CHAPITRE XXIII
Le 19 vendémiaire (10 octobre), le 3"^^ ba- 1^94. taillon du Nord quitta Dinant , et coucha à Emp- an m. tines.
Le 20 (11), il se rendit à Havelangen.
Le 21 (12), il se transporta à Fraineux.
Le 22 (i5), il traversa Liège et bivouaqua k deux lieues au-delà.
Le 23 (i4) , laissant sa position, il se dirigea sur Visé.
Le même jour j'étais d'avant-garde. On traça le bivouac en face de Maëstricht, vis-à-vis le fort de Wick, sur la rive droite de la Meuse. Le corps l'occupa à son arrivée.
Nous restâmes quelques jours baraqués devant la ville sans avoir un service pénible. Je profitai de cette tranquillité pour visiter, avec plusieurs camarades , des trous ou des cavernes et la principale entrée des galeries souterraines dfe la montagne de Saint-Pierre , d'une profondeur extraordinaire (i).
(1) Ces cryptes passaient pour avoir été pratiquées par les RoJiiains , lorsqu'ils voulaient conquérir la Batavie. Ce qui paraît plus certain , c'est que les Bataves ou Hol-
( i48 ) \'jc)\. Le quartier-maître du bataillon, ayant beau- A!v m. coup d'ouvrage, me proposa d'écrire chez lui; je m'y rendis. J'attachais une espèce de servitude à être dans un bureau. J'entendais aussi mes camarades , qui me plaisantaient en m'accusant de n'être qu'un cheualier de récritoire. Je refusai d'y aller, quoique ce comptable fût content de moi , préférant faire mon service tout pénible qu'il était. J'ignorais alors que de travailler de la sorte c'était s'instruire, se mettre en évidence et être connu des chefs; ce qui, presque toujours, ouvre le chemin de l'avancement à un inférieur.
Un matin je rentrais de grand'garde, il avait beaucoup plu; mon fusil était rouillé, sans que j'eusse le temps de le nettoyer. Le général Hardi, qui inspecta le corps, m'ordonna une punition de huit jours ; cependant le chef obtint que la peine ne durerait que jusqu'à ce que mes armes fussent propres. Après la revue, une douzaine de mes amis m'accompagnèrent à la garde du camp , où , à i'envi les uns des autres, ils m'aidèrent. Je prélandais ont tiré ^de ces caves ou excavations une iinniense quantité de pierres, afin de bâtir leurs villes, et qu'ils se sont servis des débris, en guise de fumier, pour engraisser et fertiliser leurs terres.
Etant très-soigneux dans l'intérieur de leurs appartements , ils ont , avec le temps , creusé cette montagne , pour en extraire le plus beau sable qu'ils transportent encore aujourd'hui dans leur pays , sur les bateaux de la Meuse, afin de nettoyer les pavés , frotter les garnitures en «uivre , ainsi que le devant des clieuiinées eu faïencede leurs maisons.
( '49 ) scntai mon fusil et mon sabre à mon capitaine, 1794. qui rit de ma diligence à recouvrer ma liberté. ad m.
Ou découvrit une ruse que les espions de l'ennemi employaient pour informer les assiégés des mouvements des Français (i). C'étaient des bouteilles vides , bien cachetées , renfermant chacune un papier sur lequel étaient écrites les nouvelles qu'on adressait au gouverneur. Ces vases ainsi préparés, étaient jetés dans la TMeuse qui les portait jusqu'à la ville, où des personnes apostées, avec des bateaux, les saisissaient à levu' passage.
Dans la nuit du 2 brumaire (a5 octobre), l'on ouvrit la tranchée. On assembla, à k sourdine, les travailleurs et ceux- destinés à les détendre. Le 5°"'' bataillon du Nord fut chargé de bêcher (2). En conséquence, on donna des pelles ou des pioches aux soldats que l'on conduisait , k la faveur de l'obscurité , à l'endroit où les boyaux de la ligne de contrevallation devaient avoir lieu. La garnison lançait des pots à feu , pour découvrir ce qui se passait dans la plaine. La nuit étant obscure, et un épais brouillard accompagné d'une
(i) Aucun des journaux du temps , ni des ouvrages qui ont traité du siège de MaësiricLt , n'ont parlé de cette anecdote qui a été la nouvelle du camp , et que chacun annonçait comme avérée.
(2) Ce corps composé , en grande partie, d'hommes du département de la Marne qui , par leur profession de vigneron , étaient habitués à remuer la terre avec des hoyaux ou des pioches , fut choisi de préférence pour ouvrir la tranchée.
( IDO )
'791- S^'^ïi^ïe pluie nous protégeant, on ne se douta .Ky 11 i. pas de nos ouvrages. Ayant beaucoup pioché, et n'y étant pas habitué , je m'écorchai les deux mains entre le pouce et l'index.
Derrière nous, à quelque distance, se trourait une maisonnette où l'on avait allumé du feu ; l'ennemi s'en aperçut , et lança ime bombe qui enleva une portion du mur. Plusieurs boulets diri-' gés vers cette chaumière , la criblèrent de part en part.
Au jour, des troupes fraîches vinrent nous remplacer. Tandis que nous sortions pour regagner le camp, les alliés virent que la parallèle était ouverte ; ils firent un feu terrible.
Quand nous retournâmes ensuite à la tranchée, c'était le jour, le chef de bataillon , le citoyen Cardon , faisant sa ronde avec des officiers du génie, s'arrêta où je travaillais. Il lui plut de regarder par-dessus le parapet , et se retira un instant après. Un Autrichien l'ayant remarqué , dirigea une pièce dont le boulet vint porter visà-vis de moi , et fit sortir de la crête du fossé , une pierre qui me frappa si violemment à la poitrine , qu'elle me renversa sans connaissance. Je reçus les secours de mes camarades. Je regardai ensuite à l'endroit où j'avais été atteint, je n'y vis qu'une forte contusion.
Le soir, au moment d'être relevés, un soldat a|)erçut une bombe qui se dirigeait de notre côtéj il cria : « Ventre à terre ! » Elle vint tomber à environ deux pieds de nous , au-delà du boyau ,
( >50 •treva de suite, et nous couvrit de diverses ma- i-r)^. lières. Je suivais des yeux les éclats qui volaient a^ m, dans les airs ; un morceau de mâche-fer frappa le dos d'un soldat qui se relevait lentement, et le recoucha. Quoique la scorie fût estimée du poitls de deux livres , il ne fut pas grièvement blessé.
Une autre fois , nous avions encore passé la journée à piocher ; on nous relevait toutes les douze heures. Comme nous quittions le travail, un boulet frisa le tahis de la terrasse , et m'exposa au plus grand danger en tombant à mes pieds. L'ayant ramassé, je le présentai à mes camarades, qui le jugèrent peser 25 livres.
En revenant de la tranchée, on rapportait un grenadier qui avait la cuisse fracassée par \\n boulet ; il oubliait son mal pour ne penser qu k la prospérité de nos armes. Il savait que sa blessure était mortelle , et cependant il criait : « \ ive » la République! toujours la République (i)I »
Le lo brumaire (5i octobre), vers minuit, le siège commença au signal donné par une fusée lancée en l'air. Alors on fit jouer toutes les batteries françaises. La portion du 5"'^ du Nord où je me trouvais, était en ce moment au camp sous les armes. Nous comptâmes seize bombes ou boulets rouges envoyés en même temps sur la
(i) Cliâque jour, on citait des traits de ce genre; ils étaient produits par l'enthousiasme de la liberté , par lamoiir de la gloire, qui enflammaient les Français, les républicains, et qui en faisaient des hommes extraordinaiies.
i^qj. place. Ils tomLèrent en partie dans le couvent des ATS lu. Capucins, dont l'église était, disait-on, remplie de viande salée, d'eau-de-vie, d'huile et d'autres matières combustibles. Le feu y prit rapidement - Les flammes ayant gagné la charpente de l'église , ainsi que celle du clocher, éclairaient la plaine comme si l'on eût été en plein midi. Les habitants montèrent sur les toits pour la manoeuvre des tuyaux de pompe. On les distinguait facilement. La canonnade fut si vive en celte circonstance , qu'elle précipitait dans l'incendie les malheureux qui cherchaient à l'éteindre. Malgré les terribles elFets de l'artillerie qui en diminuaient le nombre, de nouveaux assiégés remplaçaient ceux qui venaient de perdre la vie, jusqu'à ce que l'espoir d'arrêter les ravages du feu fût entièrement évanoui pour eux.
Le monastère brûlait toujours. L'artillerie grondait de chaque côté. On entendait les cris, le bruit, les lamentations qui partaient de la ville. Cela produisait une scène mêlée d'horreur et de désolation.
Pendant ce siège , nous restâmes de service une journée à la tranchée, où nous étions à même d'observer de fort près ce qui passait.
Le i5 brumaire (5 novembre), trois jours après le commencement de cette terrible canonnade h boulets rouges , le gouverneur demanda k capituler. Le lendemain, les troupes mirent bas les armes sur les glac is ; elles s'en retournèrent eut Allemagne ou en Hollande.
Lorsque la garnison eut défilé, je me trouvai i'^^. de corvée pour chercher des vivres daus la for- a.n m. teresse. Je remaïquai que l'on avait ôté les pavés; que la plupart des pierres étaient portées dans les greniers, pour être, en cas d'assaut, jetées sur les assiégeants ; que les rues avaient été coupées par des charrettes entrelacées ou par des retranchements garnis de pièces d'artillerie. Je vis les dégâts des divers incendies qui étaient considérables , et c[ui , s'ils eussent continué , auraient promptement détruit la place.
^ oici le rapport qui en a été fait :
Siège et prise de Maastricht, le i4 brumaire ( /\. no^'embre).
« Maëstricht est tombé, après onze jours de » tranchée ouverte, au pouvoir de la république: » les difficultés étaient presqu'incroyables ; mais » elles ont été surmontées par une bravoure plus » incroyable encore. La tranchée a long-temps » été inondée ; nos guerriers ont eu à braver tous )» les éléments. »
^ oici la lettre des représentants du peuple , au quartier-général devant Maëstricht, le i4 brumaire (4 novembre) :
« Citoyens collègues , Maëstricht est au pou » voir de la république : cette place s'est rendue w ce matin à 5 heures , après 1 2 heures de tran- » chée ouverte ; elle était défendue par une garn nison nombreuse, et plus de '^00 pièces d'ar- » liilerie.
( 154 ) îMpj» » La contenance des assiégés semblait nous AN li . » annoncer qu'il faudrait recourir aux der- » niers moyens ; mais l'activité de nos travaux, » l'audace de nos soldats , les ont bientôt con- » vaincus que toute résistance serait inutile. La )) garnison s'est rendue prisonnière de guerre.
» L'armée de Sambre et Meuse a bravé le mauw vais temps et le feu des batteries ennemies : » accoutumés à vaincre, nos soldats s'indignaient » qu'une place isolée osât leur résister. Les tra- » vaux se poussaient avec une célérité sans exem- » pie , les jours de tranchée semblaient être des » jours de fête.
» Le général Kléber commandait l'armée de » siège, Bellemont conduisait l'artillerie, et Ma- » rescaut dirigeait le génie. Officiers et soldats, » tous ont parfaitement rempli leur devoir. Le )) nombre des républicains que nous avons à re- » gretter depuis le commencement du siège, est M de soixante. Nous avons eu cent blessés : nous » ne pouvons vous donner en ce moment l'état » de l'artillerie et des munitions, on est occupé à » en faire le relevé ; mais elles sont immenses.
» Une lettre du général Jourdan confirme ces » heureux détails : elle ajoute seulement que la » garnison était composée de 7 à 8,000 hommes, » et c{u'elle ne poiuTa porter les armes contre la » république , qu'après avoir été échangée contre » des prisonniers français. »