‹ Histoire militaire de la campagne de Russie en 1812Chapitre 7 sur 181 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'Europe ne tarda pas à payer cher la faute d'avoir négligé de se donner de bonnes garanties pour l'indépendance réelle de ces républiques. Buonaparte sentit que, disposant ainsi des ressources d'une masse de près de 5o raillions d'habitants, il pouvait se livrer sans crainte à tous les projets que son caractère entreprenant et inquiet devait lui suggérer pour augmenter sa puissance et subjuguer l'opinion ; triomphe qu'il ambtionnait par-dessus toutes choses.

Son premier soin fut de river les chaînes qui attachaient la république cisalpine à son char. Il y réussit complètement en se faisant adjuger la présidence de cette république , à laquelle il fit prendre la dénomination ambitieuse de république italienne. Une autre république , celle d'Helvétie , déchirée par des troubles intérieurs , se vit obligée de le reconnaître en qualité de médiateur , et de recevoir de lui une constitution. Peu de temps auparavant le Piémont avait été définitivement annexé à la France, et avait augmenté le nombre de ses départements. Comme, depuis la paix de Lunéville, le Piémont avait été administré pour le compte' de la France; cette réunion aurait été à peine remarquée, si elle n'eût dévoilé l'ambition de Buonaparte , qui , en portant les limites de la république au-delà des

6 CAMPAGNE DE l8l2.

Alpes, contrevenait à la déclaration que la France avait faite de ne jamais franchir la frontière naturelle que le Rhin, les Alpes et les Pyrénées lui présentaient.

L'Europe observait avec étonnement et inquiétude ces changements, qui étaient autant de violations manifestes du traité de Lunéville. Cependant le besoin de la paix et la lassitude , occasionée par la guerre, étaient si grands, que Ton se contentait de murmurer , et que l'Angleterre , revenue , à cette époque , à un système pl^s conforme à ses intérêts du moment , ayant de nouveau rompu avec la France, se trouva sans alliés.

La conduite de Buonaparte ne tarda pas à lui en procurer. La déclaration de guerre de l'Angleterre servit de prétexte au premier consul pour exercer de nouvelles violences. Le Hanovre, qui avait une administration séparée de celle de la Grande-Bretagne, n'avait jamais été considéré comme solidaire pour ce dernier pays. Le gouvernement révolutionnaire lui-même avait respecté cette distinction , fondée sur les principes les plus incontestables du droit des gens. Buonaparte n'en tint pas compte , et fit occuper l'électorat sans égard , ni pour la constitution de l'Allemagne , ni pour l'intervention des cabinets de Berlin et

CHiLPITRE I. 7

de Pétersbourg, qui en avaient été les garants. En même temps une autre armée française pénétra dans les états du roi de Naples , qui avait en vain réclamé sa neutralité. Enfin , l'attentat commis sur la personne du duc d'Enghien , au mépris des droits de souveraineté d'un des princes de l'empire , acheva de dessiller les yeu3t sur Ténormité du pouvoir dictatorial que Buonaparte prétendait s'arroger sur les états voisins. Les principales puissances de l'Europe manifestèrent leur indignation. La Russie se présenta dans la lice.

L'empereur Alexandre , à son avènement au trône de Russie , s'appliqua avec loyauté et bonne foi à resserrer les rapports d'amitié que l'empereur Paul avait commencé à établir entre la Russie et la France. L'union intime entre ces deux puissances devait, selon les intentions de l'empereur Alexandre , maintenir et consolider la paix sur le continent. Dans les affaires de l'Allemagne , tout s'arrangea conformément aux vœux généreux de l'empereur de Russie; mais pour celles de l'Italie, le cabinet de Sainl-doud les dirigea à son gré , et éloigna constamment la médiation de celui de Saint-Pétersbourg. 11 en résulta entre les deux cabinets un refroidisseraent^marqué, que l'envahissement du Hanovre

8 CAMPAGNE DE l8l2.

et des états de Naples ne pouvait qu'augmenter. Toutefois la Russie balançait encore à se déclarer ouvertement contre la France , lorsque le meurtre du 'duc d'Enghien vint fixer ses incertitudes sur le choix du système politique qu'elle avait à suivre. L'empereur Alexandre, pour l'honneuf de sa couronne et pour la sûreté de l'Europe , ne pouvait plus reconnaître d'alliance avec un gouvernement qui venait de commettre une action aussi inouie.

Pitt , rentré au ministère , épiait avec impatience le moment de former contre la France une nouvelle coalition plus formidable que les deux premières ; il se trouva bientôt au comble de ses vœux. La Russie, révoltée par les procédés de Ruonaparte, était déjà décidée à prendre les armes pour réduire à de justes bornes la puissance excessive dont il abusait si étrangement. L'Autriche , que cette puissance menaçait plus particulièrement, sentait aussi la nécessité de repousser par la force les empiétements dangereux que la France se permettait. La nouvelle coalition pouvait encore compter sur l'assistance de la Suède et du roi de Naples. Le ministère britannique ne désespérait pas même d'engager le cabinet de Rerlin à accéder à la Grande-Alliance ; mais cette dernière négociation n'eut pas

Page 1