CHAPITRE LUI
Le 27 frimaire (17 décembre), nous quit- i^gg. tâmes Lyon. an vu.
Dans la route , pour nous divertir , nous montâmes sur des ânes qui toiu-nissaient au service de la poste. Ils étaient conduits par des petits garçons qui les fouettaient vivement en les suivant à la course.
Nous gagnâmes Vienne , que je visitai avec le plus vif intérêt , pour remarquer les restes d'antiquités que possède encore cette ville.
Le 28 ( 18 ) , nous nous rendîmes à la Côte- Saint- André.
Le 29 (19), à Moirans.
Le oo ( 20 ) , nous arrivâmes à Grenoble. Nous comptâmes dès le lendemain , 1 " nivôse (21 décembre), à la 107"'*" demi-brigade d'infanterie de ligne. Je fus attaché à la S'"'^ compagnie du 2""^ bataillon , en qualité de fourrier (1). Les officiers furent commissionnés par
(1) L'état-major était composé des CC.
Kulm , chef de brigade.
Jeanneau, chef du premier bataillon.
Peïtavy , chef du deuxième bataillon.
Plazanet, chef du troisième bataillon.
( 370 ) i^qB- le Gouvernement. Les sous-officiers, formant le AU vu. noyau du corps , étaient tirés de la 26^'^ et de la loS*^^^ demi-brigades, ou nommés par le ministre de la guerre ; il n'y eut point d'avancement pour nous.
JNous logeâmes dans un couvent délabré, qui servait de caserne où nous étions , quoiqu'il fît grand froid , exposés aux quatre vents.
Je remis à son adiesse la lettre de recommandation qui m'avait été donnée; on me fît beaucoup d'accueil , et on m'accorda mes entrées gratis au spectacle pendant mon séjour dans cette ville.
Je fus invité à des noces dans les montagnes, à une lieue de Vizille , par un soldat de la compagnie ; il appartenait à une famille aisée. Ce qui me Irappa en revenant de la municipalité à l'habitation, c'était que pendant que l'on sautait au son du violon , deux hommes précédaient
Lebegue , adjudant-major.
Reiiîaudy , quartier-maître.
Bornier , officier- payeur.
Dérode , adjudant-souî^officier.
La 5°* compagnie du 2""* bataillon, avait pour officiers , les ce.
Marie Beaurin , capitaine.
Guy , lieutenant.
Laporte , sous-lieutenant.
Pour sous-officier ,
Civet , sergent-major.
Te'tais immatricule' sous le numéro 488* L'effectif du corps était de 3,376 hommes.
( 57' ) le cortège avec des perches garnies de filasse, 1-98. dont ils laissaient une partie sur les arbres et au vn. le long des haies. Je demandai la raison de cette coutume. On me répondit que l'on annonçait par-là , à la nouvelle mariée , qu'une femme laborieuse dans ce pays , devait toujours regarder autour d elle , pour y trouver de quoi s'occuper.
Plusieurs jeunes gens m'engagèrent à chasser avec eux dans les forêts de la chaîne des Alpes. J'étais étonné de voir des aigles , des vautom^s en grand nombre. Je remarquai que plusieurs sapins poussés peu éloignés les uns des autres , avaient leurs cimes tellement rapprochées , que 3a neige qui y était tombée formait une voûte sous laquelle on passait. Je m'en retournai ensuite fort satisfait de cette excursion.
Le temps devint si rude , qu'on nous plaça chez les habitants.
Les conscrits pour la formation du corps , arrivant de plusieurs départements , comme de ceux du Cantal , de la Corrèze , des Hautes et Basses-Alpes , donnaient beaucoup d'occupation aux fourriers. Quoique je fusse bien logé, je ne pus résister aux douleurs et au travail du cabinet. Je me trouvai forcé de prendre un billet d'hôpital.
Le 3o nivôse ( 19 février) , avant d'entrer 1799. dans ce séjour que je connaissais déjà , je louai , comme précédeniment , des livres , pour que la lecture absorbât une partie des tristes instants
( ^72 ) '799 ps^^^t^^'^^ lesquels je devais y languir. Mon temps AN Vil. était divisé entre la lecture , l'écriture et la mu- ^ sique.
Un vieux caporal , couché dans un lit à côté du mien , passa pour mort après la visite. Elle avait lieu tous les jours à 7 heures du matin ; les infirmiers qui s'en aperçurent , vinrent le piller. Ils allèrent ensuite pour faire constater son décès, après lui avoir jeté le drap sur la figure ; mais le chirurgien de garde étant alors absent , on laissa les choses dans leur état. Cet liomme , qui n'était tombé qu'en léthargie , recouvra connaissance quelques heures après. Il se mit sur son séant , chercha sa tabatière sous son chevet , où il ne trouva plus ses effets : il cria fort ; se plaignit d'être volé. L'officier de santé qui arriva , rassembla les infirmiers devant le malade , ce qui fît une scène plaisante. Ils niaient d'abord d'avoir pris l'argent ; ils furent ensuite contraints de le restituer.
Un hussard qui avait obtenu de sortir , revint ivre le soir. Il vit les malades assis sur des bancs , se chauffant autour du poêle ; m'ayant pris par une épaule ainsi que celui qui était auprès de moi , il nous culbuta et s'empara de nos places. Je m'en fâchai ; il fut convenu que le matin nous nous expliquerions dans le jardin. A la pointe du jour nous descendîmes , avec chacun un sabre et un témoin. Il résulta du combat , que le bout de ma botte qui était long et pointu, se trouva coupé.
Les assistants nous empêchèrent de continuer. 1^99. J'eus beaucoup de chagrin de ma chaussure, aïs vu. J'aurais , je crois , préféré une blessure à la figure , parce qu'étant à l'hôpital , j'eusse pu me faire guérir.
Un soldat de la 107"'% à qui j'avais copié une chanson, la tenait sur son Ht pendant la visite. Un chirurgien lui demanda qui l'avait écrite , il répondit que c'était lui. Cet officier de santé l'ayant prié de lui transcrire un état, sur lequel il présentait un nouveau système de pharmacie , le militaire consentit volontiers à remplir ses désirs. On lui apporta , en conséquence, tout ce qui lui était nécessaire pour cela. Le lendemain , étant seul avec lui , je commençai l'ouvrage. L'auteur ayant des changements à y introduire, intervint pour l'en prévenir, et me vit travailler ; la ruse fut trahie. Au lieu d'accorder au prétendu copiste toute la récompense qu'il lui destinait , il partagea ses largesses , de manière que je m'en ressentis. Ayant un génie inventif pour la pharmacopée , il me fit dresser plusieurs tableaux : cela m'amusait beaucoup.
Le 2°"^ bataillon de la 107™** partit pour Pierre- Latte. Des camarades quivim-ent me voir, m'en donnèrent connaissance.
Le 27 ventôse ( 1 7 mars ) , ma santé étant raffermie sans que je fusse radicalement guéri , Je me décidai à sortir. Ayant réglé avec le libraire, je me disposai à me mettre en voyage.
Le 28 ( 18 ) , je me dirigeai vers Moirans.
( 574 ) i;99- I^e 29 (19), je me rendis à Salnt-Marcelîm , AN va. joli petit endroit sur l'Isère.
Le 5o (20), j'allai à Romans, bâti dans une plaine.
Le i" germinal (21) , j'arrivai à Valence, une des plus anciennes cités de France ; j'eus séjour, pendant lequel je visitai les édifices publics les plus remarquables.
Le 5 ( 25 ), je me transportai à Loriol, où je vis la fabrique de soie.
Le 4 (24)? je m'acheminai vers Montélimart. On vante avec raison la pureté du ciel , . ^ la beauté du coup-d'œil , la situation agréable de cette ville.
Le 5 (25) , je gagnai Donzère. Je me trouvai forcé d'attendre une escorte pour le lendemain , parce qu'il y avait des brigands qui infestaient le pays , et dévalisaient les voyageurs. On ne pouvait marcher qu'étant accompagné d'hommes armés.
Le 6 ( 26 ) , j'arrivai à Pierre-Latte , où cantonnait la compagnie faisant également le service d'escorte.
On me logea chez un riche propriétaire ; tous les soirs les élégantes du bourg se réunissaient dans cette maison , pour jouer des proverbes et des charades. Ayant été admis à ces jeux, j'y prenais une part très-active.
Lorsque je voyageais dans les pays méridionaux , j'avais été à même de voir soigner , pulluler et filer les vers à soie , ce que les natu-
ralistes appellent boml)ix ou phalènes fîleiises. x'j^g. Je m'étais tait expliquer les habitudes , les mé- am vu. tamorphoses et Tutilité de ces insectes. J'appris, avec intérêt , que la principale richesse de Lyon trouvait sa source dans leur travail.
Lors des beaux jours, la chaleur se faisant sentir , j'aimais le chant de la cigale. Plusieurs fois je me suis placé immobile au pied d un. arbre , pour l'entendre à mon aise.
Pendant la nuit du 26 au 27 germinal ( i5 au 1 6 avril ) , on vint m'apporter l'ordre annonçant notre départ sur-le-champ. Je me levai doucement , crainte d'interrompre les personnes de la maison.
En sortant du logement , je rencontrai un fourrier qui m'emmena chez un traiteur, où nous mangeâmes cinq douzaines de petits pâtés, eu buvant deux bouteilles de \in muscat.
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