CHAPITRE XXVIII
Après que les glaces eurent filé , on établit un x'^cp. pont-volant sur le Valial. a?i m.
Le 6 ventôse ( ^4 tevrier ) , nous étant éloignés du cantonnement d'Âugeren , nous passâmes ce fleuve pour nous rendre à Nimègue. Pendant notre séjour dans cette cité, je visitai, avec un vit" intérêt , la citadelle , l'ancien palais et la maison-de- ville qui est magnifique.
Le 9 (37), nous partîmes pour Arnheim, où nous traversâmes le Rhin sur un pont de bateaux.
Le 10 (28) , nous finies route pour Doesbourg en longeant l'Issel. La division du général Lefe])vre fut , de toutes les troupes françaises , la première qui occupa cette place.
Le 1 1 ventôse ( i^*^ mars) , nous allâmes également les premiers à Zutphen ; les habitants avaient du plaisir à nous voir : car, au lieu de laisser distribuer des billets , ils emmenaient autant d'hommes qu'ils pouvaient en traiter, nous regardant comme des libératein-s.
Je logeai chez un particulier si riche, ou au moins si recherché dans son ameub'Iement , que les draps du lit étaient de mousseline, au milieu
( i8o ) 1795, desquels il y avait une magiiilique dentelle, large ji!i lu, comme les deux mains.
La beauté de ce linge cadrait si peu avec les lits que nous avions ordinairement , qu'avant de nous coucher , le sergent-major et moi , nous convînmes d'ôter nos chemises. Nous voulions passer la nuit sur des fauteuils , et respecter ce lit que nous ne pensions pas fait pour nous : mais à cause de la rareté du fait , nous nous y couchâmes , afin de pouvoir dire que nous avions dormi entre des draps de mousseline garnis de dentelles.
Le i4 (4)) nous logeâmes à Groll , petite et jolie ville.
Le 21 (11), nous gagnâmes Borckelo, où nous eûmes séjour.
Rapport de la marche de l'armée.
Wesel , le ii ventôse (12 mai's).
« Les avant-postes français se sont extrême- » ment rapprochés de cette ville. On leur sup- » pose le projet de pénétrer dans l'empire , pour » faire une expédition contre le pays d'Hanovre, » Le général hanovrien Walvoden a dû requérir » le général prussien IMollendorf , de se hâter de » défendre cette frontière de l'empire. »
JNous reçûmes l'ordre de prendre des cantonnements dans un rayon de 10 à 12 lieues en avant de Borckelo , entre Deventer et Aahus. Lorsque les fourriers du 2°^^ bataillon entrèrent dans le village pour y faire les logements , on vit des feux de bivouac allumés sur diiiérents
points, entr'aiitrcs un dans le cimetière. En rc- ijr,i muant les braises , on découvrit des pommes a> nu de terre cuites , que Ton mangea. Nous augurâmes , dès-lors , que des postes ennemis avaient habite ces lieux. On envoya dehors une patrouille prise parmi les hommes qui nous avaient escortés. Un instant après, on reçut le rapport que des cavaliers autrichiens étaient par pelotons dans la plaine , et qu'ils paraissaient avoir . l'intention de nous charger. Le bataillon qui parut avec son artillerie , tira quelques coups de canon. iVous sortîmes de l'inquiétude où nous étions de ne pouvoir résister à cette cavalerie, dans le cas où elle nous aurait attaqués.
Nous apprîmes , en même temps , que le quartier-maître avec les fourriers du i^' bataillon , ayant été surpris dans l'endroit où ils allaient préparer le logement , furent faits prisonniers ; ils restèrent six semaines au pouvoir des étrangers ; ensuite on les rendit.
Voici le rapport de la marche de la troupe :
Arulieim , le 4 germinal (24 mars\
« Les divisions de l'armée de Sambre et Meuse, » réunies à l'aile droite de l'armée du Nord, font, » en ce moment, un mouvement pour expulser » l'ennemi des positions qu'il occupe sur les rives » de la Lippe et de l'Issel. »
Les communes où nous étions placés , étaient près des pays de Westphalie et de Hanovre. Le teu se fait au milieu de l'appartement, autom- du-
( i8. ) 1795. quel on peut se cliaufier. Les bestiaux sont péle- AK m, mcle avec les campagnards dans le même local.
Tous les individus d'une même famille, enveloppés dans des peaux de chèvre ou de mouton, couchent ordinairement ensemble sur le stube, ou, quand il n'y en a point, dans une espèce d'alcove à plusieurs étages.
Je mangeai de la chou-croute avec des tranches de lard , qiie je trouvai d'un goût excellent. Les jainl)ons de ce pays étaient fort estimés.
Le 6 germinal (26 mars), nous nous éloignâmes de cette contrée. Les habitants qui avaient été [)lus maltraités par les alliés que par les Français , pleuraient dans les rues en voyant que nous les laissions sans forces pour les défendre (i').
L'ordre de rétrograder ayant été donné , les fourriers, en évacuant, se dirigèrent de Gustercn , Gelcelaer , Need , Eibergen , sur Borckelo ; de cette dernière place sur GroU , Swol , Dotekum, Bresvoorde, Aenholt, Scherenbcrg, Gendjingen et Emmerick , où nous arrivâmes le jour qui avait été assigné.
L'armée prnssienne se trouvait auprès de la ville. Cette puissance était en traité de paix avec la République française.
(i) La 9™® demi-brigade occupait la rive gauche de la Euyràer-Bccke ou Schippbeke , rivière qui, d'Aahus , se rend à Deventer , sépare le duché de Gueldres d'avec l'Over- Issel à l'est , et la V/estphalie au sud.
Emmeiick avait été incendié ; le mal était tres-^ i -qS, apparent (i). j^'^\,,.
Comme je vais quitter la Hollande , je crois convenable de tracer les remarques que j'y ai faites.
Ce pays portait autrefois le nom de Batmne ; celui de Hollande , qui signifie pays creux , lui fut donné pai'ce que son terrain est presque partout plus bas que la mer : aussi est-il entrecoupé de digues , de canaux , de fossés , pour contenir les eaux et empêcher les submersions. La plus grande partie du sol est couverte de tabac , ainsi que de pâturages qui nourrissent un grand nombre de bétail , surtout des vaches , dont le beurre et le fromage sont la principale richesse des paysans. Le territoire ne produit point de vin; mais on y fait d'excellente bière. Il y a des fleurs , et surtout des jacinthes très - renommées ; des arbres aquatiques , tels que saules , trembles , peupliers ; point ou peu darbres fruitiers.
L'air y est humide , froid , malsain. L'eau n'est ni pure ni bonne. Ce pays n'a point de bois ; on y brûle de la tourbe. liés maisons sont tenues dans une pi'opreté rare. Les murs des chambres sont incrustés de faïence. Tout en général y est lavé , essuyé chaque jour. De crainte que l'expectoration des individus ne salisse les parquets, on se sert de crachoirs qui sont des vases d'argent, de faïence, de cuivre ou d'autres matières.
(i) Les journaux, les chroniq^ues du temps, n'en ont fait aucune mention.
( i8,i ] t^pt. îïs sont remplis de sablon,^qne Ton met à Périjkïj 1 1 1. trée des appartements , aux côtés des cheminées y même sur les tables; tout le monde est invité à y saliver. A la porte de cliaquc chambre on trouve des brosses pour nettoyer les pieds ; de larges pantoufles on des babouches que l'on chausse pour entrer. Les buffets sont chargés de la plus belle porcelaine. Les Hollandais aimeraient mieux se passer de feu, que de voir leurs cheminées noircies par la suie comme les nôtres. La propreté est l'occupation perpétuelle des femmes. Les hommes sont un peu gros, bons époux, bons pères, excellents commerçants. Ils passent pour ne pas être déhcats sur la nature du gain ; ce qui a fait dire de leur pays que, « le démon de Tor, » couronné de tabac, y est assis sur un trône de » fromage. » Ils sont sobres , font un grand usage de café. Leur boisson ordinaire est du thé , qu'ils prennent avec un petit morceau de sucre candi. Ils fument beaucoup dans de très-grandes pipes de terre, dont ils garnissent des râteliers sur leurs cheminées, pour les conserver.
Les paysans portent simplement un habit de bon drap, brun pour l'ordinaire; rcs cheveux plats ou une perruque ronde ; un chapeau à trois cornes; un giîrt à poches, de diverses couleurs; une culotte ; des bas bleus avec des souliers à boucles.
Les femmes sont petites : elles ont la figure ordinairement d'un blanc mat. Elles sont belles , mais sans expression ; elles sont bonnes , sans
( 'SJ) sensibilité. Les filles, dit-on, se permettent qneî- i^q^, ques galanteries j elles se les interdisent sévère- an m. ment étant mariées. Les femmes de la classe brillante suivent les modes françaises. Celles du peuple s'habillent avec des jupons courts, des tabliers encore pins courls ; des casaqnins qui sont ordinairement de di'ap bleu et leur descendent à la moitié des cuisses. Elles ont de grands chapeaux ronds de paille ou de feutre , par- dessus leur coiffe. Elles portent les fardeaux sur leurs têtes, où elles placent un bourrelet pour en conserver Taplomb : ainsi chargées, elles traversent l'hiver, avec des patins, des plaines de glace, afin d'aller vendre à la ville leur lait ou leurs provisions.
Les écuries sont vastes ; ordinairement deux rangs de bestiaux se regardent. Il y a un passage entre eux pour leur donner k manger. Ils entrent par dehors , présentent la tête à la main bienfaisante qui les soigne. Une pompe, k l'extrémité de chaque auge , sert k laver et à abreuver les animaux plusieurs fois par jour. On les nourrit avec du foin ou des navets , des pommes de terre , des carottes mêlées avec du son ou de la paille hachée. Les chevaux sont gras, d'une grande beauté , mais peu vigoureux. Le fumier est tiré en dehors ; l'intérieur n'est jamais malpropre.
On voit beaucoup de cigognes dans ce pays ; les habitants ont pour elles une grande vénération. Ils arrangent des perches croisées sur ;lf urs maisons , ou une roue sur le haut de chaque ( lie-
( >8« ) 3795, mîiiée; elles vont y placer leurs nids. Ces oiseaux AN nu détruisent les reptiles , les insectes , les animaux dont fourmillent les endroits marécageux.
La nourriture des habitants est un pain cuit pendant vingt - quatre heures , qu'ils mangent d'une manière réservée , tartinant dessus du beurre, le coupant fort mince, le recouvrant ensuite d'ime tranche de pain très-blanc , quand ils sont à leiu- aise. Lorsqu'ils sont pauvres, ils séparent la beurrée en deux ; ils renversent les morceaux l'un sur l'autre, de sorte que la substance grasse se touche. Ils font usage de poissons et d'une grande quantité de légumes, La boisson ordinaire est la petite bière, que l'on trouve généralement bonne ; elle se vend un prix raisonnable : quand on en a bu , pour l'évacuer , on la fait descendre en prenant de l'eau-de-vie de genièvre ou de pomme de terre. La chou-croute est très en usage ; il n'y a point de repas où l'on n'en serve , ainsi que des pommes de terre , que l'on accommode à toute sauce. Pour déjeuner, on mange une espèce de bouillie qu'ils ajipelicnt pape y qui, se fixant entre les dents, corrompt facilement les gencives en donnant le scorbut.
Ils avaient divers outils ou instruments aratoires , que ne possédaient pas les Français , mais qu'ils se sont procurés depuis. Ils sont véritablement ingénieux dans l'invention des tranchants, que l'on estime beaucoup.
Voici le rapport de la paix avec le gouvernement prussien :
( '8- ) Paris, le 19 germinal (8 avril). inQ^-
« On annonce qu'une suspension d'armes enirc ^^ "'* » noire armée et celle de Prusse, a été publiée » au camp français sur les bords du Rliiu. »
La demi - brii^ade n'ayant pas été réunie en entier, il en résulta que des détachements lurent séparés les vms des autres (1).
(1) Voici les cantonnements qui furent occupés par une partie du corps , depuis son départ d'Hue.'^sen , le 0 ventôse ( 2^ lévrier ), jusqu'à son arrivée à Xanten, le 18 germinal ( ^ avril ) :
Le 9 ventôse ( 27 février ) , quittant Huessen pour aller coucher au-delà d'Arnheim..
Les 10 et n (28 février et 1^'' mars ) , à Doesbourg.
Les iT. et i3 ventôse ( 2 et 3 mais ) , à Vordeniii Le 14 ( 4 ) ? ^ Gestrennes.
Le 21 ( 11 ) , à Eberg.
Le 22 ( 12 ) , à Grannelot.
Le 27 ( 17 ) , à Neide.
Le 6 germinal ( 26 ) , à Utecum.
Le 8 ( 28 ) , à Yestreffer.
Le 9 ( 29 ) , à Eldennes.
Le 10 ( 3o ) , à Nimègue, où soDt restés 600 hommes détachés de la demi-brigade.
Le 1 5 (4 ^^'^'^ ) 7 ^ Clèves.
Le 16 ( 5 ) , à Calcar.
Le 1 8 ( 7 ) , à Xauten , où une autre portion n'arriva que le 21 ( lo ).
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