CHAPITRE XXXI
i^jgS. Le 24 prairial (12 juin), nous nous mîmes AN 111. en route et revînmes par Maëstricht. Le soir, je vis des militaires portant l'uniforme blanc du régiment de Bretagne. J'appris qu'ils étaient échappés du massacre de Francfort. Ils avaient été faits prisonniers de guerre, conduits en Prusse, et , par les bienfaits de la paix avec cette nation , ils étaient rendus à leur patrie. Rentrés par Cassel , ils se dirigeaient sur la France. Je demandai à ces soldats s'ils connaissaient mon frère (i), dont je leur déclinai le nom ; ils me répondirent qu'il était avec eux. Nous le cherchâmes dans plusieurs endroits sans avoir pu le trouver. J'aurais été d'autant plus flatté de le rencontrer, qu'il y avait quatre ans que l'on n'avait reçu de ses nouvelles chez mon père, et que l'on croyait qu'il était mort.
Toutes mes recherches ayant été inutiles , l'ordre de rejoindre mon poste étant impératif, je priai plusieurs des camarades de mon frère, de l'assurer de mes amitiés, et de lui dire les dé-
(i) Il se trouvait au massacre du 2 décembre 179^? comme il a été dit page 58 , ligne 8.
(197 ) marches que j^vais faites infructueusement. Ces ,-,95. militaires, fidèles à la ])romesse qu'ils m'avaient aïs m. donnée , lui en parlèrent. J'appris depuis , qu'il avait beaucoup regrette que nous n'avions pu nous réunir dans cet instant.
Le 2 5 (i5), nous logeâmes à Guelpen, où le capitaine nous atteignit. Nous convînmes du jour de notre arrivée à Neuss ; il nous devança pour rendre compte de sa mission.
Le sf) ( i4), qui était un dimanche, nous traversions un hameau où deux soldats sans armes, en avant du détachement , furent assaillis par des paysans qui les poursuivirent à coups de crocs et de fourches ; ils allaient les assommer ou les éventrer, lorsque j'arrivai avec c{uatre hommes armés , les auties étant restés de garde aux voitures.
Je commandai de charger les armes devant cette populace^ qui s'enfuit aussitôt : nous passâmes la nuit dans des habitations rurales.
Le 27 (i5), nous logeâmes à Rolduc, petite ville qui a un château et une abbaye de chanoines ; nous y eûmes séjour.
Le 29 ( 17) , nous allâmes à Aldenhoven, où , le 1 1 vendémiaire précédent (2 octobre) , l'armée de Sambre et Meuse remporta une victoire signalée sur les Autrichiens , qui occupaient des retranchements formidables (i). J'eus dans ce lieu, pendant la nuit, dans le gras de la jambe
(i) Comme il a été dit page 160, ligne ï.
( Î98) 1795. gauche, une crampe qui me fit tellement souffrir, AK ui. que j'en perdis presque connaissance.
Le 5o (r8), nous gagnâmes Jiiliers, que j'eus le temps de voir clans tous ses détails. C'est une ville fortifiée sm- la Roër, dans une plaine fertile , où le lin , la garance et le blé réussissent bien.
Le i^'' messidor (19), nous nous dirigeâmes sur Neuss; nous remîmes au capitaine les effets bien conditionnés , et nous rejoignîmes ensuite le camp où se trouvaient nos camarades.
J'avais des boutons sur le coi'ps ; j'attribuais cette ébuliition à une échauffaison poiu' laquelle je me baignais tous les jours plusieurs fois dans le Rhin. 11 m'est arrivé souvent de prendre plaisir la nuit, lorsque j'étais dans l'eau, à regarder des vers luisants ou des scarabées qui , parfois , brillaient de mille étincelles sur la surface du fleuve, et disparaissaient l'instant d'après. II me semblait' voir, autour de moi, une grande quantité de diamants.
Le 6 (a4) , les bains m'ayant excité un érysipèle ou éruption d'exanthèmes, je fus forcé de demander un billet d'hôpital.
Le 7 (20), je partis du camp pour Neuss. On me mit dans une maison où il n'y avait que de la paille. Etant excédé de fatigue et de lièvre, je m'endormis aussitôt. Nous étions au solstice d'été. Les nuits étant courtes, je ne me réveillai cpi'au jour ; mais je me sentis tourmenté d'une cruelle manière. Eu me levant , m'étant approché de la
( 199 ) fenèlre , je fus étonné de voir que mes vête- 1795. menis étaient gris de vermine. Après avoir pris an m. toutes les précautions pour rae nettoyer, je par* vins à détruire cette malpropreté.
Le 8 ( 26 ) , je me rendis à l'hospice du corps , placé dans le couvent de Closter-Melir; j'y restai assez de temps pour me rétablir.
Le G thermidor ( 24 juillet j , l'ébnnition que j'avais ayant disparu , et me trouvant radicalement guéri, je retournai à l'armée. Je logeai le môme jour à Neuss.
Le 7 (25) , j'arrivai à la demi-brigade baraquée devant Urdingen (i).
Le mcmc jonr, le nouveau fourrier fut dénoncé comme faussaire, arrêté et mis en prison. Il était prévenu d'avoir fabriqué de faux bons de pain , et , à l'aide de signatures supposées , reçu beaucoup de rations auxquelles il n'avait point droit. La compagnie restait encore sans fourrier.
Il n'y avait personne en état de remplir cette place. Le capitaine m'ayant envoyé le sergentmajor pour m'engager à m'en charger , je refusai. J'étais d'autant plus fondé à ne pas accepter, c[ue l'on en avait choisi un autre auparavant. Cette désobéissance me ût mettre à la garde du camp ; mais les fourriers du bataillon m'ayant conseillé de me conformer aux intentions
(i) J'étais porteur d'un certificat du chirurgien , qui m'exemptait pendant quinze jours de tout service.
i^f)5. de mes chefs jjVn repris ies fonctions par in- AA m. térim.
Le 9 (27) , le corps entra en cantonnement ; la compagnie occupa Lanck.
Le 3 1 (S août ) , la 9"^'' demi-brigade retourna baraquer à Urdingen.
Le 2G (i5), plusieurs officiers et sous-officiers rentrés des prisons de l'ennemi , reprirent leurs grades. Je fus du nombre de ceux qui rétrogradèrent, et de caporal je redevins fusilier. Je conservai néanmoins les galons d'une manière honorifique , en continuant d'exercer les fonctions de iourrier.
Le même jour, on annonça que le titulaire de la place que j'occupais , avait été conduit dans la prison de la division , où il devait subir un jugement, sans que jamais depuis on en eut entendu parler.
Le i^'^ fructidor (18 août) , la demi-brigade partit d'Urdingen et alla bivouaquer à Frimersheim , contre le Rhin.
Elle travailla sans relâche, ainsi que beaucoup de paysans, à construire des retranchements, des batteries sur le bord du fleuve , que l'on avait le projet de passer en présence des Autrichiens.
J'allais souvent me baigner dans le Pihin. Quand j'y étais , je lavais ma chemise bleue avec du savon ; je l'étendais sur l'herbe pour qu'elle séchât pendant que je nageais. Je la passais ensuite sur mon corps , et je retournais au bivouac.
- J'ai vu des soldats mettant sur des couver- i^g5. tui'cs de laine , de la vase on du sable du llcuve , an m. qu'ils séparaient après pour en recueillir les parcelles d'or qui s'y étaient- attachées. Ils abandoimèrent cette entreprise, attendu que le produit ne les dédommageait pas du temps qu'ils y enijiloy aient.
Le lo ( 27 ) , la demi-brigade travailla dans une îie où elle resta jusqu'au 12 (29) , qu'elle rentra au bivouac.
Les soldats , dans un grand dénuement de vivres , ne recevant pas la ration complète , dégraissaient les panses des bœufs tués dans la plaine pour le service des troupes , afin de pouvoir assaisonner les pommes de terre qu'ils se procuraient difficilement. Ils coupaient le seigle encore en lait , le broyaient entre deux pierres pour en ôter toutes les barbes ; le pétrissaient y en formaient une pâte qu'ils faisaient cuire en écartant les cendres du feu ; ils plaçaient pardessus , le couvercle de la marmite , qu'ils garnissaient tout autour de braises ardentes. Ils mangeaient cette pâte en guise de galette. Heureux celui qui pouvait s'en procurer ! Mais cette nourriture était indigeste et malfaisante.
Le moment de ]iasser le Rliin approchait. Les troupes manoeuvraient beaucoup , afin de se familiariser aux évolutions et au maniement des armes.
Tous ceux des militaires qui avaient des notions sur la marine , étaient employés , dans leurs
i-g5. grades , au service des barques que l'on avait fait AK lii. venir de toutes parts , soit par eau , soit eu voiture* Le 2"'*^ bataillon du Finistère , incorporé dans la 9*^^^ demi-brigade, fut presqu'entièrement livré à ce genre d'occupation , parce que les individus nés sur le rivage de la mer avaient le pied marin. Tout alors soupirait après l'instant de traverser ce fleuve ^
Les troupes étant fatiguées considérablement des exercices et des corvées , ne pouvaient que difficilement se procurer l'excédant des vivres dont elles avaient besoin. Un soldat de l'escouade, voyant que je ne me prêtais pas, comme les autres , à aller chercher des subsistances , me dit avec humeur, que je ne participerais pas à celles que l'on avait apportées. Il s'éleva à cet égard , entre nous , ime querelle dont le résultat fut un rendez-vous à dix heures du soir. Nous ne pouvions pas nous tromper , puisque nous entendions l'horloge d'un village qui était de l'autre côté du Rhin.
Le 18 fructidor ( 4 septembre ) , ce militaire se trouva au heu assigné 5 il eut le doigt majeur de la main droite coupé d'un coup de sabre qui le mit hors de combat. Il reconnut, en perdant son sang , les torts qu'il avait eus de m'insulter grièvement (i).
(1) Voici les cantonnements qui furent occirpés par une portion du corps, depuis le 12 l'oréal ( i"' mai), époque de sou arrivée au camp sous Dusseldorf , jusqu'à
AN lU.
( 203 ) son retour au Livouac devant Fiimerslieim , le 12 fruc- i^oS. tidor ( 29 août ) :
Le 7 messidor ( 1$ juin ) , quittant le camp placé en face de Diisseldorf, pour aller à celui d'Urdingen.
Le 11 ( 29 ) , on cantonna à Kapelen.
Le 8 thermidor ( 26 juillet ) , on vint camper à Urdingen.
Le 9 (27 ) , on entra en cantonnement à Lanck.
Le 21 (s 8 août ) , on retourna camper à Urdingen.
Le 1^"^ fructidor ( 18 ) , on partit du camp pour bivouaquer à Frimersheim.
Le 10 ( 27 ), on se transporta dans l'île, pour travailler aux fortltications.
Le 12 ( 29 ) , on entra au bivouac.