‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 19 sur 79 · BATAILLE D'IPSUS · texte numérisé non relu

BATAILLE D'IPSUS

(301 av. J. C.)

Le vieil Antigone, le plus rusé des généraux d'Alexandre, avait étendu son autorité sur l’Asie Mineure, sur la Syrie, sur une partie de la Grèce et sur les îles. Maitre

1 Environ 1,112,000 francs de notre monnaie.

2 Plutarch., Demetr., 28. — Athenæus, vi, 78. — Diodor. Sicul., xix , 44. — Droysen, op. cit.

des trésors de l'État. qu'il avait enlevés dans les dépôts de Suse et d'Ecbatane, il pouvait entretenir des forces considérables et se livrer aux projets les plus ambitieux. Il était d’ailleurs parfaitement secondé par son fils Démétrius, jeune prince brave et entreprenant, qui, pour les succès qu'il obtenait dans l’attaque des places et à cause des machines de siége dont on lui attribuaitl’invention , avait reçu le surnom de Poliorcètes. Cependant les autres chefs macédoniens suivaient d’un œil jaloux les démarches d’Antigone, et redoutaient sa prépondérance; bientôt ils durent craindre de se voir enlever par lui les provinces dont ils s'étaient emparés. Séleucus, Ptolémée, Lysimaque et Cassandre résolurent alors de réunir toutes leurs forces, de tomber sur lui tous ensemble, et de l’accabler par une attaque combinée.

Séleucus, étant parti de la haute Asie, déboucha par la Cappadoce, et vint prendre position sur les bords du fleuve Æalys. Il amenait avec lui 20,000 hommes de pied, 10,000 chevaux, plus de 100 chars de guerre, et 480 éléphants : c’étaient sans doute ceux qu’il avait reçus de Sandrocottus. Lysimaque vint des côtes de l’Hellespont faire sa jonction avec lui, tandis que Cassandre arrivait de la Grèce, et Ptolémée, de l'Egypte par la Phénicie et la Cœlé-Syrie. Antigone était campé près du bourg d’/psus, dans les plaines de la Phrygie.

Les relations peunombreuses qui nous sont parvenues sur ces événements , sans offrir des différences notables dans le calcul de la force des deux armées, ne sont cependant pas d'accord sur ce point. Suivant Plutarque , l’armée d’Antigone était de 60,000 hommes de pied, 6,000 chevaux et 75 éléphants; et celle des confédérés, de 64,000 fantassins, 10,500 chevaux, 120 chars armés de faux, et 400 éléphants. Suivant d’autres, les forces auraient été à peu près égales de part et d’autre; mais

tous s'accordent à ne donner à Antigone que 75 éléphants, tandis que les alliés en avaient au moins 400. Il y en aurait done eu à peu près 500 sur le même champ de bataille, et ce serait le chiffre le plus élevé qu’eussent jamais atteint ces animaux dans les guerres de l'antiquité classique. |

Quant à la place que chaque chef occupait au moment de l’action, nous sommes fondé à supposer qu'Antigone était au centre de son armée, avec 85,000 hommes de pied et tous ses éléphants; que Démétrius commandait la gauche , composée de 15,000 fantassins et d’au moins 4,009 chevaux, et que Pyrrhus, qui faisait alors ses premières armes ,était à la tête de l’aile droite, forte de 10,000 fantassins et d'environ 2,090 cavaliers. Dans l'armée des alliés, le centre était commandé par Séleucus, l’aile droite par son fils Antiochus, et l'aile gauche probablement par Lysimaque.

Aussitôt que les deux armées furent en présence, Démétrius engagea l’action par une charge de toute sa cavalerie. Il mit en déroute la cavalerie des alliés; mais il commit la faute de se laisser entrainer trop loin en la poursuivant, et cette Imprudence fut fatale à Antigone. Celui-ci était demeuré immobile à la tête de sa phalange ; Séleucus , profitant du moment favorable, lança contre lui tous ses éléphants, l’entoura complétement, et rendit impossible le retour de Démétrius, lorsqu'il pensa à venir au secours de son père. Cependant l'infanterie d’Antigone , sur laquelle les ailiés lançaient une grêle de traits, se voyant cernée de tous côtés et décimée sans espoir de secours, finit par perdre courage; une partie passa dans les rangs ennemis, une partie se débanda. Le vieux général, toujours ferme à son poste, fut criblé de blessures , et mourut courageusement à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.

Quant à Démétrius, il réussit à se sauver à Éphèse , AVEC une grande partie de sa cavalerie, et quelques faibles débris de son infanterie. De là, 1l se réfugia sur son escadre, d’où il pouvait encore braver ses adversaires, car il était maitre d’un grand nombre d’iles et de ports, en Grèce et en Asie!.

La vraie position d’Ipsus est un point controversé entre les géographes; cependant on s'accorde, en général, à la placer entre Célènes et Synnas ou Synnade, mais plus près de cette dernière ville. C’est opinion du savant Mannert, et celle que d’Anville avait adoptée dans sa carte d'Asie. Le major Rennell, qui a examiné les lieux, place Ipsus à dix lieues de Synnade, au point d’inter- | section des deux grandes routes, dont l’une conduisait à Byzance, l’autre à Sardes , à Éphèse et à Milet. Je penche pour cette supposition, car la jonction des grands chemins devient souvent un point stratégique, prineipalement dans les pays de plaine.

Après cette grande victoire , le partage des dépouilles d’Antigone devint un sujet de dissension entre les vainqueurs : c’est ce qui arrive ordinairement dans les coalitions. Ils finirent cependant par s’accorder; mais cet arrangement, qui était le troisième depuis la mort d'Alexandre, ne fut pas définitif. Il y en eut un quatrième plus tard, après la mort de Séleucus et de Lysimaque, et ce fut alors seulement que les trois monarchies des Séleucides, des Lagides et des Néo-Macédoniens, prirent la forme qu’elles ont conservée jusqu'à la fin.

1 Plutarch., Demetr., 29, 30; Pyrrh., 4. — Justin., xv, 4. — Diador. Sieul., xx, 113; xx1, eclog. 1. —Droysen et Flathe, op. laud. — Heeren, Manuel de l’histoire ancienne. — Champollion-Figeac, Annales des Lagides. Suivant ce dernier auteur, la bataille aurait eu lieu sur la fin de l’année 300 avant l'ère vulgaire.

Ptolémée Céraunus, après avoir assassiné Séleucus ?, s'empara d’une grande partie de ses éléphants. Antiochus Soter, fils et successeur de ce prince, en conserva cependant quelques-uns qui lui furent très-utiles dans une circonstance décisive, ainsi que nous allons le raconter, d’après le petit nombre de renseignements qui sont parvenus jusqu'à nous.

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