‹ HistoireChapitre 6 sur 117 · CHAPITRE YL · texte numérisé non relu

CHAPITRE YL

Î792, Le 5 mai , j'obtins ma sortie de l'hôpital. Ne pouvant soutenir la fatigue de la marche , je profitai d'un convoi et montai sur une voiture pour gagner Fumai.

Le 4 7 je m'acheminai vers Givet , ensuite vers Rancennes , où je revis avec plaisir mes compagnons d'ai-mes qui n'avaient pas eu l'occasion de se mesurer avec l'eiuiemi.

Tous les objets de campement n'arrivaient que successivement , et la troupe était , en attendant , à la belle étoile.

On me commanda de corvée pour aller à Charlemont , échanger les armes du bataillon contre des neuves. Le garde-magasin me remit particidièrement un petit f usd très-léger , bien soigné , en m'engageant à me ressouvenir de lui et de son cadeau. Le Gouvernement voulant que les officiers portassent des fusils pendant la guerre , leur en avait fait fabriquer d'un nouveau modèle ; mais ayant abandonné sa résolution , les armes restèrent dans les arsenaux. Ce fut un de ces fusils que l'on, me donna 5 il portait parfaitement la balle.

Les matinées étaient fraîches ; la fièvre ne 1792.. me quittait ])as. Je demeurai languissant pendant huit à dix jours ; il ûdlut me saigner. L'officier de santé me blessa avec sa lancette , et mon bras enfla beaucoup. Ayant eu de nouveau la fièvre , j'entrai à l'hôpital à Givet.

Le 5 juin, l'armée quitta sa position, et alla passer la nuit auprès de Philippe ville.

Le 6 , elle se dirigea vers Beaumont.

Le 7 , jour de la Fête-Dieu , elle arriva à Maubeuge , et y occupa des retranchements qui formaient un superbe camp protégé par la place. J'eus encore le malheur de ne point paitir avec le bataillon.

Le 9 , ayant appris qu'un convoi se mettait en roulé , je demandai mon exéat pour aller me joindre aux hommes qui en faisaient partie. Nous nous transportâmes le même jour à 'Philippe ville.

„ Le 10, à Barbançon , que nous quittâmes à une heure du matin.

A peine étions-nous à une heue siir la route de Maubeuge , que nous entendîmes très-distinctement une vive canonnade et une fusillade qui annonçaient une affaire sérieuse. J'aurais vour lu me trouver à mon po|te , afin d'être témoin des particulai'ités de cette bataille.

Le 1 1 , à dix heures du matin , le convoi arriva

au camp. Nous aperçûmes avec surprise que tous

les grains magnifiques qui existaient dans le front

de bandière étaient écrasés j foulés aux pieds , peu

i-Qî. avant d'y mettre la taucille; ce qui donnait l'idce des dégâts qu'une armée occasionne dans le pays où elle séjourne. Nous fûmes étonnés de voir les soldats fort tranquilles , faisant leur soupe y et ne paraissant pas s'occuper de guerre. Nous leur demandâmes de quel côté était la victoire du combat du matin. Us répondirent que le vent étant contraire , ils n'avaient rien entendu ; qu'ils venaient seulement d'apprendre par des ordonnances , que l'avant-garde placée sm* la rivière de la Glisuelle était battue , et que le général Gouvion , qui la conmiandait , était tué. Cette nouvelle , quoique très-affligeante , me rassura sur le sort du 4"'^ bataillon de la Marne , qui n'avait pas quitté sa position.

Voici le rapport du général en chef:

Maubenge, le n juin (i).

« Les Autrichiens ont attaqué notre camp avec M des forces supérieures; ils ont néanmoins été » repoussés ; car nous avons été avertis de l'at- » laque projetée.

n M. Gouvion a commeneé le combat ; il a » été secondé vaillamment par MM. Tracy, Nar- ») bonne et Maubourg. Les ennemis ont abann donné le terrain ; ils ont perdu beaucoup plus » de monde que nou« : nous les avons pour- » suivis à une lieue au-delà du champ de ba- » taille.

(i) Ce rapport et tous ceux qui seront transcrits , sont tirés des divers journaux du temps.

» Nous n'aurions donc qu'à nous louer de i79'2. » cette alFaire, si, par une cruelle Fatalité, elle » n'avait enlevé à la Patrie un brave défenseur , » à tous les bons citoyens un ami , M. Gouvion.

» Ses soldats le pleurent , la garde nationale » parisienne le pleurera , tous les bons citoyens » le pleureront. Un coup de canon a têrnmié » son honorable vie.

» Nous regrettons encore les deux lieutenants^ » colonels de la Côte-d'Or. Tel est le récit exact » de l'affaire qui vient d'avoir lieu. Je ne par- » lerai pas de mon affliction personnelle , mes n amis me plaindront. Nous avons perdu 2 5 » hommes. Les ennemis ont eu plus de morts. )) Nous avons fait quelques prisonniiers ; Feuf> liemi ne nous en a point fait. »

Signé Lafayette.

Comme j'étais en état de faire mon service , je fus compris dans le détachement de l'armée qui assista à la pompe funèbre consacrée aux mânes de ce héros.

Voici le rapport dressé à ce sujet :

Maubeuge, le 1 3 juin.

<« Le brave Gouvion a été inhumé hier, sur » le champ de bataille , avec les honneurs dus » à un guerrier ausri intrépide. Nous avons pour-* » suivi l'ennemi jusques sous les murs de Mons; » il avait laissé (5o morts sur le champ de ba-^ ») taiUe. Les paysans d'im village , aux envh'OnS' » de Mous , nous ont appris que les Autrichiens

( 3o ) 1702. " traînaient aA ec eux plusieurs chariots de morts » et de blessés ; ils ont pris dans ce village nn )> matelas sur lequel ils ont déposé un lionnne » tué ou blessé, et l'ont emporté sur mi brancard, » ce qui fait présumer que c'eSt un officier gé- » néral. Cette nuit une de i:os patrouilles a rcn- » contré un détachement de houlans. Le choc » a été très-\if ; onze autrichiens sont restés sur » la place : nous n'avons eu que trois blessés; » personne n'a perdu la vie. Notre grand' garde » a été renforcée par 27 compagnies de gre- » nadiers : elle est actuellement sous les ordres » de M. Latour-Maubourg. La conduite des hus- » sards et des volontaires de la Côte-d'Or est » au-dessus de tout éloge ; ils ont fait des pro* » diges. »

Un matin , sur les deux heures , il v eut une alerte produite par une voix à demi-étouffée. Les sentinjslles croyant que l'ennemi s'était introduit furtivement dans le camp, crièrent : Aux armes! On sut qu'un soldat, en rêvant, pensait être fait prisonnier ; qu'on le traînait dans un brasier à-rdent pour y être brûlé , et qu'il s'efforçait de s'échapper en appelant à son secours. Le motif de cette teneur panique étant connu , on se tranquillisa et l'on se livra de nouveau au repos.

Les corps de troupes réunis portaient le nom ^ Armée du Centre, parce qu'elle se trouvait entre celle du Rhin et celle du Nord. Elle était placée sur trois lignes , formant un coup-d'oeil

admirable; la 5"^*^ surtout, dcsiguée sous la ^n^.. dénomination de Réserve , se composait de greuadiers , et s'appelait Colonne infernale. Je parcourus toutes les parties du camp. Je \is le parc d'artillerie , les canons , les obusiers , les mortiers , les caissons , les pontons , les forges, les fourgons de vivres , d'ambulance , l'artillerie légère et tous les ustensiles en usage à la guerre. Je connus , dans le même jour , ces divers objets', ainsi qiieles circonstances où ils étaient employés.

L'armée était organisée sur un pied respectable. A la pointe du jour on tirait un coup de canon; tous les tambours des gardes du camp battaient la Diane. A sept heures on relevait les postes. On faisait l'appel. Dans la matinée, les différentes corvées. A dix heures, le roulement de la soupe. Dans l'après-midi, l'exercice. A quatre heures, le second repas. Une heure avant la nuit close , on tirait un coup de canon. On battait la retraite. Une demi-heure après , on faisait un roulement , puis l'appel. Une demi-heure ensuite , un second roulement pour éteindre feux et lumières.

Chaque jour , même ordre de choses. L'armée fut prévenue qu'en cas de surprise de la part de l'emiemi , on tirerait trois coups de caiion , au lieu de battre la générale. On substitua à cet ordie celui de ne frapper que trois coups de baguette sur une caisse (i).

(i) Je ne parlerai pas de la strate'gie (*) , de la stra.'

/ 30 ï79^- "^^ vçnais de visiter la rnamifacliire d'armes; j'appris qu'il y avait une vieille femme qui tirait les cartes ; elle avait prédit à un soldat mi'il serait tue , et il avait effectivement succombé à l'alFaire du 1 1 . La réputation de cette sorcière était faite parmi les militaires. Elle n'exigeait rien , mais elle recevait ce qu'on lui donîiait. J'allai la trouver. Etant en téte-à-lêto avec elle , devant une table à moitié pourrie , sur laquelle elle plaça des cartes couvertes de figures diaboliques et de caractères hiéroglyphiques ; parmi les choses qu'elle me débita , voici celles qui me frappèrent le plus : « Vous » êtes attendu au camp , avec beaucoup d'impa- » tience , par une personne qui vous est bien » chère et qui n'a que quelques instants à vous )> donner; vous en recevrez de l'argent. — Vous » ne serez jamais ble^ssé dangereusement par les » effets de la guerre. — Vous deviendrez offî-

tog'apliie (♦*) , ni delà castramétation (***) , qui ne peuvent être tralte'es que par les généraux, les ingénieurs, les officiers revêtus des plus liantes fonctions militaires , et qui ont si puissamment conti-ibué à illustrer la nation française pendant la guerre de la révolution. Eclairé par le flambeau de la vérité , je ne marcherai qu'à sa lueur j je me contenterai donc de rapporter les faits tels que j'ai pu les voir , ou dont j'ai eu une connaissance no*toire.

(*) Ce qu compreûd tout l'art de la guerre.

(**) Description de ce qui compose entièrement une armée,.

C**) Ce qui a rapport à la science des camps.

(53) }i cicr. ~ Votre avancement sera subordonné à i^^». » votre volonté. »

Je la remerciai et lui donnai douze sous. Je pris , en riant des contes qu'elle m'avait faits , la route du camp , pour m'cntretenir avec l'individu qui m'était annoncé. Je fus fort surpris de rencontrer , à environ un quart de lieue , le volontaire darneriat , nommé Durand , qui me cherchait pour m'apprendre que mon père était arrivé ; qu'il désirait me voir de suite , parce qu'il était obligé de se rendre le lendemain à quinze lieues de là pour ses affaires. Me rappelant ce que la vieille m'avait dit, je commençai à croire qu'elle ne m'avait pas entièrement trompé (i). Mon père , pendant le temps qu'il resta avec moi , me doima toute sorte de témoignages d'amitié. Il alla consulter mes chefs pour savoir ce qu'ils pensaient de moi. D'après leur réponse satisfaisante , il m'en-

(i) Il est à présumer qu'il y a des êtres assez favorisés de la nature pour prédire les choses à venir. Le fameux Bayard , qui n'était point superstitieux , fut engagé , en Italie , par plusieurs grands seigneurs qui s'étaient fait dire leur bonne aventure , à questionner l'astrologue de Carpi. Ce brave officier y consentit. Le devin lui annonça quelques particularités qui lui surviendraient , entr autres, qu'il périrait à la guerre. L'illustre français se mit k rire de ces prédictions , regardant l'art de deviner comme une chimère. Cependant on eut, par la suite, occasion de vérifier que le magicien avait annoncé presque toutes choses véritables , et que le Chevalier sans peur et sans reproche avait éyé tué dans le même pays.

( 54 ) jngi, gagea à redoubler de zèle pour leur plaire, et mériter de plus en plus leur estime et leur bienveillance. Comme j'étais parti de chez lui contre son gré , je me gardai bien de lui rien demander. Il m'oiïrit de l'argent ; je lui répondis que mon traitement me suffisait , parce qu'au camp l'on n'avait pas beaucoup d'occasions de faire de la dépense (i). Mon refus le piqua ; il me donna son porte-feuille , en me disant d'en retirer ce qui pourrait me convenir. Voyant que mon obstination à ne vouloir rien accepter lui déplaisait , je pris vm assignat de cinquante livres , en le remerciant de ses bontés. Il m'em- J)rassa , monta à cheval et s'éloigna , après avoir reçu mes assurances de tendresse pour ma mère , et d'amitié pour mes frères et soeurs.

(i) Comme sergent, Je recevais trente sous par jour, indépendamment des vivres de campagne.

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