CHAPITRE YII
Chaque jour, l'armée faisait l'exercice à feu, 1792» (Jes manoeuvres par division composée de cavalerie , infanterie légère , de ligne , artillerie à pied et à cheval.
Une fois , j'étais en guide . placé pour l'alignement. Le général en . chef me trouvant trop en dedans , me fît appuyer en dehors. L'adjudant-major du corps , jugeant que j'étais déplacé , me prescrivit le contraire. Le général revint , s'emporta contre moi , et m'ordonna de me remettre à la position qu'il m'avait fixée. La manœuvre l'occupant davantage , il me laissa , après m'avoir humilié en présence de tout le bataillon ; ce qui me causa beaucoup de peine.
Le 20 juin , l'armée quittant le camp , se dirigea vers Bavai : le quartier-général fut placé à Teniers.
Dans cette marche , je vis toutes les troupes en mouvement , ce qui produisait un effet merveilleux. Je regardais comme invincibles les hommes qui composaient cette armée ; mais il me vint naturellement à la pensée que , dans
^792, <^ent ans, il n'en existerait aucuns , quand ménis ils ne seraient pas détruits par les combats. Cette réflexion s'est renouvelée souvent dans ma mémoire : à l'instant où j'écris , il y a à peine un quart de siècle d'écoulé , et le nombre res-r tant doit être peu considérable.
L'ai'mée était campée dans Tendroit où le prince Eugène et le duc de Malborough , anglais, gagnèrent, le 11 septembre 1709, la fameuse bataille de Malplaquet , que perdirent les Français , et où fut blessé le maréchal de Villars. Je me rappelais que nos ancêtres avaient figuré sur les lieux de ce combat. Aussi avaisr je le désir ardent de voir les Anglais , pour cpie nous pussions venger la défaite de nos compatriotes , et prouver à ces insidaires , que ce n'était pas constamment leur tour à sortir victorieux du champ de bataille.
Le "iS , l'armée , sans coup férir , prit la route de Maubeuge , en traversant le champ de bataille du i t . On voyait encore des débris de cette journée. On fit halte , et , dans la direction de Mous , quelques individus aperçurent \\nG patrouille ennemie qui, sortant d'un bois, y rentra aussitôt. On en prévint les chefs, qui accusèrent de fourberie ceux qui avaient annoncé cette nouvelle. Je trouvai extraordinaire que Ton ne voulût pas croire ce que plusieurs personnes avaient vu. La marche ne fut troublée en aucune manière jusqu'au camp retranché.
( 57 ') 11 y eut une aflaire à laquelle larmée ne prit »79?.' aucune part ; en voici le rapport :
Maubeuge , le 27 juin.
«( Dans une attaque où l'avant-garde , comr » jnandée par M. de Maubourg , maréchal de » camp , et par sou frère , colonel , a été aux » prises avec les Autrichiens , on leur a tué » 5o soldats , y compris 5 officiers ; on a fait » 85 prisonniers. Nous n'avons perdu que deux ») hussards , et les ennemis ont été repoussés « très-loin. Cette heureuse nouvelle , et le té- » moiguage rendu à la bravoure des troupes , » officiers et soldats , ont été reçus avec trans- » port. »
Depuis que j'avais rejoint le bataillon , je m'étais trouvé plusieurs fois de planton chez le général en chef (i). On avait Thabitude , quand rétat-major avait achevé son repas , de servir la desserte : aloi>s les plantons et ordonnances se mettaient à taUe , mangeaient les rehefs , en faisaat un meilleur repas que dans leurs escouades.
Parmi les officiers supérieurs , je remarquai avec étomiement la riche parure du colonel des hussards de Chamboran , et celle de son cheval. Rien n'était plus étincelant , plus frais que
(i) On appelle plantons les sergents, et ordonnances les cavaliers qui sont chez le général , pour porter les <)rdres chacun a son corps.
(38) .|J79^.- ^^ costume du cavalier , que les harnais de sa monture.
Situation de Vannée au 28 juin.
1 7 bataillons d'infanterie 1 , ,
I bataillon de troupes légères.../' ' -^ *
44 escadrons 6,600.
Artillerie 2, i56.
Troupes laissées clans les places. r
26 bataillons d'infanterie. .12,657! ^ 18 escadrons 2,470 J
Total. ..38,354.
Le \^^ juillet , l'armée partit pour la Lorraine , en passant par Avesnes.
Le 2 , par un beau temps , elle se rendit à la Capelle , où il y eut repos dans un lieu appelé le Tambour.
Des soldats s'amusaient à regarder l'un d'eu:5{: qui aA'ait les yeux bandés et un sabre à la main , afin de couper la tête d'une oie attachée à im poteau. Celui qui tenait ce jeu , en avait perdu plusieurs , il en était en colère. Comme il suivait de l'oeil le militaire qui allait encore trancher le cou à celle qui était pendante , il cut tendit un léger murmure , se tourna de mon côté; j'étais alors à causer avec quelqu'un; il crut que je tenais un langage d'approbation à celui qui marchait à tâtons ; il accourut , et me porta sur la poitrine un violent coup de poii^g
( 39 ) dont je fus renversé. Beaucoup de personnel 1-792, vinrent , et m'aidèrent à me reiever. Le chef âe bataillon qui , de sa marquise , observait ce divertissement , m'ayant appelé , me prescrivit de rédiger une plainte contre cet individu, que l'on arrêta. Je priai le commandant de révoquer son ordre , en lui représentant que l'incidpé se repentait vivement , et qu'il m'en avait témoigné tout son chagrin. Cet officier supérieur étant inexorable , me répliqua que , pour le maintien de la discipline , il fallait qu'il fût puni, parce qu'il s'était oublié envers un sergent qu'il devait respecter , quoique plus jeune que lui. J'eus la douleur dé voir cet accusé conduit par une escorte au quartier-général, où je déposai mou procès -verbal. L'homme fut mis en prison. Je m'en retournai au camp , tort affligé d'avoir été la cause involontaire de sa punition. Quand mon service me permit de le voir , j'allai le consoler. Je lui donnai un jour six livres , en le priant de ne pas les refuser , puisqu'il était dans le besoin. Lorsque le 4"^® bataillon de la Marne quitta sa position , le prisonnier resta au quartier-général , sans que jamais depuis j'en aie entendu parler. Toutes les fois que je me suis rappelé cette catastrophe , j'ai gémi sm' ce malheureux, qui aura, sans doute, dien long-temqs souffert dans les cachots.
Le 9 , Farmée se mit en marche pour Hirson et INIaubert-Fontaine.
Le i4j elle chôma l'anniversaire de la Fé-
(AA<i, dératioii. On éleva , sui' une éminence , au centre des troupes rangées en bataille , un autel où l'on dit la messe au bruit du canon j au son de toutes les musiques , de tous les tambours et trompettes des régiments. Cette cérémonie , qui eut lieu par un fort beau temps , produisait un coupd'œil superbe, un éfl'et admirable, qui m'enthousiasmèrent. On donna double ration d'eaude-vie à chaque individu. La fête dura toute k journée. La gaîté fut générale. «
Le iG, l'armée continua sa route pour" Mézières. On distribua ce jour-là , et pendant toute la marche , une ration de vinaigre pour corrompre l'eau , à causé de la grande chaleur.
Je rencontrai un jeune homme qui avait demeuré chez mon père ; j'allai avec lui visiter ^s parents ; je m'amusai beaucoup auprès d'euX lie reste de la journée.
Le 17 , la colonne alïa à Sedan. En traversant la ville par un temps magnifique et de-^ vaut une population itnmensé, elle avait l'air de faire une promenade militaire.
Le 18, elle se rendit à Mouzon. Le camp était placé le long de la Meuse : plusieurs soldats , en se baignant, se noyèrent (i).
(i) Il serait à souhaiter qu'il y eût des écoles de natation pour enseigner à nager aux militaires j car il ariive souvent , dans les mouvements de troupes , que l'on est arrêté par des rivières. Le soldat , familiarisé avec Feau , franchirait ces obstacles avec moins de Crainte et àt danger.
Le 19, on se transporta à Steiiai. ^^
Le 20, à Juvigiiy-sur-Loison.
Le 21, à MarviJlej les corps prirent position à Fontenai.
Pendant cette route, la chaleur et la poussière étaient tellement grandes, que plusieurs toJontaires en moururent. On avait recommandé de se tremper les mains jusqu'aux poignets dans les ruisseaux ; de se laver le visage , plutôt que de boire de l'eau de fontaine, pour se rafraîchir.
Le i" août , quoique la pluie continuât depuis plusieurs jours , le corps partit du camp pour aller loger à Chauvenci-le-Château , ou se trouvaient les grenadiers avec les quati^: premières compagnies. Le reste du bataillon occupait Chauvenci-Saint-Hubert.
L'escouade dont je faisais partie, voulant se régaler, avait acheté du lait dans lequel elle avait émietté deux pains de munition ; ce qui remplissait deux gamelles : ce repas était destiné pom- douze persoimes. Au moment d'y mettie la cuiller , un soldat gagea qu'il mangerait le tout en moins d'une demi-heure La proposition acceptée sans j^ari , les deux t^amelees furent vidées en moins de temps que ia demande avait été faite, sans que ce militaire en ressentit la moindre incommodité.
Le bataillon quitta ses cantonnements , pour rejoindre l'armée qui se réunit aux environs de l^^^tenai. Le général eu chef 1* passa en revue