BATAILLE DE LA GABIÈNE
(316 av. J. C.)
Eumène, après avoir inutilement tenté de tenir la campagne dans l’Asie Mineure, avait porté la guerre en Médie , où il s'était soutenu par de brillants succès. A l'époque dont nous parlons, il se trouvait dans la province de Gabiène ou Gabène, sur les frontières de la Médie, du côté du la Susiane. Son armée se composait de 35,000 hommes de pied, de 6,100 chevaux, et de 125 éléphants , qui, ainsi que nous l'avons dit au chapitre IV, venaient de lui être amenés de l’Inde par Eudème. Une partie de ces troupes avait servi dans les armées d'Alexandre; le reste se composait de Thraces, de Cappadociens, de Persans, et d’autres auxiliaires fournis et conduits par les satrapes de la haute Asie. La force principale de l'infanterie consistait en 3,000 kypaspistes, vieilles bandes de l’armée royale, et en 3.000 argyraspides, vétérans de Philippe et d'Alexandre, regardés comme l'élite des Macédoniens. Il y avait, en outre, une phalange de 12,000 hoplites, en partie Grecs, en partie étrangers. Le surplus était formé de troupes lésères, archers, frondeurs et corps francs de toute espèce. L’armée d’Antigone comptait près de 30,000 hommes d'infanterie, 9,000 chevaux, et 65 éléphants. Parmi les fantassins il y avait 8,000 phalangites, de ceux qui avaient fait la conquête de la Perse. Le reste se composait de troupes auxiliaires de différents pays, depuis les rivages de l’Hellespont jusqu'aux vallées du Paropamise.
Le lieu où l’action allait s'engager était une plaine bornée à une certaine distance par deux rangs de collines. L'ordre de bataille fut à peu près le même des deux
côtés. Eumène, profitant d’une hauteur qui se trouvait à sa portée, y établit sa gauche, composée de 5,100 cavaliers formés en colonne , ou plus vraisemblablement par échelons. Le centre était d'environ 18,000 hommes d'infanterie deligne, sur lesquels s’appuyait l'aile droite, composée du reste de la cavalerie, également formée en colonne. Quant aux éléphants, 40 étaient placés devant l'aile droite, 40 devant le centre, et 45 devant l'aile gauche. La disposition donnée par Eumène à ces derniers mérite d’être remarquée : en effet , au lieu de les déployer en ligne droite, il en fit un croissant, dont la convexité était tournée vers l’ennemi, et dont les pointes se repliaient sur la cavalerie.
Cette manière de ranger les éléphants paraît avoir été en faveur du temps des successeurs d'Alexandre, et il est facile d’en trouver la raison. On s’était aperçu des inconvénients qu'il y avait à placer ces quadrupèdes trop près des troupes, et surtout de la cavalerie, inconvénients que nous aurons plus d’une fois occasion de faire remarquer. D'un autre côté, si, pour éviter ce danger, on eût porté les éléphants trop en avant, ils n'auraient pu ni protéger la ligne, qu'ils étaient destinés à couvrir, ni en être protégés , et il eüt été facile à l'ennemi de les couper. La disposition choisie par Eumène parait à ces deux inconvénients : elle prévenait les dangers d’une trop grande proximité, et conservait aux troupes tous les avantages qu'elles devaient tirer des éléphants, puisque ces animaux, faisant face de trois côtés , ne pouvalent être tournés que très-difficilement.
Antigone rangea son armée de la même manière, l’infanterie au centre et la cavalerie sur les aîtes. Parmi ses 65 éléphants, il en choisit 30 des meilleurs, et les disposa en avant de son aile droite en demi-cercle, comme ceux de l'aile gauche d'Eumène; les 35 autres furent répar-
ts devant le reste de la ligne. Dans les deux armées, les intervalles laissés entre ces animaux étaient garnis de forts détachements d’archers et de frondeurs. Eumène s'était réservé le commandement de l'aile droite, et avait confié celui de la gauche à Eudème. La gauche d’Antigone était sous les ordres de Pithon, satrape de Médie. Le jeune Démétrius, à la tête de 1,000 cavaliers d'élite, devait faire ses premières armes sous kes yeux de son père, qui commandait en personne à l'aile droite.
Lorsque tout fut prêt pour le combat, Pithon porta vivement son aile en avant, et comme, par sa position, il se trouvait déborder l’extrême droite de l'ennemi, il tàcha de la tourner; il évitait d’ailleurs, par cette évolution, d'attaquer de front les éléphants, contre lesquels les chevaux ne se laissaient jamais pousser qu'avec répugnance. Aussitôt qu'Eumène s’aperçut de l'intention de l'ennemi, il dirigea sur sa droite toutes les troupes légères dont 1l put disposer, et leur ordonna de recevoir les agresseurs par une grêle de pierres et de traits, tandis que, de son côté, il opérait un changement de front à droite, évolution qui lui était facile, à cause de la formation de son aile en colonne ; enfin, ne se sentant pas assez rassuré par ces dispositions, il fit venir à la hâte de Paile gauche un renfort de cavalerie. L'effet de ces sages mesures fut nonseulement d'empêcher Pithon de s’avancer, mais même de. le repousser complétement. À peine ce général eut-il commencé son mouvement rétrograde, qu'Eumène, se mettant à la tête de ses meilleurs escadrons, et se faisant précéder de la ligne formidable de ses éléphants, tomba sur lui, et le poursuivit, sans lui donner de relâche, jusqu'au pied des monticules qui étaient au delà du champ de bataille.
Cependant l'infanterie des deux armées était aux prises, et l’on se disputait Île terrain avec un égal acharnement
de part et d'autre. La victoire resta longtemps douteuse; mais enfin la bravoure des argyraspides força l’ennemi à se replier en désordre, au bas des mêmes hauteurs où s'était réfugiée sa cavalerie. La bataille semblait perdue pour Antigone, et déjà ses principaux officiers le pressaient d'ordonner la retraite de son aile droite, pour rallier son armée sur les hauteurs; mais cette aile était encore intacte, et faisait bonne contenance en face de la gauche d'Eumène, affaiblie par les détachements qui en avaient été tirés au commencement du combat. Le vieux général vit la possibilité de ramener la fortune de son côté: à l'instant même il chargea Eudème avec tant de résolution , qu’il mit en déroute les troupes que commandait ce général, et cette nouvelle fut aussitôt transmise au reste de l’armée, avec l’ordre de reprendre immédiatement l'offensive. Ce revirement inattendu obligea Eumène à réunir son monde et à reprendre son ordre de batælle; de sorte qu’à la fin du jour les deux armées se trouvaient précisément dans la position qu’elles avaient occupée le matin. Cependant la nuit et le besoin de repos les empêchèrent de renouveler le combat, et, après qu’elles furent restées quelque temps en présence, elles hirent leur retraite chacune de son côté, pour aller camper dans des positions plus éloignées. Antigone avait eu près de 8,000 morts ou blessés; Eumène n’en avait eu que 1500‘.
Cette bataille, qui fut avec raison regardée comme indécise, ne donna la supériorité à aucun des deux adversaires; cependant, les pertes les plus fortes ayant été
1 Diodor. Sicul., xix , 27, 30, 32. — Plutarch., Eumen. — Corn. Nepos, Eumen. — Polyæn., Stratag., 1V,6, 10. — Maizeroy, Cours de tactique, t. 1. — Droysen, Geschichte der Nachfolger Alexanders.
DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 1, CHAP. Vi. 95
du côté d’Antigone, celui-ci jugea prudent d'éviter un second engagement, et se retira à grandes journées dans la province de Gadamarta, au couchant de la Médie. Ce pays, qui avait été jusqu'alors épargné par la guerre, lui offrait toutes les ressources dont il avait besoin. Eumène, de son côté, prit ses quartiers dans la Parétacène, province située au nord de la Perse proprement dite, et au sud-est de la Médie; mais ses lieutenants commirent la faute de laisser trop de distance entre leurs cantonnements, faute qu’il n'eut pas le pouvoir d'empêcher, parce que sa qualité d’étranger, et la jalousie des autres chefs, l’obligeaient à de grands ménagements non-seulement envers les Macédoniens, mais même envers les Barbares.
BATAILLE DE GADAMARTA.
(315 av. J. C.)
Je conserve à cette bataille le nom qui lui a été donné par Droysen; il est cependant évident, d’après les circonstances même du récit, que l'affaire eut lieu sur les limites de la Parétacène et de la Gabiène, près des cantonnements d'Eumène, et des lieux où avait été livrée l’autre bataille, dont nous venons d'entretenir le lecteur. Mais Gadamarta étant le lieu d’où partit Antigone, il n’y a pas d'inconvénient à donner ce nom au combat livré par ce général au terme de sa marche, quand ce ne serait que pour distinguer ce combat de celui qui avait eu lieu peu de temps auparavant dans la même contrée. Îl est seulement à regretter que nous n’ayons pas de meilleurs renseignements topographiques sur cette dernière campagne d’'Eumène. Les auteurs ne sont
pas même d'accord sur le nom de Gadamarta, au lieu duquel on lit tantôt Gamarga, tantôt Gadamala, et même Gadar!a.
Antigone, informé par ses espions que les quartiers d'Eumène étaient tellement dispersés qu'il lui aurait fallu au moins six jours pour réunir son armée, forma le projet de le surprendre et de l’accabler. La route ordinaire pour arriver aux premiers postes de l’armée royale faisait un long circuit autour d’un désert salé, qu’on trouve souvent marqué sur les cartes de cette partie de l'Asie. Mais cette route était de vingt-cinq journées, et passait par des pays très-habités : elle ne convenait point au plan d’Antigone, qui demandait autant de secret que de célérité. Une autre route traversait le désert à vol d'oiseau : en la prenant, on pouvait arriver en neuf ou dix jours, et sans que l’ennemi eût le moindre vent de la marche de l’armée, car on était sûr de ne rencontrer personne. Mais il fallait emporter avec soi non-seulement des vivres, mais même de l’eau pour les hommes et pour les chevaux, car le désert n’offrait pas la moindre ressource. Cette difficulté n’arrêta pas Antigone : il fit distribuer pour dix jours de vivres et de fourrages, emporta 10,000 outres remplies d'eau, etse mit en marche vers la fin de décembre, en faisant répandre le bruit qu’il se dirigeait sur l'Arménie. En outre, afin qu’on n’eût même au loin aucun indice de son passage, il défendit de faire du feu pendant la nuit. Déjà il avait fait la moitié de la traversée sans que l’on eût le moindre soupçon de sa marche; mais les nuits devinrent alors tellement froides, qu’il ne fut plus possible d'empêcher les soldats d'allumer des feux. On les aperçut des hauteurs qui entouraient au loin la plaine; leur nombre et leur régularité ne laissaient aucun doute sur leur nature : des courriers montés sur des dromadaires allèrent de toutes
DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 1, CHAP. VI. 87 parts annoncer à Eumène l’approche d’une armée ennemie.
Ce général convoqua aussitôt son conseil. Nous avons dit qu'il lui aurait fallu six jours pour concentrer ses forces ; or, Antigone pouvait arriver avant la moitié de ce délai : la plupart des officiers furent donc d’avis de décamper au plus tôt, et d'indiquer plus loin un lieu de ralliement aux différents corps de l’armée. Eumène n’approuva pas cet avis, sans doute parce que son exécution eût entrainé la perte des magasins, et fourni à la cavalerie ennemie l’occasion de couper quelques-unes de ses colonnes pendant leur mouvement pour opérer leur jonction ; mais son esprit, fécond en expédients, lui en fournit un qui lui sembla de nature à arrêter la marche d'Antigone. Sans perdre de temps, il envoie des officiers prendre position avec quelques troupes sur les hauteurs qui dominent le désert de son côté; il leur ordonne d'y tracer un grand camp, d'allumer autant de feux qu’il en faudrait pour une armée nombreuse, et de les entretenir toutes les nuits jusqu’à nouvel ordre. Les habitants, croyant voir de loin le bivouac d’une grande armée, ne tardent pas à en informer Antigone; celui-ci se hâte d'envoyer des éclaireurs, et, sur leur rapport, croit réellement qu'Eumène, ayant eu connaissance de sa marche, se tient prêt à tomber sur son armée au moment où elle sortira du désert, épuisée par la fatigue et par les privations : il change donc de direction, et, prenant au couchant, il conduit ses troupes dans une contrée fertile, où 1l pense qu’elles pourront se refaire avant de se présenter à l'ennemi. Ainsi, grâce à cet ingénieux stratagème, Éumène eut le temps de concentrer son armée; mais Antigone n’en persista pas moins dans son projet de lui livrer bataille, et bientôt il marcha à sa rencontre.
Toutes les troupes d'Eumène se trouvaient réunies; il n’attendait plus que ses éléphants, qui devaient arriver d’un moment à l’autre. Antigone, informé que ces animaux, au nombre de 114 et accompagnés seulement d'une faible escorte, devaient passer à une petite distance de son camp, forma le projet de les intercepter. I plaça à cet effet, près de la route par laquelle ils devaient passer, un détachement de 2,200 chevaux avec beaucoup d'infanterie légère; mais il était difficile de mettre en défaut la prévoyance d'Eumène : de son côté, ce général avait envoyé, dans la même direction, une reconnaissance de 1500 cavaliers et de 3,000 fantassins
’élite. |
Les coureurs d’Antigone arrivèrent cependant les premiers, et ils ne tardèrent pas à voir paraître les éléphants avec beaucoup de bagages et une escorte de 400 cavaliers seulement. Aussitôt que le commandant du convoi s’aperçut qu'il allait être attaqué, il rangea ses éléphants en carré, mit les bagages au centre, plaça ses 400 cavaliers à l’arrière-garde, et essaya de continuer ainsi sa marche. Mais les agresseurs, qui étaient bien supérieurs en nombre, eurent bientôt dispersé la petite escorte, et ils se jetèrent sur le convoi : les conducteurs des éléphants essayèrent de faire bonne contenance, et ils parvinrent à se garantir de l’attaque de la cavalerie, en maintenant la formation en carré. Cependant, entourés par les troupes légères et criblés de traits, ils n'auraient pu prolonger longtemps leur résistance, si le détachement envoyé au-devant d’eux par Eumène ne fût arrivé fort à propos: il tomba au pas de course sur l'ennemi, et n'eut pas beaucoup de peine à le mettre en fuite. Les éléphants purent alors rejoindre le camp.
Les deux armées n'étaient plus qu’à une lieue de dis-
DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 1, CHAP. VI. 99 tance, et de chaque côté on se préparait avec une égale ardeur à en venir aux mains. Éumène comptait sous ses drapeaux 36,700 hommes d'infanterie, 6,500 chevaux et 114 éléphants. La composition de ces troupes était à peu près la même qu’à la bataille de la Gabiène. Parmi Les auxiliaires étrangers il yavait un corps de 10,000 hommes, infanterie et cavalerie, commandé par Peucestas, satrape persan, qui avait suivi le parti royal, mais dont la fidélité n’était qu'apparente. Eumène, en rangeant son armée en bataille, n'avait pas cru nécessaire de laisser une garde nombreuse dans son camp, où se trouvaient les femmes et les enfants des argyraspides, et beaucoup d'argent et d'effets précieux, recueillis pendant huit ou dix ans par ces vétérans dans le pillage de l'Asie. Nous verrons que cet oubli eut les conséquences les plus fâcheuses.
Antigone était parti de ses cantonnements avec 22,000 hommes d'infanterie. 9,000 de cavalerie, et 65 éléphants; il avait en outre pris de nombreux renforts en passant dans les garnisons et dans les dépôts de la Médie. Le champ de bataille était une vaste plaine sablonneuse et tellement aride, que les mouvements des hommes et des chevaux y soulevaient des nuages de poussière qui empêchaient de voir les objets, même à une petite distance. Comme à la bataille de la Gabiène, les ailes, dans les deux armées, étaient formées par la cavalerie, et les centres, par les phalanges. Antisone, qui avait résolu d'attaquer par sa droite, donna le commandement de cette aile à son fils Démétrius, qui s'était déjà distingué à la bataille précédente, et il se tint près de lui pour l'aider de ses conseils. L’aile gauche était commandée par le satrape Python; afin de mieux assurer cette partie de la ligne pendant que le combat serait engagé à
la droite, Antigone y avait rangé le plus grand nombre de ses éléphants.
Eumène, qui se proposait d'attaquer par sa gauche, y rangea sa meilleure cavalerie et s'en réserva le commandement ; le satrape Peucestas était placé sous ses ordres. Il choisit ensuite 60 de ses meilleurs éléphants, et les disposa en demi-cercle devant cette aile, comme à la bataille précédente. Les autres éléphants, sauf un petit nombre qui fut placé devant l’aile droite, furent rangés devant le centre. Les argyraspides étaient entre l'aile gauche et le corps de bataille formé par la phalange. L’aile droite étant la plus faible, Eumène, pour la dérober aux attaques de l'ennemi, l’avait repliée légèrement en arrière; 1l en confia le commandement à un de ses lieutenants, nommé Philippe, en lui recommandant de se borner à escarmoucher et d'éviter tout engagement sérieux, car l’action devait être décidée à l’autre extrémité de la ligne*.
Ainsi les deux adversaires, comme s'ils se fussent donné le mot, avaient adopté le même plan et allaient porter leurs efforts sur le même point. Il n’y a rien dans
1 Cette manière de disposer les éléphants, et les expressions de Diodore , ont beaucoup tourmenté les commentateurs. Quelquesuns se sont contentés d’éluder la difficulté, et de dire qu'Eumène avait déployé 60 éléphants devant son aile; d’autres ont cru voir dans la manière dont ce général rangea ces animaux la disposition que nous nommons en potence, de sorte que la ligne des éléphants aurait formé un angle à l'extrémité de l'aile. Maizeroy, qui était en même temps bon tacticien et bon helléniste, a bien saisi le sens des mots Erafey êv ëmixaurio, et J'ai suivi son interprétation. Voyez le Cours de tactique de cet auteur, et les remarques que nous avons faites plus haut sur la disposition des éléphants à la bataille de la Gabiène.
2? Voyez, pour les faits qui se rapportent à la bataille de Gadamarta , les auteurs que nous avons cités à l’occasion de la bataille de la Gabiène, et surtout Diodor. Sicul., xix, 37, 44 ; et Poliæn., Stratagem., Nb. 1v,c. 6 ,u.11, 13,etc.8 , n. 4.
cet accord dont on puisse s'étonner ; car depuis qu’Épaminondas avait fait, à la bataille de Leuctres, une si heureuse application du principe d'attaquer par une des ailes et de refuser l’autre, ce principe était en grande faveur chez les Grecs.
Dans chaque armée les intervalles laissés entre les éléphants étaient remplis d’archers et de frondeurs; mais en outre, Antigone avait imaginé d'employer contre ces animaux une multitude d'hommes à cheval, armés d’arcs et de longues piques, et qu’il avait exercés à caracoler autour d’eux , à les tourmenter de leurs traits, à se retirer ensuite lestement, et à revenir sans cesse à la charge. Son front de bataille était couvert de ces cavaliers, et il en avait placé un grand nombre devant son aile droite, en face de laquelle se trouvaient réunis le plus grand nombre des éléphants d'Eumène. Celui-ci, de son côté, avait disséminé sur ce point la plus grande partie de ses troupes légères, pour les opposer aux archers d’Antigone.
Ce fut Eumène qui commença l'attaque, en portant en avant son aile gauche, précédée des 60 éléphants et des tirailleurs. Antigone se mit aussitôt en mouvement, et chargea vigoureusement la cavalerie d'Eumène ; mais Peucestas, qui devait soutenir le premier choc, lâcha honteusement le pied, sans attendre larrivée de l'ennemi, et 1l entraîna dans sa fuite 1500 cavaliers, qui laissèrent un vide dangereux entre l'extrême gauche et l’infanterie. Ce traître était d'intelligence avec Antisone, qui fit aussitôt envahir le vide formé dans la ligne de l’ennemi. Cependant Eumène résistait vaillamment malgré ce désavantage, lorsqu'un autre accident vint compliquer sa position : son premier éléphant, celui qui était, pour ainsi dire, chargé de conduire la bande, tomba percé de coups, et par ses cris effraya les autres, qui devinrent intraitables et s'ouvrirent pas-
sage dans toutes les directions. Les troupes légères, foulées aux pieds ou menacées de l'être, se débandèrent alors ; et Eumène, voyant qu'il courait le risque d’être enveloppé, se fit jour à travers les ennemis, ramenant à l'aile droite le peu de cavalerie qui lui restait, pour la joindre à celle de Philippe et recommencer le combat sur ce point.
Nous avons dit que le champ de bataille était couvert d’un sable très-fin, qui s'élevait facilement en poussière et interceptait la vue. Antigone tira parti de cette circonstance, et, tandis que les deux armées étaient environnées comme d’un nuage, il détacha quelques escadrons des mieux montés, qui, tournant derrière les ennemis, arrivèrent à leur camp, placé à une petite distance du lieu de l'action, surprirent là faible garde qu'on y avait laissée, et s'emparèrent des femmes, des enfants et de toutes les richesses des argyraspides. Eumène recut cette fâcheuse nouvelle au moment où 1l arrivait à l'aile droite, et aussitôt il ordonna à Peucestas de tomber sur les ravisseurs pour leur enlever leur buun. Îl eût été facile de triompher de cette troupe encombrée de prisonniers et de dépouilles; mais cet indigne satrape n'eut ni le courage n1 la volonté d'exécuter cet ordre, et quittant, au contraire, le terrain à la tête de 2,000 cavaliers, il rendit, par cette lâche défection, la position de son général encore plus critique.
Cependant, le combat était vivement engagé au centre des deux armées. Les argyraspides et la phalange d’Eumène poussaient avec vigueur l'infanterie d’Antigone, et ils l’auraient mise en déroute sans l’arrivée de Python, qui les prit à dos avec sa cavalerie et les obligea de songer à leur propre sûreté. Ces troupes, se voyant alors cernées, formèrent le carré et firent bravement leur retraite. La nuit, qui commençait à tomber, mit fin au
combat, et Eumène, ayant rallié son armée, prit position à peu de distance, sur un bras du Pasitigris, leuve qui se jette dans le golfe Persique.
Antigone resta maître du champ de bataille, mais il eut 5,000 morts, tandisque la perte de l’armée royales’élevait à peine à 300 hommes. Les succès se balançaient donc, et 1l était évident que, sans la trahison de Peucestas, l'affaire aurait tourné au profit d'Eumène. Aussi ce général s’'apprêtait-il à renouveler le combat, lorsqu'il en fut empéché par la plus effroyable catastrophe. À peine les soldats se furent-ils aperçus que leurs familles et leur butin étaient devenus la proie de l'ennemi, qu'ils éclatèrent en plaintes et en malédictions contre leur chef, dont l’imprévoyance, disaient-ils, avait causé ce malheur. Les argyraspides étaient les plus irrités , et leurs griefs étaient encore envenimés par des officiers perfides, ennemis secrets d'Eumène. Tout le camp fut bientôt en insurrection , et les révoltés, ayant perdu dans leur fureur tout sentiment d'honneur et de devoir, se jetèrent sur leur général et le livrèrent à Antigone pour prix de la restitution de leurs effets. L'armée fut dès lors regardée comme dissoute, et plusieurs satrapes regagnèrent leurs provinces. Quant à Peucestas, il alla avec ses 10,000 hommes grossir les forces d’Antigone, à qui furent aussi Jivrés le trésor et les éléphants. Ainsi ces monuments des victoires d'Alexandre , devenus le prix de la trahison, formèrent le triste cortége du dernier défenseur de la famille du conquérant !.
Démétrius mit tout en œuvre pour sauver lillustre capüf; mais les intérêts d’une impitoyable politique l’'emportèrent sur les sentiments honorables, et Eumène
! «EL ne quid deesset pompæ, elephanti quoque et auxilia «orientalhia subsequuntur.» (Justin., Hist. philippic., xiv, 4.)
fut égorgé dans sa prison. Telle fut la fin de cet homme de bien, de ce grand capitaine, un des meilleurs de son époque. Après lui personne ne garda plus même l'apparence de la fidélité envers la famille d'Alexandre, dont les anciens lieutenants osèrent seulement alors prendre le titre de rois!. Cependant, ce meurtre odieux ne contribua pas peu à faire détester Antigone, dont le caractère cruel était d’ailleurs déjà connu. Séleucus et Ptolémée fondaient leur grandeur sur la clémence et sur la modération; lui, au contraire, avait pour principe de ne garder aucun ménagement envers ceux qui mettaient obstacle à ses projets. Cette fois, 1l montra aussi une grande sévérité contre les auteurs du crime dont il avait recueilli le fruit; et il fut en cela autant guidé par politique que par la justice, car l'attentat dont les argyraspides s'étaient rendus coupables était regardé avec horreur par tous les partis. Antigone dispersa ces traîtres dans les provinces les plus reculées de l'Asie, et donna ordre aux satrapes de les accabler de travaux et de mauvais traitements, afin qu'aucun d’eux ne püt jamais revoir la Grèce, qu’ils avaient déshonorée. Quant aux officiers, chefs de la révolte, 1l les fit périr dans les supplices.
! «Nemo Eumene vivo rex appellatus est, sed præfectus ; idem «post hujus occasum statim regium ornatum nomenque sumse- «runt.» (Corn. Nep., Eumen., xn.)
LRALLALILLUIVIS SRE LA VILA RIVE LLAS LAS VLLLL PÈRES LAR LEVEL RLUE LR NS LVL UELVVRE LEVLIA VE VUVA VER LUS