CHAPITRE VI
De IMS rélro«yeetlfemeDt à lbfct par anticipation.
Conquête du royaume des Deux-Siciles par les Français, au treizième siècle. — Soulèvement de l'ile de Sicile et sa séparation d'avec le royaume conquis. — Guerre maritime avec l'ile .le Sicile et l'Anjou. — Evénement* qui s'ensuivirent jusqu'à la perte entière du royaume des Deux-Siciles.
Ce célèbre Charles d'Anjou, de qui les vues personnelles avaient été si fatales à la dernière croisade de saint Louis, son frère , joignait, comme on l'a vu, à ses comtés d'Anjou et de Provence la couronne royale des Deux-Siciles; mais il importe à l'intelligence de plusieurs événements maritimes qui vont suivre de dire commont elle lui avait été acquise.
A la glorieuse maison de Normandie, fondatrice de l'État qui embrassait avec l'île de Sicile Naples et une grande partie de l'Italie, avait succédé, vers la fin du douzième siècle, par extinction de mâles et par alliance matrimoniale, la maison de Souabe, dans la personne de Henri VI, empereur d'Allemagne. Mais de grands débats, suivis d'une rupture complète, s étant élevés entre cette maison et le saint-siége, Frédéric H, en vertu des pouvoirs que les papes s'arrogeaient alors, avait été déclaré indigne de l'Empire et de la royauté; ses trônes, proclamés vacants, avaient été offerts à plusieurs ambitions adverses. A sa mort, les dissensions de famille s'étaient jointes aux querelles pontificales; Manfred, fils naturel de Frédéric, profitant de la régence dont il était investi dans les Siciles, avait usurpé les droits de son frère Conrad et de son neveu Conradin sur ce royaume. Les papes , après lui avoir suscité un inutile rival dans un prince de la famille d'Angleterre, s'étaient enfin vus plus heureux dans la personne d'un prince de la maison de France. Charles d'Anjou, guerrier dont la valeur, l'expérience et l'énergie égalaient l'ambition sou-
vent peu humaine , dans l'intervalle des deux croisades de son frère, s etait embarqué, le 15 juillet 12G5, avec un millier de gens d'armes, sur des galères provençales ; avait su éviter une flotte de beaucoup supérieure à la sienne qui l'attendait au passage; était entré dans le Tibre ; et, couronné dans Rome le 42 janvier 12G6, le 26 février suivant, avec l'aide des chevaliers français accourus pour le rejoindre, il avait enlevé à Manfred, dans une sanglante bataille, la puissance royale et la vie. Le jeune et infortuné Conradin n'était ensuite venu lui disputer le trône que pour trouver la défaile et l'échafaud. Un nom victorieux et redouté, une politique active et qui ne reculait devant aucune mesure pour s'affermir; l'appui de l'Église ; le droit divin en résultant et légitimant, dans la conscience même du prince, les actes les plus sévères auxquels il se portait contre quiconque ne se soumettait pas à son joug ; par dessus tout cela une brave et fière élite de chevaliers français, à qui il avait confié la garde des principaux points de sa conquête, semblaient assurer à Charles et à sa dynastie un avenir long et sans conteste, et lui permettaient d'élever ses vues ambitieuses vers d'autres objets, vers le royaume de Jérusalem, vers l'empire d'Orient même, lorsqu'il revint, avant son neveu Philippe III, de la croisade de Tunis, dont il rapportait seul des profits. Son renom s'étendait alors du couchant au levant ; après la mort de saint Louis, si le roi de France fut encore considéré comme le plus haut souverain de l'Occident, il le dut en grande partie aux égards, à la déférence de son oncle le roi des Deux-Siciles, qui attirait sur lui l'attention du monde entier, qui était le plus superbe vainqueur du siècle, et qui pourtant apportait aux pieds de son frère la foi et l'hommage. Près de seize ans durant, depuis sa victoire sur Manfred, Charles d'Anjou vit continuer le cours de ses prospérités. Mais la cloche qui, le 30 mars 1282, sonna les vêpres à Palerme et l'heure du massacre de tous les Français habitant l'île de Sicile, sonna celle des revers du conquérant, et fut le signal d'une guerre continentale et maritime à la fois, qui occupa surtout et pour longtemps les pro-
iU HISTOIRE MARITIME
vinces françaises du littoral méditerranéen. L'insurrection de l'île de Sicile se compliqua de l'appel au trône, par les insurgés, de Pierre III, roi d'Aragon, qui élevait d'ailleurs des prétentions par sa femme, fille de Manfred ; et de la dévolution faite en représailles, par le pape, à Charles de Valois, second fils du roi de France, de la couronne aragonaise qu'on l'appelait à conquérir. Cette double guerre de la France contre la Sicile et l' Aragon, comme toutes celles dans lesquelles les intérêts de la papauté étaient en jeu, fut honorée du nom de croisade. Les chevaliers français prirent la croix, comme s'il s'agissait d'aller délivrer le tombeau du Christ.
Charles d'Anjou envoya son fils chercher des secours en France, et, de son côté, rassemblant cinq mille hommes environ, il monta en hâte sur ses vaisseaux, passa le détroit et mit le siège devant Messine, place importante, dont la prise aurait pu lui rendre toute l'île de Sicile. Mais les Messinais le leurrèrent de pourparlers, jusqu'à ce qu'ils eussent appris que Pierre d'Aragon était débarqué à Trapani. Le rival de Charles envoya sur-le-champ aux assiégés un secours de cinq raille Aragonais, qui, courant demi-nus de rocher en rocher, entrèrent, malgré les Français, dans la place. Cependant le siège continuait par terre et par mer; les Messinais n'avaient plus de vivres que pour trois jours, et se croyaient perdus sans ressource, quand on leur signala l'arrivée d'une flotte de soixante galères, commandée par le Calabrais Roger de Loria, que Pierre III avait choisi pour son amiral, et qui était le plus habile marin de son temps : ce secours inespéré les sauva. Charles d'Anjou, dont les forces étaient insuffisantes contre ce nouvel ennemi qui survenait, rembarqua son moude et repassa en Calabre pour attendre un moment plus opportun. Tous ses bâtiments de transport ne purent, dans cette retraite, échapper à l'activité de Roger de Loria, qui en brûla un bon nombre sur le rivage que le prince français venait de regagner.
Pierre d'Aragon, à la nouvelle du départ de ce conquérant humilié, ne counul plus de bornes à son orgueil; il se fit cou-
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ronner roi des Deux-Siciles, quoiqu'il n'en tînt encore que la moindre partie, et écrivit insolemment à Charles d'Anjou qu'il eût à sortir au plus vite de son nouveau royaume. Un moment on crut que les deux rivaux allaient vider leur différend dans un duel; mais Pierre d'Aragon, qui l'avait provoqué, recula au moment décisif, et préféra laisser à une querelle dont le but était si important un champ plus vaste. La guerre recommença avec fureur.
Charles d'Anjou, dont le fils était revenu en Italie, et qui à son tour était passé en France, envoya de Provence un message à ce jeune prince pour lui mander expressément de se bien garder de combattre ses ennemis sur mer, avant que les nombreuses galères qu'il armait à Marseille fussent arrivées à son aide. Hoger de Loria revenait alors avec sa flotte des eaux de Malte, où il avait livré, dit-on, à son avantage, un combat à des galères provençales commandées par Guillaume Cornu, de Marseille ; il rencontra le message maritime du roi et l'intercepta. Mettant aussitôt celle découverte à profit, l'amiral des flottes combinées d'Aragon et de Sicile dépêcha huit de ses galères pour aller provoquer, par des bravades et des insultes, le fils inexpérimenté du monarque à se risquer en mer. Le jeune prince s'y laissa prendre : le 25 juin 1*284, il monta avec ses Français sur plusieurs galères qui se trouvaient dans le port de Naples, et accepta le combat auquel le marin calabrais lavait attiré. Les conséquences de cette témérité furent immenses. Les galères sorties du port de Naples furent complètement défaites ; aucun de ceux qui les montaient n'échappa. L'héritier de la couronne des Deux-Siciles, fait prisonnier, fut d'abord conduit à Messine. A la demande de la femme de Pierre d'Aragon, qui était à Palerrae avec ses enfants, on le rembarqua presque aussitôt ; il fut amené en vue de Naples, et là, ceux qui le tenaient en leur pouvoir firent savoir à l'épouse du prince qu'elle eût à rendre la belle-sœur du roi d'Aragon, qui était de son côté captive, ou que sinon, sur l'heure, on allait trancher la tête au fils de Charles d'Anjou. 11 y eut même, dit-on, un
soldat qui, poussant d'une main la tête du prisonnier sur le bord du navire, leva de l'autre la hache comme pour le frapper. Dans sa terreur, lepouse de l'infortuné s'écria qu'on épargnât la vie de son mari, et qu'elle allait faire rendre la sœur de la reine d'Aragon, ce qui eut lieu aussitôt. Le lendemain même du désastre occasionné par la folle imprudence de son fils, Charles d'Anjou, revenu de France à la tête d'une flotte de cinquante-cinq galères qu'il amenait de Provence, prenait terre à Gaëte, et trois jours après arrivait devant la ville deNaples, soulevée aussi depuis peu, mais qu'il châtia sur-le-champ avec une rigueur extrême. Il en partil bientôt pour aller rejoindre en Calabre son neveu, le comte d'Artois, qui, en son absence, avait maintenu ou fait rentrer dans la soumission le plus possible de ce pays; et là il songea aux moyens d'attaquer de nouveau Messine. Mais pendant longtemps les vents lui furent contraires ; il fut obligé de renvoyer son projet au printemps. Charles d'Anjou mourut avant d'avoir pu l'exécuter, laissant ses États de France et ce qu'il avait pu sauver de sa couronne des Deux-Siciles à Charles H, dit le Boiteux, son lils, encore prisonnier de Pierre d'Aragon. Robert II, comte d'Artois, fut nommé tuteur et défenseur du royaume des Siciles , pour le prince captif.
Le roi de France, Philippe III, embrassa activement la cause de son parent Charles H, qui était aussi celle de son propre tils, Charles de Valois, investi par le pape de tous droits sur l'Aragon. Les coups qu'il devait porter d'un côté ne pouvaient manquer de réagir de l'autre. Au printemps de l'année 1285, il assembla dans le Languedoc une puissante armée pour passer en Aragon, et de là en Castille, où il avait aussi sujet de guerre. Une flotte considérable tirée de Marseille, d'Àigues-Mortes, de Narbonne et de Gênes, fut destinée à opérer le long de la côte de Catalogne, qui, après avoir été longtemps unie d'intérêts et de fait à la Provence, se trouvait sous la dépendance du roi d'Aragon; celte flotte devait avant tout suivre les mouvements de l'armée de terre, pour la fournir de vivres et de munitions. Philippe III se rendit à Nar-
bonne, qui était le point principal de rassemblement tant des troupes que des vaisseaux. La flotte côtoya, pendant que l'armée se disposait à passer les Pyrénées. Dans le pressant danger que couraient ses États fondamentaux, Pierre III quitta l'île de Sicile, dont il confia la garde à sa femme, et fît transporter à Barcelonne, sur une galère, son prisonnier Charles H. Il donna ordre à son amiral d'aller combattre la flotte de Philippe lll, qui déjà s'était emparée du port de Rosas, et était entrée en communication avec l'armée française. Roger de Loria, par son active présence et son habileté nautique, But arrêter presque aussitôt les conséquences des premiers succès remportés par Philippe III, en donnant la chasse aux vaisseaux français, et en interceptant une partie des convois de mer destinés à entretenir le camp établi devant Girone. Dans le mois d'août 1ÎJ85, après avoir ravitaillé sa flotte à Barcelonne, il attaqua, aux Formigues, vingt-cinq galères françaises, parmi lesquelles étaient celles de Narbonne, eut l'avantage, et fit prisonnier Guillaume de Lodève, qui les commandait et ne se racheta que moyennant grosse rançon. Dans sa sauvage humeur, le Calabrais renvoya au roi de France, après- leur avoir fait arracher les yeux , deux cent soixante malheureux enlevés dans le combat. Cependant d'autres vaisseaux français, malgré la présence de l'habile amiral de Pierre III, ne faisaient point entièrement défaut à l'armée qui assiégeait Girone; en alimentant encore le camp, ils soutenaient la constance du soldat, accablé par la fatigue et de dévorantes chaleurs. Si la longueur de ce siège fit échapper le royaume d'Aragon à la conquête qui l avait menacé, elle fut fatale à la personne même de Pierre III, qui, déjoué et battu dans une affaire d'embuscade, faillit être pris, et reçut une blessure dont il mourut trois mois après. Girone, après la défaite de Pierre III, se rendit à Philippe. Mais ce roi, atteint déjà de la maladie dont il devait bientôt mourir, résolut de laisser garnison dans cette ville et d'aller hiverner à Toulouse. Poussé par de perfides conseils, il commit la faute de congédier les vaisseaux génois qu'il avait à sa solde. A peine ceux-ci se fu-
lis HISTOIRE M A H I T I M K
rent-ils éloignés, que Koger de Loria vint fondre sur ce qui restait de vaisseaux dans le havre de Rosas, pendant que les habitants de la ville et les montagnards des environs, unissant leurs efforts aux siens, massacraient les équipages, mettaient le feu aux magasins, et l'aidaient à porter l'incendie sur la flotte française, prise au dépourvu de tous côtés et complètement disloquée. Elle fut presque tout entière brûlée ou coulée bas avec ceux qui se trouvaient dessus, sans que le maréchal Jean d'Harcourt, qui voyait l'événement avec son armée de terre, pût porter du secours. Sa loyauté fut même mise en doute, et sa haine rivale contre l'une des victimes de ce désastre ne le fut malheureusement pas. L'amiral de la flotte française, Enguerrand de Bailleul, noble et vaillant chevalier, tomba aux mains de l'ennemi. Quinze galères avaient échappé ; mais ceux qui les avaient sauvées, désespérant euxmêmes de les pouvoir conserver, y mirent le feu, et allèrent rejoindre les troupes de terre, après avoir racheté leur amiral. Dans cette implacable guerre, chacun se voyait appliquer à son tour la peine du talion. Les Français éclairèrent leur retraite par l'embrasement de la ville de Rosas et de tous les bourgs qu'ils rencontrèrent sur leur route. La mort de Philippe M, arrivée la même année que celle de Pierre III, entraîna bientôt l'abandon total de l'Aragon par les Français.
Les principaux héros de cette double et sanglante guerre ayant disparu, il semblait qu'elle dût perdre immédiatement de son activité et de son caractère. Il n'en fut rien tout d'abord. A l'aide de la flotte que commandait Roger de Loria, Alphonse , à qui était échu l'Aragon, et Jacques , à qui était échue la Sicile, d'attaqués qu'ils étaient, se firent un moment agresseurs. Leur amiral s'approcha des côtes du Languedoc, débarqua, avec deux mille hommes environ, auprès de Sérignan, mit le feu au château de ce nom , et défit les habitants de Béziers , qui étaient venus mal armés et à la débandade au-devant de lui. S'étanl remis en mer, il alla opérer un nouveau débarquement près d'Agde, prit cette ville au dépourvu, et en fit impitoyablement passer les habitants
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au fil de l'épée, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à soixante. D'autres lieux moins importants éprouvèrent un sort à peu près semblable. Roger de Loria, après avoir employé les quatre jours qu'il passa dans Agde à envoyer des détachements aragonais ravager et incendier les environs, s'embarqua pour Aigues-Mortes; il n'entra pas dans la ville , mais il s'empara de tous les bâtiments qui se trouvaient dans le port. Vingt navires chargés qu'il rencontra ensuite à Leucate ne lui échappèrent point, non plus que ce qui se présenta à ses coups dans le canal de Narbonne. Ce ne fut qu'après avoir jeté la désolation sur toute la côte du Languedoc qu'il rentra enfin au port de Barcelonne , emmenant à sa suite un immense butin. Une armée vint alors , quoique un peu tard , garantir le pays ainsi ravagé de toute nouvelle tentative du même genre.
L'année suivante, les Français firent une descente, d'abord assez heureuse, dans l'île de Sicile , dont ils occupèrent plusieurs points. Ils préparaient un nouveau débarquement, quand Roger de Loria, se multipliant des côtes de Catalogne à celles de Sicile, et ne désespérant jamais de ses bravades apprêtées pour allumer l'orgueil et la colère de ses fougueux ennemis, vint les insulter et les exciter avant que leur flotte fût entièrement prête. La leçon de l'expérience ne leur devait pas profiter : ils se laissèrent attirer par les ruses du vieux marin, comme naguère le fils de Charles d'Anjou. Ils montèrent avec impétuosité sur leurs galères, et, le 24 juin 1287, allèrent attaquer Roger de Loria. L'amiral couvait de loin sa proie, et reçut sans s'émouvoir ceux qu'il avait attirés dans ses serres. Leur obstination et leur courage furent égaux à leur témérité. Ils disputèrent longtemps la victoire; mais elle ne pouvait leur appartenir; ils furent tous faits prisonniers. C'était une élite de nobles chevaliers , que le roi de l'île de Sicile relâcha , moyennant rançon. Cette défaite causa l'abandon par les Français des points qu'ils avaient dernièrement reconquis dans l'île insurgée.
Cependant des négociations étaient entamées par l'intermédiaire
du roi Edouard Tr d'Angleterre, parent de tous ces princes divisés, qui semblait vouloir alors se donner le rôle de pacificateur. Elles eurent pour premier effet la délivrance de Charles le Boiteux pour lequel on donna des otages , la plupart provençaux.
Le pape et le nouveau roi de France, Philippe IV, dit le Bel , ne se montrant point disposés à sanctionner l'accord de Charles le Boiteux avec Alphonse d'Aragon, la guerre continua encore quelque temps.
Robert II d'Artois, celui qui avait eu la régence pendant la captivité du roi de Naples, combattait vaillamment et non sans succès à la tête de quelques Français. Il eut la gloire de battre le fameux amiral Roger de Loria, qui avait opéré une descente en Calabre. Cette défaite d'un capitaine que l'on s'était accoutumé à regarder comme invincible, et d'autres avantages obtenus par le même prince , déterminèrent tout d'abord Jacques d'Aragon , roi en l'île de Sicile , à solliciter une trêve , que Charles le Boiteux s'empressa d'accorder, contre l'avis de Robert d'Artois.
Jacques, après la mort de son frère Alphonse , ayant obtenu la couronne d'Aragon, signa, en 1295, un traité par lequel il convenait, entre autres choses, de rendre l'île de Sicile au roi de Naples. Mais les Siciliens prévinrent, en ce qui les concernait, l'effet du traité, en donnant leur couronne à Frédéric, frère de celui qui les voulait abandonner. L'île de Sicile, toujours inquiétée depuis lors par les rois de Naples , qui y faisaient faire de fréquentes descentes, réussit pourtant à en faire un État à part, jusqu'à ce qu'elle redevînt , après un certain temps , dépendance directe de l'Aragon. Pour prix du traité de 1295, Charles de Valois reçut de son parent Charles le Boiteux le comté du Maine et celui d'Anjou, qui fut transformé en duché. Jusqu'à ce que cette autre maison d'Anjou eût elle-même été appelée, par diverses adoptions, à recueillir les successions du royaume de Naples et du comté de Provence, cette dernière province se trouva à peu près seule, de toute la France , mêlée aux événements du pays conquis par les
Français. Et encore les guerres de Louis Tet Louis II d'Anjou, en Italie et en Provence, furent-elles plutôt des querelles de famille que des affaires dignes d'intéresser la nation. Alphonse V, roi d'Aragon, qui déjà était en possession de l'île de Sicile, en contestant l'adoption de Louis III d'Anjou et de René, frère et successeur de celui-ci , comme entachée de celle qui avait été précédemment faite de sa personne, releva, dans la première moitié du quinzième siècle, la querelle domestique aux proportions d'une guerre étrangère. La Provence, de laquelle déjà les comtes de Savoie, vers la fin du siècle précédent, avaient trouvé moyen de détacher • Nice et les terres voisines sans coup férir, au moyen des divisions de famille et des ambitions rivales; la Provence, et Marseille particulièrement, eurent fort à souffrir des prétentions d'Alphonse V d'Aragon. Ce prince, ayant su que pendant qu'il travaillait à s'assurer la possession d'un royaume en Italie, celui qu'il tenait par héritage en Espagne était sur le point de lui échapper , partit de Naples avec une flotte de dix-huit galères et de douze bâtiments décharge, projetant de surprendre, chemin faisant, la ville de Marseille, dont les armateurs avaient plusieurs fois insulté son pavillon, et, dernièrement encore , pris deux de ses galères. Le port et le littoral voisin se trouvaient dégarnis de troupes, de vaisseaux et des plus habiles marins marseillais, alors occupés, du côté de l'Italie, au service de Louis III d'Anjou. Alphonse V mouilla d'abord aux lies d'Hyères, puis à l'îlot d'If, en vue de Marseille. Il résolut d'attaquer celte ville du côté du port, quoique son étroite entrée fût défendue par deux tours auxquelles se rattachaient des chaînes pour fermer le passage. Il parvint à faire couper, par les gens qui montaient ses galères, une première chaîne, et à s'emparer de l une des tours en mettant le feu aux portes ; puis il envoya un de ses officiers avec une galère couverte, pour couper la seconde chaîne. Les Marseillais firent des efforts désespérés du haut de la seconde tour, du haut des murailles de la ville et sur quelques bateaux qui se trouvaient dans leur port, pour empêcher le succès de celte dernière tentative, qui devait les livrer, eux et
leur ville, aux Aragonais; la chaîne pourtant flnit par être rompue avec des marteaux. Quoique la nuit fût venue, Alphonse fit entrer aussitôt ses galères dans le port et ordonna le débarquement immédiat de ses troupes. Les Marseillais, rassemblés sur le quai, combattirent encore longtemps avec courage pour rejeter les Aragonais à la mer; mais enfin leur milice en désordre fut contrainte de lâcher pied. Les Aragonais se précipitèrent dans les rues de la ville. Le combat n'était pas encore fini pour eux : par les fenêtres des maisons et du haut des toits, on leur jetait des pierres et tout ce qu'on trouvait sous la main. Ils n'eurent d'autre ressource, pour compléter une victoire disputée avec tant d'héroïsme , que de mettre le feu aux maisons voisines du port. L'incendie se communiqua avec une rapidité d'autant plus soudaine, que presque toutes les toitures de la ville étaient alors en bois. Ce fut un épouvantable tableau que les ténèbres de la nuit rendaient encore plus sinistre. Le fer d'une soldatesque effrénée, et qui massacrait impitoyablement tout ce qu'elle rencontrait, s'illuminait des flammes sous lesquelles croulaient les maisons; les cris de détresse étaient étouffés sous les cris de fureur, et partout le sang ne se cachait que sous la cendre. Quand il ne resta plus dans Marseille que des cadavres et des ruines, l' Aragonais se retira sur ses galères. Ce n'était point une conquête qu'il était venu faire, c'était une longue et terrible trace de sa rage qu'il avait voulu jeter au passage. D'ailleurs il n'eût pu se maintenir longtemps en Provence; ce que des habitants, pris au dépourvu, abandonnés à eux-mêmes, avaient su lui disputer tout un jour et toute une nuit, des secours mieux ordonnés le lui auraient bientôt enlevé de vive force.
Le résumé succinct et anticipé des suites de la conquête du royaume des Deux-Siciles par le frère de saint Louis, jusqu'à sa perle entière, après un état de guerre presque continuel pendant près de deux siècles, apprend que Naples finit par être abandonnée parles Français, sous René d'Anjou, dit le /ton, en 1442; et que l'héritier de ce prince, Charles III , son neveu, légua, en 1481, au
roi Louis XI , non seulement ses riches et plus solides possessions en France , mais encore les prétentions réservées sur les Deux- Siciles, et même sur Jérusalem et d'autres royaumes dont il était resté titulaire ; ce qui entraîna, comme on le verra par la suite, de nouvelles guerres de la France en Italie et sur la Méditerranée.
Mais c'est beaucoup trop s'être avancé dans les temps, depuis la mort de Philippe III. C'est du côté de l'Océan, et non du côté de la Méditerranée, qu'il faut tourner les regards, pour savoir ce qui se passa de plus important pour la France depuis cette mort et l'avènement de Philippe le Bel, jusqu'à l'époque où la Provence, enfin retournée au domaine royal, rentra dans une plus complète unité d'intérêts avec la nation tout entière.