‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 12 sur 79 · DD · texte numérisé non relu

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DES ÉLÉPHANTS. LIV. 1, CHAP. I. 19 le pays, pour s’y livrer à la chasse des lions et des élephants. L'expression quelques jours prouve assez que Pompée ne poussa pas son excursion loin des lieux qui avaient été le théâtre de la guerre, c’est-à-dire loin de la côte d’Utique, où avaient eu lieu, ainsi que nous le dirons au chapitre X1 de ce livre, tous les événements de cette courte campagne.

V. Pline parle de l'existence de l’éléphant en Numidie et en Mauritanie comme d’un fait contemporain : «Elephantos fert Africa ultra Syrticas solitudines et in «Mauritania.» Or, ce que les Latins entendaient par Syrticæ solitadines n'était pas seulement le désert de Barqah, mais bien une plaine sablonneuse attenant à la Byzacène et comprise entre les villes de Capsa, de Thala, de Sufetula où Suthul, plaine dont il est souvent question dans la guerre de Jugurtha. En conséquence , la contrée que Pline désigne ici comme habitée par les éléphants serait la lisière du Fezzan, ou plus vraisemblablement la partie méridionale de la Byzacène, du côté de la Libya palus et du Tritonis lacus. Ces lacs étaient autrefois plus considérables qu'aujourd'hui, et ils étaient entourés de vastes marais, genre de localités où l’on sait que se plaisent les éléphants. Ce qui me confirme dans cette opinion, c’est que le même auteur dit autre part que les éléphants habitaient en decà du pays des Garamantes, c'est-à-dire en deçà du Fezzan d'aujourd'hui : « Excipiunt saltus repleti ferarum multi- «tudine: et introrsus elephantorum solitudines, mox de- «serta, vasta ultraque Garamantes *. » Ce pays, séparé du Fezzan par de vastes déserts, ne pouvait être que la Byzacène ; et le témoignage du naturaliste romain recoit

1 Plin., Aist. nat., vit, 11.

2 Phin., Æist. nat., v, 4.

ici plus de force de celui qu'Hérodote avait porté cinq siècles auparavant , ainsi que nous l'avons dit plus baut.

Au commencement même du livre huitième, Pline répète que, de son temps, l’on trouvait l'éléphant dans les forêts de la Mauritanie, «in Mauritaniæ saltibus ;»et lorsqu'il donne la description de la partie de ce royaume qui était connue sous le nom de Tingitane, 1l ajoute que les montagnes qui bornent au levant cette contrée, produisaient aussi des éléphants: « [psa provincia ab Oriente «montuosa, fertelephantos !. » Or, ces montagnes appartiennent à la chaîne du petit Atlas. Enfin, le même auteur dit encore qu’on trouvait de ces quadrupèdes sur le mont Abyla,et sur des montagnes attenantes qu'on appelait les Sept-Frères?. Ces indications concordent merveilleusement avec celles du Périple d'Hannon, que nous avons cité en commençant cette discussion.

Cetétat de choses subsistait encore au inf siècle de notre ère; c’est ce qu'on peut inférer de la description que Solin nous a laissée de la Mauritanie Tingitane*. Il n’en était plus de même au commencement du Vli*siècle, puisque Isidore de Séville, après avoir énuméré les productions de la même province, ajoute «qu'on y trouvait autrefois les éléphants en grand nombre, mais que, de son temps, ces animaux ne naissaient plus que dans l'Inde. »

Pin. ist. nat. \, 2!

2 Jde, tbids,2:

3 «Exurgit montibus septem, qui, a similitudine, fratres appel- «ati, freto imminent, Hi montes elephantis frequentissimi sunt. » (Polyhistor., xxv.) Le mont 4byla , l'une des colonnes d'Hercule, est le cap Ceuta d'aujourd'hui. Les Sept-Frères sontmaintenant connus sous le nom de montagnes des Singes, sierra de las Monas des Espagnols, djebel d’ Zatoute des Berbères.

4 «Olim etiam et elephantis plena fuit, quos sola nunc India «parturit.» (fsidor. Hispal., Etymolog., lib. xtv, cap. 5,$ 12.) L’ex-

Ainsi ce serait entre le IHl° et le vi° siècle de l’ère chrétienne qu'il faudrait placer l'époque où les éléphants disparurent tout à fait de l'Afrique cisatlantique.

VI. Il me semble démontré que les Carthaginois prenaient leurs éléphants dans la Numidie et dans la Mauritanie. Cela résulte d’abord clairement d’un passage de Frontin, qui raconte qu'Asdrubal, ayant formé le projet de s'emparer de la Numidie, et ne voulant pas donner l'alarme aux habitants, prit, pour entrer chez eux, le prétexte d’une chasse aux éléphants, ces animaux étant très-communs dans leur pays (qubus ferax est Numidia)'. Ce fait complète en quelque sorte un passage d’Appien, où on lit que les Carthaginois, alarmés des préparatifs que faisait Scipion pour passer en Afrique, et voulant augmenter leurs moyens de défense, envoyèrent Asdrubal , fils de Giscon , à la chasse des éléphants. L’historien ne dit pas quelle fut la direction que prit ce général, ni combien de temps il employa à remplir sa mission; mais 1l ne tarde pas à parler de son retour, et à nous le montrer campé près d’Utique, avec un train de 140 éléphants, dont la plus grande partie, sans doute, était le produit de sa chasse”. Pour peu que l’on veuille examiner la marche des événements, on sera convaincu qu Asdrubal n'avait pu disposer que de très-peu de temps pour se rendre sur les lieux, faire les dispositions de la chasse, et revenir avec les animaux qu'il avait pris et la nombreuse escorte

pression sola nunc India, qui, de nos jours, serait une erreur, n’en était point une au temps d’Isidore; l'Afrique centrale et les éléphants qu’elle produit étaient alors également inconnus. La

même phrase se lit dansle Speculum naturale de Vincent de Beauvais, lib. xxx11, cap. 15.

1 Frontin., Stratag., 1V, 7, 18.

2 Appian., Bell. punic., 9, 13.

dont on se faisait toujours accompagner dans ces expéditions. Si l’on ajoute le délai indispensable pour dompter les éléphants et pour les mettre en état de figurer dans les rangs de l’armée, on verra qu’il ne pouvait avoir été les prendre que dans la Mauritanie ou dans la Numidie, et probablement dans cette partie de la Byzacène que nous avons indiquée comme contenant, à cette époque, un grand nombre de ces animaux. Supposer qu’il ait poussé sa course plus loin, et que les Carthaginois, dans les circonstances périlleuses où ils se trouvaient, aient pu permettre une longue absence au meilleur général qui leur füt resté en Afrique, c’est ce qui me paraît complétement inadmissible !.

VIL Après la soumission de Carthage et la conquête de l'Afrique septentrionale, les Romains symbolisèrent toujours ces provinces par la figure d’un éléphant, ou par celle d’une femme coiffée de la trompe et des défenses de ce quadrupède : c’est ce qu'on peut voir sur les médailles et sur les autres monuments. Or, ces sortes de symboles étaient toujours empruntés de quelque production particulière au pays. C’est ainsi que les Romains symbolisèrent l'Égypte par le crocodile, et la Judée par le palmier. Il est donc naturel d’en inférer que l'éléphant était alors indigène de la Numidie et de la Mauritanie, provinces qui composaient l'Afrique romaine. J’ajouterai que la figure de l'éléphant se ren-

1 M. Dusgate, dont j'ai déjà cité les savantes recherches, a démontré qu'Asdrubal n'aurait pas eu le temps d’aller chercher ses éléphants dans le Bornou. Pour moi, je pense que ce serait déjà trop que de le faire arriver jusqu’au Fezzan, c’est-à-dire à peut-être deux mois de marche de Carthage, en tenant compte des lenteurs et des détours inévitables dans de pareilles contrées. En ce cas, en effet, la durée totale de l'expédition n'aurait pu être évaluée à moins de cinq mois, tandis qu'il ne fallait pas six semaines pour faire la chasse dans la Numidie.

contre souvent aussi sur le petit nombre de médailles qui nous sont parvenues des rois de ces contrées.

VIEIL Il y a dans l’4stronomucon de Manilius un passage que je crois pouvoir ajouter aux preuves que je viens de donner. Ce poëte, qui était contemporain d’Auouste, dit que la nature, prévoyant les maux que les Carthaginois devaient faire un jour à l'talie, les en avait punis par anticipation en peuplant leur pays de monstres et de bêtes féroces , parmi lesquels il nomme l'éléphant:

Et vastos elephantas habet sævosque leones f.

IX. Suetonius Paulinus, qui depuis fut revêtu de la dignité de consul, ayant, sous le règne de Claude, soumis la Mauritanie, traversa la grande chaine de l'Atlas. pénétra même un peu au sud, et, suivant Pline, qui nous a conservé quelques détails sur son expédition, trouva beaucoup d’éléphants dans les forêts qui couvrent le pied de ces montagnes. D’après les recherches du savant Walckenaer, le pays où pénétra Suetonius Paulinus est le Tafilet d'aujourd'hui.

Îl n'entre pas dans mon plan d'examiner le sentiment de quelques géographes, qui ont pensé que ce général avait traversé le grand désert de Sahara, et pénétré jusqu’aux bords du Sénégal; ce serait assurément un des événements les plus extraordinaires dont 1l fût fait mention dans l’histoire; mais l’opinion qui donne à l'expédition de Suetonius Paulinus une si grande importance sera , nous le pensons, toujours difficile à démontrer. Contentonsnous d'en tirer une nouvelle preuve que les forêts qui entourent le grand Atlas étaient alors peuplées d’éléphants, fait qui est non-seulement énoncé par Pline, mais encore confirmé par Solin ?.

1 M. Manil., Astronomic., 1v, vers. 657 sqq- 2 Dion. Cass., Lx, 9. — Plin., Hist. nat., V, 1. — Solin., Polyhis-

Nous pouvons donc regarder comme une vérité suffisamment démontrée que, depuis la plus haute antiquité jusqu'aux premiers siècles de l'ère chrétienne, les éléphants furent communs dans l'Afrique cisatlantique. Que ces animaux aient ensuite disparu de ces contrées, c’est un fait qui n’a rien d'étonnant. Les Carthaginois et les princes africains leur auront donné la chasse, soit pour les dompter pour le service de guerre, soit pour en arracher l’ivoire. Les Romains devenus maitres du pays, l’auront exploité à leur tour, afin de se procurer des éléphants pour leurs spectacles. On sait que, pendant plus de quatre cents ans, ils firent, pour fournir aux jeux du cirque ou de l’amphithéâtre, une consommation prodigieuse d'animaux de toute espèce. Les éléphants cisatlantiques auront donc été exterminés jusqu’au dernier; et comme ils se trouvaient séparés par d'immenses déserts de ceux qui habitent le centre de la péninsule, leur race n'aura pu être remplacée. Des faits analogues se passent de nos jours à l’autre extrémité de l'Afrique : les environs du Cap, où les éléphants étaient autrefois nombreux, en sont maintenant dépourvus. Le défrichement des forêts, les progrès de l’agriculture, l'établissement de voies de communication, chassent peu à peu les bêtes sauvages, qui finissent ainsi par disparaître devant la civilisation. Il serait maintenant impossible de rencontrer des éléphants dans le Mazenderan ou dans le Khorassan; et cependant il paraît, d’après des documents qu’on a recueillis dans ces derniers temps, qu'ils

tor., xxIV. — Walckenaer, Recherches géographiques sur l'Afrique septentrionale, pag. 370.—Dureau de La Malle, Géographie de l'intérieur de l'Afrique, chap. 14. -— Malte-Brun, Précis de la géographie ancienne et moderne, tom. 1, pag. 184.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. I, CHAP. I. 21 y étaient communs à une époque antérieure à l’expédition d'Alexandre !.

Au reste , ce n’est pas seulement l'espèce de l'éléphant qui a éprouvé ces vicissitudes. Il y avait autrefois des lions dans la Grèce, entre l’Acheloüs et le Nestus ?; 11 y en avait certainement dans la Péonie, puisque Hérodote raconte qu’ils dévorèrent les chameaux de Xerxès 5. Xénophon parle des lions et des panthères que l’on trouvait sur le mont Pangée et sur le Cissus, aux frontières de la Macédoine ‘. L’aurochs (Dos urus) et l'élan, qui sont maintenant relégués aux extrémités du Nord, ont vécu autrefois dans la forêt Noire, dans les Ardennes, et même dans les Pyrénées ÿ. Les hippopotames, qui étaient communs en Éoypte, d'où les Romains en faisalent venir pour leurs spectacles, se sont retirés dans l'intérieur de l'Afrique 5. Les crocodiles étaient si abondants aux embouchures du Nil, qu'ils dévorèrent un grand nombre de soldats de l’armée de Perdiccas, lorsque ce général essaya de passer le fleuve 7. Maintenant pour en trouver, il faut remonter vers la Nubie, où encore ils ne sont pas nombreux. Ne savons-nous pas que l’Angleterre était autrefois infestée de loups,

1 Malcolm's History of Persia. — Ranking, Historical researches on the wars and sports of the Mongols… etc., chap. 4.

2? Aristot., Hist. animal., vi, 31, vin, 28. — Plin., Hist. nat., VII, 17.

$ Herodot., vi, 125, 126.

# Xenoph., Cyneg., x.

5 Cæs., de Bell. gall., vi, 26, 27, 28. Ces animaux ont vécu dans la Gaule à une époque plus récente; on peut consulter à ce sujet le Livre de chasses de Gaston Phœbus et les chroniques qui concernent les rois d’Austrasie et Charlemagne.

5 Ammian. Marcell., xx, 15. — Herodot., 11, 69, 70, 71.

7 Diodor. Sicul., xvin, 35, 36. Nous reviendrons, au chap. 7 du liv. 11, sur cet événement.

et qu'il n'y en à plus maintenant? Des faits semblables se passent même sous nos yeux : avant la conquête de Bone et de Constantine par les Français, les communications entre ces deux villes étaient dangereuses, à cause des lions qui s'étaient multipliés dans la contrée ; quelques années d'occupation ont suffi pour éloigner ces terribles animaux.

Passons maintenant aux éléphants de l'Inde, de cette terre favorisée par la nature, où ces animaux atteignent le haut degré de force et d'intelligence qui les rend si précieux pour le service de l’homme. La sagesse providentielle, qui a placé le chameau sous la main de l’Arabe, au milieu du désert, qui a fait présent du renne à l'habitant engourdi des régions polaires, a aussi donné l'éléphant aux Hindous, comme l’auxiliaire qu’il leur fallait pour exploiter la fécondité d’un sol inéputsable, et pour en mettre en circulation les produits : on rencontre en effet cet animal à l’état sauvage dans les deux presqu'iles de ce beau pays, depuis les contreforts de, l'Himmalaya jusqu'aux pointes de Malakka et de Comorin. Le Tonquin , la Chine, le Pendjab, sont les limites que la nature lui a assignées à l’est et au couchant. Ceylan, Sumatra et Bornéo sont les seules îles où on le trouve.

Quoique les éléphants de Ceylan aient les défenses plus petites que les autres éléphants d'Asie et surtout que ceux d'Afrique , les naturalistes s'accordent à regarder la race que l’on trouve dans cette île comme supérieure à toutes les autres pour la taille, la force et la docilité. La supériorité de cette race était connue des anciens !, et elle est depuis longtemps une source de

F Ælian., 4nimal., xvu, 18. La même remarque avait été faite par Onésicrite, l’un des officiers d'Alexandre , auteur d’une vie

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. I, CHAP. I. 23 profit pour les insulaires, qui exportent leurs éléphants sur le continent, où 1ls sont très-recherchés. Il arrive cependant quelquefois que ces animaux se multiplient dans l'ile excessivement, et deviennent pour les campagnes de véritables fléaux; car ils détruisent avec leurs pieds dix fois plus de plantes qu'ils n’en consomment pour leur nourriture. Les habitants, qui n’ont pas toujours les moyens de leur donner la chasse en grand, prennent alors le parti de les empoisonner avec de l’arsenic, en remplissant de cette substance délétère des cannes à sucre et des fruits. Le gouvernement lui-même a soin de faire faire tous les trois ou quatre ans de grandes battues, où 1l en prend un grand nombre qu’il fait vendre sur le continent. On en prit cent soixant-seize dans une de ces chasses qui eut lieu en 1797 !.

Les pays qui, dans l’Inde cis-gangétique , fournissent le plus d’éléphants, sont le Dekkan, le Carnatie et la côte d’Orixa. On rencontre aussi quelquefois ces animaux par bandes de deux à trois cents dans les forêts solitaires des Ghattes ; mais 1l y a des provinces où ils abondaient autrefois et où 1l est rare d’en trouver maintenant. C'est ainsi qu'ils ont presque disparu des bords de la Djemnah depuis Agra jusqu’à Kalpy, où, si l’on s’en rapporte aux mémoires des sultans Baber et Akbar”, on en prenait au XVI° siècle une grande quantité. Le contraire est arrivé dans le Mysore : ce pays s'étant trouvé dépeuplé à la suite des longues guerres soutenues par Hyder-Aly et Tippo-Saheb contre les Anglais, les éléphants vinrent s’y établir et s'y multiplièrent

de ce conquérant, où Pline, Arrien et Strabon ont puisé de curieux détails sur l'Inde.

! Percival, Voyage au Ceylan. — Forbes, Eleven years in Ceyon. — Baldæus, Description of Ceylon, etc. ete.

? Baber, Memoirs, ed. Erskin, —- Ayéen Akbery, by Gladwin.

d'une manière effrayante ; bientôt ils détruisirent les récoltes, renversèrent les habitations, exterminèrent les cultivateurs, et les choses en vinrent au point, que le gouvernement fut obligé d'y envoyer des troupes. Enfin, des battues régulières, commencées en 1805, délivrèrent la contrée de ces hôtes incommodes. Nul doute que, si la tranquillité continue à régner dans l'Inde, si l’agriculture surtout y fait des progrès , la race des éléphants n’y aille aussi toujours en diminuant.

A lorient du Gange, les éléphants que l’on trouve dans l'empire des Birmans sont principalement recherchés à cause de leurs défenses, d’où l’on extrait livoire le plus beau et le plus estimé. Le Chittagong et l'Arracan fournissent aussi de très-beaux éléphants, et l'on en prend de cinq à six cents par an dans les forêts qui bordent le Brahmapoutre. Les montagnes de Laos en donnent de magnifiques ; l'espèce est également belle dans le Camboge et dans la Cochinchine (4n-nam méridional), dont les éléphants sont surtout renommés à cause de leur docilité. On fait peu de cas de ceux du Pégu, du Tonkin (4n-nam septentrional) , du Kouang-si, du Sse-tchouan, et du Yun-nam, les seules provinces de l'empire chinois où l’on en rencontre. Mais, de toutes les contrées de l'Inde, celle qui abonde le plus en éléphants, c’est le royaume de Siam. D’après les relations des voyageurs, le roi en possède à lui seul plus de mille, qui sont, pour les propriétaires des terres voi sines de la cour, un véritable fléau; car ce troupeau destructeur a le droit de paître dans tous les champs et dans toutes les fermes, et malheur au particulier qui oserait s'y opposer !

C'est dans le royaume de Siam qu’on voit le plus souvent ces éléphants blancs qui sont en si grande vénération dans l'Inde. On pense maintenant que la couleur

de ces animaux provient plutôt d’une maladie de lindividu que d’une variété de l'espèce. Des observateurs éclairés, qui ont eu le loisir de les examiner, ont remarqué qu'ils étaient toujours dans un état de souffrance, et que leur peau était attaquée d’éruptions dartreuses ou sillonnée de crevasses en suppuration. Ils en ont inféré que ce prétendu type de perfection n’était, au fond , qu’une dégénération analogue à celle que lon observe dans les Albinos ou nègres blancs, lesquels sont toujours les êtres les plus faibles de leur race. Mais ce n’est pas ainsi que les Hindous jugent leurs éléphants blancs ; pénétrés du dogme de la métempsycose , ils sont persuadés que, dans la nature, l'éléphant tient après l'homme le premier rang, et comme, d’un autre côté , 1ls regardent la blancheur de la peau comme un symbole de la pureté de l'âme, comme une distinction que les dieux n’accordent qu'aux êtres les plus parfaits, il s'ensuit que, pour eux, l'éléphant blanc est un animal privilégié, dont le corps ne peut servir d'habitation qu'aux mânes des rois, des pontifes et des héros.

Telle est la cause de l'espèce de culte que les Hindous rendent à ce rare quadrupède, dont la possession est regardée par eux comme un gage de la faveur du ciel. Le roi de Siam , l’empereur des Birmans, ont mis au nombre de leurs titres les plus pompeux celui de possesseur de l'éléphant blanc. Tout ce que la magnificence asiatique a de plus éclatant est prodigué pour ie service de cet être vénéré: des ministres et des officiers d’un rang élevé veillent à tous ses besoins ; l'or, les perles, les pierreries brillent sur ses harnais , et 1l ne se montre jamais en public sans être précédé par une musique choisie et escorté d’une garde d'honneur. L'histoire fait mention de guerres acharnées qui ont eu lieu entre les

26 HISTOIRE MILITAIRE princes de l'Inde trans -gangétique pour la possession d’un éléphant blanc, et, dans ces querelles, dont le sujet nous parait si futile, on a vu des rois perdre le trône et la vie, ét de vastes contrées être mises à feu et à sang !. Les éléphants que l’on trouve dans les vallées du Népaul et sur les versants boisés de l'Himmalaya atteignent rarement plus de six pieds , et 1l en est de même dans les autres pays élevés, qui marquent les limites de la demeure de ces animaux. Ces faits, maintenant constatés, confirment une assertion de Pline, suivant lequel il y avait une petite race d’éléphants qu’on appelait bétards, et qu’on mettait à la charrue : « Indis arant minores quos appellant nothos *.» Cet emploi des éléphants, qui avait rencontré des incrédules, a été dernmièrement essayé par un colon anglais de Ceylan, qui a labouré ses plantations avec des éléphants, et s’en est bien trouvé . | Les moyens que les Indiens emploient aujourd’hui pour prendre les éléphants sont encore les mêmes ‘que ceux qu'ils employaient au temps d’Arrien et de Strabon, et dont ces auteurs nous ont laissé la description #, tant ce peuple stationnaire aime à rester fidèle à ses usages! On choisit une vaste étendue de bois qu’on entoure de fortes barricades et de fossés larges et profonds : cette

1 On trouve un grand nombre d’anecdotes de ce genre dans la collection d'Hakluyt, dans les voyages du Mecklenbourgeois Mandelslo, de l'Anglais Ralph Fitch , et du Hollandais Jean Struys, qui visitèrent le Pégu et le Siam dansle xvif et aans le xvn° siècle; enfin dans l'ouvrage de Ranking, que j'ai déjà cité. On peut aussi consulter la Relation du royaume de Siam, par Schouten, et celle de Pambassade de M. Crawfurd à la cour d’Ava en 1827.

? Plin., Hist. nat., Vu, 1.

3 Ritter, Ærdkunde, tom. 1v.

# Arrian., de Reb. indic., x. — Strab., Geogr., xv, 1, p. 279.

enceinte est désignée dans l’'Hindoustan sous le nom de keddah, et à Ceylan sous celui de fraal. On y introduit des femelles privées, connues au Bengale sous la dénomination de goondabs. C’est un appâtauquelles éléphants sauvages, ou, comme on dit dans l'Inde, les £oomkées, ne résistent jamais, surtout si l’on a eu soin de choisir la saison des amours. Ils arrivent par troupes dans la nuit, et vont trouver les femelles en passant par de larges ouvertures qu’on a eu soin de ménager dans lenceinte ; on ferme ces issues aussitôt qu'il en est entré un nombre suffisant, et l’on introduit, pour les traquer et pour battre les bois, des chasseurs et des éléphants privés.

On a eu soin de disposer à l'avance, dans l’intérieur de l'enceinte, de petits enclos à une seule entrée; on cherche à y engager les éléphants sauvages pour les isoler. Aussitôt qu'ils s’apercoivent qu'ils sont renfermés, ils s’emportent avec fureur et font, pour recouvrer leur liberté, des efforts désespérés. On les laisse se débattre un certain temps, et lorsque la faim et la fatigue ont épuisé leurs forces, on les fait attaquer par des éléphants privés qui les terrassent à coups de trompe. et les forcent à se tenir tranquilies. Les chasseurs saisissent ce moment pour leur jeter des nœuds coulants, et pour les attacher aux arbres, où ils les laissent jusqu'à ce que, domptés par le jeûne et par la lassitude , ils nopposent plus de résistance. Alors on les mêle aux éléphants privés, et on achève de les rendre dociles par des caresses et par des soins !.

On emploie quelquefois un moyen plus expéditif :

1 On trouve la description de cette chasse dans l’4yéen Akbery, dans l’Elephantographia d'Hartenfels, dans le voyage de Mandelslo, dans la Description de Ceylan , par Baldæus, ete. Les éditeurs de ces différents ouvrages ont ajouté à leurs descriptions des gravures explicatives.

on entoure une grande forêt d’une chaine de feux établis sur le terrain, et on la fait en même temps cerner par des troupes; on resserre ensuite successivement, toujours en battant le bois, cette espèce de circonvallation, jusqu'à ce que l’on ait acculé les éléphants dans une enceinte barricadée. On les attaque alors, et on les prend par les moyens que nous avons décrits plus haut. Le chevalier de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV à la cour de Siam, dit avoir assisté à une chasse semblable, où l’on avait employé plus de trente mille hommes et du canon; suivant le P. Tachard, qui faisait partie de la même ambassade, on prenait de cette manière de soixante à quatre-vingts éléphants à la fois'. Dans une chasse faite plus récemment à Ceylan, on employa deux mille hommes pendant trois mois, et l’on prit trois cents éléphants”. On comprend que des princes et des gouvernements peuvent seuls faire de telles entreprises; quant aux simples particuliers, ils réussissent rarement à prendre quelque animal isolé, soit avec des nœuds coulants, soit en le faisant tomber dans des fosses adroitement cachées, d’où ils le retirent ensuite mort ou vif*.

On trouve dans Diodore de Sicile la description d’un moyen aussi hardi que périlleux, employé du temps de cet historien par les Éthiopiens chasseurs d’éléphants, alors connus sous la dénomination significative d’Exeoayroudyo.. Ces hommes, dit-il, se cachent sur des arbres pour observer les sentiers que suivent ordinairement les éléphants; un de ces animaux vient-1l à passer sous une de ces cachettes, l’un des chasseurs saute sur lui, le

1 Voyez la relation de cette ambassade, et les deux voyages du P. Tachard à la cour de Siam.

? Cordiner’s Description of Ceylon ; London, 1807.

* Voyage de Jobson, dans le second volume de la collection de Purchas.

saisit par la queue, et de ses jambes lui serre fortement la cuisse gauche; puis, avec une hache petite mais parfaitement affilée, il lui frappe à coups redoublés les nerfs et les jarrets de la jambe droite, tandis que de sa main gauche il maintient son corps en équilibre. Tout cela se fait avec une merveilleuse vitesse, car il faut ou s'emparer de l’animal ou y perdre la vie. Le plus souvent c’est l'éléphant qui périt, mais quelquefois aussi il écrase dans sa chute l'Éthiopien, ou ille tue en Île serrant contre des arbres 6u contre des rochers. Ces mêmes particularités sont racontées par Agatharchide de. Gnide, par Pline et par Strabon !

Les Abyssins d'aujourd'hui ont conservé le courage traditionnel de leurs ancêtres. Au dire de Bruce, 1l y a encore en Abyssinie des hommes très-agiles, auxquels on donne le nom d’agagéers, c’est-à-dire coupe -jarrets, qui chassent les éléphants et leur coupent les tendons des jambes à coups de sabre. Ils sont à cheval; lorsque l'animal court sur eux, ils savent l’esquiver et revenir ensuite à la charge. Une fois qu’ils Pont blessé, ils l’achèvent à coups de flèches et de zagaies, et en découpent la chair, qu'ils font sécher au soleil, pour la manger ensuite ?.

1 Diodor. Sicul., 111, 26. — Agatharchid., de Mari rubro, ap. Hudson. — Plin., ist. nat. vin, 8. — Strab., Geogr., XVI, 4, p. 391.

? Bruce, Voyage aux sources du Nil.

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