‹ HistoireChapitre 34 sur 117 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

1795. Le 20 germinal (9 avril), la 9™^, en quittant AN m. Emmerich , passa le Rhin , et se transporta à Calcar; elle prit ensuite des cantonnements dans les environs de Rliinberg.

Dans les niarclies que nous avions faites, par la mauvaise nourriture que j'avais prise, je me trouvais attaqué d'une afiection scorbutique, ainsi que de cette maladie cutanée (la gale) , qui est héréditaire dans beaucoup de maisons en Hollande, surtout chez les juifs.

Le if\ (10) , ayant reçu un billet d'hôpital pour me faire traiter, je m'acheminai vers le couvent de Closter-Camp , que l'on avait disposé pour l'ambulance de la demi-brigade. J'y reçus le traitement (Convenable à ma double maladie. Je me procurai des livres poiu- me distraire dans ma situation douloureuse.

Le 27 (i<^) 7 le fourrier de la compagnie n'ayant point donné de ses nouvelles depuis son départ pour l'hôpital, fut remplacé pendant mon absence. Je pensais qu'ayant rempli par intérim ses fonctions depuis son éloiguement, sans avoir donné de sujet de plainte , j'aurais été nommé à sa place. Je me trompai : le sergent-major, qui était

indispose contre moi sans aucune raison, obtînt que on prit un soldat qu'on fît caporal et four- ^Z ncr le même jour. Je sentis un crève-cœur des plus i^rands, en apprenant cette injustice

Le I. floréal (i- niai), étant rétabli, n'ayant pomt laisse le mal s^invétérer, je m'en retournai avec cinq hommes de la compagnie , qui alors était cantonnée à Rhiuber^.

Le i5 (^.), remplissant mon service de caporal, on me nomma pour aller, avec huit hommes escorter ceux qui devaient fourrager. Je deman' dai, par écrit, le nombre de voitures, de charretiers, de chevaux qu'il y avait à surveiller et à protéger ; le pays qu'il fallait parcourir, et le genre de subsistances à rapporter. Le commandant, étonne de mes questions, qu'il regarda comme indiscrètes, m'ordonna, sans autre réponse, de me mettre en route en suivant le conducteur.

Comme je l'avais prévu , lorsque nous fiunes a une heue, je vis beaucoup d'individus, surtout des domestiques montant des chevaux à poil: ils ^éparpillèrent dans les fermes. Je fis charger les voitures que j'avais escortées. En arrivant le soir a la ville, les paysans ayant porté plainte, le commandant envoya l'adjudant-sous-officier, afin de savoir si l'on avait elfectivement pillé. Je lui représentai que je n'avais pas quitté le conducteiu-; que, n'ayant point la hste des tartares (i) et ne

(1) On appelle ainsi, dans les armées, les domestiques, les brosseurs et les goujats qui sont au service des ofliciers.

( 19,0 ) i-gS. les connaissant nullement, je ne pouvais répondre AK m. de leurs actions. Il prescrivit de me punir.

Le i4 (5), je me rendis, vers lo heures du matin, avec un sergent, à la prison de la place, où se trouvaient des militaires de toutes armes , qui se disposèrent à me recevoir avec grand appareil. Le plus ancien prenait le titre de prévôt; les quatre suivants s'appelaient archers ; il y avait aussi les huissieis , les recors et les suppôts. Ils formaient une espèce de tribunal, auquel le dernier arrivé était livré. S'il éprouvait de la répugnance à exécuter l'arrêt rendu cojitre lui, il était saisi aussitôt, et subissait une peine très-rigourensc.

Enfin le prévôt , revêtu des marques' de sa dignité , qui consistaient en un bonnet de pa[)ier de couleur , une ceintm-c tricolore , escorté de ses gardes plus ou moins chamarrés , vint audevaut de moi , en me chantant un couplet dans lequel il me disait de payer ma bienvenue, ou que je recevrais des coups de savate. Je n'avais qu'un parti à prendre, c'était de régaler, pour éviter le châtiment.

Au même instant, cette magnifique pompe fut interrompue par l'arrivée d'un nouveau détenu ; c'était , pour mon bonheur , le tambour-major du même bataillon que moi , et qui me connaissait. Il se refusa à toute espèce de politesse de la paît du prévôt, et, d'une voix de stentor, menaça d'étrangler le premier qui oserait s'approcher. Sa stature colossale , le son terrible de sa

( I90 Yolx, en imposèrent tellement, qu'on le laissa fort i^r)=;. tranquille. La cérémonie" finit à mon égard; néan- a> m. moins nous demandâmes , celui que son raiig destinait à marcher à la tête du corps , et moi , deux bouteilles de brandevin, qui lurent bues entre tous les prisonniers.

A deux heures après midi , on vint m'appeler. Je crus que le commandant, ayant reconnu mon innocence, voulait me rendre la liberté. Que j'étais dans l'erreur ! A la porte se trouvaient douze hommes de garde qui m'emmenèrent ainsi que le tambour-major , par un temps superbe , à travers la ville , où nous eûmes la honte d'être regardés comme des criminels , par tout le monde qui se promenait , car c'était un dimanche. On nous conduisit dans des cachots destinés à renfermer les scélérats, les condamnés aux galères. Lorsque je fus casé dans cet antre nocturne, je crus, en me voyant dépouillé de tout ce C[ue j'avais de tranchant , c[ue ma dernière heure était arrivée ; que je ne sortirais de là que pour recevoir la mort. La basse-fosse où l'on me plaça tout seul , était d'un étage si peu élevé, que je ne pouvais me tenir debout. Il y avait un lit de camp si court , que j'étais privé de m'étendre. La traverse était percée ; elle se séparait pour passer les deux jambes ; on la fermait ensuite avec un cadenas : alors il était impossible au prisomiier de bouger. Le jour pénétrait par une ouverture large de G lignes, sur environ 8 pouces de haut.

Le lendemain , étant tombé malade , je denian^

( 192 ) 1795. tl'^i îe cliirnrgien-major, qui pensa c[iie l'air de la jkx m. prison était malsain ; il ordonna qu'on me laissât sorlir dans la cour pendant deux heures chaque jour.

Je revis mon camarade d'infortune, qui avait un même logement c|ue le mien, avec une semblable permission de se promener. Nous profitâmes de notre liberté pour disposer en notre faveur le geôlier , à qui nous payions à boire , parce qu'il avait du penchant à la boisson et qu'il aimait surtout les liqueurs fortes. Il s'apitoya sur notre situation ; au lieu de nous laisser deux heures dehors, il ne fermait nos cachots que la nuit.

Au bout de huit jours, n'ayant au aucun de mes camarades, j'étais inquiet sur mon sort futur. Un soldat, ayant pénétré chez le geôlier, obtint de me parler ; il m'annonça mystérieusement qu'un conseil de guerre s'assemblerait le lendemain; qu'il était question de me faire fusiller. Il me dit, avec mi ton de componction, de penser à mes derniers moments : il ajouta que , si j'avais quelques objets de prix , je devais en faire l'abandon à ceux de mes compagnons d'armes qui m'étaient le plus attachés. Je lui répondis assez indifieremment sur cet article. Lorsque cet homme fut parti , je me livrai aux réflexions les plus tristes.

Le Q-i floréal (i5 mai), le surlendemain de cette afOigeante visite, au matin, l'adjudant vint m'appeler. Je fus frappé de son accent. Je crus

( tO^ ) que rinstant fatal ctait arrivé, que j'allais p.i- ir-j^j. raîlre devant le tribunal redoutable ; mais la A>i m. nouvelle qu'il avait à m'apprendre était bien différente : car il venait me donner la liberté , ainsi qu'au tambour-major, parce que le corps s'éloignait.

Il me rendit tous les objets dont j'avais été dépouillé en entrant en prison. Sans ce départ inopiné , il était constant que j'aurais été livré à un conseil de guerre (i).

(i) Voici les cantonnements qui furent occupés par une portion du corps, depuis le 18 germinal ( 7 avril ), où elle était à Xanten , jusqu'à son arrivée au camp devant Dusseldorf , le \i floréal ( i*'" mai ).

Le 5 floréal ( 24 avril ) , quittant Xanten pour aller à Sousbeck.

Le 10 ( 29 ) , à Rliiaberg.

Le 7, 1 ( 3o j , ù Buinca.

Le 13 ( 1**^ mai ), on campa sous Dusseldorf,

CHAPITrxE XXX.

1795, Le 9.5 floréal (i4 mai), la demi-brigade alla

AK m. de Rhiiiberg cantonner dans les environs de

Giieldres ; la compagnie fnt logée à Alpen.

Le 10 prairial (29 mai), le corps se rénnit à Rliinberg.

Le 1 1 (00) , il prit la route de Moeurs et d'Urdingen, où il logea.

Le 12 ( 5 1 ) , il arriva à Buderick ; il y baraqua en face de Dusseldorf, le long du Rliin.

Au bout de quelques jours, nous regrettions les aliments que nous procuraient les habitants lorsque nous logions chez eux. Les vivres cjue l'on délivrait des magasins , étaient insuffisants pour nous nourrir : car nous ne recevions jamais la ration complète.

Le i5 prairial (5 juin) , le conseil d'administration chargea le capitaine de la compagnie d'aller à Liège, chercher des effets d'habillement. Cet ofQcier me choisit, afin de l'aider dans les écritures que nécessitait sa mission.

Le 16 (4) ■. je partis avec un détachement de 8 hommes et des voitures.

Nous franchîmes la distance de Neuss à Juliers

(•95) dans un jour. Le capilaine, étant à cheval, avait 1-95. pris le devant. a.\ m.

Le 17 ( 5 ) , nous nous rendîmes à Aix-la-Chapelle.

Le 1 8 ( 6 ) , nous nous transportâmes à Limbourg , où nous séjournâmes.

Le 20 (8) , nous arrivâmes à Liège, où nous restâmes jusqu'à ce que l'on nous -<3Ût délivré les vêtements que le capitaine était chargé de remporter.

JN'ayant d'autre but que de m'instruire , de mettre à profit les occasions qui s'en présentaient, je louai des livres.

Je parcourus la ville dans ses plus petits détails. Quand j'étais fatigué de lire, je me promenais et me livrais à mes réflexions.

Les écritures que Ton me confiait étaient peu de chose ; je les regardais plutôt comme un délassement que comme un travail.

Page 1