CHAPITRE XLV
Ï796. Dans la nuit du i5 au i4 fructidor (3o au 5i AN IV. août), la division, sans se battre, continua sa marche rétrograde par un temps très-pluvieux ; elle passa le Mein à Halstadt» Nous nous dirigeâmes une partie de la nuit vers Zeil , le long des vignes à droite, ayant cette rivière à notre gauche. Le temps était si obscur, le chemin si abominable, tant par sa nature que par le passage d'une si grande quantité d'individus avec tout l'attirail de la guerre , que nous cherchions les endroits les moins bourbeux.
Vers minuit, j'aperçus devant moi une trace claire : c'était ime espèce d'étang ; je le prenais pour un de ces sentiers que se fraient ordinau-ement les voyageurs sur le bord des routes. M'y étant élancé, je fus fort siu-pris de me sentir tomber dans l'eau, où j'entrai jusqu'aux aisselles: comme j'avais , dans ma chute , conservé mon fag-non , je le présentai à ceux qui vinrent à moi ; ils m'aidèrent à me dégager.
Ayant suivi la colonne , nous rencontrâmes des soldats qui avaient allumé des feux ; je m'en appro( liai et me chauffai. Depuis le commencement de la retraite , n'ayant point eu de repos , la ver-
( 5ot ) mine nous avait tellement rongés , qu'il était bien 1^96. difficile de s'en garantir. axn iv.
Lorsque je tus séché enlièrement, j'accompagnai des militaires rejoignant, les uns derrièreles antres, le corps qui prit ensuite position sur une à mi-côte.
Le 1.4 (3i ), à la pointe du jour, nous commeurâmes notre marche. Nous arrivâmes à environ deux heures après midi , dans la direction de Zeil et de Lauringen.
A peine les bivouacs étaient fixés, que mon camarade vint me prouver c[u'il n'avait pas eu peur dans le combat de nuit du 12 au i5 ( 29 au 5o ).
Ayant pris chacun un témoin de notre grade, nous nous rendîmes à peu de distance du camp , dans un bois où nous trouvâmes un endroit propice à notre dessein. Là, nous nous battîmes avec un acharnement égal pendant plus d'une demiheure sans la moindre égratignure. Jamais je n'avais vu une victoire plus longue à se fixer. Néanmoins, je fis à mon adversaire vme entaille au poignet. Tandis que je me relevais, il eu profita ; me porta un même coup qui me meurtrit l'avantbras : car nos sabres étaient comme des scies , par l'effet des parades réciproques. Quoique je n'eusse qu'une meurtrissure , la plaie s'enfla au point que je fus forcé de porter une écharpe. La blessure du fourrier était plus grave; mais il n'en fut pas estropié.
Lé i5 ( i*^*^ septembre), la division se transporta , par un temps pluvieux et des chemins épouvantables , dans les environs de Lauringen , où elle bivouacjua.
1^96. L'armée reçut une nouvelle organisation. Les AK IV. troupes du général Golaud, qui quitta le commandement , furent réparties entre les autres divisions. La brigade Jacopin , la 45"''' de ligne , le 11°*^ de dragons renforcèrent l'avant-garde.
Le 16 ( 2 ) ,1e général Kléber fut contraint, par maladie , de se retirer de Farmée qui se prépai-a à se battre.
La division du général Lefebvre s'approcha de Schweinlurt, où elle resta pendant la bataille de Wurtzbourg , qui eut lieu le 1 7 ( 5 ) , et fut défavorable aux Français.
Les blessés de cette malheureuse affaire étant dirigés sur Schweinfurt, on mit la 10 5"'^ pour les escorter. Le nombre de voitures attelées de bœufs, se montait à environ 600; elles étaient chargées chacune de 4 7 ^ à 8 blessés. La hgnc occupait un espace de presque trois quarts de lieue. L'artillerie , les équipages , suivant la route, faisaient partie de ce convoi.
Le 18 (4)5 nous nous dirigeâmes vers la ville d'Hamelburg.
Le 19 ( 5 ) , on alla avec peine à Bruckenau , plusieurs bœufs étant fatigués.
Le 20 ( 6 ) , la marche devint encore plus difficile que la veille, par la lassitude des animaux , le défaut de pansement et le manque de nourriture. Des coureurs ennemis ayant paru, furent aux prises avec l'arrière- garde , sans que le convoi se trouvât interrompu.
A cinq heures après midi, nous arrivâmes à i-^g. Fulde, où Ton nous reçut fort bien. Le prince lit an iv. prendre les armes à sa garde et renforcer les posies des portes, pour nous protéger en cas de besoin. Les républicains bivouaquèrent sur le glacis, tandis que les voitures se rendaient auprès de réglise cathédrale , où l'on administrait des secours aux blessés.
Pendant la nuit , les paysans se «auvèrent presque tous, les uns emmenant leurs bœufs, les autres , surveillés par les gardes , en laissant les leurs. Au moment de partir, ou fut obligé de mettre davantage de blessés sur les voitures, d'abandonner plusieurs charrettes , ne trouvant plus d'animaux pour les conduire , n'ayant pas le temps d'en aller chercher de nouveaux, à cause de l'apparition des Autrichiens. Si le prince, les magistrats , les habitants de la ville de Fulde ont été hospitaliers, on ne peut s'empêcher de rendre justice aux militaires et aux autres individus du convoi ; car aucun désordre n'a eu lieu. Les républicains devenaient les censeurs sévères de ceux qui am-aient voulu se porter à quelques excès. Chacun se piquait de laisser une bonne idée des Français , en reconnaissance des secours que l'on nous avait si gratuitement accordés.
Le 2 1 ( 7 ) , il fallut nous mettre en route dans[ la direction de Lauterbach ; forcer la marche des ])œufs dont les soldats avaient la conduite, et qu'ils dirigeaient fort mal, ne sachant les faire aller à la manière des Allemands.
( 5o4 ) i-:o6. Nous voyageâmes jusqu'à environ minuit , AS IV. n vaut laissé la route à notre droite," pour prendre un chemin de traverse qui était beau d'abord, mais qui devint ensuite alfreux. Nous fûmes obli^ gés de nous arrêter , parce que le guide qui nous conduisait s'était échappé, et que nous n'avions plus de sentier , étant dans le milieu d'une grande forêt. Pour ne point retourner sur nos pas , on ordonna de faiie halte, pendant que l'on cherchait un passage. Nous restâmes une heure dans cet étal de repos. Lorsqu'on voulut repartir , nous nous trouvions dans une obscurité profonde; beaucoup de bœufs momurent d'inanition j d'autres , qui étaient excédés , ne surent chemi-. ner; il fallut les laisser sans pouvoir s'en servir. Les voitures furent abandonnées, ainsi que les blessés c[u'elles contenaient, C'était un spectacle déchirant d'entendre ces infortunés réclamer notre humanité (i). Malgré leurs sanglots, l'envie que nous avions de les soulager, de les emmener, nous ne pûmes y réussir, De quelles pensées ne fûmes-nous pas agités à l'idée du sort qui leur était réservé, celui de mourir de misère, d'être décorés par les animaux de proie, ou d'être égorgés par les paysans insurgés ! Tirons le voile sur les malhciu's, sur les cruautés inséparables de la guerre !1!1
(i) .le ne puis pre'ciscr la quantité de charrettes restées. Les honinies qui avaient des blessures à la tête ou aux bras , ou qui étaient dans le cas de supporter la marche, eurent le courage de suivi'e le convoi à pied,
ClIAPITrxE XLYÏ.
Le 32 fructidor (8 septembre) , les restes du i^^g. couvoi rassemblés , on se mit en route avant le xd iv. jour. Pendant cette marche , aussi prompte que celle des boeufs le permettait , nous passâmes à Ulrichstein , et nous arrivâmes à la nuit tombante à Grunberg. Le chef de brigade, le citoyen Cardon, qui avait précédé l'escorte , s'arrêta a la porte de la ville. Il m'ordonna d'y rester en faction, de ne laisser pénétrer qui que ce fût, sous peine de la plus sévère punition. Un boulevard ainsi qu'une muraille environnaient la place , dans laquelle il n'était pas nécessaire d'entrer. Je ne quittai mon poste qu'après minuit, quand tout fut défilé. Ayant fait fermer la porte, j'allai remettre la clef de la ville à la municipalité ; j'y trouvai les magistrats et le bourgmestre réunis. Je reçus des éloges pour la fermeté avec laquelle j'avais rempli la consigne qui m'avait été donnée. Ces messieurs ajoutèrent, à leurs remercîments , deux écus de six livres, que je ne crus pas devoii- refuser. Ils chargèrent quelqu'un de me conduire dans une hôtellerie, où je soupai copieusement. On me logea ensuite
( 5o6 ) lyyb. chez un bourgeois qui me fit beaucoup d'iion-; AN IV. nêtetés. Je me couchai presqu'aussitôt sans pouT voir doimir. Le lit était si doux , mes habitudes si dures , que je fus privé du sommeil.
Tandis que je réfléchissais sur mon sort , j entendis des pas de chevaux dans la rue , quelques cris, le bruit d'armes à feu. M'étant habillé aussitôt , je descendis à tâtons pour savoir ce qui se passait. Les habitants tout en pleurs m'apprû-ent que les Autrichiens étaient entrés dans la ville. Un domestique m'en fit sortir par des jardins et des vergers. Je regagnai la loS"^" qui se disposait à partir, sans que j'eusse rencontré les ennemis. Etant allé trouver le chef de brigade , je lui rendis compte de ce que j'avais fait pour exécuter ses ordres. Je lui racontai, en même temps, de quelle manière je m'étais échappé de Grunberg pour rejoindre le bivouac, et j'allai à la compagnie.
Le 20 (9), àa heures du matin , les voitures et l'escorte se mirent en route le plus promptemeut qu'il fût possible. Après une heure de chemin , on fit rassembler le convoi pour résister en cas d'attaque.
Ayant marché quelque temps, nous bivouaquâmes auprès de Giessen, où était restée une compagnie de la io5""' qui rejoignit la demi-brigade.
Le 24 (10), les voitures de blessés, d'artillerie, d'équipages, filèrent avec une nouvelle escorte. JXous rejoignîmes les troupes du général
( ^«7 ) Lefebvre sur Ui Lalin, la droite appuyée à Wetz- i-r)6. kr, la gauche à Dudeuhoten. a> iv.
A oici les rapports cpii ont été faits à celte occasion :
AVctzlar, le 24 fructidor (1?. septembre).
(( Depuis l'affaire du 17 fructidor (5 septembre), » l'arnice a continué sa retraite ; et, quoique » suivie par l'armée ennemie , nous n'avons été V inquiétés , dans notre marche , C{ue par quelï» ques partis de hussards et des paysans armcls , •» qui ont cherché plusieurs fois à enlever notre i> parc d'artillerie.
)) iS/g'/îe'' JOURDAN. « Paris, le a™* jour comple'mentaire (i8 septembre),
K L'armée du général Joiudan est sur la Lahn , w en arrière de Wetziar. Le général Bernadotte , 3> de cette armée, a fait sa jonction avec le gé- » néral Marceau; elle va remarcher grand train « à l'ennemi.
» Le général Beurnonville, à qui on a offert le î) commandement de l'armée de Sambre et Meuse, » d'après la démission du brave Jourdan, vient » d'écrire au directoire une lettre qui lui fait le 5) plus grand honneur, par laquelle il l'engage )) à ne pas accepter la démission du général Jour- :» dan; annonçant qu'il servira avec plaisir sous î) ses ordres, à la tète des divisions de l'armée » du Nord qu'il vient d'amener à celle de Sambre « et Meuse. »
Le 2 3 fructidor (11 septembre), l'infanterie de
( oo8 ) ijgG. l'avant-garde du général Grenier s'était enfermée AM IV. dans la ville de Giessen ; les habitants ayant ouvert les portes aux Autrichiens , la garnison, déjà prisonnière, lut rendue sur la menace que fît le général d'incendier la ville.
La division du général Lefebvre eut séjour. JVayant pas suivi le même chemin, que le convoi pendant la retraite, elle tint la route dont voici' l'itinéraire (i) :
(i) Le 18 fructidor ( 4 septembre ) , ayant quitté Scliweinfurt, elle se rendit par Nuningen à Arlebacli.
Le 19 ( 5 ), à Oherlach.
Le 20 ( 6 ) , elle se transporta à Schluclitern , où elle resta sur la rive gauche de la Kinzig.
Le 2 1 ( 7 ) , elle passa à Ulnibach , et fut camper à Bierstein.
Le 3-2 ( 8 ) , elle alla k Bergstadt.
Le 23 ( 9 ), elle atteignit la Lahn, et prit position sur la gauche de cette rivière, en avant de Wetzlar,