CHAPITRE XVII
Î794- Le 21 floréal (lo mai), l'armée reçut l'ordre ^^ "• de se porter au-delà de la Sambre qu'elle devait passer dans le jour, n'en étant que peu éloignée. Les pluies étaient si considérables depuis la bataille de Bossut, qu'il semblait que le bruit du canon et de la mousqueterie avait changé le temps en eau : les routes, par la même raison, étaient détériorées et horribles. Les canons, entrant dans la boue jusqu'à l'essieu, ne pouvaient se transporter que très-lentement , et ne faisaient c[ue peu de chemin dans une heure.
Le 3™^ bataillon du Nord arriva à 4 heures du soir à l'abbaye d'Aines , qui brûlait.
Ce fut sur le pont, auprès de ce couvent, que nous passâmes la Sambre.
De l'autre côté il y avait une montagne presqu'à pic , dans laquelle était pratiqué un chemin creux et difficile ; il conduisait sur mi plateau qui dominait ime vallée. Nous y arrivâmes à 1 1 heures du soir par un temps de pluie , de froid à transir les hommes. Nous apercevions, à une distance d'environ une lieue, une ligne considérable de lumières , qui annonçait un camp ; nous crûmes qu'il appartenait à une colonne de l'armée du
( .15) ^ î^.ord, avec laquelle nous devions faire jonction. i^()4. Chaque soldat courut chercher du bois, de la an u. litière et des vivres; en peu de minutes nous eûmes beaucoup de feux allumés , autour desquels les républicains se séchaient d'un côté en se mouillant de l'autre.
Après s'être réchauffés un instant , les militaires placèrent quelques bûches à travers les brasiers, et se jetèrent sur la terre humide ou sur de la paille pour sommeiller. Gomme je n'avais pas mangé de la journée, j'entrevis, à la lueur de la flamme , qu'il existait peu loin de nous plusieurs bâtiments d'une ferme. Je quittai la compagnie sans communiquer mon dessein , et je m'y rendis dans l'espoir d'obtenir quelque nourriture. J'emportai mes armes et mon bagage, comme il est prudent dans les marches de nuit. Arrivé aux maisons, tout était bouleversé, il n'y avait que des soldats de diverses armes. Ils étaient en si grand nombre , si pressés , si serrés , que je jugeai à propos de m'en retourner , quoiqu'il plût fort , et qu'il fît grand froid. En m'en allant, je remarquai une grange , qui sans doute appartenait au village d'Anderlues ; j'y entrai , croyant rencontrer des herbages. Ayant cherché partout , je ne sentis dans l'aire que des chevaux de chasseurs. Je sautai de l'autre côté du mur qui était à hauteur d'appui, pensant qu'il y avait de la moisson, mais tout était enlevé 5 il n'y restait que de la poussière de luzerne et de foin. Je ramassai dans mi coin le plus de poussière que je pus , me décidant à y
( >>fi^ )
^794- P^'^ser la nuit, où au moins je pouvais être à l'a'- A.A II. bri. Je me déshabillai de la tête aux pieds; mes vêtements étant trempés comme des éponges , ce qui me donnait la lièvre. Je me mis dans mon sac de toile, en me couvrant de mes bardes; je plaçai mon havre-sac sous ma tête. Dans la plus grande sécurité , je me disposais à dormir. En m'assoupissant , je songeais à la bizarrerie du sort qui me réduisait à coucher seul dans ce lieu sans l'avoir vu , puisque je n'y étais entré que la nuit. Cependant j'applaudissais à ma bonne étoile qui m'y avait conduit , par la raison que je pourrais reposer tranquillement , en faisant sécher mes habits par la chaleur de mon corps. J'.avais dormi environ une demi-heure, de ce sommeil si nécessaire au malheureux soldat accablé de fatigue et de lassitude ; je fus réveillé en sursaut , au roulement de coups de fusil tirés par cette colonne qui était autrichienne, et que nous avions cru de l'armée du Nord. Au premier bruit les hommes se levèrent ; il y eut trouble , confusion ; l'attaque fut si violente , la terreur si grande , que je n'eus pas le temps de me vêtir. Les chasseurs sautant à cheval , me laissèrent seul dans le bâtiment. J'étais si agité , que je ne trouvais ni mes bottes ni mon pantalon. Je pensai que pour m'arracher à une mort certaine, il ne fallait pas que je sortisse de l'endroit où j'étais. Je mis mon fusil le long de moi, pour m'en servir au besoin, et défendre ma vie en tuant le premier ennemi qui se serait approché. Je me couvris entièrement
("7) de poussière, Délaissant qiie le moindre espace inq/. pour respirer et pour voir. A peine avais -je A^ u. achevé, que la grange servit de champ de bataille. Les tuiles cassées par les balles tombaient de toutes parts j les Français faisaient feu par ime porte , les Autrichiens par l'autre. Chaque détonation me fournissait de la clarté , pendant laquelle je voyais tout ce qui se passait autour de moi : ensuite j'étais dans les ténèbres les plus affreuses. Les cris des combattants, les gémissements des blessés, l'écho qui multipliait les coups de fusil , formaient une scène remplie d'horreur. Je me persuadais que je ne pourrais jamais échapper aux ennemis qui me découvriraient. Heureusement il n'y avait plus ni gerbes ni fourrages y je ne craiguais point d'incendie. Aucun des deux partis ne franchît le petit mur de séparation de l'aire. L'avant-garde s'étant retirée en désordre sur la seconde ligne qui ne fut pas attaquée , se reforma promptement et se trouva dans le cas de se défendre. Alors on fit des feux de file et par pelotons. On tira des coups de canon qui forcèrent les Impériaux à s'éloigner. Les nôtres reprii^nt, vers les deux heures du matin , leur première position. M'étant habillé à à la hâte , je rejoignis la compagnie.
Le 22 floréal (ii mai), les dispositions eurent bientôt lieu pour combattre l'ennemi : car , depuis la surprise , les troupes étaient restées sous les armes. On ordonna à tous les corps de l'avant-garde de marcher en tirailleurs sur la posi-
("8) ,DQ/{. tion de Lierne, tandis que nombre de pièces A» II. d'artillerie envoyaient , par-dessus nos têtes , des boulets dans les corps autricbiens. L'attaque fut vigoureuse de notre côté : il semlDlait que nous voulussions nous venger de ce que nous avions éprouvé pendant la nuit. Je dois faire observer que la plaine étant couverte de Français épars ça et là, à cause de plusieurs fossés garnis de haies qui empêchaient les évolutions de la cavalerie étrangère , nous arrivâmes presque sur une pièce de 5, sans avoir été aperçus parles canonniers. Un capitaine du 5"^^ bataillon du Nord, trèsbrave , n'écoutant que son zèle, ayant remarqué ime ouverture à la haie garnissant la crête d'ua chemin creux , à la faveur duquel nous nous étions glissés , appela , mais trop fort , les hommes dont il voulait être secondé. Je me trouvais près de lui. Lorsqu'il parut, le canon partit; il eut les deux jambes coupées, et resta sur la place en poussant des cris navrants. Les artilleurs s'éloignèrent, sans que les tirailleurs pussent s'emparerde leur pièce.
Nous remportâmes cependant une victoire complète ; l'ennemi fut poussé hors de Fontaine-l'Evêque. Ensuite nous vînmes former un camp non loin de cette ville , dans la direction de Charleroi.
Voici le rapport fait à cette occasion ;
Fontaine-l'Evêque , le i^ floréal (i3 mai).
Lettt'e du général Charbonnier , commandant V armée des Ar demies.
« Je vous annonçais par ma dernière, mande-
( iî^9 ) » t-il, en date du 24 (i 5), la prise de Thiiin et i-g(. i) le passage de la Saiiibre ; aujourd'hui j'ai le an h, » plaisir de vous apprendre que nos troupes sont » entrées victorieuses dans la petite tille de Fonn taine-l'Evéque. »
IVous restâmes quelques jours dans cette position.
Mon capitaine, qui était intrépide, fut désigné pour être llanqueur j c'est-à-dire qu'il reçut l'ordre d'aller avec sa compagnie, explorer le flanc gauche de l'armée j d'y taire une guerre de par^ tisan.