CHAPITRE XII
Trots jours après, vers les lo heures du soir, 1^93, on sonna fortement ; nous étions à jouer aux an u cartes ; je sautai de la table à la porte , croyant y trouver des enfants à s'amuser, et me proposant de les corriger. Je fus très-surpris , lorsque je voulus sortir , de me trouver environné d'une quantité d'hommes armes , tandis qu'un officier de justice, décoré de son écharpe, descendait de voiture. On me força à rentrer : j'étais stupéfait de voir ce détachement. Je me remis, et demandai de la lumière pour éclairer ces citoyens. Mon cousin se présenta ; il apprit qu'un décret autorisait l'accusateur public à mettre en surveillance les personnes qui avaient subi un jugement quelconque. Ce magistrat posa lui-même les scellés sur les papiers particuliers de M. Gollardeauj il laissa une sentinelle à laquelle il alloua trois livres par jour, et la nourriture , pour le garder à vue.
Je fus invité, par écrit, à me présenter au district , avec ordre de produire mon extrait de naissance. Me trouvant incommodé, et ne pouvant m'y rendre moi-même, j'envoyai ce titre. On me fit connaître pour réponse , que je devais me transporter à l'armée , afin d'y être placé dans uu régiment , comme étant de la réquisition.
i'"f)3. Je prévins l'ami de mon père de ce qiii m'était Ay 1. arrivé. Je le priai de solliciter que l'on me laissât rétablir avant mon départ ; assurant que je m'en irais dans ma famille , d'où je rejoindrais un bataillon du Département , pour servir avec mes anciens camarades. Il obtint du comité l'efTct de mes demandes ; je reçus la décision et l'autorisation de rester à Arras , jusqu'à ce que je tusse bien portant.
Quelques jours après que M. Collardeau eut été mis en surveillance, on le transféra à la prison, sous le prétexte qu'il pourrait s'évader de chez lui. Il fit une supplique aux représentants du Peuple, par laquelle il réclamait leur humanité. Je portai cette pièce chez ces chefs suprêmes ; je ne les abordai qu'avec beaucoup de peine , à cause des gai'des en grand nombre qui les entouraient. Le député de la Convention auquel je m'adressai, me dit d'un ton brusque : « Que veux-tu? » (i) Je lui répondis , que j'étais chargé de lui remettre une pétition de la part du citoyen (a) Collardeau , ex-garde-magasin des fourrages, qui était en pri-
(i) La folie révolutionnaire était poussée au point que l'on se tutoyait , sans qu'il y eût de décret rendu à ce sujet j mais cet usage, contraire à Turbanité française, n'a existé que pendant les fuieurs de l'anarchie, en 1793 et 1794 ( ans 1 et 2 ).
(») On se servait du titre de Citoyen dans les écrits , devant le-; employés publics ; mais l'habitude entraînait à se servir quelquefois de la qualification de Citoyen ou de Monsieur, dans la conversation.
( 8. ) son. Il riposta que Collardcau ctaÎL un fripon; i-f)",. qu étant guillotiné , il ne recevrait que le châti- au i. ment dû à ses rapines ; que moi , j'étais bien osé d'avoir pénétré jusqu'au sanctuaire de ses secrets : il appela un planton pour me mettre à la porte. Je le priai , avant que je sortisse , de lire le placet ; ajoutant que je ne serais satisfait qu'après que je saurais quHl en aurait pris connaissance, puisqu'il serait convaincu que le prisonnier pour qui j'intercédais était innocent. Il se courrouça de mon observation , en voulant m'expulser. Je m'obslinaî à rester. Mon ton de fermeté ne parut pas lui déplaire. Il prit la requête et la lut tout haut. Quand il eut achevé, je lui demandai quelle était sa réponse ; il répliqua qu'un tour à la guillotine mettiait à la raison tous les anciens employés des fourrages. Eu frémissant d'iiorrem-, je m'éloignai sans plus tarder !
M'étant rendu , bien affligé , chez ma cousine , je lui racontai les particularités de mon message; elle en fut désespérée.
Elle me dit d'aller voir son mari , et m'engagea surtout à lui taire les circonstances les plus accablantes de sa situation future , craignant qu'il ne succombât à son malheur.
Je parvins à la prison ; mes yeux apprirent à mon parent, qui connaissait le cœur humain, la triste nouvelle que je lui apportais. Lorsque nous eûmes épuisé la conversation sur tout ce qui le coiicernait, je lui parlai de l'invitation que j'avais reçue de paraître au comité, et de la décision qui