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CHAPITRE XXYIL

1795. Dans l'Over-Bétiive , les maisons de campagne AN m. des riches particuliers sont carrées, et générale^ ment bâties avec beaucoup d'élégance. La cour est au milieu ; de larges l'ossés pleins d'eau , ayant un ou plusieurs ponts-levis, les entourent. Dans les douves des châteaux , on voit , l'hiver , de beaux traîneaux à caisses de cabriolets , avec des figures dorées sur le devant. Ils sont montés par des dames , poussés par des hommes , ou conduits par des chevaux, environnés de jeunes gens qui patinent avec grâce, pour faire leur cour ou recevoir des applaudissements.

Chaque meule à mettre le foin ou le blé , est soutenue par trois piliers en bois, couverte d'un toit rond en paille. Le plancher où est la charge, se lève avec un cric , afin de la garantir des inondations.

Les connaissances que j'avais acquises dans la langue allemande me devinrent inutiles en Hollande, puisque ce pays a un dialecte particulier. A l'aide des Flamands de la compagnie, j'appris, en peu de temps, assez de mots pour demander mon nécessaire. Quand je ne pouvais parvenir à

( 170 ) m'exprlmer, j'ayais recours à qnelqiies-ims d'eux, 17^^. qui me tiraient aussitôt d'embarras. an nu

Voici le rapport des progrès de Tarmée :

Bruxelles, le 3o pluviôse ( 18 févriei-).

« Les républicains se sont emparés d'Emmerich, p ville forte siu' la rivé droite du Rliin , entre le » fort de Sclienck et Bess. »

Le froid cessant, le dégel eut lieu. Le Rhin charia des glaçons, des cadavres humains, des débris de maisons , d'ameublements , de vaisseaux, d'arbres, etc. Ce spectacle effrayant présentait des bizarreries horribles à mes regards avides de nouveautés.

J'aperçus , en frissonnant , les digues qui allaient désormais nous servir de remparts ; qui sauvent la vie à tant de miUions d'individus. Elles ne sont construites que sur nne certaine quautité de pieux piqués dans l'eau, appuyés sur quelques cailloutages , dont les intervalles sont simplement calfatés ou remplis de planches , de mousse ou de terre. Elles sont élevées d'environ q.5 pieds au-dessus du sol , assez larges pour laisser passer deux voilures, et servent de grandes routes.

Je me rendis sur le bord du Rhin, avec trois ele mes camarades. Nous vîmes la débâcle. Elle entraînait toutes sortes d'objets qui passaient rapidement. Les glaçons étaient amoncelés au milieu du fleuve, de la à t5 pieds au-dessus de la surface, ce qui formait une espèce de train. Chacun de nous se livrait à de profondes réflexions. Le îcmps se passait sans que l'on songeât à s'en re-

(■74)^ i«cj5. tourner. Les eaux se gondaieiit a vue cPœil. 1} Aw m. était 5 heures. Nous nous dirigeâmes vers le cantonnement. A peine avions-nous fait 20 pas , qiie nous fûmes arrêtés par un fossé de i lî à 1 5 pieds de large, sur peut-être 6 de profondeur j il était à sec lorsque nous l'avions traversé, et se trouvait alors comblé , chariant aussi des glaçons assez considé-^ râbles. Nous restâmes tout stupéfaits. Chacun de nous courut alternativement pour le franchir. Aucun n'osa se risquer. La nécessité qui rend ordinairement industrieux, me fit naître l'idée d'aller chercher le niàt d'un petit navire échoué sur le rivage que nous venions de quitter ; d'y attacher nos l'ubans de queue formés en corde avec des osiers entrelacés de nos mouchoirs de poche et de nos cravates , pour le retirer lorsque chacun serait passé. Le projet fut aussitôt exécuté que conçu. Après avoir placé la perche au milieu du fossé , je pris mon élan , et je me trouvai sain et sauf de l'autre côté. On me jeta la corde; je renvoyai le morceau de bois. Je fis la même manœuvre jusqu'à ce que l'on fût arrivé à terre. Nous passâmes tous ainsi sans aucun accident. C'était l'occasion d'employer ce proverbe latin : « Aslniis asinum jriccit (i). » Pour nous rendre jusqu'au village, nous usâmes plusieurs fois de ce même moyen.

A. trois heures du matin , nous fûmes éveillés par la générale, le canon d'alarme d'Arnheim ,

(1) Les amis s'entr'aideut^

( '7"> ) qui annonraicnt à la troupe, ainsi qu'aux hal^itants, 1-95. le danger où ils étaient de se voir engloutis. C'é- as m. tait les prévenir que , pour leui' sûreté , ils devaient i^nmier les digues avec leurs bestiaux et tous leurs objets les plus précieux. La compagnie se forma aussitôt. Nous nous rendîmes sur le point qui nous était assigné, où nous nous trouvions enveloppés d'un brouillard épais et des ténèbres de ïa nuit.

Quand le jour parut, nous vîmes distinctement le péril qui nous menaçait. Le pays au-delà et à l'orient de l'île était submergé à perte de vue , et l'eau montée d'environ 2 5- pieds; elle atteignait au niveau de la levée , quelques vagues passaient par-dessus. La violence des vents nous tourmentait beaucoup ; tout ce qui irappait nos regards , offrait le spectacle le plus triste et le plus affreux. La plume se refuse à tracer de pareilles horreurs 1 La nature semblait être anéantie. Les maisons avaient disparu en partie. On ne distinguait que des cheminées ou des bouts de toits. Les individus qui y étaient restés , fuyant dans des barques et luttant conti'e les flots, couraient les plus grands dangers. Les oiseaux de ces contrées , chassés par le débordement, voulaient se reposer sm' la cime des arbres qui, fortement agités, les forçaient à planer dans les airs , d'où ils revenaient bientôt pour éprouver la rnéme fluctuation. On en remarqua plusieurs qui , par trop de lassitude , tombèrent dans les vagues où ils fm^ent engloutis.

IKous craignions j ainsi que les habitants, que

Ï795. l'i cliaiissée ne crevât, et que l'île ne fût submergée, A3S m. Un exprès , envoyé de vis-à-vis d'Arnheim , an^nonca que, pendant la nuit, les glaçons s'étaient tellement acciunulés , qu'ils barraient le cours du Rliin; que s'ils ne se séparaient bientôt, l'eau passerait sous peu par-dessus ses limites. On lança de la ville beaucoup de bombes , de boulets , sur la glace pour la briser. Cette artillerie ne trayant pas un passage aussi prompt que le débordement du fleuve l'exigeait , on nous prévint de nous tenir prêts à quitter notre position, parce que la digue commençait à se ronger , malgré les soins , des soldats et des paysans que l'on encourageait au travail. Ils mettaient aitx endroits endommagés , des fagots attachés avec des cordes , des planches , des matelas , pour empêcher l'eau et la glace de rompre I4 seule barrière qui leur était opposée.

A dix heures du matin, le danger étant parvenu à son dernier période , le moment de la mort semblant inévitable (i), nous abandonnâmes

fi) On peut citer, pour exemple , le malheur qui eut lieu en 12^5, lorsque l'Océan rompant les digues, engloutit un grand nombre de villages avec leurs habitants^ et qu'il forma le golfe appelé aujourd'hui le Zuiderzée.

Le Journrd des Voyages (*) dit : m Pendant ia tempête « qui dura du 3 au 6 février 182') exclusivement , on » porta à 5 ou 6,000 le nombre des morts j à 10,000 » celui des bêtes à cornes ; à 100,000 la quantité de mou- » tons qui pc-rirent , et à 36 ou 4^ i^s l)ourgs ou vil- )> lages inondés à des hauteurs plus ou moins graudee. «

l") 7'™'"' cahitr, mars iSaS , page 382 et suivantes.

( Ï77 ) Angercn pour rejoindre le bataillon qui avait i^gj, l'ordre de se réunir à lluessen, éloigne d'une lieue an m. environ. Cette petite ville, plus élevée que la digue sur laquelle elle est bâtie, pouvait nous préserver des malheurs dont nous étions menacés par la débâcle. La compagnie s'établit dans un couvent de témmes , qui nous cédèrent une aile de leur manoir , et se retirèrent dans l'autre partie. Je lis le logement avec le prêtre-directeur des religieuses ; nous arrêtâmes les arrangements à la satisfaction de tous les intéressés , sans aucune plainte de part et d'autre.

Le cours du Rhin s'étant rétabli , n'ayant plus. le même péril à redouter , nous laissâmes le monastère pour retourner dans les cantonnements que nous occupions avant l'inondation.

Comme toute communication était interceptée avec les lieux au-delà de l'île que nous habitions, on fut obligé de nous délivrer , des magasins d'Huessen, du pain qui avait été gelé , et qui , par suite, se trouvait moisi et pourri. Nous ne recevions qu'une demi -ration de cette mauvaise nourriture.

Pour nous rendre au magasin , les hommes de corvée et moi , nous courions les plus grands dangers, parce que la digue, calcinée en plusieurs endroits , était garnie de glaces difficiles à franchir. J'ai souvent vu des soldats, très-braves un jour de combat , manquer de courage pour passer; ils s'en retournaient à vide.

Après quelques distributions de ce mauvais ali-

( '78 ) 1^95. mont, des militaires à moitié affamés, mangeaient AN 111. clés feuilles de tabac en giii^e Je pain, et dévoraient toutes les denrées qu'ils pouvaient s'appror prier.

Le pays où se trouvait la demi-]}rigade, n'était pas éloigné du Tolliuis, si célèbre sous Louis XIV, par le passage du Rhin, le 9 juin 1672, que l'arr mée française , pour pénétrer en Hollande , francliit à la nage , sous les ordres du prince de Condé.

Le dégel continuant , il en résulta , à cause de l'humidité et de la mauvaise nourriture , que beaucoup d'hommes tombèrent malades. C'était une espèce d'épidémie, qui heureusement ne fut pas funeste : car, après quelque séjour dans les hôpitaux , ils se rétablirent et reprirent ensuite leur service.

Voici un rapport sur la situation de l'ennemi : Utrecht , le i*"" ventôse ( 19 février).

<( Il se trouve encore à peu près 5 k 6,000 » alliés entre Arnheim et Zutphen. Cette der- » nière ville se trouve dans une situation déplo- )> rable : les habitants sont réduits à la plus )) cruelle disette; les vivres, le bois, les fourrages » y manquent.

» Les habitants des campagnes , plus malheu- » reux encore, sont livrés aux pillages et aux » excès de tout genre que coimiiettcnt les An-

n glais. »

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