BB LA PRDS8B* SI
gagner Traulenaa avant lui. Comme, par la réussite de ce projet hypolhétîque, les Prussiens eussent été coupés de la Silésie, Frédéric prit la résolution de décamper le lendemain, et, par mesure de précaution, il envoya immédiatement te général Katzler avec 2,000 chevaux du côté du camp ennemi, afin d'avoir des nouvelles de ce qui s'y passait. À quelque distance, ce général tomba entre deux colonnes ennemies qui dissimulaient leur marche au milieu des bois, ayant de plus en front un corps de cavalerie qui suivait ces colonnes et qui se trouvait de beaucoup supérieur au sien : il se replia aussitôt et rendit compte au roi de ce qu'il avait vu «t rencontré. Les renseignements rapportés par M. de Katzler étaient par malheur très peu circonstanciés, car il n*avàit pas suffisamment reconnu Tennemi; néanmoins, \e camp prussien reçut Tordre de se mettre en marche le lendemain à dix heures.
Le 30 septembre 1745, à quatre heures du matin, Frédéric II parlait à ses généraux réunis et leur expliquait les dispositions de la marche, lorsqu'on vint le prévenir qu*une grande poussière s'élevait sur la droite du camp, que ce devait être la cavalerie ennemie, et qu'à la grandeur du mouvement on pouvait présumer que l'armée autrichienne tout entière venait se déployer vis-à-vis du flanc droit du camp. Aussitôt Frédéric donna Tordre de prendre les armes, et il se rendit auprès de ses avant-postes pour juger par lui-même de ce qui survenait et du parti qu'il fallait prendre. Il vit les Autrichiens commencer à se
Al A HlSTOIttS AlILlTàinB
former en bataille ; il Bavait qu'ils comptaient AOyOOO hommes dans leurs rangs. Néanmoins il n'hésita pas à les attaquer. Se retirer , en effet, par les défilés qu'il avait devant lui présentait des dangers (l), et, la retraite pouvant dégénérer en déroute, il pré* ferait vendre chèrement sa vie et se faire jour; de toute façon, môoje s'il succombait, l'issue ne pouvait qu'ôtre plus glorieuse. Ce calcul est celui de tous les grands généraux, surtout lorsqu'ils commandent k des troupes manœuvrières et aguerries; l'histoire prouve qu'il leur a presque constamment réussi.
Yoici la position du camp prussien avant la ba-* taille : le village de Burcker^dorf, situé dans un foud et dont les maisons sont isolées, se trouvait sur le flanc droite tandis que Staudeutz couvrait le front du camp, dont le flanc gauphe s'appuyait h un ravin impraticable (voyez la, planche F).
Toute troupe qui manœuvre est dan$ un étatdecrxse^ parce qu'il est difficile et souvent impossible de se mouvoir et de combattre à la fois. Aussi est'^il dan«* gereux de manœuvrer eu présence d'un ennemi rangé en bataille ; ce sont là des axiomes en fait de science
(1) A ce jugement de la situation, que nous reproduisons d'après Frédéric lui-même, le général Jomini oppose cet avis : « C!*est une question encore à résoudre, si des délilés derrière une armée bal- Uie ne doivent pas plutôt favoriser la retraite que la rendre diffi* cile. a {Traité des grandes opérations, h* édition. 1851, 1. 1, p. 130« note.) D'après ce point de vue, la position prise à Waterloo par Wellington est bonne; consultez, au sujet decette position, VHisêottê du due de WelUngtor^, par MrBrial mont, 1857, t. Il, p. liii,
ffistoire f/u/iàzirt^ delà PruA^fc par -Ed. de la Barre Dnparcq;
DB Lk PBUSftK. 815
militaire, et ces axiomes font règle. Maig» à la gMrre» il est peu de règles absolues, et d'ailleurB le succès justifie tout, car c'est une divinité que tout le monde enciense : celui' que la fortune favorise est toujours admiré el cajolé, et rarement quelqu'un demande si les faveur^ du sort sont méritées. Frédéric savait tout cela, et son génie ne craignait nullement d'agir quelquefois ayéc témérité : c'est pourquoi il fit exécuter à toute son armée un quart de conversion à droite, afin qu'elle préâentât un front parallèle à celui de l'ennemi. Nous venons de voir, en effet, que jusqu'alors l'armée prussienne se trouvait rangée suivant une direction à peu prè^ perpendiculaire à ^elle de l'armée autrichienne, position essentiellement désavantageuse dans laquelle on ne pouvait la laisser, car alors son seul flanc droit eût|dû résister à tous les efforts de l'ennemi»- L'expression quart de conversion^ dont nous venons de nous servir, est celle qu'emploie Frédéric dans VHistoire d$ mon temps : il faut dire aujourd'hui que les Prussiens exécutèrent un change^ ment de front à droite dont le pivot né fut pas l'extré* mité même de l'aile droite, mais bien le bas du village de Burckersdorf, qui se trouva ensuite à peu près au centre de la nouvelle position. Un semblable changement de conversion à pivot mobile est une opération délicate, même sur un champ de manœuvre, lorsqu'il faut l'exécuter inopinément; à fortiori ^snv un champ de bataille, lorsque 28 canons et plusieurs obusiers tirent h toute volée sur l'aile pivotante. Malgré ces difficulté», la rtianoeuvre s'effectua avec un ùrdre et
316 HISTOIHB MILITAIRE
une célérité inconcevableM^ ce qui témoigne en faveur des qualités manœuvrières de l*armée prussienne. Aucun soldat ne quitta son rang; mais, en dépit de la promptitude déployée, la droite n'en resta pas moins exposée, pendant près d'une demi-heure, à la canonnade ennemie avant que la gauche fût entièrement sortie du camp.
A peine le mouvement était-il exécuté que Frédéric donna Tordre h la cavalerie de son aile droite d'at-^ taquer celle qui stationnait devant elle. Lès dispositions adoptées par les Autrichiens sur cette partie de leur ligne de bataille favorisaient cette attaque: 50 escadrons ennemis, sur trois lignes distantes entre elles de vingt pas, piaffaient entassés dans la plaine entre Curckersdorf et Georgengrund, ayant à dos un ravin escarpé. Si ces escadrons éprouvaient un échec, ils devaient inévitablement fuir en désordre, car les lignes se précipitant Tune^sur l'autre et Tespace leur manquant pour se mouvoir, elle ne pouvaient se rallier et se reformer. Le maréchal de Buddenbrock exécuta sans balancer Tordre qu'il venait de recevoir : il attaqua avec ses cuirassiers, les gendarmes etâ escadrons de hussards. Cette charge fut reçue de la part de la cavalerie ennemie par pne vive salve de carabines ; mais les armes à peine redressées, la pre- . n^ière ligne se trouva refoulée sur la seconde, et toute la masse jetée partie dans le ravin, partie sur Tinfanterie.
Animé par ce succès, le lieutenant-général de Bonin, qui commandait l'aile droite de l'infanterie prus*
sienne, attaqua, à la tête de 5 bataillons, la batterie autrichienne de 28 canons et plusieurs obùsiers, qui se trouvait devant la gauche de l'armée ennenaie et dont nous avons déjà parlé. C'était une attaque inten}pestive et téméraire : lés rangs des bataillons prussiens, ayant été éclairés par la décharge simultanée de ces 28 canons chargés à mitraille, ils furent obligés de plier. Heureusement, la réserve, qui ne consistait qu'en 5 bataillons, vu la faiblesse numérique de l'armée, vint au secours des 5 bataillons qui pliaient; ces derniers se reformèrent près des premiers, et ces 10 bataillons réunis, marchant résolument ensemble à rennemj, réussirent à enlever la batterie. Cette action énergique, due à la courageuse conduite du général de Bonin et du colonel de Geist, influa puissamment sur le gain de la bataille, car dès lors la batterie n'existant plus, la gauche de l'infan* terie ennemie se trouvait découverte et sans appui.
A ce moment, une forte colonne ennemie se détacha de la droite de la ligne de bataille des Impériaux et descendit des hauteurs où elle stationnait pour s'emparer du village de Burckersdorf, que te roi gar-' nit aussitôt d'un bataillon de Kaickstein , afin d'empêcher l'exécution de ce. projet. Mais comme un seul bataillon ne suffisait pas pour défendre le village,^ on mit le feu aux maisons les plus isolées vers la gauche, dans le but de couvrir ce bataillon, pendant que la gauche de l'infanterie prussienne se formait derrière lui. À l'approche de la colonne ennemie, ce bataillon tira contre elle avec le même ordre et le même sang-
818 HISTOIRE MILITAIRB
froid que dans un champ de manœuvre, et la colonne se retira.
Protégée par le ravin qui avait été si fatal à la cavalerie autrichienne, l'aile droite des Prussiens n'avait plus besoin du secours de la cavalerie : Frédéric ne laissa donc sur ce point que le régiment de cuirassiers de Buddenbrock et quelques hussards pour suivre Tinfanterie en seconde ligne, tandis que lés gendarmes, les régiments prince de Prusse, Rottembourg et Kiau, en tout vingt escadrons, furent envoyés à Taile gauche pour la renforcer. Mais la cavalerie de la droite ennemie ne voulut pas attendre Tattaque de ces vingt escadrons ; elle se replia en assez bon ordre dans le bois de Sorr (1). Pourtant les cuirassiers de Bornstedt réussirent, sur ce point, à envelopper le régiment de Damnitz et un bataillon de Collowrath, prirent dix drapeaux, et firent 1,700 prisonniers.
Pendant ce temps, ^infanterie de la droite de Tarmée prussienne prenait en flanc Tinfa-nterie ennemie, la culbutait et la rejetait sur la droite des Autrichiens. Les gardes, placées au centre, et conduites par le prinôe Ferdinand de Brunswick, attaquèrent l'ennemi sur une hauteur escarpée etchargée de bois, et Ten chassèrent : ici se présente une circonstance singulière, et qui caractérise celte époque où les petits princes d'Allemagne s'engageaient au service des grandes puissances ; le prince Louis de Bruuswicjc
(i) Frédéric TappeUe forêt de SUm m royaume de Silpai d*autres Kœnigs-Silva,
Dfi LA PRDSSB. IM
défendait, avec des troupes autrichiennee, cette hat»teur contre sbn frère Ferdinand, qui se distingua brillamment dans cette affaire. Le terrain ondulé du champ de bataille, composé alternativement d'éminences et de ravins, se prétait à la défensive, etpcrmeltait d'engager sans cesse de nouveaux combats; les ennemis lâchaient de se rallier sur ces éminences ; mais, repoussés plusieurs fdïs, ils ne tardèrent pas à rétrograder en désordre, et leur retraite dégénéra bientôt en fuite : cavaliers et fantassins se mêlèrent, de sorte que la campagne fut couverte de soldats débandés.
Les Prussiens suivirent les Impériaux en déroute jusqu'au village de Sorr, qui a donné son nom (1) à la bataille ; derrière ce village se trouve le bois de Sorr, qui facilitait Téloignement des fuyards : Frédéric jugea prudent de ne pas s'y aventurer ; il n*avait rien k gagner en se hasardant plus loin, et il devait se contenter d'avoir vaincu l'ennemi avec une si petite armée. Les Prussiens eurent 2,000 blessés et 1 ,000 soldats morts, plus 2 généraux, b colonels et 2 lieutenants-cplonels qui furent tués, et qui perdirent la vie pour le salut de leur patrie : parmi ces derniers figure le lieutenant-colonel de Wedel , qui avait mérité en 17411, par. un beau fait d'armes livré près de Solnitz, le surnom glorieux de Léonidas prussien {2). Les vaincus perdirent 22 canons, 10 drapeaux, 2 étendards, 80 officiers , et 2,000 soldats qui furent faits
(1) Sorr y Sohr, Soor, trois orthographes de ce nom.
(2) Voyez ci-desstts le chapitre xir. -
390 HISTOIEE WLITAIRB
prisonniers ; le nombre de leurs taés et blessés monta à 6,000.
Le général de Lehwald, détaché, comme nous l'avons dit ci-dessus, à Trautenau, dès qu'il entendit le bruit de la canonnade, se dirigea de sou propre mouvement vers le champ de bataille /et, passant près et h droite du village de Regnilz, vint av«c l'intention de renforcer l'wle droite de l'armée prussienne. Mais il n'arriva qu'après la fin de l'action ; il put cependant sauver du pillage une partie des équipages de la droite. . , . s
« Les généraux autrichiens Nadasti et Desoffi, sou* tenus par les colonels Trenk et Franquini, avaient reçu l'ordre d'assaillir pendant la bataille, avec leurs nombreuses troupes légères, le caiiip prussien en face, en queue et sur la gauche, tandis que le prince Charles de Lorraine l'atlaquerait sur la droite. Mais ils s'amusèrent à piller les bagages et à brûler le camp, que le major-général Schlichting couvrait seulemeni avec cinq bataillons; cette perle fut d'autant moins sensible au vainqueur qu'elle Pavait débarrassé, pendant l'action, d'une grande partie des troupes ennemies (l), » Les bagages du roi, sabibliothèque de campagne et la caisse militaire furent en* levés par les pillards; lés secrétaires du roi furent faits prisonniers, mais ils eurerit^la présence d'esprit de déchirer tous leurs papiers. Frédéric, qui n'avait plus ni plume ni encre, fut obligé après la victoire
(1) Grimoard, Tableau du règne de Frédéric le Grand, p. àd, Uk^
d'écrire au comte Munchow, ^on ministre à Bresiau, le billet suivant au crayon : J'ai battu les Autrichiens, j'ai fait des prisonniers^ chantez le Te Deum.
La bibliothèque de campagne dont nous venons de parler était indispensable h. Frédéric, car il trouvait, comme le sage, dans l'étude de ses livres favoris, un conseiller désintéressé dans la bonne fortune, un consolateur constant dans les mauvaises heures de l'adversité : aus^i pria-t-il son ami Duhan, par plusieurs lettres datées du mois d'octobre, de lui procurer plusieurs ouvrages pour remplacer ceux qu'on lui avait enlevés; on remarque dans sa demande les œuvres de Cîcéron, Horace, Lucien, Racine, Voltaire, Bossuet, Rousseau, Gresset, les Lettres persanes^ les Campagnes de Turenne, les Afëmoires de Feuquières. Assurément on peut passer sa vie en plus mauvaise compagnie, et cependant alors Frédéric ne consacrait à la lecture que les courts instants de repos que lui laissait son active carrière ; il recommande seulement à Duhan de faire venir les livres dont il a besoin plutôt de Paris que de Hollande, parce que le papier et l'exécution matérielle des livres français sont préférables.
Après la bataille^ le roi t;omplimenta ses trpupes par l'ordre du jour suivant :
a Sa Majesté remercie tous les officiers et soldats de la bravoure, de la fidélité et de la bonne volonté avec lesquelles ils l'ont servi h la bataille de Sorr. Sa Majesté ne manquera pas, autant qu'il sera possible, de manifester dans toutes les occasions sa re-
M3 HlitTOIRIK miUTÀIRB
oonnaiisanoa à se» braves officiorf, et d'avoir aoin da leur avancement et de leur fortune. Elle est auaei dans la fernoo confianoe que tant qu'il vivra enoore un eeul de ces digne» ofiiciere, on verra toujours subsister la gloire des arrpes pruasiennes et la sûreté de la patrie. »
Dans la bataille de Sorr» les Autrichiens furent battus noalgré la supériorité du nombre ; il y eutdonc évidemment des fautes commises de leur côté ; mais il y en eut aussi du côté des Prussiens, et les unes et lei^ autres méritent que nous nous y arrêtions ui> instant. '
Frédéric fut attaqué à Timproviste» et obligé de livrer bataille malgré lui ; il se laissa donc surprendre, et il explique eette particularité en faisant remarquer qu'il n'av^t alors avec lui, pour toute cavalerie légère, que 500 hussards, qu'il ne pouvait par conséquent leur faire pousser au loin des reconnaissances, et que c'est pour cela qu'il ne fut pas averti à temps de l'approche de l'ennemi. Suivant l'auteur d'une Fie de Frédéric II publiée peu de temps après la mort de ce grand monarque, le général de Sobmettàu prévint le roi de l'attaque prochaine des Autrichiens sans que ses avis fussent écoutés. Cet officier général se distingua dans la bataille, et y fut blessé ; mais Pré^ déric n'aimait pas à se rappeler qu'il eût été plus prévoyant que lui, et il lui demanda un jour : A^ea^ voui été à la bataille de Sorr (1)?
(l) Laveaux, UHre$ eut Frédéric II, t. H, p. SSi:
Cette anecdote reijtra asgçz (Jans le car^rtènç d(^ Frédéric II, oy du moins dftns le car^ère quiç lui prêtent certains actes de sa vie; rpai^ il ne faut pe^ y attacher plus d'importance qu'elle ne vaut» P'^illeurâ, si Frédéric commit la faute d'être mal renseigné, s^r la position dé l'ennemi, il commit aussi la f^iUtQf r^vf de faire trop de détachements, qui, qr affaiblissant son armée ^.u delà dq toute me^iire, ipanqui^rent 4^ lui devenir funestes. Il cherche à se justifier (|q ç^" dernier reproche dans Y Histoire dç mon temp§; çn effet, chacun de cçs d^tachçniçqts *vait un but otfU, m^is ij eût été tout aussi utilQ de ne pis le^ fairfj^ Dans r^rticle x de son Instruction miliUiire pour 9(Sf généraux , Frédéric ne le dissimule pas, « Celw qui partage sçs forces, y dit-il, ser^ battu en détail. Si vous voulez donner bataille, tâchez de rass^fnblçr toutes V09 troupes ; pn ne saurait jamais les ejDploygr plus utilçment. Gettp règlç est si bien const^ée qi}^ tgus les géqérau?; qwi y ont njanq^ié s'en sontpr^q«p tQujours m^y trouvés/, r J* aurais mérité d'être 6a(H4 ^ Sorr si l'babileté dç mQS généraux et la ya^lear de m^ troupç^ ne m'eussent préservé de ce ipalheuri j^ gt (lans y Histoire de mon temp^ Fré(Jéric dit mm • « ïJeurpusement pour la Prujsse, |a yialeur dQ9 trpijip^ répara les fautes de leur chef, et punit le» ennemis des leurs. » Yoi|à pertes des aveux e| des éloge^ qui ne cadrent guères avec l'anecdote qup noue içition^ il n'y a qg' un instant.
Il e^t au reate évident que si le prince de Lorraine av^^t.attaqné l'armée pri^si^ienne pendant qu'elle se
32j!i HISTOIRE MILITAIRE
formait, il en aurait eu facilement raison, surtout s'il avait ou soin de former la cavalerie de sa gauche en avant du chemin dfe Trautenau, et de dominer le camp prussien, parce qu'alors les Prussiens auraient manqué de terrain pour se développer et appuyer leur droite. De cette manière il n'eût laissé à Frédéric ni l'espace nécessaire pour se former, ni le temps de se défendre. Au lieu de cela il n'agit offensivement que fort tard, et il se place sur un terrain étroit qui lui ôte l'avantage du nombre, en permettant aux Prussiens de se former sur un front aussi large que le sien : ses trois lignes entassées les unes derrière les autres, faute d'espace suffisant, devaient donc infailliblement se retirer en désordre dès que l'une d'elles serait culbutée ; il y avait dans cette disposition un élément de confusion inévitable. Ces fautes commises par le prince de Lorraine, qui n'était pourtant pas un général médiobre, mais qui fut toujours malheureux dans l'exécution de ses projets, parce qu'il avait affaire à un rival homme de génie, semblent indiquer que les Autrichiens ne songeaient nullement à livrer bataille en se rapprochant dé Sorr, et qu'ils voulaient seulement engager une affaire d'^rrière-garde, pour forcer les Prussiens à la retraite, affaire qui leur eût réussi sans doute si Frédéric n'avait pas pris sans balancer le parti d'attaquer. Ce monarque adopta ce parti, parce qu'il jugea immédiatement que le terrain lui était émihemmentfavorable, et que l'inférioritç du nombre serait ainsi largement compensée.. Sans cette remarque» il n'eût
DE LA PRUSSB. dS5
point livré bataille, car il avoue que jamais iln'aurait gagné la bataille de Sorr{i) si le terrain ne lui eût pas été favorable, et s'il n'avait pu appuyer ses ailes de manière qu'il fût impossible de les déborder.
Mais si Frédéric II commit, comme son adversaire, des fautes avant la bataille de Sorr, il les racheta par une brillante victoire , qui est assurément l'une des plus glorieuses qu'il ait livrées. « C'est peut-être, observe Guibert (2) à ce sujet, c'est peut-être la première de toutes les gloires que celle qui naît d'une faute^et qui la répare. Un succès prémédité n'a exigé souvent qu'une simple bonne combinaison ou une seule idée heureuse; mais pour tirer un succès d'un revers ou d'une position funeste, il faut ne se laisser ni étonner, ni abattre ; il faut l'inspiration soudaine du coup d'œil et du talent, et cette inspiration au milieu d'un grand danger ou d'un grand malheur n'appartient qu'aux esprits nés pour maîtriser les événements et, pour commander à la fortune- »
La bataille de Sorr eut lieu le 30 septembre 1745; ceHe de.Hohenfriedberg fut livrée le 4 juin précédent : ainsi, en .moins de quatre mois, les Prussiens avaient été vainqueurs dans deux batailles rangées. Néanmoins, l'armée (îu roi se retira devant l'armée vaincue sans la poursÇiivre, sans chercher à tirer l^on parti de ses triomphes. Gela tient à plusieurs causes. La première, la plus importante,, c'est que l'armée prussienne^ d'un faible effectif, se trouvait fatiguée des
{i)InstrfM:ti(m militaire à ses généraux, art; xxii. (2) Éloge du roi de Prusse^ p. 78, 79.
126 Bif^rouiÉ aliLitAiRB^
efforts qu'elle venait de faire; fa seconde, qùeTenhem! était supérieur en troupes légères; la troisième, que la Bohême était un pays où if faisait difficile à vivre, tandis qu'en ramenant les troupes prussiennes clî Siléfeîe elles y trouveraient repos et abondance ; la quatrième, que déjà la saison s'avançait, et qu*il fal - Ittit songei* à l'avance à se ménager de bons quartiers d'hîVef ; la cinquième, que la dernière victoire pou-^ vftlt fèndi'e l'Ittipératrice-Reine plus disposée ààccê- A^t à 1& convention de Hanovre.
Pour tous ces motifs, après avoii* campé cinq joiif s pôf honneur (1) sur le champ de bataillé dé Sorr, Frédéric II ranôena son armée à Trauteftau, et il y apprit divers petits succès remportés par les généfftUit détachés de sdn arrtlée, MM. de Nassau, de t'ôuqudt, Warnery, Le prince Charles de Lorraine ^è trouvait encore à Ertina, prêt à regagner Kœnig§gr*âèt2 dès que les Prussiens approcheraient.
Lorsque son armée eut èonsomttu^ tous les vlVres dèl environs de Trautenau, le roi la prépara à retournef èh Silésie par le chemin de SchalzlAr, qui, retnpll de gorges et de défiléd, offre des difficultés, et demande qu'on Uôè, pour lô passer, dé toutes les précautions possibles. Le 11 octobre, les bagages pj'irèbt les devants; le 15, Cinq* bataillons furent postée fiUr tés montagnes pour protéger la retraité de l'àfméè et lui servir enèuite d'arrière- garde. L^àrméfe ëdcatli^ le 16, et marcha sur deux colonnes i h colonne de gauche, commandée par i% prince Léopold,
(i) Histoire de mon tetApe^ t 11^ p. MB.
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passa par Trautenbach , et arriva en Silésie sana avoir rencontré tj*ennemîs; !a colonne de droite, commandée par le roi, et précédée de lâ cavalerie, fat attaquée par les troupes légères de Franquini, Nadasti et Moratz, qui harcelèrent son arrière-garde, et lui firent éprouver quelques pertes. L'armée séjourna à Schatziar jusqu'au 19, et vint alors camper à Liebau, sur le territoire silésien.
Le corps du général du Moulin fut destiné à former un cordon le long des fi'ontières, et toute Tarmée prit bientôt des cantonnements entre Ronstock et Sciiweidnitz, répartie au milieu d'un pays florissant de manière à pouvoir se rassembler en siï heures \ mais le roi voulut, avant de faire prendre à ses troupes des quartiers d'hiver, que l'armée impériale se fût séparée- Dans la haute Silésie, le général de Nassau chassa le maréchal Ësterhazy d'Oderberg, marcha ensuite sur Ponuba, et contraignit les Hongrois à se retirer jusqu^à Teschen et Jablunka. M. de Fouquet, en garnison à Gtatz, enleva ^00 hussards ennemis qui avaient eu l'imprudence de s'enfermer dans Nachod, et dans différentes sorties fit plus de 800 prisonniers. Le 24 octobre, Frédéric apprit que le prince dô Lorraine venait de séparer ses troupes en trois corps ; pensant donc que l'ennemi renonçait â de nouvelles opérations militaires vers la saison avancée, it laissa le commandement de Tarmée prussienne au prince Léopotd, avec ordre de ne pas la disséminer plus qu'elle ne rétait, et partit pour Berlin dans te but
328 HISTOIEB MILITAIRE
de renouer les négociations et de se procurer des fonds pour la campagne prochaine; il arriva dans cette capitale le 28 octobre.
Il lui fallut employer tous les expédients pour trouver l'argent dont il avait besoin, car les deux tiers des revenus de la Silésie n'avaient pu être perçus^ à cause de la guerre qui avait si lourdement pesé sur ce pays. Au reste, ce n'était pas le plus grand embarras pour la Prusse, que menaçait un danger réel. Profitant de Toccupation que donnait à Georges II la descente en Ecosse de Charles-Edouard Stuart, connu sous les noms du Prétendant et du comte d'Albany^ les cours de Vienne et de Dresde projetaient une campagne d'hiver, et voulaient que le prince de Lorraine, traversant la Saxe pour y rallier les troupes saxonnes, marchât ensuite droit sur Berlin. Frédéric eut connaissance de ce projet par le ministre de Suède à Dresde, et il comprit alors pourquoi Marie-Thérèse, malgré la bataille de Sorr, refusait encore d'accéder à la convention de Hanovre; elle espérait écraser la Prusse par ce coup inattendu ; mais le moment n'était pas encore venu pour les Autrichiens d'entrer dans la capitale du royaume de Prusse : cette gloire éphémère, ils ne devaient la goûter que pendant la guerre de Sept Ans. Néanmoins, Frédéric dut recourir sans délai à des mesures préservatrices.
Il donna l'ordre au prince d'Anhalt de réunira Halle les 2/^,000 hommes qui composaient l'armée placée sous ses ordres, et lui prescrivit de prendre les mesurés nécessaires pour pourvoir à la nourriture
de cette armée. Le prince d' Anhalt devait agir contre l'armée saxonne.
Un autre événement vint compliquer encore la si* tuation. I/impératrice de Russie fit savoir à Frédéric que, s'il attaquait l'électoral de Saxe, elle serait, d'après le traité d'alliance qui la liait envers l'Électeur, obligée d'envoyer son contingent au secours de ce pays. f-.e roi de Prusse répondit qu'aucune puissance au monde ne l'empêcherait de confondre ses ennemis, que d'ailleurs il^ était tout disposé à la paix. Cependant, quoique la Russie ne fût pas en position d'agir avant six mois, la situation de laPr4is8e restait critique; il lui fallait wmcre ou périr. La ville de Berlin était en émoi ; on craignait que le génér£i,l autrichien comte deGrun(l) n'y marchât droit avec ses 7,000 hommes, qu'il amenait des rives du Rhin par la Saxe. Aussi la garnison de 5,000 hommes qui y fut laissée^ sous le commandement du général Haake, avait-elle l'ordre de défendre la ville par un combat livré en dehors de l'enceinte, qui présentait une trop grande étendue pour pouvoir être convenablement défendue. De plus, on prit des arrangements pour transporter à Stettin, en cas de revers, la famille royale, les archives, les bureaux et les conseils suprêmes du gouvernement, et Frédéric, dans une lettre pressante, demanda des secours au roi de France.
«Dans ces conjonctures, on reçut l'offre d'une médiation singulière. Le grand-visir écrivit à toutes les cours chrétiennes qui étaient en guerre, les exhortant, au nom de l'humanité, à déposer les armes,
(1) Grun ou Grune, ces deux formes se rencontrent,
S20 HISTOfRB MlLITAfRB
leur proposant même rintervention de son maître, Mahomet V, le trésor de Dieu et le modèle de la majesté d'Alexandre le Grand. Cette louable démarche n'obtint d'autre résultat que la remarque de Tabbé de Ville, ministre français à la Haye : « Avouez, dit-il au pensionnaire Fagel, que le Grand Turc a des sen« limentfi vraiment chrétiens* ^-^ Oui, répondît Fagel, mais il y a des pays où, en voulant passer pour très chrétien, on ne cesse d'agir comme des Turcs (1). »
Outre l'armée du vieux prince d'Anhalt, Ffédéric avait formé un corps mixte, composé d'infanterie, de grosse cavalerie et de hussards, qui devait, sous la direction du général deWintérfeld, s'avancer vers Friedland suMes frontières de la Lusace et de la Bohême, avec ordre, lorsque le prince de Lorraine entrerait en Lusace, de le suivre pendant son mouvement, et de longer le Queis, qui coule sur la frontière de la Silésie.
Cette position simultanée de troupes prussiennes à Halle et à Friedland indique nettement le dessein du roi de Prusse de tomber sur la Saxe de deux côtés à la fois. Le plus éclatant succès, comme nous allons le voir, va couronner ce dessein bien conçu, qu'appuieront d'énergiques opérations offensives.
Frédéric partit le i 4 novembre pour la Silésie, laissant, suivant ses propres expressions, Berlin dans la consternation , les Saxons dans f espérance^ et toute (^Europe attentive à l'événement de cette campagne d'hiver {i).
(1) Paganel, Histoire de Frédéric te Grande 1 1, p, 3â5, 346.
(2) Histokê dé mtm Umpê^ U lï, ffe 279»
DE LA pAtese. 3^1
Le 15, il arriva à Lignitss, ùiï se trouvait réunie rarmée prussienne bous les ordres du prince I^o« pold. Il y apprit que l'avant-garde dd prince de Lorraine^ forte de 6,000 Saxons, venait d'entrer en Lusace par Zittau. L'armée prussienne de Silésie, dont îl venait de prendre Je commandenaent pour l'exécution des projets que nous venons de mentionner, projets qu'il communiqua au prince Léopold, comptait alors dans ses rangs 30,000 soldats aguerris et refaits par un mois de repos. Mais, avant de quitter la Silésie, il était prudent de prendre plusieurs précautions. ^
La ville de Schweidnîtz, oh les Prussiens avaient des magasins, n'était pas encore fortifiée à cette époque; pour la couvrir contre les attaqués d'un corps autrichien aux ordres de M. de Hôhenems, qui devait envahir la basse Silésie du côté de Hirschberg, le général de Nassau fut rappelé de la haute Silésie vers Landshut. Frédéric eut, en outre, recours à la ruse pour tromper les gens du pays sur ses véritables intentions. Il affecta de respecter les frontières de la Saxe, et d'avoir pour but unique de gagner Crossen sur roder avant les Impériaux, afin de défendre les approches de Berlin; 51 fil préparer des chemins, amasser des vivres sur la route, et occuper Naumbourg sur la <^eis (1) par le général de Wifiterfeld, qui reçut Tordre de publier partout qu'il se rendait
(1) Il ue faut pâ8 confondre Naumburg «tir la Qmii avec Naum^ burg sur le Bober, situé plus au nord.
882 HISTOIRE MIUTAIRB
sur ce poiot pour côtoyer la Queis et remonter cette rivière jusqu'à Grossea. Les Prussiens avaient devant eux, outre la Queis, deux antres rivières ^ui en ce point de leur parcours descendent à peu près parallèlement du nord vers le midi, le Bober et la Neisse(l); le roi de Prusse les garnit de détachements. Son armée se trouvait ainsi couverte par une triple barrière, au travers de laquelle tout ce qui venait de la Lusace avait le passage libre, tandis que le passage était interdit à tous ceux qui voulaient aller en Saxe ; de cette manière les Prussiens obtenaient des nouvelles, et empêchaient l'ennemi d'en avoir ; mais aussi, ne pouvant envoyer des reconnaissances pour ne pas inquiéter la population, ils ne recevaient que des renseignements peu exacts.
L'armée prussienne s'avança bientôt en cantonnant vers la Queis, et le 22 novembre le quartier-général du roi s'installa à Holstein, et un mille de Naumbourg. L'intention de Frédéric II était de se laisser dépas* ser par les Impériaux , de les attaquer ensuite par derrière, de leur couper les vivres et les communications, et de les forcer ainsi à accepter la, bataille ou à regagner rapidement les confins de ta Bohême. Le général de Winterfeld avertit bientôt le Roi que les ennemis avançaient par cantonnements, que leur droite était à.Gœrlitz, leur gauche à Lauben, et qu'ils devaient continuer leur marche en avant dès le len-
(1) Ne confondez pas cetle rivière de NeisseavecceUeda mêine nom qui coule en Silésie> et sur laquelle sont bâties les forteresses de Glatz et de Neisse.
DB LA PEUSSB. S3S
demain. D'après cet avis, rarmée prussienne se mit en mouvement, dès le 23, pour traverser la Queis sur quatre colonnes, deux colonnes d'infanterie au centre, deux colonnes de cavalerie aux ailes; ces deux der^ nières passèrent à gué, une colonne d'infanterie traversa sur le pont de pierre de Naumbourg, l'autre colonne d'infanterie sur un pont que l'on jeta pour elle. Chaque colonne marchait précédée par un régiment de hussards et avait des guides; les colonnes devaient se seconder mutuellement en cas de besoin; le rendez- vous était à Hennersdorf. Ce village se trouva,it occupé par 2 bataillons et 6 escadrons saxons ; il fut attaqué le jour même, 23 novembre 17A5, à quatre heures du soir, à revers, de front et en flanc; l'affaire dura deux heures; les Saxons perdirent leurs équipages, 6 canons, 1,100 hommes et 5 drapeaux.
L'armée prussienne «ampa à Hennersdorf; elle manquait de tentes, et beaucoup de régiments n'avaient que des culottes de toile, malgré l'époque avancée de l'année; néanmoins son moral restait excellent.
Après avoir enlevé un des quartiers des Impériaux, Frédéric voulut les poursuivre sans leur laisser le temps de se reconnaître. Aussi le lendemain, malgré un brouillard épais qui ne permit d'avancer qu'en tâtonnant, alla-t-il camper derrière le village de Leopoldshain, qu'il fit occuper par 15 bataillons. Déjà l'ennemi commençait partout à se retirer. Le 25 , le roi apprit que le prince de Lorraine avait rassemblé son armée à une lieue environ du camp prussien,
S8I Hisroifti uiuTijuB
àSctonfeld; il partit aussitôt pour l'ftttaqaer , mrà» il sut, OQ approebaot da Gœrlitz, que rannemi venait de décamper et de se diriger sur Zittaup Goirlitx se rendit; on y f)t prisonniers 60 officiers, dont plur sieurs étaient malades ou blessés, et 8§0 soldats ; on y trouvpkt ^n outre, un magasin dont on profita pour le tnen'étre des troupes.
Le 96, Tarmée prussienne cantonna eq avant du couvent de Radomiritz, et les généraux de Bomn et de Winterfeid furent envoyés avee 10 bataillons et 70 escadrons pour remonter la Naisse, et eonpep à Tennemi toute communication avee SUttaa, Alors (a prinqe de Lorraine^ voulant gagner Zitt{LU avapt le6 Prussiens, abandonna le camp qu'il avut pris b Ostrits; son mouvement rétrograde s^ef&etua à la hâte, et les hussards prussiens prirent un grae(i nombre de bagages auy Autrichiens. Le 37 , le roi s^avança sur Ostfits, et M. de Winterfeid sur 2ittau, qil'il atteignit au moment oii rarrière^rgarde ennemie en-sortaiti il attaqua cette arrière<garde, et lui fit 350 prisonniers; les Impériaux mirent le feu à leurs ehariots pour qu'ils ne tombassent pas entre les ipains de ceux qui les poursuivaient*
Ainsi, en cinq jours d^expédition, le roi de Ppusse contraignit son adversaire à reptrer en Bohème, après avoir perdu des magasins, des bagages, et pris de 6,000 hommes* ^
Après avoir laissé 10 bataillons et 90 escadrons aux environs de Zittau, afin d'e{npéo)ter l'eqnemi de menir sur ce poste important, Frédéric envoya le
m tk PAUMB. su
général de Winterfeld, avee 6 batailton« et 5 eseadrons, attaquer en Siléste M. dé Hohenems par le flantSt tandis que le'général de Na§Bau l'assaillait de front. Cette expédition réussit complètement, et en vingt-quatre, heures les Autrichiens furent obligés d'évacuer la Siiésie, connme ils Tavaient été d'évacuer la LusacQ. Pendant ce ten^ps, le colonel prussien BrandiSi resté àCrossen, a^empar ait d'un grand magasin établi par les Saxons à Guben sur la Neisse.
Alom l'armée prussienne prit ses quartiers aux .ftien tours d@ Gœrlitz. Mais 20 escadrone^ 40batail* Ions furent détachés, sous les ordres de M. de Lehwald, vers Bautxen, avec ordre de pousser jusqu'à l'Elbe, dans la but dMnquiéter la ville de Dresde, capitale de l'éteetorat de Saxe, et de faeiliter les opérations de Tarnoée confiée au commandement du vieux prince d'Anhalt (1).
Le bruit se répandait dans Tarmée prussienne de Lusace, sur le dire des Saxons , que le général de Grun marchait contre Berlin, après avoir passé l'Elbe à Torgau. Mais un oflicier arrivant de Halle apprit bientôt que le âO novembre le prince d^Anhalt avait marché sur Leipzig, que les Saxons venaient d*aban. donner, et s'en était emparé, tandis que l'ennemi fuyait vers Dresde pour couvrir cette ville, qu! se trouvjiit sans défense depuis la retraite forcée du priQce de Lorraine : Grun s'acheminait même vers cette eapitale, où la consternation était grande. Fré-
(1) 11 avait alors soixante-neuf ans. Nous disons le vieuoo prince d'Anhalt, pour le disUnguer du prince Léopold d'Anhalt-DeSsau.
9S6 HISTOIfiB MILITAIRB
déric envoya, par le même officier, au prince d* Anhait Tordre de se rapprocher de Meissen le plus tôt qu'il pourrait ; c'était là que le corps du générai de I^ehwald devait le joindre.
Le roi de Prusse essaya alors de nouvelles tentatives pour la paix auprès du roi de Pologne, électeur de Saxe, par Tentremise de sir Yilliers, ministre d'Angleterre à la cour de Dresde : mais ce fut inutilement ; Auguste III partit pour Prague le 1*' décembre, allant ainsi se mettre entre les mains de ses alliés les Autrichiens. Frédéric sut promptement que le prince de Lorraine, qu'il avait forcé à se réfugier en Bohême, rentrait en Saxe, et, après avoir passé TElbe à Leitmeritz, se dirigeait sur Dresde par Aussig et Peterswald ; aussitôt il porta son quartier* général à Bautzen, et le général de Lehwald gagna Kœnigsbruck,.situéà un mille environ de Meissen.
Ainsi, malgré sa modération dans la victoire, Frédéric II ne pouvait obtenir le consentement de ses ennemis à la paix ; il en avait cependant grand besoin. L'épuisement de ses finances, rindiflérence de la France, les menaces de la Russie, l'impuissance momentanée de son allié le roi d'Angleterre, la mauvaise récolte en blés de l'année, la jalousie qu'avait soulevée en Europe sa conquête de la Silésie, toutes ces causes réunies rendaient sa position fort critique. Néanmoins, le peu de succès de sa nouvelle proposition pacifique, et. la fierté de la cour de Dresde, lui fit prendre le parti de ne plus négocier que par des victoires.
DB LA PRUSSB. iVl
La Lusace étant conquise, tout dépendait donc des opérations futures de Tarmée du prince d'Ânhalt. Le pont de Meissen était important à occuper, car, pour peu que l'on tardât à s'en emparer, l'ennemi pouvait le détruire; M. de Lehwald ne pouvait conquérir la ville de Meissen, bâtie sur la rive gauche de l'Elbe, qu'avec le concours du prince d'Anhalt, que l'on supposait pouvoir y arriver le 8 décembre. M. de Lehwald s'approcha de la ville à cette époque; il ne put y construire un pont avec des pontons, car déjà la rivière charriait des glaçons. Enfin le 9, le Roi reçut des dépêches du prince d'Anhalt datées deTorgau ; ce général avait fait quelques prisonniers , mais ne cheminait qu'à pas de tortue, car il lui avait fallu neuf jours pour faire neuf milles, quoiqu'il n'eût pas d'ennemi devant lui, et qu'il eût de tout en abondance à sa disposition. Frédéric lui exprima son mécontentement de sa lenteur, qui pouvait tout compromettre en donnant aux Autrichiens le temps d'opérer leur jonction avec les Saxons, et de détruire le pont de Meissen ; il lui enjoignit de se hâter. Le prince promit, dans sa réponse, qu^il serait le 12 à Meissen, et il tint parole.
L'armée prussienne fut alors rassemblée à Camentz, à l'exception de 4 bataillons et d'un détachement de hussards laissés à Zittau, d'un bataillon laissé à Gœrlitz, et de deux laissés à Bautzen, tandis que le général de Lehv^ald prenait position vis-à-vis de Meissen, où le prince d'Anhalt arriva, en effet, le 12, comme il l'avait promis. Avant son arrivée, la garnison
1^8 HISTOUiS liaiTàlRB
jsaxonne avait évacul cette ville; il y entra donc sans peine. Cependant sa cavalerie éprouva un léger affront; fatiguée par douze heures passées à cheval par un froid excessif, elle négligea de reconnaître les abords des lieux qu'elle devait traverser, et ce défaut de précautions lui devint funeste. Il lui fallait défiler homme par homme dans un chemin creux avant d'eqtreren ville; cela entraîna un temps assez long, pendant lequel deux régiments de dragons prussiens mirent pied à terre pour attendre leur tour en se réchauffant; mais un détachement de Saxojia s*étant aperçu de cette situation» se glissa dans un bois voisin, tomba à rimproviste sur ces deux régiments, et leur tua 180 hommes avant d*être repoussé. Ce fait indique nettement qu'il faut toujours s'éclairer par une reconnaissance préalable, surtout lorsqu'il s'agit de passer un défilé. « Les moindres fautes^ à la guerre^ sont punies^ remarque à ce sujet Frédéric, car Ven^ nemi ne pardonne pas. »
Le 12 décembre, les Prussiens réparèrent le pont de Meissen, que le ministère saxon n'avait pu se résoudre à faire sauter, parce qu'il avait coûté 150,000 écus à construire, et le 13, le général de Lehwald opéra sa jonction avec le prince d'AnhalU
Le l/i, l'armée prussienne, sous les ordres du roi, atteignit Konigsbruck, tandis que l'armée du prince d'Anhalt s'avançait vers Neustadt, et y campait malgré l'intensité du froid, à cette époque, l'armée saxonne, commandée par le feld-maréchal comte de Rutovy^ski, et forte de 25,000 hommes, sans compter
BB LA PBUS6B. SSO
le corps autrichien du comte de Grun , se trouvait carripée à Kesseldorf, à une lieue de Dresde ; Tarmée impériale était, au contraire, étendue entre Pirna et Plauen (1). Cette dernière occupait donc un espace de terrain beaucoup trop considérable, ce qui tenait à la mauvaise direction que le ministère saxon donnait, par incapacité réelle, aux forces coml)inées des Austro* Saxons; le prince de i.orraine sentait bien que ses quartiers étaient trop disséminés, et que le maréchal Rutowski allait être attaqué ; aussi écrivit-il à ce chef de Tarmée saxonne de l'avertir à temps s'il avait besoin de lui, afin quMl pût réunir ses troupes éparpillées et marcher en force à son secours ; mais il lui fut répondu que les Saxons occupaient une position formidable, et que jamais les Prussiens n'auraient l'audace de les attaquer. C'était pure présomption, comme nous allons le voir.
Le prince d'Anhalt se rapprocha encore du camp des Saxons, tandis que, pour couvrir les opérations de son lieutenant^ Frédéric faisait occuper Meissen par 14 bataillons, et postait son armée sur la rive droite de l'Elbe) cette position avantageqse lui permettait de porter secours au prince d'Anhalt par la rive gauche du fleuve, ou de faire tête aux Autrichiens sur la rive droite s'ils venaient à passer TElbe à Dresde.
Ce fut k Meissen, le 15 décembre, que Frédéric reçut une lettre de sir Villiers lui annonçant tes intentions pacifiques d'Auguste (II, qui consentait enfin à
1) GriBoard, Tabkau du règne de Frédéric k Gtamd^ p. 47.
3ftO HISTOIRE MILITAIRB
négocier un accomtïiodement avec la Prusse. Mais il était trop tard de vingt-quatre heures, la bataille de Kesseldorf avait lieu le jour même de la réception de cette lettre, et 10,000 hommes payaient de leur vie cette décision tardive du roi de Pologne.
Le 15, de grand matin, le prince d'Ânhalt avait, en effet, décampé, et était venu prendre à Wilsdruf le chemin de Dresde, lorsque ses hussards, lancés en découverte, et ayant poussé jusqu'à Kesseldorf, aperçurent toute l'armée saxonne en bataille, et vinrent lui en donner incontinent avis (voyez la, planche FI]*
Un profond ravin couvrait le front de l'armée ennemie, dont la gauche s'appuyait à Kesseldorf, village défendu par les grenadiers saxons, le régiment de Rutowsky, et une formidable batterie de 24 pièces de gros calibre. La droite de l'armée saxonne, formée par le corps du général comte de Grun, s'appuyait au village de Briesnitz, près l'Elbe, tandis que son centre, placé devant Benerig, se trouvait protégé par 50 pièces de canon. La cavalerie saxonne était à la gauche de Kesseldorf.
Le prince d'Anhalt, en arrivant sur le terrain, commença à ranger son armée à peu près parallèlement à celle de l'ennemi. Comme il avait jugé de prime abord que le succès de la journée dépendrait de la possession du village de Kesseldorf, son extrême droite, destinée à emporter ce village, se composait d'infanterie rangée sur trois lignes, et soutenue par les dragons de Bonin. Cette infanterie comprenait 3 bataillons de grenadiers et le régiment Anhalt-Des^
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DE LA FAUSSE. S&i
sauy ainsi nommé du nom de son commandant, le vieux prince d'Anhalt, ici général en chef, et bientôt vainqueur; ce fut elle qui entama l'action en attaquant le village de front, tandis que M. de Lehwald le prenait de flanc ; mais les assaillants furent obligés de rétrograder devant les efforts des grenadiers saxons et du régiment de Rutowsky, merveilleusement secondés par la mitraille que vomissaient les 24 canons dont nous avons fait mention. Les Prussiens tentèrent encore sur ce point une seconde attaque, qui ne fut pas plus heureuse que la première, le feu de la batterie saxonne étant trop violent. Heureusement le double succès qu'il venait d'obtenir enivra l'ennemi, et, se croyant déjà vainqueur, le régiment de Rutowsky abandonna sa position dans le village pour poursuivre les troupes prussiennes, qui^ deux fois dans cette attaque meurtrière, avaient été obligées de lâcher pied ; il vint donc se mettre devant la fameuse batterie, et par ce mouvement maladroit, qui semble copié sur celui du roi de France François P% à la bataille de Pavie (1525), masqua ses feux, le principal obstacle de la position. Le prince d'Anhalt, saisissant Toccasion avec promptitude, ordonna aux dragons de charger les Saxons; cette charge réussit au delà de son espérance ; tous les Saxons qui avaient quitté le village furent ou tués ou pris, et Tinfan* terie prussienne, parvenant à entrer dans le village de plusieurs côtés à la fois, s'empara enfin de la batterie qui avait rendu ce poste si formidable; le général de Lehwald força même les troupe
dftS HISTOIBB MlLltAIRR
qui avaient défendu ce poste à mettre bas les armes.
Il fallait profiter de ce beau succès obtenu sur la droite, et c'est ce que fit le prince d'Anhalt avec une habileté qui dénote un capitaine consommé, bien digne assurément d'avoir présidé, sous le précédent roi , à l'admirable perfectionnement de l'infanterie prussienne. 11 gagna le flanc gauche de l'ennemi, dès lors sans appui, l'enfila dans toute son étendue par son feu, et lança la cavalerie de sa droite contre la cavalerie saxonne, qui fut, après une faible résistance, . tellement culbutée qu'elle ne reparut point sur le champ de bataille.
Pendant que la gauche ennemie fuyait ainsi, la gauche des Prussiens, séparée de l'ennemi par des rochers et des obstacles de toute sorte, et qui n'avait pu jusqu'alors que canonner les Saxons, s*éIançasous les ordres du prince Maurice d'Anhalt-Dessau, et, surmontant les mille accidents que présentait un terrain coupé, parvint à chasser de leur position les Autrichiens et les Saxons qu'elle avait devant elle ; si la cavalerie saxonne avait su déployer plus de courttge, elle aurait certes pu ralentir les succès de cette attaque, car les particularités du sol forcèrent l'infanterie prussienne à se morceler pour assailHf l'eiinemi, mais son choc fut mou et indécis, et, après plusieurs décharges bien ajustées par les Prussiens, elle disparut du champ de bataille.
Quant à la cavalerie de la gauche des Prussiens, elle ne put agir pendant l'action ; ce fut elle que le prince d'Anhalt chai*gea de la poursuite des fuyards,
DE Lk PRUSSE. 3i!iS
qui se dirigèrent vers Dresde, et rejoignirent l'armée du prince de Lorraine; un grand nombre d'entre eux furent faits prisonniers.
Danscette bataille, lesSaxonsperdirent â,000 morts, 6,715 prisonniers, dont 215 officiers, 8 drapeaux, 48 canons; les Prussiens perdirent 1,662 morts, dont ki officiers, et eurent plus de d,000 blessés.
La faute principale du général saxon, le comte de Rutowsky, dans cette bataille de Kesseldorf, fut de n'avoir pas assez solidement appuyé sa gauche, car le village de Kesseldorf pouvait être tourné, et si le prince d'Anhalt n'avait pas engagé très promptement l'action, il eût pu faire exécuter par un détachement spécial la manœuvre tournante nécessaire pour prendre ce village à revers. La seconde faute des Saxons fut de sortir du village de Kesseldorf, et d'annuler ainsi, en la masquant, leur batterie de 2& pièces, qui déjà avait tant nui aux Prussiens. La troisième fut que l'infanterie saxonne, postée derrière les hauteurs, se trouvait placée à plus de cent (las en arrière de \a. crête militaire (1) de ces hauteurs, de telle sorte qu'elle ne put défendre par des feux de mousqueterie le ravin qu'il fallait traverser pour les escalader.
Cette victoire était glorieuse pour le prince d'Anhalt, et elle terminait dignement sa longue carrière militaire; il mourut, en effet, en 1747, après avoir, par ses hauts faits, largement contribué à l'agrandissement dé sa patrie.
(1) Consultez mes Éléments d'art et d'histoire militaires, p. 416.
ft&A HISTOiaK UIUTAIRB
Ce fut pendant qu'il lisait la lettre de sir Yilliers, ministre d'Angleterre, que Frédéric entendità Meissep le bruit d'une canonnade vive et bien nourrie. Il ne douta pas que le prince d'Anhalt ne fût aux prises avec l'ennemi, et il envoya des éclaireurs jusqu'à Dresde pour avoir des nouvelles; mais il ne put avoir jusqu'au soir que des probabilités de la victoire remportée par ses troupes : aussi projeta-t-il , en cas d'événement malheureux, de rassembler ses troupes sur les hauteurs de Meissen, d'aller au-devant de l'armée battue, de la mettre en seconde ligne, d'attaquer de nouveau l'ennemi, et de vaincre à tout prix, car il lui importait de terminer promptement la campagne, d'obtenir une paix définitive et durable. Cette résolution, bien digne du grand monarque que la Prusse regrette encore , fut heureusement inutile ; un officier envoyé par le prince d'Anhalt vint apprendre le soir même au roi les diverses particularités de cette bataille y qui jetait encore un nouveau lustre, après une aussi brillante campagne, sur les armes prussiennes. La campagne de 17/15 effaçait, en effet, complètement, par ses succès et ses victoires dans trois batailles rangées, les revers éprouvés par Frédéric pendant la campagne de 1744.
L'auteur des Lettres sur la vie de Frédéric^ publiées à Strasbourg en 1789, le professeur Thibault de Laveaux, raconte dans sa lettre xix, à propos de la manière dont le roi apprit la victoire, lanecdote sui- . vante : « A la bataille de Kesseldorf, dit-il,; Frédéric étant près de Meissen, entendit une forte canonnade^
11 fut très inquiet, et attendait avec impatience des nouvelles qui lui apprissent Tissue de cette affaire. Le vieux Dessau, qui était alors un peu piqué contre le roi (1), voulut se venger par une petite plaisanterie. Après la bataille, il choisit, pour lui annoncer la victoire, un officier extrênoement simple et borné, qu'il instruisit de la manière dont il devait parler au roi, et auquel il inculqua bien qu'il était de la dernière conséquence de ne pas ajouter un seul mot de lui-même. L'officier arrive, on l'annonce au roi, qui mourait d'impatience et d'angoisse. Dès qu'il le voit, il lui crie : — Eh bieni eh bieni qu'est-ce que c'est? qu'est-ce quil y a? — Ah! Sire, dit le benêt d'officier tout essoufflé, ah ! Sire, quelle canon nadel c'était affreux! --Eh bien! qu'a fait le prince? dites donc^ dites donc. — Ah ! Sire, quel tapage?... Pouf! pouf I pouf! la canonnade ne discontinuait pas. — Mais^ morbleu, avons-nous gagné? avons-nous perdu? que s\est'H passé? — A toutes ces questions le roi ne tira d'autre réponse que : — Ah ! Sire 1 pouf! pouf! — et toujours pouf! pouf! c'était une vraie scène de comédie. J-e roi, en racontant ceci, disait : — Je donnais au diable Toffrcier et le prince, lorsqu'un homme plus raisonnable vint.m'annoncer le gain de la bataille et m'en donner les détails (2). »
Il est sans doute inutile de dire que nous ne garantissons nullement cette anecdote, racontée par un auteur qui, dans ses écrits sur Frédéric, a souvent
(1) Sans doute à cause des reproches sur sa lenteur.
(2) Tome II, p. 86, 87.
â/16 HlâTOlBB MiLlTAiRE
cherché à tirer au volume, mais dont les détails sont cependant presque toujours intéressants. Nous la rapportons d'abord pour égayer le récit austère d'un livre purement militaire, puis pour faire rémarquer la petite anîmosité qui existait alors entre le roi et le vîeuk prince d*Anhalt, anîmosité que dénotent, malgré Tart avec lequel cet ouvrage est rédigé, quelques passages de ^Histoire de mon temps^ car le fait ou l'anecdote, en cas de vérité, s'explique tout naturellement par cette animosité. Le vieux prince d*Anhalt aimait à contredire, et trouvait surtout à critiquer dans ta manière dont Frédéric conduisait la guerre, laissant clairement entendre que le roi agissait souvent eiî jeune homme, ce qui, dans sa véritable pensée, voulait dire en étourdi. Il avait vu naître et grandir Frédéric ; il devait donc naturellement toujours le considérer comrne très jeune et être disposé à le tenir en tutelle; il avait peine à reconnaître en lui le grand roi, l'homme de génie qui illustra le milieu du xviii* siècle. 11 est vrai que Frédéric H ne devint réellement grande dans toute l'acception du mot, (Jue pendant la guerre de Sept Ans. Quant à Frédéric, il était assez entier de caractère, et, dit-on, un peu jaloux ; comme souverain, il était responsable des résultats ; par conséquent c*était sa volonté qui devait prévaloir. D'ailleurs il menait la guerre avec vivacité, relativement à ce qui avait lieu avant lui, et à ce que faisaient les Autrichiens; le prince d'Anhalt, blâmant cette méthode, à laquelle il n'était pas habitué, cherchait par système d'opposition, ce système
qui plait à tant d'hommes, à n'agir qu*avec prudence et circonspection, ce qui produisit souvent de la lenteur dans ses opérations. L'espèce de lutte qui existait, à un degré très atténué, entre le prince d' Anhalt et Frédéric II , dépendait donc surtout de leur différence d'âge, qui faisait envisager à chacun d*eux les événements sous un point de vue très différent, et elle tenait en grande partie à ce que d'Anhalt n'avait pas assez de supériorité dans l'esprit pour sacrifier ses petites préférences, pour tel système convenant mieux à un vieillard, à l'utilité immense dont eût été pour l'État prussien un accord complet avec lé monarque. Il est peu d'hommes, en effet', dont l'âme soit assez fortement trempée pour faire Un pareil sacrifice sans même le laisser soupçonner à leur entourage. D'ailleurô, au moment de la victoire de Kesseldorf , Frédéric avait un grief irécent. contre lé prince d'Anhalt; c'était l'insistance toute particulière que le prince avait mise à le dissuader de prendre le commandement de son armée de Sllésie un peu avant le 14 novembre, époque où il avait récemment quitté Berlin ; cette insistance était devenue telle que le roi avait dû répondre : « J*ai résolu de tne mettre à la tête de mes troupes , et lorsque vous entretiendrez une armée, vous pourrez en donner le commandement à qui bon vous semblera. » Le prince d'Anhalt voulaît-il, en engageant Frédéric à rester à Berlin, èe ménager l'avantage d'être seul en position de cueillir des lauriers? On serait tenté de le penser. Mais ce qui est certain, d'après le ton qui règne dans les der-
^allei
ZhS HISTOIBB MILITAIRE
nières pages de V Histoire de mon temps ^ c'est que
Frédéric ne pardonna jamais à d'Anhalt cette inten- "^^^
tion vraie ou fausse, de même quMl ne pardonna ja- ^ ^ ^
mais au maréchal de Schwerin de lui avoir conseillé ^-^^^^
de quitter le champ de bataille de MoUwitz, ainsi ^^^*
que nous Tavons vu dans le chapitre ix de cette bis- -''^^^^
toire* — Cette digression a pour but de montrer qu'il ^' -^^^1
n'existe pas d'hommes parfaits, et que les plus grands '^ ^^ génies ont leurs défauts; mais elle tend aussi à prouver qu'en fait d'autorité, et surtout d'autorité militaire, l'inférieur doit toujours obéir au supérieur,
même lorsqu'il est plus âgé, plus expérimenté que ^ev
lui, et cela dans l'intérêt général, pour le salut com- ^P^
mun, car à la guerre mieux vaut cent fois des faits '^^
sans autre mérite qu'un enchaînement unique et con- ^p^
tinu tressé par la main du général en chef, qu'une ^^
interminable et incohérente série de discussions oi- -^i
seuses. — Au surplus, ces minuties, ces vétilles, qui ^^i
font apercevoir quelquefois les ficelles des hauts faits ^1'
des hommes célèbres, n'empêchent pas les historiens ''^
de poétiser leurs héros, mais, pour le philosophe qui '
connaît les hommes, l'écrivain louangeur n'est-il pas \ ^
souvent un véritable costumier qui travestit ses per- j sonnages comme pour un bal masqué (1)? seulement
(1) Voyez Fiction allégorique et ingénieuse des affaires du temps, représentée sous l'emblème d'un grand bal où tous les Souverains de l'Europe dansent chacun à sa manière, et selon les conjonctures présentes où ils se trouvent — Ce pamphlet politique a été publié en 17^3; j'en ai parié dans V Étude sur les Pamphlets relatifs à la conquête de la Silésie.
DB LA PBUSSB. $&9
ici la salle de bal c*est le monde entier. G*est ainsi que M. Camille Paganel , dans son Histoire de Frédéric le Grand, rapporte en style chevaleresque la raison qui porta le prince d'Ânhalt à livrer la bataille de Kesseidorf. « Après son expédition de Lusace, Frédéric, dit-il, écrit au prince d*Anhalt : ta T ai frappé mon coup en Lusace. frappez le votre à Leipzig , nous nous reverrons à Dresde. » C'est le style de César. Le vieux guerrier, qui passait pour le meilleur gêné* rai d^infanterie de son temps, voulut répondre par une victoire à Théroïque billet de son roi (1). »
Revenons à notre sujet.
Après sa défaite à Kesseidorf, Tarmée saxonne courut se réfugier sous Dresde, où elle trouva les Impériaux rassemblés. Le prince de Lorraine proposa au comte Rutowsky de réunir leurs forces, et de marcher ensemble, dès le lendemain , contre les Prussiens pour leur livrer bataille; mais le général d'Auguste III ne se souciait pas de recommencer Taction de la veille, quoique la proposition fût louable, énergique, et susceptible d'amener un succès; il allégua de mauvaises raisons pour refuser, évacua Dresde en n'y laissant que des milices, et se replia sur Zest, village voisin des montagnes qui regardent la Bohême.
L'armée du Roi avança le 46 jusqu'à Wilsdruf, et le 17, rejoignit l'armée victorieuse du prince d'Anhalt ; la jonction eut lieu devant Dresde. Frédéric reçut le
(i) 2* édition» 18A7, t. I, p. SUS, d/i9.
MO Hl^OIMI IIIUT4IRB
vainqueur avec les plus grands honneurs ; il lui dit les choses les plus flatteuses sur la gloire qu'il venait d'acquérir, et n'omit rien de ce quipouvait caresser son amour-propre; il alla visiter le champ de bataille de Kesseldorf, et le prince eut le plaisir de lui expliquer sur les lieux mêmes toutes les phases de cett^ mémoral>le ))ataill9f
En se retirant, Rutowjsky avait laissé 6,000 mili* ciens dans Dresde, sous les ordres du lieutenant-gé* néral Bosc; le roi fit bientôt occuper les faubourgs de la villei et somma le commandant de se rendre. La capitulation fut remplacée par un mémoire que les ministres saxons adressèrent au roi, déclarant que Dresde n'était pas une ville de guerre, et le 18, cette capitale fut obligée d'ouvrir ses portes* J^es miliciens désarmés servirent à recruter Tarmée prussienne, qui observa le plus grand ordre dans la cité^
Frédéric fit bientôt savoir au ministre d'Angleterre, sir Yilliers, qui déjà lui avait seiiri d'ipterip^diaire, que malgré les nouvpaui: griefs qu^il avait contre Auguste III, et malgré la récente victoire du prince d'Anhalt, jl ne sq Répartirait pas de sa précédente modération, et qu'il était toujours prêt ^ traiter sur le pied de la convention de Hanovre avec la roi de Pologne et l'impératrice reine de Hongrie. Des plénipotentiaires envoyés par ces deux souverains ne tardèrent pas h arriver à Dresde.
Pour accélérer les négociations, il fallait expulser les Autrichiens et les» Saxons des environs de Pirna, où ils étaient encore. Dans ce but^ Ip général de
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Betzow fut envoyé du QÔté de Frgyberg ^.v^ç 5 |)^r taillons et un détachement de çd,Y^\m^l Tçnnpqoi craignit alors pour ^a ligne de retraite ; et, poyr éviter qu'on ne la lui coup$.t, se retira en Bahénoe, U^ troupes saxonnes ne formaient plus que 15,000 bOQ)||V^ ' au maxinmm.
La paix fut lignée à Dresde le 25 déççKn|;)re 1745 (1] ; le roi de Pologne et la reine de Hongrie firent accession h la convention de Hanovre ; U p(^icp de Dresde fut donc un renouvellem3nt pur et simple de la pc^ix de Breslau. Elle assura de qouveau à, Frédéric la Silésie et le comté de Gla,t«, et ie§ SaxQps promirent, en outre, de ne jamais accorder le passage par la Sa^ e aui^ enneinis du rpi de Prusse, sous quelque prétexte que ce pût être. Frédéric s'eqgagea h évacuer pron^pterpent la Saxe, à Texception de la ville de Meissen, où se trouvait Thôpital militaire prussien, qui y resta jusqu'à la guérison des blessés.
Ainsi se termina la Seconde guerre de Silésie^ qui ne produisit qu'une effusion de sang inutile, car les choses restèrent après sur le même pied qu'avant; outre les pertes en hommes , elle coûta 8 millions d'écus à la Prusse et 5 millions d'écus h la Saxe. A la signature de la paix, il ne restait à Frédéric pour
(1) A la fin du mois de décembre illib, le maréchal de Saxe écrivit au roi de Prusse, pour le féliciter de ses manœuvres savantes et judicieuses dans la brillante campagne qu'il venait de terminer si glorieusement. Cette lettre se trouve à la page 306 du tome I des Lettres et mémoires choisis parmi les papiers originaux du maréchal de Saxe , recueil attribué à Grimoard , et publié en 179/i.
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toute ressource que 150,000 écus destinés à la continuation de la guerre.
Nous avons dit que Frédéric, avant de partir pour prendre le commandement de son armée de Silésie, avait écrit à Louis XV pour lui demander des secours, conformément aux stipulations du Traité de Ver^ sailles. Il ne reçut du roi de France qu'une lettre froide et évasive : aussi eut-il plaisir à retourner rironie en annonçant lui-même à Louis XV la conclusion de la paix de Dresde, qui laissait tout le fardeau dé la guerre à la France, car dès lors T Autriche était parfaitement libre de tourner ses forces entières contre elle.
Frédéric II, de retour à Berlin le 28 décembre, fut reçu au bruit des acclamations populaires, qui lui décernèrent le nom glorieux de Friedrich der Grosse!
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