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CHAPITRE X

Le 17 mars, ayant endossé mes habits bour- ^79^* geois , je montai dans la carriole de mon père j -"^^ ^' nous nous mîmes en route tous les deux. Nous passâmes par Reims et couchâmes à Berri-au-Bac.

Le 1 8 , nous nous dirigeâmes siu* Corbeni : c'était dans son abbaye de Saint - Marcoul , que les rois de France, de temps immémorial, venaient après leur couronnement à Reims, toucher les écrouelles. Nous étant dirigés par Laon, nous couchâmes à la Fère.

Le 19, nous allâmes par Cerisi à Saint-Quentin^ et nous nous arrêtâmes à Péronne.

Le 20, ayant dîné à Bapaume, nous arrivâmes de bonne heure à Arras, où nous descendîmes dans une auberge.

Mon père profita de son voyage, pour faire des offres de service , ou pour toucher de l'argent des marchands à qui il avait fourni des vins.

Le 2 1 , nous nous présentâmes chez M. Collardeau, notre parent, garde-magasin des fourrages; lui et son épouse nous reçurent très-bien. Ils m'engagèrent à les contenter pendant le temps que je resterais avec eux. M. Collardeau me fit chef d'ateUer , aux appointements de cent francs par mois.

( 64 ) i-q3. Il nie dit que , pour ctrc toiijoiirs à portée de couan 1. naître, d'exécuter ses ordres, je prendrais, en qualité d'allié et d'ami , ma pension chez lui, à laison de quarante-cinq livres par mois. Il ajouta que je serais admis dans les tctes qu'il donnerait , et que j'y passerais agréablement le temps de loisir que ma place me laisserait.

Mon père me voyant employé, voulut que je fusse aussi élégamment mis que les personnes que j'allais fréquenter (i). Il envoya chercher le tailleur de mon cousin, et lui dit de me faire promptement des vêtements dans le dernier goût.

Il manda aussi le cordonnier , le chapelier , et leur tint le même langage, relativement à ce qui les regardait pour leurs fournitures.

Il me donna de l'argent, et invita mon parent à m'en avancer si j'en avais besoin, en lui disant qu'il le lui remettrait. Il me fit faire la connais-

(i) Les individus qui suivaient alors les modes, recevaient des qualifications dérisoires : on les nommait muscadins ou incroyables. Ces jeunes gens étaient en opposition aux révolutionnaires appelés sans-culottes , qui affectaient un costume particulier. Il consistait en un bonnet de laine rougè , avec une large cocarde tricolore ( rouge , bleue et blanche ) . Ils avaient de gros sabots. Leur accoutrement était composé d'une veste et d'un pantalon , très-souvent percés aux coudés et aux genoux. Ils Re portaient ni bas ni cravate ; ils n'avaient point de gilet ; leur poitrine se trouvait toujours à découvert. Leur armure était une pique en 1er, afin d'opérer des arrestations , et d'assister aux exécutions pour cause d'opinion politique.

(65) saacc d'iiii particulier de Daincri , qui demeurait i-ç^"^. à Airas. 11 m'engagea à le voir souvent , tomme an u tétant un gaiçon qui avait beaucoup d'expérience , et qui pouvait m'aider de ses conseils. Je fus avec ce monsieur, louer une chambre dans la rue des Quatre-Visages.

Mon père, après avoir terminé ses affaires, étant tranquille siu- mon sort , prit congé de M. et de JM"'*" Collardeau, ainsi que de leur famille. Je le conduisis jusqu'au bout du faubomg, sur la route de Bapaume.

Après l'avoir embrassé, il s'éloigna. Ayant pris le chemin de la ville, il était presque nuit, je me trouvais si accablé de son départ, que j'eus de la peine à me diriger chez M. Collardeau; je renfermai mon chagrin dans mon coeur.

Il fut convenu que le lendemain je viendrais de bonne heure , pour accompagner mon cousin aux magasins ; qu'il m'installerait , me ferait connaître de ceux à qui je communiquerais les ordres par la suite, et qui m'obciraient comme étant leur chef. Je me retirai pour gagner mon nouveau logement. Etant occupé de ce qu'il me fallait entreprendre , je me trompai de rue et allai je ne sais où. N'apercevant rien de ce que j'avais vu dans le quartier que je devais habiter, qui pouvait me servir d'indice, je voulus demander la rue, mais son nom ne revint point à ma mémoire. Je courus jusqu'à minuit , sans avoir pu rencontrer quelque chose qui me fit distinguer la maison : enfin l'ayant trouvée , la maîtresse du logis parut mécontente

(66) iy(j3. après moi, attribuant mon retard au libertinage. A^ 1. Toute la nuit je réfléchis au travail du lendemain. Je voulais me tracer un plan de conduite, calqué sur ce que mon père m'avait dit avant de nous séparer. Je craignais, attendu mon peu d'expérience, de m'en rapporter à moi-même; mais je ne savais à qui me confier. Destiné à tenir un rang, je devais être plus en état de commander, que de prendre des conseils d'un étranger qui aurait pu m'égarer et m'entraîner dans quelques fautes que je n'aurais pas prévues. La nuit se passa dans un conflit d'idées qui m'empêchèrent de fermer l'œil, et de rien fixer de certain pour l'avenir.

Cependant , je me trouvai le matin chez monsieur CoUardeau , qui me conduisit au magasin à avoine ; il me présenta aux ouvriers auxquels il prescrivit de m'obéir comme si c'était à lui-même. M'ayant remis le détail de mes occupations , il m'installa de suite dans mon emploi, qui consistait à recevoir les bons des paities prenantes , et à fournir les rations.

Il alla ensuite surveiller le magasin des fourrages , qui était considérable.

Lorsque je fus seul , j'apportai toute mon attention pour ne pas me tromper : je m'apperçus bientôt qu'avec de la bonne volonté et l'application au travail, j'aplanirais les difficultés.

Quelques jours après, je connaissais l'importance de mon service, ainsi que les ouvriers sous mes ordres, au nombre de io8. Je voulus , pendant les heures de récréation , qui étaient depuis

( «7 ) le matin jusqu'à 9 hciu-es que l'on ouvrait le ma- ijg'i, gasin, et depuis 5 que l'on finissait le travail an i. jusqu'au soir , faire marcher le plaisir de pair avec les occupations ; cela me réussit à merveille. Madame Collardcau avait trois demoiselles chaimantes, qui aimaient la société, où elles figuraient avec beaucoup d'avantage et d'éclat par leur jeunesse, leur extrême gaité et leurs talents. Lancé dans le monde, par l'intermérliaire de ces dames, j'éprouvais, chaque jom-, des jouissances nouvelles : tout devenait pour moi enchantement. C'était quelquefois dîner de cérémonie, bal ou soii'ée agréable ; d'autres fois , promenade ou spectacle. Jamais je n'avais un instant de repos. Sous le rapport de la toilette, je n'avais rien à désirer : car je me procurais tous les habits qui pouvaient me flatter.

Madame Gollardeau avait la complaisance de me donner des leçons, lorsque je parlais ou que je faisais quelque chose qui dérogeait à l'usage du bon ton, de la bonne société. Je ne tardais pas à m'apercevoir que l'éducation d'un jeune homme par une femme aimable, surpasse celle de tous les meilleurs maîtres.

Mon existence était bien différente de celle que j'avais étant sergent, où je ne m'occupais que de service , d'exercice , de théorie , d'escrime , d'ordonnances et de consignes de place.

Ayant vécu quelque temps dans cet état de prospérité , je sentais, malgré mon bonheur, qu'il me manquait encore quelque chose. Je fis une

(fis)

,~op. maîtresse; c'était une Savoyarde, espèce d'avcnr AA 1. turière, d'environ 2 5 ans, bien aimable et trèsjovifJe. Elle avait le langage fort gai, spirituel; ce qui, dans mon inexpérience des femmes, ne manqua pas de me séduire. J'éprouvai bientôt qn "aimer était jouir; que jouir à satiété était ccSt ser d'aimer. Cependant je conservai la connaissance de ma marmotte ; je lui rendais visite de temps à autre.

Un soir j'étais au spectacle, au parterre : on nie vola mon porte-feuille dans la poche de ma redingote; il contenait quelques assignats de cinq francs et mes papiers , au nombre desquels était ma carte de sûreté dont il fallait alors être muni. Je m'occupai de suite à me procurer d'autres pièces.

J'écrivis à mon père, qui m'envoya extrait de mon acte de naissance, avec un certificat de civisme dont voici la copie littérale : ,

Liberté, égalité. Département de la Marne, district d'Epernai, municipalité et canton de Dameri.

<( Nous , maire , officiers municipaux et no- » tables, certifions, attestons à qui il appartien- )' dra, que le citoyen Médard Bonnart, né en » cette viUe , nous a montré , dans toute circons- » tance, beaucoup de civisme, et ne s'est jamais » démenti du plus pur patriotisme.

» En foi de quoi nous lui avons délivré le pré- » sent, pour lui servir et valoir ce que de rai- » son. »

» Délivré en la maison commune de Dameri, i-g^. » le 16 juin 1795, l'an i*" de la république. an i.

» Signé Bn.LARD , Pageois , Bejnard , Joseph » BEiNARD , notables ; Che^c , Massojn ,

» BftET , POMMELET , MaRTIN - TrL'IMEAU et

» Delaruelle , officiers municipaux ; Dé- ') CARME, prociu-eur de la commune; Petit, M Maire et Dumilly, secrétaires.

>» Le sceau de la commune est apposé au bas » du certificat. »

Mon père étant venu avec un de ses amis , me procura le plaisir de le revoir ; il fut content du bien que mon cousin et sa famille lui dirent de moi. Ayant formé, k cause de la proximité de l'armée , un magasin de vins rouges eu cercles , et de blanc mousseux en bouteilles , il me chargea de la vente, et d'en recevoir les fonds pour les lui envoyer.

Mon père acheta des huiles de colza et de na- "vette, qu'il expédia en retour poarDameri, par les voitures qui avaient amené ses vins à Arras.

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