CHAPITRE V
ijg2. Le 10 février, nous nous rendîmes à Auhenton et Mauberl-Çontaine, où nous couchâmes.
J'eus des ampoules aux pieds , qui me firent beaucoup souffrir pendant la route (i).
Le II, nous arrivâmes de bonne heure à une certaine distance de Rocroi. Avant d'y entrer , on fit halte. La troupe s'habilla proprement , comme c'est l'usage avant de se présenter dans une cité ; ensuite on continua la marche, et l'on parvint dans la forteresse. Le bataillon logea dans les étages supérieurs de la caserne de la cavalerie.
La garnison était composée du régiment de Lorraine infanterie , de Dauphin 1 4"^^ de cavalerie, et d'un détachement d'artillerie.
Notre manière de vivre était entièrement militaire. Nous faisions le service avec la troupe de ligne. Ne voulant rien négliger, j'avais appris
(i) Je pris une grosse aiguille avec du coton ; je les perrai et laissai un séton. Je frottai ensuite mes pieds avec du suif pour fortifier la peau , afin de inoins sentir la douleur. Ayant éprouvé un soulagement sensible de cette précaution , j'eus souvent occasion d'en faire usage par la suite.
par cœur les consignes et ordonnances en usage 1702. <lans les villes de i^uerre. J'étais enorgueilli , lorsque je commandais le poste de la place , de me trouver à la tête d'un peloton de grenadiers de ligne, de 7 à 8 pouces ( 18 13 à i84o millimètres), portant la moustache, tandis que j'étais imberbe et d'une taille bien inférieure. Le grade que je possédais, enflammait mon amoiu'-propre , puisque j'exerçais une supériorité sur des hommes faits , qui obéissaient sans réplique à mes ordres.
J'allai à la salle d'armes du régiment de Lorraine ; je pris des leçons d'espadon. Dans mes instants de repos, je me rendais au manège; j'y voyais enseigner i'équitation aux recrues de cavalerie ; en peu de temps , je me familiarisai avec tous les termes dont on se servait (i).
Gomme , dans mes lectures , j'avais eu connaissance de la fameuse bataille gagnée , le 1 8 mai 1645, par le duc d'Eughien , prince de Condé , sur les Espagnols , commandés par dom Francisco de Mélos , je ne manquais pas d'aller reconnaître les positions respectives des armées. Il me semblait voir sur le terrain , les troupes telles qu'elles étaient placées le jour de la bataille ; j'en étais dans l'admiration.
Mes camarades et moi , nous nous promenions
(1) Le 3x mars, quatre jeunes gens de Dameri , qui s'étaient enrôlés comme volontaires , arrivèrent à la garnison ; ils se nommaient : Berlhelot Sébastien , Billard- Faguette, Guib.ert Louis, et Ponunelet Cadet.
1792. souvent dans des censés , pour acheter du lait où nous faisions tremper du pain que nous mangions.
Le volontaire Fourcher , ancien domestique chez mon père , eut querelle avec un autre militaire du bataillon ; je rentrais lorsque je les vis sortir de la ville. Je voulus les empêcher de s'aller battre ; mais ils étaient si fort irrités l'un contre l'autre ^ que je ne pus y parvenir. Fourcher reçut au bras gauche , un coup de sabre dont il ne fut cependant pas estropié. J'eus beaucoup de chagrin de ce qu'il n'avait point donné à son adversaire ce qu'il en avait reçu.
Les progrès que faisait la révolution , ne convenaient nullement à la noblesse. Beaucoup d'officiers de la ligne émigrèrent , en laissant des emplois vacants. Ils fiu-ent remplacés par les sous-officiers des régiments , qui eurent , dans cette circonstance , un avancement rapide.
Le 26 au soir , je sautai en arrière sur mou lit , afin d'écrire sur mes genoux , la table se trouvant occupée par le sergent - major. Mon canif étant ouvert sur la couverture , je tombai siu- la lame , et me l'enfonçai dans la cuisse jusqu'au manche. Le sang ruisselant , j'en perdis beaucoup.
On alla chercher le chinu-gien-major , qui vint et me donna ses soins ; mais voyant qu'il ne pouvait étancher l'écoulement de la plaie , il dit que j'avais une artère coupée ; que j'en serais estropié. Il me donna un billet d'hôpital^ on m'y porta le 27 au matin. La fièvre m'avait
(25) pris dans la nuit. J'étais dans la plus grande ijga. affliction: ne pouvant remuer la jambe, je craignais d'être boiteux.
Je lus aftecté au moral encore plus qu'au physique , par l'horreur que j'éprouvais de me trouver dans un lieu où l'on ne rencontre que des êtres souflrants. Les personnages de ce triste tableau m'occasionnèrent de sombres réflexions. Je désirai de m'en éloigner promptement.
Trois jours après je fus rassuré ; je sentis que ma jambe se mouvait, qu'cUe reprenait ses habitudes ; alors je conçus l'espoir de m'en servir comme auparavant.
Le 29 , à trois heures après midi , on battit la générale , on sonna le boute-selle. Ne sachant ce qui produisait ce mouvement , je me levai malgré la défense qui m'en était faite , et je regardai par une fenêtre. J'entendis le gouverneur de la ville promulguer la déclaration de guerre (i). Une heure après, je sus que toute la garnison avait l'ordre de partir pour se rendre par Givet ( Ardennes ) au camp de Rancennes , où l'armée devait être rassemblée le i^'^ mai. Je détestais mon état de maladie , à cause qu'il m'empêchait de prendre part aux lauriers que le bataillon allait moissomier.
(i) L'Assemblée nationale , sur la proposition de Louis XVI, décre'ta , le 20 avril 1792, la guerre contre Fran çois II , roi de Bohême et de Hongrie , qui augmentait le nombre de ses troupes sur les frontières , et menaçait la liberté et Tindépendauce de la France.