CHAPITRE XIII
1701, Le i5 vendémiaire (4 octobre) (i) , je montai, Aft u. vers les 10 heures du soir, dans la diligence qui ; partit de suite. Je m'éloignais d'Arras, où je lais- | sais , avec bien du chagrin , un parent que j'ai- | mais de tout mon coem' et qui était plongé dans la plus cruelle adversité, ainsi que sa respectable lainille.
Combien de choses la peur nous fait entreprendre! Que la jeunesse est imprévoyante! JN'ayant pris qu'une chemise et un serre-tète , j'avais confié mes effets , qui valaient beaucoup d'argent , à une femme que je savais n'avoir point de domicile lixe ni de moyens d'existence; qui pouvait partir avec ma malle sans que j'en entendisse jamais parler.
La diligence s'arrêta à Bapaume, où nous déjeunâmes; ensuite, continuant notre route, nous mî-' mes pied à terre à Péronne, vers le soir. M' étant présenté dans plusieurs hôtels et auberges , il me tut impossible d'y avoir une place , à cause de la
(1) Par décret du 5 octobre 1793, ce fut seulement à dat; r du 23 septembre 179^ ( 1^' vendémiaire an 2), que Ton consigna, d'une manière authentique, l'ère républicaine daus les actes et écrits publics.
( 85 ) proximité de l'armée et du passage des troupes, inpi. ]î ine vint à Fidée que le i^arde-mag.asin des iour- an u. raii,cs , qui a^'ait été employé avec moi à Arras , ])ourrait me procurer à souper et à coucher, pour cette nuit seulement. J'allai à son logement; il était ù son magasin; mais la dame où il demeurait, à qui je contai ma contrariété, me lit donner, chez une de ses amies qui tenait des appartements garnis , tout ce dont j'avais besoin. "
Le i4 vendémiaire (5 octobre) , je montai dans la messagerie pour Saint-Quentin ; j'y arpvai d'assez bonne heure, et je passai la soirée à la comédie.
Le 1 5 (6) , les chevaux étant mis en réquisition pour le service de l'armée, je me trouvai dans l'embarras et ne pus partir, car je n'avais à espérer aucun moyen de transport. Ayant vu une charrette qui se rendait à la Fère , je m'adressai au conducteur, qui consentit à me recevoir. J'y montai. Quand je tus hors de la ville, m'étaut couché, je m'endormis bientôt, d'autant plus que la route était belle, et que depuis plusieurs jours je n'avais pas pris de repos , ayant toujours eu dans l'esprit le malheur de M . CoUardeau et de sa famille. Lorsque j'eus gagné la Fère, je doimai pour boire au charretier. Je logeai à l'hôtel du Grand-Cerf, où l'on me traita bien , ayant été reconnu par les maîtres de la maison avec qui mon père était en relation de commerce.
Le i6 (7)^ je profitai d'une voiture qui allait à Laon ; il me fut impossible de trouver à manger
( 8fi ) 1793. et à concîier dans les auberges de cette ville. La A>' li. loi du maximum (i) qui venait d'être proclamée, fixant à un prix fort bas les diverses demées en tout genre, avait fait fermer les magasins et les. hôtels. Je me voyais obligé de coucher à la belle étoile, si je n'avais excité en ma faveur la commisération d'un perruquier qui m'olfrit à souper et à coucher, ce que j'acceptai avec reconnaissance. Le lendemain matin , je le récompensai de ce qu'il avait fait pour moi j ensuite je me disposai à suivre ma route.
Le 1 7 vendémiaire (8 octobre) , je montai dans une espèce de diligence qui se rendit de bonne heure à Reims , et nous déposa sur la place du marché au blé. Je logeai à l'Ecu de France, où descendaient les Dameriats ; j'y rencontrai un domestique qui, ayant amené du vin, s'en retournait à vide ; il devait se mettre en route le soir. A l'heure de son départ, je me trouvai à sa voiture. Nous nous chrlgeàmes sur Dameri , que nous atteignîmes après minuit.
Rlon père, en ouvrant la porte , fut très-siu-pris de me voir. Je lui racontai le malheur de M. Gollardeau, le sujet de mon voyage, et lui rendis compte des fonds que j'avais touchés pour lui à Arras. Il se faisait tard ; j'allai me mettre au lit.
Après avoir dormi jusqu'à 8 heures, je descen-
(i) Cette loi futrenduele 7 vendémiaire ( 28 septembre )^ Lçs marcliands , d'après un taril", furent forcés de livrer leurs comestibles aux prix fixés par la loi , sans égard à celui qu'ils en avaient donné eux-Xîiêmcs.
( «7 ) dis pour déjeuner. Je répétai à mon père, devant i-o3. ma mère, ce que je lui avais dit à mon arrivée an u. en me Tci ici tant d'être de retour sans qu'il me lut survenu quelque catastrophe fâcheuse. Mon père témoignait son étonnen.ent de me remaïquer si changé, en comparaison de ce que j'étais lorsqu'il m'avait quitté à Arras. Je lui dis que les fatigues, les inquiétudes, les chagrins que j'avais éprouvés, étaient la seule cause de ma maigreur; que je me félicitais d'être auprès de ma famille pour reorendie mon emboni)oint ordinaire.
Je restai plusieurs jours sans m'occuper de j choses sérieuses. Mon père n'exigeant de moi aucun travail , je m'ennuyais dans cette espèce d'ai pathie; je n'avais d'autre délassement que de lire, ; d'écrire du matin au soir dans ma chambre , j'en ! devins presque misantrope.
Le 4 brumaire (a 5 octobre) , je me dirigeai sur jiOlizi, pour y voir M. et M"'^ Bertault, comme je ||ravais promis à mon cousin. Je n'eus pas besoin jide leur apprendre les événements d'Arras ; ils en Jetaient instruits par une lettre circonstanciée de M""" Collardeau. Nous gémîmes ensemble du destin funeste qui accablait la famille. Ayant passé quelque» heures auprès d'eux, je m'en retournai le même jour à Dameri,
Un soir, je dis à mon père que l'état de repos
ui quel j'étais livré depuis mon arrivée, était con-
raire à ma santé ; que , s'il le trouvait bon , j'irais
i Chàlous : il y consentit.
Le 9 brumaire (oo), je partis, et arrivai le soir
(88) j-,)3. dans cette ville. Je descendis dans une bonne au- A^ n. berge, où je restai quelc^jues jours à me promener, ce qui dissipa ma mélancolie. Me sentant mieux, ^ je me décidai à m'en aller à la maison paternelle. Le tem|)s étant beau , j'en profitai pour taire la route à ])ied.
Le 24 brumaire (i4 novembre), la malle que j'avais laissée à Arras, me parvint en bon état. La Savoyarde me donna, dans celte circonstance, une preuve de sa probité et de son exactitude.
Le () irimaire (26) , mon père ayant reçu une ! lettre de M. Collardean, m'envoya, avec sa voiture, à Olizi. Une des demoiselles Bertault, qui se trouvait mariée et chez son père, revint avec moi à Dameri.
Gomme son époux était récemment nommé régisseur général des vivres à l'armée du Rhin , il demandait que sa tenmie allât le rejoindre. Cette dame me proposa de m'emmener avec elle, me taisant entievoir que je serais dédommagé de la perte de ma place. Je me trouvais enchanté de cette proposition. Le jour de notre départ fut fixé. Je jouissais d'avance du bonheur que j'allais éprouver : ma malle était déjà prête. J'annonçais à toutes mes connaissances le changemeilt de mon sort, sans penser (jue l'on cherchât à me nuire.
La jalousie, toujours ingénieuse à faire du mal, s'exerça contre moi. Quelqu'un ayant su que je ne me disposais pas à entrer dans un régiment , me dénonça à la municipalité, en disant que je voulais me soustraire à la réquisition.
Je reçus du sergent de ville l'inTÎtation de pa- i-ol. raître au conseil de santé. L'on me délivra Toi-dre a.\ h. d'aller chercher à Epernai une teuilie de roule pour le 8" bataillon de la Marne (i).
Je voulus faire des observations ; on répliqua que l'on emploierait la rigueur. Le ton avec le- C}uel on me parla , me prouva bien que je n'aurais ] ieu gagné en insistant. Ayant mon titre pour vovager, je pris congé de mes parens, non poxir me rendre à Siraslîoiirg avec ma cousine, connue lious en avions le projet f mais ]^our aller à Cari- £,nan, joindre les réquisitionnaires de Dameri.
Lorsque j'étais heureux à Arras , un monsieur allié à ma famille , qui avait formé un établissement en Chine , où il avait été envoyé par le gouvernement de Louis XVI, comme ingénieur, apprit que la France était éiigée en république. ^ oulaut s'en assurer par lui-même, il revint dans sa patrie, et fut employé à l'armée du Nord, dont il faisait partie lors de l'émigration du général Du- * mouriez (i). Les circonstances ne répondant point à l'idée agréable que mon parent s'était formée des changements opérés dans la monarchie, il songea à retourner en Asie. Il me proposa de
(i) Le décret du 23 août mettait en réquisitioa les jeunes gens de 18 k'iS ans. Je dois faire reinarquer que si cette loi avait été rendue avant le i3 juillet, époque de ma naissance, j'aurais été exenqjt de partir; mais il paraît que mon destin me réservait à suivre la carrière des armes.
(2) Il était passé à l'ennemi j en avril dernier.
( 9" ) i^g3. m'emmener a-vec lui, de pourvoir aux frais de AN a. mon voyage , à mon état et à mon établissement. Je me trouvais si bien que je ne voulais pas quitter mon pays. Si j'avais su alors être obligé de rentrer au service comme soldat, je n'aurais pas balancé k le suivre.
??^Zi^-^ay^\i^i(^^>
ym^^^:^-^^^a^'' ^-^ ^^^^^n^^i^^i^cy^^^
''^•^■U^j^Ut u^-J^^^