PARIS
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Nous venons de voir que les maladies qui se sont développées à l'armée et ont déterminé le plus d'entrées à l'hôpital ou aux ambulances peuvent se rattacher à deux sources principales d'influences : froid humide, alimentation mauvaise et insuffisante ; nous devons y ajouter, au moins à titre de prédisposition, la dépression morale qui atteint toute armée malheureuse. L'encombrement dans les hôpitaux, la promiscuité entre fiévreux et blessés, ne peuvent pas être invoqués dans l'étiologie des maladies régnantes, parce que ces fâcheuses conditions n'ont en rien contribué à leur développement ; mais il faut évidemment leur attribuer la plus grande part de nos insuccès dans les ambulances, pour l'une et l'autre catégories de malades.
Trois entités morbides sont surtout ii mettre en
cause : la variole, les affections typhoïdo-typhiques, les affections intestinales; la pneumonie et le choléra n'ont été que des complications ; à peine peut-il être question du scorbut. Au delà, nous ne trouvons guère que du sporadisme, ma^se flottante de maladies qui peuvent se rencontrer partout, en toute circonstance , pures ou présentant un mélange des caractères pathologiques dominants ; il n'y a pas à en tenir compte.
La variole elle-même, malgré le développement que nous lui avons vu prendre, nous ne savons jusqu'à quel point elle doit entrer dans le cadre des maladies dues aux conditions de la guerre. On sait que, depuis quelque temps, elle a pris en France une grande extension , et a fait de nombreuses victimes parmi les personnes qui semblaient le mieux à l'abri de ses coups. Metz en a souffert, mais elle a surtout frappé une ville importante de notre voisinage, Nancy, où, sous le nom de variole noire^ elle a pris la gravité d'une véritable épidémie.
Avant la guerre la garnison normale de Metz avait fourni à l'hôpital militaire un contingent de varioleux bien supérieur à celui des années précédentes, et à peine les troupes étaient-elles agglomérées autour des murs de la ville, sans qu'on pût encore invoquer aucune influence dépressive, que l'attention était appelée sur l'accroissement journalier du chiffre des varioleux. Le 28 août j'invitais M. le médecin en chef de l'hôpital militaire à préparer une nouvelle salle pour recevoir ces malades, les quarante-deux lits dont on disposait jusqu'alors étant occupés. Aucune salle n'était disponible, mais, comme je ne voulais, à aucun prix, disséminer les varioleux dans les ambulances et surtout en laisser chez les parli-
culiers, on dut recourir à la manufacture de «tabacs où quatre-vingt-deux lits leur furent réservés. On fut, malgré tout, obligé d'en placer encore quelques-uns dans d'autres ambulances^ en leur attribuant des chambres à part.
Mais le chÛTre des varioleux qui n'a, sans doute, pas atteint ou dépassé 400, excède-t-il ce qu'on devait attendre, au milieu d'une réunion de 160000 hommes agglomérés, soit dans des conditions normales, soit surtout en tenant compte de la constitution médicale régnant depuis plus d'un an? Nous ne le pensons pas. Cette maladie n'a rien présenté d'irréguUer dans son développement ni dans sa marche , mais elle s'est fréquemment compliquée de pneumonie, de diarrhée et de fièvre typhoïde, qui ont souvent en-traîné la mort. Quelques cas se sont développés dans les ambulances, notamment sur des personnes attachées au service hospitalier. Un médecin aidemajor, M. Aubert, Ta contractée dans ses salles.
Dans la population civile • Tépidémie de variole a^ été plus accentuée. Vers la fin du mois de mai, mais surtout dans le courant de juin, on en avait observé quelques cas. On ne pouvait plus, dès lors, se dissimuler que Metz était menacé de cette épidémie régnant déjà, comme nous l'avons dit, dans plusieurs localités peu éloignées. Au mois de juillet, le nombre toujours croissant des cas de cette maladie en ville et à l'hôpital Bon -Secours,, chez les adultes et chez les enfants, ne laissait plus.
' Les renseignements suivants concernant les maladies de ïn
population de Metz , pendant la guerre, m'ont été obligeamment
communiqués par M. le docteur Saunois, médecin des hôpitaux civils.
d'incertitude sur l'existence de l'épidémie parmi nous.
La guerre et les graves préoccupations qu'elle entraine détournent quelque temps l'attention ; on suit mal la marche et les progrès de cette affection dont les proportions, cependant, allaient croissant et qui devait se prolonger jusque dans les premiers mois de l'année suivante. Dés le mois d'août les adultes varioleux apportés à Bon-Secours étaient plus nombreux ; il devenait nécessaire de désigner des salles suppléipentaires pour les recevoir. Le service des enfants avait été supprimé, pour fournir aux varioleux une nouvelle salle, bientôt occupée par des malades presque tous gravement atteints et donnant une proportion assez considérable de décès. Le dernier cas de variole à Bon-Secours a été signalé le 24 mars.
Nous plaçons dans un groupe unique les affections typhoïdo-typhiques, caractérisées surtout par la stu-^ peur et l'aspect hébété du malade. Sans revenir sur les discussions qu'a fait naître le typhus de l'armée d'Orient, au sujet de l'identité ou non-identité de cette affection et de la fièvre typhoïde, je persiste dans l'opinion que j'exprimais alors en faveur de l'identité, opinion, je le reconnais, à laquelle ne se ralliait pas la majorité des praticiens. N'avions-nous pas à Metz, au môme instant, dans une même salle, dans des lits voisins, des malades offrant les caractères symptomatologiques considérés comme propres à chacune de ces affections; amenant, chez les uns, une terminaison brusque après deux, trois, quatre jours, par la mort ou une convalescence rapide ; chez les autres, poursuivant avec régularité la marche classique, en périodes réglées, de la dothinentérie? Il a été fait peu
d'autopsies, à notre grand regret, mais il faut bien reconnaître que le mode d'installation des diverses ambulances y prêtait peu. Certains médecins ont trouvé l'exanthùme intestinal caractéristique, d'autres ne l'ont point rencontré. Cependant tous ces malades avaient une même origine : c'étaient des hommes agglomérés dans les pires conditions, anémiés, déprimés au physique et au moral. Les mêmes causes devaient amener les mêmes maladies, sauf des variations individuelles et surtout des variations dues à l'intensité des influences morbides. Le siège spécial de l'affection était donc déterminé, suivant les cas, soit dans les glandes intestinales, soit en dehors de ces organes. La différence de localisation du miasme entraînait des différences corrélatives dans l'appareil symptomatique , donnant naissance soit à la dotliinentérie avec ses périodes fixes, soit au typhus à marche ataxique, mais grave, soit enfin à de simples états typhiques, irréguliers aussi, mais bénins et promptement jugés.
On a établi, comme distinction entre ces deux maladies, que la fièvre typhoïde naît sous l'influence de matières animales en putréfaction, tandis que le typhus serait dû à la viciation de l'air par la respiration et les émanations d'un grand nombre d'individus vivant dans un espace circonscrit. Mais nous avons eu, à Metz, ces deux causes tellement confondues qu'on ne saurait, en vérité, les séparer dans leurs manifestations pathologiques.
Letyphus, dit-on encore, et c'est là un point essentiel, est transmissible, la fièvre typhoïde ne l'est pas. Mais cette distinction est loin d'être absolue * et, le
' Félix Jacquol, dans son livre sur le typhus de Tarmée d'Orient,
fùt-elle, comment aurions-nous pu, dans nos ambulances encombrées, faire la part exacte entre le sporadisme, l'infection et la contagion? Cette distinction n'est possible, le plus souvent, qu'à l'aide d'une observation attentive et suivie ; mais les services surchargés de malades sont peu favorables aux recherches cliniques, et ce n'est pas à Metz qu'on pouvait demander cette précision scientifique, nécessaire pour entraîner les convictions. Le§ affections typhoïdo-typhiques sont, à mon sens, généralement transmissibles, en raison de leur gravité et de leur multiplicité.
En résumé, le typhus et la fièvre typhoïde me paraissent, comme je l'exprimais à une autre époque \ deux affections identiques au fond, de même nature, si l'on veut, mais différentes par la forme, suivant la différence de localisation du miasme dans les tissus organiques. Je n'oserais affirmer que cette explication soit conforme à l'opinion de tous mes collaborateurs de Metz; elle est, du moins, celle du plus grand nombre des médecins avec lesquels j'en ai conféré.
Heureusement cette discussion, qu'il serait inopportun de développer davantage, est plus théorique que pratique, et la querelle s'apaise au lit du malade. Qu'il y ait ou non identité, le traitement reste le même dans ses points essentiels. La transmissibilité seule doit préoccuper et, dans le doute, il faut toujours se ranger aux conseils de la prudence.
dit que la transmissibilité est la règle pour le typhus, rexception pour la dothinentérie (p. 506).
' Discussion sur le typhus de Varmée d'Orient, Gonstantinoplc,
Tandis que la fièvre typhoïde proprement dite régna, avec une intensité variable, depuis Torigino jusqu'à la fin, ce n'est guère que vers la période moyenne du blocus que la forme typhique fut observée dans tout son développement, nous faisant redouter Tinvasion d'une épidémie meurtrière , puis arrêtant brusquement ses progrès pour ne plus offrir que les caractères bénins de l'état typhoïde ou typhique * .
* Plusieurs personnes se rappellent encore le typhus de 1815- 48t4, qui fit à Metz tant de victimes, dans la population et dans Tarmée. Ce souvenir n'était pas de nature à calmer les inquiétudes que faisait naître autour de nous ce mot terrible de typhus. On voyait déjà Fépidémie planer sur la ville, la fièvre typhoïde avait disparu dans les ima(2^nations effrayées ; on ne voyait plus que le typhus et la contagion. Pour montrer, d'ailleurs, combien cette terreur était légitime , empruntons quelques citations au livre de MM. les docteurs Félix Maréchal (maire de Metz) et Jules Didion, son neveu '. Mais faisons d'abord ce singulier rapprochement qu'à ces deux époques, si lugubres pour notre ville, le chef municipal de Metz était un médecin, circonstance providentielle au milieu d'événements dans lesquels l'administrateur avait tant à demander à l'hygiéniste. Ces deux médecins étaient, l'un et Tautre, des hommes d'intelligence, de cœur, de dévouement, animés d'un égal et ardent patriotisme.
Citons, c Le 4 novembre (1813) le préfet, M. de Vaublanc, avertissait le baron Marchant *, alors maire de la ville, d'un ordre qu'il recevait du ministre de la guerre, lui enjoignant de préparer surle-champ un grand nombre de locaux pour Us malades et les blessés de la grande armée, qu'on évacuait sur cette place. Le maire devait requérir les officiers de santé civils nécessaires pour les soigner. Dès le lendemain un arrêté préfectoral mettait à la disposition de ce magistrat tout le local de l'atelier de charité aux Ré-
> Ce livre a pour titre : Tableau historique, chrofwlogique et médical des maladies endémiques, épidémiqués et contagieuses qui ont régné à Metz et dans le pays Messin depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.
* Ancien médecin principal des armées.
Le 2 octobre il me semblait urgent d'en rendre compte à Tautorité militaire et de lui faire part de mes appréhensions. (Voir correspondance, n*' 41.)
€'est dans une salle particulière du magasin d'artillerie du Fort-Moselle, dans un service fort bien conduit par M. Taide-major Gros et réservé spécialement à ces sortes d'affections, que cette marche et ces formes indécises ont été le plus facilement étudiées. Ce jeune médecin n'a voulu reconnaître le
collets; le il novembre 600 malades de Thôpital militaire devaient y être dirigés.
Quelques jours après, Thospice de la maternité était aussi transformé en hôpital. Le 19, M. de Vaublanc annonçait l'arrivée de S 000 malades et autorisait le maire à prendre au besoin comme hôpitaux toutes les églises de la ville et le grand séminaire. On prenait possession immédiate de Saint-Yincent, des corridors et de la cuisine du lycée. Le 21, le magasin des vivres^ situé à la Double- Couronne, était prêt à recevoir 800 malades; la caserne de la Bassc^ Seille, en trois jours, avait été disposée pour 600.
n fallait encore créer des lits, trouver des couvertures,
du linge, des aliments, organiser des services médicaux dont les chefs se rencontraient encore , mais dont les infirmiers étaient devenus impossibles^ Heureusement la municipalité avait à sa tête un homme éminent ^ dont les qualités, comme administrateur, égalaient la valeur et Texpérience professionnelles. M. le baron Marchant pourvoyait à tout : les souscriptions volontaires, les dons en nature ou en argent, répondaient largement à son appel. Les habitants, dont il avait toute la confiance, rivalisaient entr'eux pour seconder des efforts dont ils sentaient toute Timportance '.
M. Marchant qui , mieux que personne^ était en situation d'apprécier les dangers du typhus et de sa contagion , n'avait pas négligé, dès le début, les mesures sanitaires les plus rationnelles.
n avait fait imprimer et afficher (le 25 novembre) une instruction relative aux moyens à employer pour assainir les habitations occu-
» Substituez 1870-71 à 1813-14, le nom de Félix Maréchal à celui de baron Marchant, et ces lignes vous sembleront écrites d'hier, tant est grande Tanalogie entre les situations.
typhus que lorsque le doute était devenu impossible; il reconnut de môme sa disparition. La contagion ne semblait pas douteuse , puisque la maladie a frappé plusieurs infirmiers attachés au service et que M. Gros lui-même a subi une légère atteinte d'état typhique. On a dit avec raison que le typhus est dans nos mains. Dissémination des hommes valides et des malades — point de typhus. Concentration, agglomération, respiration en commun d'un air vicié par les émanations animales, et le typhus parait.
pées par des malades. Il recommandait surtout les fumigations avec le chlore » suivant les procédés de Guyton de Morveau, applicables non-seulement aux demeures , mais encore aux vêlements, aux couchages, au linge, qui avaient servi aux personnes atteintes du typhus ou de la dysenterie....
A la fin de décembre le nombre des habitants malades s'étant encore accru , il fut décidé que Thôpital Bon-Secours serait rendu aux malades de la ville et que les militaires seraient évacués sur rhôpital établi à Téglise Saint-Vincent.
Dans la soirée du 17 janvier 1814, nos communications avec Verdun furent interceptées, le blocus commença. A moins d'en avoir été témoin, on ne peut se faire une juste idée du spectacle qu^oCTraient les rues et les places de Metz, depuis le passage du Rhin. Notre ville était devenue le refuge d'une foule immense qui avait reflué dans &on sein, non-seulement des villes ouvertes du département, mais de Tancien Palatinat et des électorals de Trêves et de Mayence. Dans une seule journée il y était entré \ 500 voitures de bagages, de provisions et de vins,... Le typhus multiplia ses coups et la mortalité devint effrayante.. ••
On peut évaluer à 50000 le nombre des malades, exténués de fatigue et de misère, qui avaient été dirigés sur Metz. Du commencement de novembre jusqu'à la levée du blocus (10 avril) on compta parmi ces malheureux 7753 décès. Le nombre des habitants qui succombèrent fut de IS94. L'épidémie n'enleva pas moins de 10399 individus dans tout le déparlement, indépendamment des soldats morts dans les hôpitaux*
NhI de nous ne l'ignorait, mais nous étions impuis* sants à opérer cette dissémination si désirable et si désirée. Dans les petites ambulances, les ambulances privées surtout, où Tespace était accordé avec moins de parcimonie, les' affections typhoîdo-typhiques ont fait peu de victimes ; c'est dans les grands centres médicaux qu'elles ont surtout porté leurs ravages.
Quelques médecins allemands, parmi lesquels se trouvaient MM. Frieiichs et Niemeyer, vinrent me voir quelques jours après la capitulation. M'ayant demandé si nous avions du typhus, Je fis une réponse négative, et comme cette question présentait à leurs yeux une grande importance ils visitèrent, dans le but de s'en assurer personnellement, un grand nombre d'ambulances , où ils firent quelques autopsies. Ils n'y trouvèrent point de typhus.
Mais les maladies vraiment dominantes, celles qui ont surtout imprimé leur cachet à la constitution médicale, quoiqu'elles n'aient pas entraîné par elles-mêmes la plus forte mortalité, sont les affections intestinales , diarrhées et dysenteries. Tandis qu'on pouvait limiter les typhoïdes dans certaines salles de certaines ambulances, les flux intestinaux étaient partout, primitifs, consécutifs ou complication de lésions traumatiques. Quelle que fût la maladie qui amenait la mort, il était bien rare que la diarrhée n'intervint parmi les phénomènes ultimes. Cette maladie régnait dans les camps, affaiblissait les hommes valides qui tous, loin de là, n'entraient point dans les ambulances; il n'est pas douteux que, dans les derniers temps du blocus, des mouvements stratégiques n'eussent, de ce fait, rencontré de gi'aves difficultés.
On connaît déjà les influences générales qui ont
donné naissance à ces affections. Mais ici nous pouvons préciser davantage.
L'affaire du 31 août, reprise le matin du l*^' septembre, semble avoir préludé à ces atteintes des voies digestives, qui revêtirent bientôt le caractère epidémique. Les troupes avaient passé la nuit sur le champ de bataille. Cette nuit avait été fraîche; la température, descendue à Metz- entre 7 et 8 degi'és^ avait certainement été inférieure sur le terrain. Les» hommes n'avaient pas mangé depuis la veille au matin; couchés dans les vignes, ils avaient trompé la faim en mangeant des raisins à l'état de verjus. Quelques-uns, plus altérés, en écrasaient dans de l'eau, espérant ainsi mieux calmer leur faim et leur soif. Après cette nuit funeste les maladies des voies digestives commencèrent à manifester leur prépondérance.
Mais nous ne venons là que d'indiquer mie causedéterminante. La prédisposition, du^ au taauvais. régime et aux privations, existait déjà, pour s'accentuer chaque jour davantage. Il est manifeste que nos malheureux diarrhéîques étaient, pour la plupart, épuisés et ne demandaient qu'un air pur et un régime réparateur, c Si j'avais quelque chose de bon à* manger, disaient-ils souvent, je sens que je guérirais. » Leur sens intime ne les trompait pas. Dans quelques maisons particulières et dans les ambu^lances entretenues ou au moins soutenues par la? bienfaisance publique, ce rêve était plus facile à réaliser que dans les grands établissements. On y voyait renaître à la vie ces pauvres gens lorsqu'on pouvait leur donner une alimentation à la fois digestive et substantielle, des vins généreux, des toniques. La plupart auraient guéri si l'on avait pu les placer
dans d'autres conditions de régime. Les conserves de viandes, les jus concentrés, les vins de Porto et autres, abondamment apportés par les sociétés internationales de secours, nous ont été d'une grande utilité, et sans ces précieuses ressources, qui sont cependant restées insuffisantes, nous aurions eu bien plus de victimes à déplorer.
Dans la population civile, les diarrhées, dysenteries, fièvres muqueuses, typhoïdes, succédant à un état excellent de la santé publique, avaient fait invasion vers le milieu du mois de septembre ; mais c'est en octobre et novembre qu'elles se manifestèrent avec le plus d'intensité, alors qu'aux privations 4e toute nature vinrent se joindre les intempéries, froid et pluies.
Je dois la note suivante à Tobligeance de M. le docteur Michaux :
« Le premier cas de fièvre typhoïde observé par moi était chez un jeune homme qui en avait contracté le germe à la comptabilité de la lingerie du Polygone; il a guéri après avoir présenté des accidents cérébraux et une forme de délire qui m'avait frappé. Un de ses amis, qui travaillait avec lui, avait été pris en même temps et succomba promptement, m'a-t-on dit. -^ Le second cas observé était sur un jeune homme de la campagne. Il est à remarquer que les premiers malades observés ont été fréquemment des convoyeurs ou des personnes de la campagne retirées à Metz, dont le moral, profondément affecté, ne prêtait que trop à l'invasion de la maladie. Vers la même époque (fin septembre), quelques cas de variole et de dysenterie (cette dernière affection en plus petit nombre).
En octobre , la fièvre typhoïde prend un dévelop-
pement beaucoup plus considérable. Il y a aussi de très-noinbreux cas de variole ; vers la fin de ce mois raffection prend un caractère beaucoup plus grave ; l'empoisonnement miasmatique a franchi un degré de plus : c'est le typhus. Une jeune dame est enlevée en quarante-huit heures, avec des accidents ataxiques formidables. Vers la même époque, une véritable épidémie de typhus commença à se manifester à la Maison des orphelins ' . Pour faire place à une ambulance de 50 blessés, on avait dû évacuer l'infirmerie et tout un quartier, et remettre dans les dortoirs communs les enfants qui, d'ordinaire, couchaient à l'infirmerie. De cette époque au commencement de décembre, une quarantaine d'enfants tombèrent malades : sur ce chiffre vingt succombèrent, la plupart dans la première semaine de l'affection. Le début paraissait assez bénin — fièvre, vomissements, céphalalgie, courbature, peu d'accidents abdominaux; vers le troisième ou quatrième jour, délire dont on parvenait à les tirer assez facilement, mais qui les portait le plus souvent à sortir de leur Ut, et, sans accidents plus graves , ils mouraient quelquefois très-rapidement. Chez d'autres, vomissements tenaces, très-persistants, ne cédant à aucune médication et entraînant l'affaiblissement graduel des malades. Chez deux, pétéchies avec parotides; hémorrhagies diverses assez fréquentes. Dès que le mal fut nettement déclaré, je soUicitai l'évacuation de l'ambulance mihtaire, mais quelques jours se passèrent avant l'adoption de cette mesure et huit jours ensuite furent nécessaires pour approprier et désinfecter les locaux. C'est pendant ces
' Rue Marchant, 0.
quinze jours que la mortalité fut la plus forte. — Il faut ajouter aussi qu'à la fin d'octobre la nourriture était pitoyable* Dès qu'il fut possible de replacer les eïifants à l'infirmerie et de leur donner une meilleure nourriture, le mal s'arrêta court.
J'ai aussi perdu sept malades, dont une sœur, à l'orphelinat de Sainte-Constance. Là encore, encombrement. Au lieu de 60 enfants, chiffre normal, il y en avait 120, parce qu'on avait reçu les orphelines des Récollets, qui avaient aussi fait place à une ambulance. — De plus, tout le linge sale de la grande ambulance des tabacs était porté là pour y être lavé. L'affection commença le 48 novembre et dura environ un mois ; une vingtaine d'enfants furent fi'appés; celles qui succombèrent furent atteintes d'accidents ataxiques formidables. Là aussi, peu de désordres abdominaux. La maladie cessa quand on put faire disparaître l'encombrement et renvoyer aux Récollets les soixante enfants qui appartiennent à cet établissement. »
Nous n'ajouterons à cette note si intéressante qu'une observation. C'est que les phénomènes propres au typhus, que nous avons trouvés aussi tranchés dans les ambulances militaires, y ont fait plus tôt leur apparition et ont aussi disparu plus tôt. Quand le typhus régnait dans ces deux orphelinats, il n'existait plus dans l'armée; il avait été déjà remplacé par l'état typhique et la fièvre typhoïde.
Après le départ des prisonniers pour l'Allemagne, Metz était resté sous Tinfluence de cette triple épidémie, variole, fièvre typhoïde, dysenterie; ses progrès étaient devenus assez inquiétants pour engager l'autorité allemande à adresser (23 novembre) une circulaire à tous les médecins de la ville, les
MALADIES nÉGNANTES. 55
invitant à signaler chaque jour les nouveaux cas de chacune de ces maladies qui pouvaient se présenter à leur observation. Cette mission intéressait à un trop haut degré la santé publique pour que chacun des praticiens ne s*empressàt d'y concouru*, et jusque vers le 25 mars, le bulletin, lorsqu'il y avait des cas nouveaux à signaler, était adressé à la Préfecture. Le dernier cas de fièvre typhoïde, entré à l'hôpital Bon-Secours , avait été signalé le 7 mars ; les derniers cas de dysenterie , le 5 du même mois.
Mais si ces ditTérentes afiections avaient perdu leur caractère épidémique, et en partie leur gravité, on en vit encore, en ville, quelques cas isolés. La fièvre typhoïde et la dysenterie, qui avaient surtout frappé les classes nécessiteuses , avaient imprimé , a un grand nombre de malades, un cachet de profonde débilité et d'extrême dépérissement ; chez beaucoup de ces malheureux , la dysenterie devint chronique et finit par les faire succomber. Chez d'autres, trop nombreux aussi, cet état de dépression générale fut la cause occasionnelle de nouvelles maladies, également graves; celles-ci trouvaient un organisme désormais incapable de réaction ; toute activité vitale avait disparu, et une affection, bénigne dans d'autres conditions, devenait prompte ment mortelle.
Des accidents diolériques ont été observés, mais en nombre relativement peu considérable. Ces accidents n'ont jamais été primitifs, ne se sont jamais manifestés chez des hommes Jouissant d'un bon état de santé au moment de l'invasion ; mais ils vinrent toujours compliquer les affections typhiques ou intestinales, et servir d'avant-coureurs à une terminaison prochainement funeste. M. le médecinmajor Dexpers, il est vrai, a présenté, dans d'autres
conditions, et d'une façon toute exceptionnelle, les symptômes d'un choléra de moyenne intensité , sans maladie préalable; mais il arrivait de Gravelotte, où il était resté pendant six jours, après la bataille, dans un état de misère absolue, mourant de faim ; il accompagnait les blessés qu'on y avait retenus, et à peine entré à Metz, il était soumis à un travail des plus pénibles pour l'ouverture de l'ambulance du Saulcy, dont je lui avais confié la direction médico-chirurgicale. De bons soins ont suffi pour le rétablir, mais on fut moins heureux chez les autres, présentant le choléra enté sur une affection déjà grave par elle-même. Tous ceux, à ma connaissance, qui furent atteints, moururent.
Dès l'apparition de ces accidents, ne sachant encore où ils s'arrêteraient, et craignant d'être au début d'une véritable épidémie, j'avais demandé au commandement de provoquer une réunion du Conseil central d'hygiène et de salubrité publiques. Je voulais exposer la situation en ce qui touchait à l'armée, apprendre des médecins civils ce qui pouvait soulever des appréhensions pour la population, aviser en commun aux moyens à mettre en pratique pour conjurer la menace.
M. le Maréchal commandant en chef refusa d'autoriser cette réunion, qui aurait, peut-être sans motif sérieux, alarmé les habitants et fait croire à un mal qui n'existait pas. L'événement justifia cette réserve ; les cas de choléra purent toujours être considérés comme sporadiques ou individuels.
Nous avons dû considérer isolément ces trois classes d'affections, typhus et typhoïdes, lésions intestinales, choléra; mais pour compléter ce tableau, il convient de dire que rarement l'une ou l'autre fut
fL^
observée sous une forme typique et bien déterminée. Elles se compliquaient réciproquement, s'enchevêtraient en quelque sorte ; la maladie dominante, quelle qu'elle fut, prenait toujours de cette complication un surcroit de gravité qui la rendait prompte*ment mortelle. Un lien de parenté plus étroit qu'on ne pense, unit la fièvre typhoïde au choléra. J'ai signalé ailleurs la terminaison bien remarquable de l'épidémie cholérique de Gallipoli, qui fut si meurtrière pour notre armée. Au déclin de la maladie on reconnut quelques formes typhoïdes s'alliant aux symptômes cholériques ; plus tard ces formes s'accentuèrent davantage^ tandis que les caractères du choléra diminuaient progressivement. A la fin, le choléra avait disparu, il nous restait une épidémie de fièvre typhoïde franche, qui n'eut elle-même, heureusement, qu'une courte durée.
La pneumonie, bien que moins fréquente que les affections précédentes, a sévi avec une certaine intensité, surtout à titre de complication. Le tableau de la mortalité par maladies, est loin d'en donner le chiffre exact, la cause de la mort n'ayant point été, le plus souvent, désignée sous le nom de l'affection compliquant la maladie ou la lésion primitive.
J'ai peu de chose à dire du scorbut, dont on ri*a obser\'é que quelques cas dans nos ambulances. Mais les médecins des quartiers généraux en ont signalé un plus grand nombre et des cas mieux déterminés. Nul doute que si les misères du blocus avaient duré davantage, cette maladie ne se fût répandue dans les ambulances de Metz, et eût rappelo ce fléau de la guerre de Crimée. Je n'en parle que pour exposer une opinion que j*ai plusieurs fois émise, et que j'énu^ts enroro, sous forme de doute.
Le défaut de sel dans les aliments ne peut-il pas être invoqué comme cause occasionnelle ou déterminante du scorbut? On m'a objecté que les salaisons avaient été précisément considérées comme la cause la plus efficace de cette maladie. Mais Terreur de cette vue théorique a été reconnue. Lind, en donnant de Teau de mer pour boisson à quelques malades, et les préservant ainsi du scorbut, a prouvé que cette affection ne tenait pas, comme on le croyait jusqu'alors, à la nature salée des aliments, ce que la chimie physiologique ne tend pas moins à démontrer. MM. Delpech, Bucquoy, Bernutz, auteurs de monographies récentes sur le scorbut, né soulèvent pas ce point d'étiologie, parce que le sel n'a jamais manqué à Paris. C'est donc une question intéressante à examiner lorsque l'occasion s'en présentera. Espérons que celle-ci se fera longtemps attendre.
Les blessures par armes de guerre peuvent se ramener aux cinq chefs suivants :
1° Par boulets ou obus ;
2<* Par éclats d'obus ;
3^ Par mitraille ;
¥ Par balles ;
5° Par armes blanches.
1<^ L'obus non éclaté et le boulet ont une action identique. En thèse générale, ces projectiles déterminent des désordres irrémédiables partout où ils frappent. Qu'une des grandes cavité splanchniques (tête, poitrine, abdomen) soit atteinte, la mort est immédiate, à moins que le projectile n'ait frappé que très-obliquement et touché, seulement, aux parois de ces cavités. Je ne connais, à Metz, dans cette grande multitude de blessés, aucune lésion qu'on puisse attribuer à ce choc latéral; mais, comme je n'ai pu tout voir, en admettant qu'il s'en soit présenté quelques cas, on peut toujours en conclure à
60 BLl'SSURFS.
Ittur grande rareté. Je lie connais, par exemple, aucun cas de ces accidents mortels produits par ce qu'on appelait, par ce que le vulgaire appelle encore le vent de boulet, c'est-à-dire par un choc qui, sans léser les parois mobiles du ventre , refoule les viscères intérieures sur la colonne vertébrale et les broie contre cet obstacle... C'est parmi les morts du champ de bataille qu'il faut rechercher ces sortes de blessures.
Mais un boulet atteignant un membre enlève tout ce qui se trouve sur son passage, s'il frappe dans le pbin du membre ; s'il n'atteint qu'un des points de sa circonférence , il détermine d'énormes dilacérations, sans hémorrhagie immédiate, et presque toujours exige l'amputation, que les os aient, ou non, été. compris dans la lésion. Si le projectile est près du terme de sa course, les désordres sont moins grands, mais causent encore une contusion violente, qui peut entraîner la mortification des parties lésées ; au bout de sa course, arrivé au degré de vitesse qui a reçu le nom de boulet mort, il peut se borner à exercer une contusion plus ou moins violente , sans autres accidents graves. J'en ai vu deux exemples remarquables, un entr' autres chez un officier détenu par mesure disciplinaire, qui présentait à chaque cuisse une immense ecchymose , due à un choc de cette nature.
A part de rares exceptions, le boulet traverse les membres sans s'y arrêter; on ne trouve que les désordres qu'il a commis. Qu'on me permette, à ce sujet, de citer un fait des plus extraordinaires, bien qu'il ne touche pas à la guerre de Metz. A la campagne d'Italie, le général d'artillerie Auger a un bras presqu'emporté par un projectile. A l'examen attentif
de la plaie, on jio découvre aucun corps étranger; mais pendant la désarticulation de Tépaule, le couteau est arrêté par un corps solide : c'était un boulet de quatre logé dans l'aisselle !
2° Les blessures par éclat d'obus sont, en général, fort sérieuses; mais leur degré de gravité se déduit du volume de l'éclat, de la force de projection résultant de l'éloignement du projectile éclaté, enlin du siège de la lésion. Les gros fragments d'un obus rapproché déterminent des lésions aussi graves, plus graves même, que l'obus entier, suivant le point qu'ils frappent ; cette aggravation résulte des déchirures moins nettes qu'ils occasionnent, en raison de l'irrégularité de leurs formes, et, plus souvent aussi, de la présence du fragment lui-même dans la plaîe. Cependant ces plaies aux membres, lorsqu'elles sont sans lésions des os, des vaisseaux ou des nerfs, guérissent facilement, quel que soit le degré d'attrition des tissus atteints. Une suppuration éliminatrice ne tarde pas à régulariser la solution de contiQuité.
Les petits éclats produisent des effets analogues aux effets des balles, sinon qu'ayant une moindre force d'impulsion, ils séjournent plus souvent dans la plaie et déterminent une plus grande déchirure des tissus.
3° La mitraille, contenant des balles, du fer sous toutes les formes, régulières ou irrégulières, produit les blessures les plus diverses, comme aspect, comme siège, comme gravité ; simulant tantôt l'action d'un fragment d'obus, tantôt celle d'un projectile de mousqueterie.
Elle détermine parfois des blessures multiples chez le môme sujet. Nous eu avons, vu quelques
exemples à Metz; cependant ils sont rares, parce que, dans le long trajet qu'elle parcourt, la mitraille a le temps de se disséminer ; c'est môme le résultat qu'on cherche à obtenir.
4<> Ce serait une erreur de croire que les fusils modernes, en raison de leurs perfectionnements, causent des blessures plus graves que les armes anciennes, si l'on fait abstraction des fractures osseuses, réellement plus communes. La balle conique, en vertu de sa force de projection plus grande, en vertu surtout de sa pointe dirigée en avant et faisant flèche, n'est pas déviée comme la balle ancienne ; elle court droit devant elle, rien ne lui fait obstacle, elle brise les os et les traverse. Mais aussi, à égale distance de tir, séjour ne-t-elle plus rarement dans les tissus, et, si nous avons dû, après chaque bataille, opérer un grand nombre d'extractions de balles , c'était le résultat de la distance considérable qui, presque toujours, séparait les combattants. Dans ces cas le projectile, ayant beaucoup perdu de sa vitesse initiale, trouve, dans le membre, une résistance qui diminue graduellement sa force d'impulsion et, près du point de sortie, les tissus, manquant d'appui, se laissent refouler, la peau s'allonge en forme de doigt de gant et retient le projectile. Revenue sur ellemême, en vertu de son élasticité, elle ramène avec elle la balle, qu'on perçoit au toucher direct ou dont on constate la présence à une grande profondeur par l'introduction, dans la plaie, du doigt ou d'un stylet mousse * .
* La mousqueterie bien nourrie fait beaucoup plus de victimes que Tartillerie, et si nous avons fait éprouver à nos ennemis des perles considérables, de leur propre aveu, c'est que nos chassepots
Le nombre est immense d'éclats d'obus, grands et petits, et de balles retirées des plaies dans nos ambulances. C'est une consolation, pour les blessés, de conserver comme un trophée ce souvenir de la guerre. Le plus souvent ils le demandent; quelquefois cependant ils disent, quand on le leur offre : « Qu'en ferais-je ? »
5° Nous ne parlerons guère, que pour mémoire, des blessures par armes blanches. Il y a eu peu d'engagements corps à corps, et ces blessures ont été rares. M. le médecin-major Beurdy a été tué, à Gravelotte, d'un coup de lance; j'ai soigné, à l'École d'application, un capitaine de cavalerie porteur de sept coups de sabre sur la tête, mais sans aucune gravité. En un mot, rien ne m'a été signalé par les médecins traitants au sujet de ces blessures; je n'ai, par moi-même, rien vu qui puisse appeler et fixer l'attention.
Les blessures aux membres inférieurs sont les plus communes de celles qu'on observe dans les ambulances, parce que ces parties sont, comme toutes les autres, exposées au choc direct des projectiles et que, de plus, elles reçoivent presque toujours les chocs par ricochet. Cependant les blessures des membres supérieurs sont presqu'aussi fréquentes, quoiqu'elles échappent généralement à cette dernière action; mais le moindre abri, le moindre pli de terrain suffit pour protéger les membres inférieurs, tandis que les mains et les bras sont toujours exposés.
sont des armes tout à fait supérieures et que leur portée est encore beaucoup plus grande que nous ne le supposions. Nous avons constaté que la balle du fusil chassepot a encore une grande force de pénétration à la distance où le bruit de la détonation n'atteint pas. (QuESNOY. Armée du Bhin, p. 87.)
Les blessures de la Tace sont nombreuses aussi, parce que, dans certaines circonstances de la bataille, rhomme se défile derrière un arbre, un mur, mais la tête reste toujours exposée. C'est ce qu'on obser^'e surtout chez les tirailleurs, qui font feu accroupis ou couchés. Les blessures de la tête proprement dite sont, de fait, aussi fréquentes que celles de la face, proportionnellement au développement relatif de ces deux parties contiguës ; mais ces blessures entraînant bien plus souvent une mort immédiate, s'observent moins dans les ambulances. Il en est ainsi des plaies de l'abdomen et de la poitrine, qui constituent le plus fort contingent des morts du champ de bataille.
Il nous a été démontré, à la suite des engagements sous Metz, combien il importe que les blessés soient pansés le plus tôt possible après la blessure. Nous n'entendons pas parler de ces pansements incompétents qui consistent à couvrir la plaie de cérat, de charpie, de linge; ils n'ont, le plus souvent, d'autres résultats que de soustraire le blessé à l'examen du médecin qui, voyant un bandage bien appliqué, croit pouvoir tout d'ai)ord passer outre, d'autres blessés, non pansés, exigeant ses soins. Le premier pansement doit être tout chirurgical ; il faut enlever les petites esquilles qui peuvent exister dans la plaie ou maintenir les grandes esquilles susceptibles de consolidation; il faut détacher des tissus mous, peau, muscles, nerfs, etc., les lambeaux meurtris et tendant à la gangrène; donner à la plaie, si c'est nécessaire ou possible, une surface régulière qui facilite la réunion des lèvres juxtaposées; s'assurer s'il n'y a point, au voisinage, de vaisseaux qui puissent être lésés et déterminer une hémorrhagie consécutive; faire sur-le-champ, s'il y a lieu, Ja
ligature des artères compromises ; quelquefois décider soit l'amputation du membre, soit la résection des surfaces osseuses. C'est seulement après cet examen approfondi que le pansement peut être confié à des aides officieux , mais surtout officiels.
La décision à prendre pour une amputation , sur sur le champ de bataille ou sur un point éloigné du lieu d'évacuation, est excessivement grave et difficile. Les moyens de transport sont toujours défectueux, et un membre fracturé, malgré les moyens contentifs très-imparfaits qu'on peut sur-le-champ mettre en usage, est soumis à mille éventualités douloureuses et pleines de périls. Qui n'a entendu de vieux militaires dire et répéter qu'après telle bataille on a voulu leur couper le bras, la jambe ; qu'ils s'y sont refusés et ont conservé leur membre. Ils ont raison et ils ont fort bien fait, puisque le résultat leur a été si favorable; mais on ne peut point interroger les innombrables victimes de cette trop légitime appréhension. Ce qui est incontestable c'est qu'un grand nombre de membres sacrifiés, en vue d'un transport lointain et difficile, auraient pu être conservés dans les conditions de calme et de repos que rencontre le blessé à l'ambulance après son transport. L'opérateur, non moins que le blessé , se trouve en ces cas placé dans la plus cruelle alternative.
On a reconnu, depuis quelques années, que l'ancienne chirurgie ne tenait pas assez compte des efforts réparateurs de la nature, et la chirurgie conservatrice, à laquelle aujourd'hui s'appliquent surtout les médecins militaires, enregistre des succès nombreux et inespérés*. Nous en avons eu plus d'un
* Je comprends peu Topinion qu'exprime M. Desprén (Rapport
00 HLESSIJRFÎS.
exemple à Metz; mais nous étions dans de mauvaises conditions, ot tels blessés qui seraient morts des suites d'une amputation, sont morts sans être amputés, par les complications qui envahissaient la plaie, comme elles auraient envahi le moignon. Quoi qu'il en soit, si nous sortons du cercle limité et peu scientifique de l'observation à Metz, si nous nous adressons à l'expérience chirurgicale des diverses armées de France pendant la dernière guerre , nul doute que la chirurgie conservatrice n'ait à enregistrer d'incontestables succès. Mais l'espoir de conserver un membre fracturé par un projectile d'arme à feu ne peut se réaliser que par une attention soutenue, de tous les instants, du médecin au blessé. Qui ne voit que je signale ici l'un des grands dangers des pansements officieux, incompétents?
L'opportunité du temps auquel doit se faire une amputation a soulevé, autrefois, de grandes discussions. Ce n'est plus une question aujourd'hui. Il faut opérer au moment le plus voisin de la blessure, avant que les premiers accidents se soient déclarés, c'est-à-dire dans les vingt-quatre heures. Amputer sur le champ de bataille serait assurément plus avantageux ; mais les conditions difficiles et
sur les travaux de la septième ambulancej au sujet de l'opportunité des amputations, c Je diffère, dit-il, sur ce point entièrement d'avis avec les chirurgiens des armées; sauf les cas de mutilation des membres, je ne crois pas à Tutilité des amputations pour le bras, la jambe et le genou. » Mais c'est précisément ainsi que pense la grande majorité des médecins militaires. M. Després, chirurgien des hôpitaux de Paris, doit comprendre aussi combien diffèrent les conditions dans lesquelles sont placés ses blessés, dans son hôpital, et les blessés' aux armées. La chirurgie conservatrice, tentée pour ceux-ci dans la limite du possible, est loin de donner des résultats aussi avantageux que chez les premiers.
mauvaises dans lesquelles on se trouverait presque toujours, nuiraient certainement au succès de Topération. Celle-ci se fait, quand c'est possible, au poste de premiers secours, d'où les opérés sont dirigés sur les ambulances. Mais le grand nombre d'opérations à faire après une bataille le permet rarement; les médecins doivent se contenter de poser un premier appareil contentif pour éviter, autant que possible, les mouvements du membre blessé et les douleurs, souvent atroces, qui en sont la conséquence; parfois même, dans les combats sous Metz, les blessés arrivaient directement dans nos ambulances, vierges de tout pansement. C'était pour eux un malheur; ils nous ont fourni une grande proportion de décès.
Mais quand l'opération n'a pas été immédiate, primitive, suivant le langage technique, il faut se garder de la faire pendant la période d'inflammation inévitable ; il faut attendre un apaisement des symptômes qui permette l'amputation consécutive, si la gravité de l'accident ne laisse aucun espoir de conservation du membre.
Les personnes étrangères à la médecine qui liront ces réflexions y trouveront le secret de bien des réussites, de bien des insuccès, y trouveront une base pour le jugement qu'elles ont souvent porté sur la conduite du médecin dont elles suivaient les actes avec anxiété et dévouement. Qu'elles se gardent, d'ailleurs, de conclure des résultats obtenus à Melz à ceux qui l'eussent été dans des conditions plus favorables.
Parmi les complications des plaies nous signalerons surtout la pourriture d'hôpital, parce qu'elle a fait d'affreux ravages chez les brcsscs en général, notam-
Tnenl chez les amputés. Dès qu'on fut obligé d'enlasser les malades, en quelque sorte côte à côte, «lès qu'on fut réduit à la dure extrémité de mêler les fiévreux aux blessés, on vit surgir cette funeste complication. Dès lors on ne sauva presque plus un amputé et il vint un moment où, malgré les indications les plus précises, on n'amputa plus. Les plaies s'étendaient par la mortification des tissus voisins, et lorsqu'elles guérissaient elles laissaient à leur place de larges cicatrices, qui ne s'organisaient qu'avec lenteur. Cependant la pourriture n'avait pas attendu cette période avancée du blocus pour se manifester, çà et là, par cas isolés. Dès les premiers jours on en vit , même chez des blessés placés dans de bonnes conditions. Le fait suivant en est un exemple remarquable. J'avais amputé de la jambe un capitaine des zouaves de la garde, M. Mamalet, blessé à la bataille de Borny. L'opération n'avait rien présenté de particuKer; le blessé était un homme de courage et de résolution; il occupait seul une chambre de l'École d'application ; la saison était belle, sa croisée et sa porte restaient , ouvertes tout le jour et une partie de la nuit; les soins nécessaires lui étaient prodigués avec la plus grande sollicitude. Bientôt la cicatrisation commençait sur plusieurs points, lorsque tout à coup l'appétit se perd, la fièvre s'allume, les tissus du moignon se décolorent, se boursouflent ; la suppuration , qui était abondante et de bonne nature, tarit et la plaie n'exhale plus qu'une sanie sanguinolente ; la gangrène s'empare du lambeau circulaire et le détruit, en commençant par les tissus avoisinant la crête du tibia. Grâce à l'emploi de vins généreux, d'une alimentation modérée et choisie, grâce à des pansements métho-
diques à Faide d'eau phéniquée, grâce surtout à sa bonne constitution et à son bon moral, le blessé, qui nous avait inspiré de vives inquiétudes, finit par guérir. La plaie redevint rosée, la suppuration se rétablit, les bourgeons charnus se développèi^ent en abondance et remplacèrent les tissus destinés à garnir le moignon.
A quelle cause attribuer l'explosion de ces symp* tomes graves ? N'en trouvant aucune dans les circonstances propres au malade, sinon peut-être une prédisposition individuelle inappréciable, nous voyons encore deux explications possibles :
On sait que certaines aifections ont pour agent d% transmission le médecin lui-même, soit par ses vêtements, soit par les instruments et autres objets dont il fait usage près des malades. La pince qui sert à détacher les pièces d'un pansement, si elle n'est pas lavée avec soin, l'éponge destinée à laver la plaie, les mains mêmes, sont autant de voies de transmission des agents infectieux. Qui ne sait les graves accidents auxquels sont exposées, de ce fait, les femmes en couche dans les maternités, accidents dont on a longtemps méconnu l'origine.
Cette cause d'infection est puissante et exige des précautions infinies dans les pansements successifs de plaies dont quelques-unes présentent des caractères de mauvaise nature. Il est à peine besoin, aujourd'hui, d'appeler l'attention des médecins sur ce point impartant ; tous le connaissent, et rarement ils négligent les soins que la prudence réclame. Mais les gens du monde, appelés à faire des pansements, doivent être avertis de ces cruelles éventualités.
Nous pourrions invoquer aussi comme cause possible des accidents de M. Mamalet, une influence
déjà répandue dans Tair, et n'agissant encore que sporadiquement. Cependant, malgré ma tendance à croire à une telle influence, il est difficile de l'admettre à cette époque, à laquelle les miasmes morbides n'avaient pas pu encore infecter l'atmosphère, tandis que, plus tard, on ne pouvait plus en douter. C'est cette infection générale qui répandit, dans la population et dans l'armée, les affections typhoïdes et qui vint en aide à l'infection locale déterminée par l'encombrement pour engendrer la pourriture d'hôpital. Cela est si vrai qu'on vit cette complication envahir de petites réunions de blessés jouissant de tout l'espace nécessaire et nullement encombrés. L'infection était dans l'air, sur les murs des chambres, sur les planches des baraques, sur la toile et le sol des tentes ; elle était partout. Une dissémination sur place des blessés, si elle eût été possible, était dès lors devenue insuffisante; ce qu'il fallait, c'était la dissémination au loin, et la pourriture d'hôpital n'a disparu qu'après de larges évacuations.
L'infection purulente, dont nous avons observé des cas nombreux, vers le dix-huitième ou vingtième jour de la blessure ou de l'opération, est due, plus encore que la pourriture d'hôpital, à des conditions générales, et la plupart des considérations précédentes lui sont appliquables.
Bien que le tétanos ait frappé quelques blessés dès l'origine, ce n'est cependant qu'à une époque plus avancée qu'il a sévi chez un grand nombre , lorsque les pluies d'automne eurent succédé aux chaleurs de Tété. On devait s'y attendre, ainsi que le démontre le passage suivant :
a La chaleur n'est pas, ainsi qu'on Ta répété si souvent, la condition atmosphérique la plus favorable
au développement du tétanos. Ce sont bien plutôt les variations considérables, rapides et journalières de la température, ainsi que Tétat bygrométriquô dd Tair, qui jouissent de cette funeste propriété. Après la bataille de la Moskov^a, au milieu des plus vives chaleurs, nous n'eûmes que peu de tétaniques; nos blessés de Dresde, par un temps humide et froid, succédant à une grande élévation de température, furent décimés, au contraire, par cette affection, qui n'épargna pas môme nos amputés. L'expérience si étendue de Larrey, aussi bien que celle de tous les chiinirgiens militaires modernes, a multiplié à Tinfini les faits de ce genre , et rendu incontestables les conséquences qui en découlent. Il n'est pas jusqu'aux fatigues, aux privations, aux bivouacs prolongés, durant lesquels les hommes ont supporté le froid, la chaleur ou l'humidité, qui ne prédisposent ensuite les blessés au tétanos »\ Cette citation nous dispense de toute autre observation.
Signalons l'existence d'érysipôles comme complications assez fréquentes des plaies ; ils parurent indis^ tinctement dans tous les établissements, mais n'acquirent jamais une haute gravité.
L'héméralopie devint fréquente dans les conmiencements d'octobre, mais surtout chez les malades couchés sous la tente, les plus exposés, par conséquent, à l'humidité nocturne. On sait que cette maladie règne fréquemment dans l'armée, et notamment en automne.
Vers le milieu de novembre, le froid devint si vif sous latente et dans les magasins-ambulances, qu'on observa quelques cas de congélation des pieds,
' L. J. Bégin, Dict. de méd. et de chirurgie pratiques, I83(y.
surtout des orteils. C'étaient de simples engelures d'abord, puis de véritables gangrènes, limitées à une petite surface et peu étendues en profondem*.
ENLtVEHKNT ÏT TRANSFORT DES BLESSES.
L'artillerie à longue portée ne permet guère, aujourd'hui, de placer les ambulances de premiers secours au voisinage immédiat du champ de bataille ; les blessés seraient trop exposés à l'atteinte des projectiles, et c'est ce qu'on a vu plusieurs fois dans les batailles des environs de Metz. Il faut donc les établir sur un point plus éloigné de l'action; il faut, par conséquent, des moyens de transport plus nombreux et organisés sur de nouvelle» bases; il faut surtout affecter un personnel spécial à ces fonctions, ainsi que l'avait proposé l'illustre Percy, sous le nom de brancardiers ou despotats, ainsi que le font les Prussiens. On sait trop tout le zèle qu'apportent les voisins d'un blessé à le transporter immédiatement à l'ambulance, et les mesures les plus sévères sont souvent inefficaces pour le refréner.
Les moyens usités dans l'armée française pour l'enlèvement et le ti'ansport des blessés ont toujours été défectueux et le sont aujourd'hui plus que
7i ENLÈVEMENT ET TRANSPORT DES BLESSÉS.
jamais. Cette partie du matériel d'ambulance demande une révision complète * .
La voiture Masson est bonne, légère et peut se prêter à presque tous les accidents de terrain. Les cacolets et litières, fauteuils ou lits portés à dos de mulets, devraient ôtre réservés aux pays de montagnes , inaccessibles aux voitures ; ils ont rendu de grands services en Algérie, mais les blessés y sont soumis à des secousses pénibles ; ils sont exposés à ôtre heurtés, renversés même par les obstacles qui se présentent à chaque pas, voitures, caissons, chevaux, etc.; le mulet peut être blessé ou tué, et les malades qu'il porte tombent avec lui. Le brancard est préférable, mais il a l'énorme inconvénient d'exiger au moins trois hommes pour le transport d'un blessé ; porté sur les épaules, qu'un des porteurs soit blessé et tombe , nous avons pour le blessé les mêmes dangers qu'avec le cacolet. Mais on pourrait augmenter notablement les avantages du brancard en adoptant une disposition dont la Société française de secoiu's a pu constater l'utilité. Cette disposition consiste en trains de voiture légers, et suspendus à deux, trois et quatre roues, sur lesquels on peut déposer un ou deux brancards, reposant par les
* Groirait-on que le règlement confère à Tintendance la direction de ce double service, enlèvement et transport des blessés du champ de bataille au poste de secours, comme si ce rôle n*était pas entièrement chirurgical? C'est un droit dont elle use rarement; ou plutôt c'est un devoir qu'elle accomplit peu, parce qu'après une bataille le sous-intendant a de tout autres préoccupations et qu'il se repose avec raison de ce soin sur les hommes compétents. Mais alors , pourquoi avoir inséré dans nos règlements une disposition qui , rigoureusement exécutée, ne pourrait être que préjudiciable aux blessés et une source de conflits; qui, non exécutée, est lettre morte ?