique, sans trop s'éloigner de ses nouveaux États, où il était encore mal affermi. Tunis était justement à sa portée, en face même de la Sicile; il y avait par-là, disait-on, un prince disposé à se convertir, tout un vaste pays à conquérir à la foi chrétienne. Des motifs aussi pieux en apparence devaient finir par déterminer saint Louis. Des germes de maladie pris à Aigues-Morles même, les premières souffrances des croisés, entassés sur des vaisseaux durant les ardeurs de Tété, et la crainte de voir l'expédition se consumer sans avoir rendu aucun service, purent aussi entrer dans les raisons qui entraînèrent soudainement la flotte du côté de Tunis, quand chacun croyait que son but était la Syrie, ou tout au moins l'Egypte. Le 45 juillet 1 270, après avoir rallié plusieurs vaisseaux dispersés par les vents, on cingla donc vers l'État et la ville de Tunis, située à cinq lieues des rares débris de Carthage, un peu au-delà du golfe de son nom et du lac de laGoulette, qui communique au golfe par un canal.
' Voir à la Un du volume la liste des amiraux et les noies y-annexées.
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Tunis, longtemps réunie au royaume de Maroc, s'en était séparée sous un prince belliqueux, dont le troisième successeur régnait à cette époque. Le 17 juillet, à trois heures après midi, la flotte arriva en vue du port de Carthage. L'amiral Florent de Varennes, envoyé par Louis pour le reconnaître, s'empara de plusieurs navires abandonnés qu'il y trouva, manda au roi qu'il n'y avait point de temps à perdre et qu'il fallait proûter de la consternation des ennemis. Malgré cet avis, le débarquement fut remis au lendemain. La côte, au point du jour, parut couverte de Tunisiens. Les croisés ne se mirent pas moins en mesure d'aborder, et leur seul aspect mit en fuite les fantassins et les cavaliers du rivage. L'armée française, ayant opéré son débarquement, se rangea en bataille, et Ton prit possession du territoire au nom de Jésus-Christ et de Louis, roi de France, son sergent. Bientôt l'étendard fleurdelisé flotta sur le château de Carthage, et l'on occupa quelques points fortifiés des alentours. Mais tout cela no donnait point de quartiers convenables à l'armée, qui campait, par une chaleur étouffante, au milieu des évaporations putrides d'eaux funestes à approcher, plus funestes encore à boire, et des tourbillonnements d'un sable brûlant que soulevait et que chassait au loin le vent du désert. C'était à Tunis qu'il fallait marcher sur l'heure; mais le roi avait promis à ce falal Charles d'Anjou qu'il l'attendrait avant d'attaquer la ville. L'inaction des croisés rendit la confiance aux Tunisiens ; leur souverain en personne, qui, par crainte sans doute plus que par bienveillance naturelle, avait montré, en plusieurs circonstances, des dispositions favorables à Louis , dirigea lui-même des escarmouches contre le camp français, dans lesquelles les Africains se montrèrent fidèles à leur ancien usage de fuir, en combattant, sur de petits coursiers noirs aussi prompts que l'éclair. Leurs coups de main furent de peu d'importance d'ailleurs; mais Charles d'Anjou n'arrivait point; et la peste, précédée de la dyssenterie, s'avançait à pas de géant sur les cadavres d'hommes et de chevaux en corruption, qui déjà couvraient les abords du camp. Neuf des plus
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grands seigneurs de France comptèrent parmi les premières victimes du tléau. Les enfants du roi étaient déjà atteints; l'un mourut; puis ce fut le tour du roi lui-même. Quand enfin, le '25 août 1270, la flotte de Sicile et de Provence entra dans le port de Carthage, Charles d'Anjou trouva le roi de France, son illustre et saint frère, étendu mort sur la cendre où il s'était fait coucher; et il lui sembla, non sans raison, que les visages consternés se tournaient vers lui avec l'air de la plainte et du reproche.
Le successeur de Louis IX, Philippe III, dit le Hardi, était loin encore d'être sauvé; et le comte de Poitiers, oncle de celui-ci, et le roi de Navarre, son beau-frère, portaient déjà en eux les germes du mal auquel ils devaient succomber. Le canal de Tunis recevait journellement tant de cadavres, qu'on se demandait s'il n'en serait pas bientôt comblé; et les survivants n'avaient plus même la force de soulever leurs armes. Les troupes seules, nouvellement débarquées sous les ordres de Charles d'Anjou, étaient en état de continuer la guerre. Mais les motifs qui avaient engagé ce prince à pousser son frère vers la côte de Tunis l'avaient aussi engagé à faire suspendre toute attaque sérieuse, en son absence, contre le maître du pays; il négociait sous main avec lui. On apprit donc bientôt que le souverain tunisien s'étant engagé à payer les frais de la guerre, à ouvrir son port à tous les marchands chrétiens, à modérer les droits d'entrée sur les marchandises, à permettre l'exercice public du culte chrétien dans ses Étals, et surtout à payer annuellement au roi des Siciles un tribut de vingt mille roubles d'or, toutes causes d'hostilités avaient cessé, et que la croisade devait chercher un autre but. La paix fut jurée, le 20 octobre 1270, au moment où les croisés d'Angleterre et d'Ecosse, commandés par le prince Edouard, venaient prendre les ordres du roi de France. On parla bien encore, parmi les Français et les Siciliens, de se rendre à la terre sainte ou d'aller attaquer Constantinople, sur laquelle l'insatiable Charles d'Anjou avait des vues personnelles; mais le retour fut néanmoins résolu : on fit voile vers le poi l de Trapani en Sicile, désigné connue rendez-vous,
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pour le cas où l'on continuerait la croisade. Mais c'était là que l'attendait son dénoûment, non moins terrible et désastreux que les actes précédents. L'impatience était si vive pour le départ, qu'à l'instant du signal une immense confusion régna dans l'armée, et tout le rivage retentit des cris désespérés des malades qui avaient peur d'être oubliés, ou que les vaisseaux ne fussent pas assez nombreux pour les emporter. On eût dit qu'ils disputaient la place aux cadavres des plus puissants d'entre les seigneurs morts sur cette plage, que la piété filiale ou fraternelle voulait rendre à la terre natale. Cbarles d'Anjou et le connétable de France présidèrent à rembarquement et se mirent les derniers en mer. Philippe III, définitivement échappé au fléau, accompagné de sa femme et emmenant avec lui de tristes et chères dépouilles, était monté sur une galère, à la vitesse de laquelle il dut son salut. La lugubre flotte, semblable à un vaste convoi funéraire, s'éloigna, le 17 novembre , de la cote de Carthage. Charles, quoiqu'il se lut embarqué le dernier, entra dès le lendemain dans le port de Trapani; Philippe III et la reine le suivirent de près; enfin le reste de la flotte était déjà en vue, quand une tempête s'éleva au coucher du soleil et alla toujours croissant jusqu'au 22, ne permettant pas l'accès du port aux nombreux vaisseaux demeurés en arrière. Mais un sort meilleur n'était pas réservé à ceux qui étaient déjà ancrés dans le havre prochain. Heurtés les uns contre les autres avec un horrible fracas; soulevés, remués, tirés en tout sens par la fureur des vagues , ils eurent leurs cables rompus , et on les vit, rejetés en la pleine mer, aller se joindre au commun désastre. Alors ce fut un inexprimable pêle-mele de galères, de nefs, de navires de toutes sortes poussés à la merci de3 flots et des vents déchaînés, de mâts brisés, de gouvernails perdus, de vaisseaux sombrant , et d'hommes cherchant à se rattraper à quelque débris. La grande galère royale, la Poric-Joie, qui avait déjà donné un bien cruel démenti à son nom en ramenant le nouveau roi de France entre les restes d'un père et d'un frère, se distinguait surtout par les ravages qu'elle causait; on eût dit un
écueil flottant qui courait au-devant de tous les vaisseaux en détresse pour en déterminer la catastrophe. Dix-huit des plus forts et des meilleurs, sans compter une quantité d'autres moins importants, furent abîmés au fond de la mer comme une pierre, dit un auteur contemporain, et près de cinq mille personnes disparurent. L'évêque de Langres échappa, lui deuxième de tout son vaisseau qui contenait plus de mille personnes, à l aide d'une frêle barque, et après avoir noué sa tunique autour de son corps, pour se jeter à la nage si besoin était. Ce désastre acheva d'enlever aux croisés tout désir de s'exposer, au moins pour l'instant, à d'autres périls. Leurs malheurs n'étaient pas finis pourtant; de nouveaux cadavres à chaque moment étaient comme les jalons du retour. Le roi de Navarre mourut peu de temps après son débarquement à Trapani , sa femme ne lui survécut que de quelques jours. La nouvelle reine de France périt des suites d'un accident, en Calabre. Philippe III désespéré apprit, en continuant sa route, que le comte et la comtesse de Poitiers venaient d'expirer de leur côté, en retournant en Languedoc. Enfin, après avoir traversé le montCenis, la Bourgogne et la Champagne, il put arriver dans sa capitale, suivi des dépouilles mortelles de son épouse et de son frère, et portant lui-même sur ses épaules celles de son père. C'est ainsi que finirent les grandes croisades outre -mer, du moins celles auxquelles les Français prirent une grande part. Plus d'un projet encore de ce genre , comme on aura l'occasion de l'indiquer en passant, fut mis en avant; mais ceux mêmes qui ne furent pas des prétextes pour colorer d'autres desseins durent avorter.
Saint-Jean-d'Acre, le dernier boulevard des chrétiens en Syrie, tomba au pouvoir d'un des soudans successeurs de Saladin, le 18 mai 1201 . Les Turcs, en apparence assoupis depuis un certain temps dans l'Asie-Mineure, mais qui, toujours dans l'attente du moment opportun , avaient les yeux ouverts sur l'Europe , reprenant leur élan sous Olhman, qui donna son nom à l'empire ottoman, et, sous les héritiers de celui-ci, traversèrent le Bosphore
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dès l'an 1300, portèrent, soixante ans après, dans Andrinople, le siège de leur grandeur toujours croissante, puis, en 1453, dans la capitale même de l'empire grec , auquel Mahomet II fit rendre le dernier souffle. A compter de ce jour, la puissance ottomane, maîtresse de la plus belle situation du monde, s'imposa pour base les trois continents, seuls connus jusqu'alors; elle appuya son formidable trépied sur l'Europe , l'Asie et l'Afrique à la fois. Les soudans eux-mêmes devaient finir par succomber sous les efforts des sultans; le Caire devait obéir à Constantinople , devenue Stamboul. La Méditerranée, depuis l'Adriatique jusqu'au golfe de Tlemcen , fut enserrée dans le vaste et central réseau de l'empire ottoman; elle devint un lac turc, lïhodes même, le dernier refuge en Orient des seuls vrais et dignes successeurs des croisés, tomba au pouvoir des Turcs à la fin de l'année 1522. Pour tenir lieu aux chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem de l'île importante qu'ils perdaient, on n'eut plus à leur offrir que le rocher de Malte. Mais Malte , ce n'était plus là l'Orient; c'était la chrétienté d'Occident réduite à se défendre, à se fortifier chez elle-même contre les musulmans'. Les Vénitiens seuls se maintinrent bien encore dans quelques rares positions des mers et des côtes de l'ancien empire grec; mais de ces positions, les plus importantes leur furent enlevées. C'est ainsi que l'île de Chypre, qui avait été le dernier asile des rois chrétiens de Jérusalem, et l'ancienne Crète, aujourd'hui Candie, passèrent aux Turcs, la première en 1570, et la seconde, comme on le verra plus au long, parce que la France y fut mêlée, en 1GG9; le reste ne fut guère laissé aux Occidentaux que par tolérance , quand les haines religieuses se furent affaiblies pour laisser plus
de place à l'esprit politique.
D'après ce rapide aperçu , on serait donc tenté de croire que
la longue époque des croisades n'enfanta que des ruines pour
1 Nous avons donné dans noire volume des Marins illustre* de ta France un abrégé de l'histoire de l'ordre de Dhodes ei de Malte, ou de Saint-Jean de Jérusalem, à l'aide de In vie de quelques çninds maîtres et chevaliers français de cet ordre, qui se sont signales sui mer.
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la chrétienté et le progrès du monde. Mais, avec plus d'examen, il est consolant de voir qu'il n'en est point ainsi , et que tant de trésors dépensés par l'Occident, tant d'armées dévorées par l'Orient, n'ont été ni sans avenir, ni sans fécondité. Sans nous arrêter aux considérations d'intérieur, comme l'abaissement progressif de la féodalité, l'affranchissement des communes, la division des propriétés, une nouvelle répartition des richesses, qui furent les résultats immédiats des croisades, reconnaissons des avantages qui sont plus de notre sujet. Dans cette lutte avec l'Occident qu'il menaçait découvrir, l'Orient, non plus l'Orient lumineux, mais l'Orient fatal et plein de nuit, comme l'islamisme devenu sa loi, apprit à douler de lui-même ; et ce doute fut dès lors le signal de sa future vassalité. L'Occident eut une active curiosité des plus lointaines contrées de l'Orient, dont il avait ouï vanter les richesses, conter les merveilles en Syrie ; il chercha un moyen de les atteindre par mer, et celte recherche devait produire un jour la découverte de tout un monde. Un grand mouvement naval fut opéré par les croisades; et quoique la France ait emprunté à l'Italie une large part des vaisseaux dont elle eut besoin durant cette période, on ne saurait douter de l'impulsion maritime qu'elle dut elle-même ressentir. La marine militaire, qui ne se composait alors et ne se composa, encore longtemps après, que de vaisseaux empruntés au commerce, devint une source de spéculations et de fortune pour les armateurs; elle excita leur zèle, leur inspira des idées plus larges, les poussa de cote en côte à de lointains établissements. Entre les provinces qui forment la France actuelle, la Provence et le Languedoc furent surtout tenus dans un continuel éveil par les départs et les retours des croisés; on chercha, sur ce littoral particulièrement, tous les lieux susceptibles de former de bons et utiles ports. La situation de Toulon fut remarquée : quelques forts, dit-on, y furent pour la première fois construits au temps de saint Louis , et marquèrent la place de ce grand port militaire. Le commerce qui devait à la fin transformer la guerre de religion en une querelle d'in-
térêls, humanisa quelque peu, dès les premiers temps, les relations entre des peuples ennemis par principe; et quand les croisés furent rejetés des pays qu'ils étaient allés conquérir, lui seul y resta encore ; les négociants français conservèrent des comptoirs en Syrie, sur la côte d'Afrique depuis les embouchures du Nil en Égyple, jusque vers celle de l'Adouse en Algérie ; Stamboul même ne les repoussa pas de son sein. Marseille y puisa une nouvelle source de grandeur et de prospérité , et devint comme un grand bazar, où l'Orient versa incessamment sur l'Occident ses plus brillants produits. Narbonne, gouvernée par ses vicomtes particuliers, reprit, par sa marine, une grande importance pendant l'époque des croisades. Elle fut en état de construire, d'équiper et d'armer des flottes de plus de vingt galères. Si Maguelonne, qui s'était relevée, sous ses évêques, de la ruine dont Charles-Martel l'avait frappée, subit un nouvel abaissement, elle le dut à Montpellier, ville nouvelle, ou plutôt au port qui en était voisin, et qui emprunta des croisades, presque dès sa naissance, une prodigieuse activité navale. Bientôt ce port osa le disputer à Marseille même, pour le commerce du Levant. Montpellier se mit à la tête d'une ligue maritime, dans laquelle entra Narbonne, pour imposer un frein aux envahissements de l'antique cité provençale qui, non contente de balancer presque la grandeur de Gênes et de Pise, voulait réduire sous son consulat toutes les villes commerçantes du midi de la France. Une lutte ouverte s'ensuivit de 1254 à 1257, année où Charles d'Anjou amena un arrangement par lequel les habitants de Montpellier durent payer soixante mille sous royaux à ceux de Marseille , en dédommagement des pertes qu'ils avaient causées à leur commerce. Béziers aussi, et d'autres villes à ports fluviaux, durent une grande prospérité aux croisades, à une époque où l'usage des navires tirant peu d'eau était le plus général sur la Méditerranée.
Mais, par-dessus tout, deux grands événements pour la marine se rattachent a l'époque des croisades. C'est au temps du roi Louis VII et de sa première épouse, Éléonore d'Aquitaine, que fut faite la
compilation des rôles ou jugements dOléron, qui devinrent, pour le paya entier et pour d'autres encore, tels que l'Angleterre et la Castille, ce qu'avaient été les lois maritimes de Rhodes pour les Romains. Une petite île française , située en face de La Rochelle, eut la gloire d'attacher son nom à ce recueil d'usages depuis longtemps déjà en vigueur sur le littoral voisin, mais qui manquaient encore d'ordre et de suite.
Le second événement, celui qui, par ses résultats certains, n'a point de rivaux dans toute cette époque, c'est le commencement de la boussole en Europe. De proche en proche, arriva-t-elle, très informe encore d'ailleurs, des Chinois aux Arabes, et des Arabes jusqu'à nous? Les Occidentaux la trouvèrent-ils sans le secours des Orientaux? Enfin quel peuple de l'Europe lui donna son perfectionnement? Ce sont des points fort débattus et auxquels les . plus savants sont loin encore d'avoir apporté une solution bien précise. Ce qu'on sait seulement avec certitude, c'est que sous le règne de Philippe-Auguste, époque où l'université de Paris brillait d'un lustre européen et tournait ses études vers les sciences aussi bien que vers les belles-lettres, on parlait déjà d'une aiguille aimantée, qui servait à diriger les navigateurs, même dans les temps les plus obscurs , quand ils perdaient de vue l'étoile polaire 1 , leur seul guide précédemment; ce qu'on sait, c'est que cette aiguille s'appela marine lie, en raison de son utilité nautique, et calamité, parce qu'avant qu'on eût imaginé de suspendre et de balancer sur un pivot l'aiguille aimantée, on l'enfermait dans une fiole à demi remplie d'eau, pour l'y faire flotter, sur un corps léger, sur une paille ordinairement, comme une calamité ou grenouille; ce qu'on sait enfin, c'est que, dans la première moitié du quatorzième siècle, quand la marinette se perfectionna, passa de l'eau dans une simple boîte, sur un pivot, et prit le nom de boussole, la fleur de lis des armes de France, pour tous les peuples indistinctement, servit,
1 On appelait rela perdre la tramontane. Tramontane pour transmontane ; on appelle
enrnre ainsi, dan* In Méditerranée , le vent qui souffle d'nu-delà des monlaanes siluées au nord de Home.
DE FRANCE. Ml
dans cette boîte, à désigner le nord, et fut la base de tous les raisonnements de ceux qui ont attribué cette grande et féconde invention aux Français \
1 On a beaucoup écrit au sujet de l'invention de la boussole ; mais les plus savants ont été bien heureux d'avoir été précédés sur la matière par les travaux du père Fournier. M. Llbri, dans son Histoire des Sciences mathématiques, s'appuie sur la lettre que Klaproth a adressée sur l'objet A Humboldl, et Klaproth apprcud peu de chose, dans cette lettre , que n'ait dit avant lui le savant jésuite , qu'il cite avec honneur. Ce qui d'ailleurs ressort très clairement des recherches do Klaproth et de M. Libri même, que l'on ne saurnit taxer de trop peu de prédilection pour l'Italie, c'est que la réputation faite à l'AmalÛen Flavio Gioja, pour la suspension de l'aiguille aimantée sur le pivot, n'était qu'une usurpation sans fondement. La fleur de lis du père Kouruier est encore ce qu'il y a de plus probant.
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