‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 26 sur 79 · DÉFAITE DE POLYSPERCHON DEVANT MÉGALOPOLIS · texte numérisé non relu

DÉFAITE DE POLYSPERCHON DEVANT MÉGALOPOLIS

(318 av. J. C.)

Antipater, en mourant, avait craint de laisser la régence à son fils, dont 1l connaissait l'ambition; il avait confié cette tâche à Polysperchon, homme capable et d’une fidélité éprouvée. Piqué de cette préférence de son père pour un étranger, Cassandre leva l’étendard de la révolte, et Antigone lui ayant envoyé des secours, il s'empara d'Athènes: 1l passa ensuite en Macédoine, où il avait beaucoup de partisans, et il y prit le titre de régent et de tuteur d’Arrhidée, dont tout le monde alors faisait semblant de reconnaître les droits. Les différents Etats de la Grèce, qui, depuis Philippe, n'avaient cessé d’être soumis à l'influence macédonienne, se partagèrent entre les deux compétiteurs. Polysperchon, s'étant déclaré protecteur de la démocratie, avait pour lui toutes les villes qui préféraient les orages du régime populaire; celles qui aimaient un gouvernement plus stable et plus propre à contenir les masses s'étaient rangées du parti de Cassandre ?.

Polysperchon, ainsi que nous l’avons dit, avait quitté

! Diod. Sicul., xvir, 70, 71. — Arrian., de Reb. post. Alexand.— Mannert et Droysen, ouvrages cités.

2 Dans un moment où il n’y avait plus à compter sur le civisme ni sur la vertu, le gouvernement du petit nombre était non-seulement le plus sûr, mais encore le plus avantageux. Les déplorables dissensions auxquelles les Grecs furent alors en proie firent

l’Attique et avait passé dans le Péloponèse, afin de faire rentrer sous sa dépendance les villes qui s'étaient déclarées pour Cassandre. Argos et plusieurs autres places, effrayées du nombre de ses troupes et de l’appareil imposant qui les accompagnait, ne tardèrent pas à faire leur soumission. Les habitants de Mégalopolis refusèrent seuls de changer de parti; et comme ils ne pouvaient se faire illusion sur les suites de leur refus, ils se préparérent à une vigoureuse résistance. La place était entourée d’une simple enceinte garnie de tours, d’après l’ancien mode de fortification; on y ajouta un fossé palissadé; on se mit à fabriquer des armes et des machines; on fit de grands approvisionnements; on arma autant de monde qu'il fut possible, et jusqu'aux esclaves; enfin, on mit sur pied une force de 15,000 hommes, dont on confia le commandement à un officier de mérite nommé Damis , qui avait fait les campagnes d'Asie avec Alexandre.

Ces dispositions étaient à peine terminées que l’on vit paraître l’armée macédonienne, précédée de 64 éléphants portant des tours dont la hauteur dépassait, dit-on, celle des murs de la place. Les archers pouvaient ainsi plonger sur les parapets et les dégarnir de leurs défenseurs. Pour éviter les difficultés du transport, Polysperchon avait fait construire sur le lieu même ces lourdes machines. La première opération des assiéseants, lorsqu'ils eurent assis et fortifié leur camp, fut d'ouvrir une galerie et d’attacher le mineur au corps de la place. La manière dont les anciens faisaient ces sortes de travaux est trop connue pour que j'aie besoin de la rappeler ici. Cette fois l'opération fut conduite avec tant

d’ailleurs des victimes des deux côtés: la plus illustre fut le vertueux Phocion, sacrifié par les démagogues d'Athènes.

de bonheur, qu’on réussit à renverser d’un coup trois des plus fortes tours avec les murs qui y tenaient. A la vue de cette large ouverture, les Macédoniens jetèrent des cris de joie , et se précipitèrent en masse pour pénétrer dans la ville. Mais les habitants ne se laissèrent pas intimider; ils se partagèrent promptement en deux divisions, dont l’une se chargea de défendre la brèche, tandis que l’autre travaillait à creuser un nouveau fossé et à établir un retranchement qui, formant un angle rentrant dans l’intérieur des remparts, allait se réunir aux extrémités du mur que la mine n'avait pas ébranlé.

Les assaillants, pressés en colonne et forcés de marcher sur un terrain embarrassé de décombres, n’avançaient qu'avec difficulté; d’ailleurs une grêle de pierres, de traits, de brandons, qui tombait sur eux de tous les points de la place, leur faisait perdre beaucoup de monde : leur courage faiblissait, tandis que le succès augmentait celui des assiégés. Enfin, une partie de la journée avait été employée en efforts inutiles, et la nuit commençait à tomber, lorsque Polysperchon ordonna la retraite. Ce qui l’y détermina surtout, ce fut le rapport des vedettes qu’il avait placées sur les éléphants, et qui, découvrant ce qui se passait dans l’intérieur de la place, lui donnèrent avis des travaux que les Mésalopolitains exécutaient derrière la brèche.

Mais tout en se retirant, le régent ne renonçait pas à son entreprise; seulementil se proposait d'essayer d’un moyen moins dangereux pour ses troupes, et par lequel il espérait mettre en défaut toutes les mesures des assiégés. Ce moyen, il croyait le trouver dans les éléphants, s'il parvenait à les faire avancer jusque sous les murs de la place. À cet effet, il envoya lelendemain des pionniers déblayer le terrain , enlever les décombres, et préparer au pied des remparts un chemin assez large pour y déployer libre-

ment ces animaux. Les assiégés, occupés à achever leur retranchement intérieur et à réparer leurs pertes, n’entreprirent pas de s'opposer à un travail qui se faisait au dehors, ou peut-être, ne firent-ils qu’obéir à un ordre de Damis, qui, ayant deviné la pensée de l'ennemi, songeait déjà à la faire tourner à l’avantage de la défense. En effet, l'expérience qu'il avait acquise dans les guerres d'Orient ne pouvait lui laisser aucun doute sur le but des travaux crdonnés par Polysperchon.

L’expédient dont il s’avisa pour faire avorter cette nouvelle attaque était aussi sûr que facile : il rassembla une grande quantité de portes et de forts madriers qu'il fit garnir uniformément de clous, de façon que les pointes dépassaient de quelques pouces l'épaisseur de la planche. Il sortit ensuite secrètement pendant la nuit, fit creuser le terrain à une petite profondeur, ety fit enfouir ces espèces de herses, dont les pointes furent légèrement recouvertes de terre, afin de laisser au sol son apparence naturelle. Ces préparatifs furent faits sur toute la longueur de la brèche et dans la partie la plus rapprochée du mur, afin de ne pas trop éveiller lattention des assiégeants, et de leur laisser assez d’espace du côté de la campagne pour déployer leurs moyens d'attaque, et s’avancer avec confiance. Quant aux troupes de la garnison, elles eurent ordre de garnir les parapets, et de simuler un commencement de résistance; mais elles devaient, à l'approche des éléphants, se retirer comme saisies de terreur, et se poster en même temps sur tous les points d’où l’on pourrait prendre l'ennemi en flanc et de front, une fois qu'il se trouverait à portée des traits : on tenait prête, d’ailleurs, une grande quantité de balistes et d’autres machines de jet, pour en garnir les ouvrages qui avaient vue sur lé front d'attaque.

Ces mesures furent prises avec le plus grand secret,

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 1, CHAP. VIL 111 et rien n'en transpira dans le camp ennemi. Le lendemain Polysperchon fit avancer ses troupes, à la tête desquels marchaient ses 64 éléphants. Les Mégalopolitains , fidèles aux instructions qu’ils avaient reçues, abandonnèrent aussitôt les parapets; à cette vue, les Macédoniens les croyant saisis de crainte, redoublèrent d’ardeur, et s’élancèrent vers la brèche. Mais à mesure que les éléphants arrivaient sur les madriers et que les clous leur entraient dans les pieds, ils poussaient des hurlements épouvantables et répandaient la frayeur dans toute la bande; bientôt le plus grand et le plus formidable d’entre eux tomba sur la place : le désordre fut alors à son comble: er quelques instants la plupart de ces animaux furent blessés et mis hors de service, et le reste, devenu furieux, jeta ses tours à bas, et reprenant sa férocité naturelle, se fraya une retraite au milieu des troupes en répandant partout la terreur et la mort.

Les Macédoniens, consternés ét menacés d’une destruction totale, n’obéirent plus alors qu’au sentiment de leur conservation, et chacun tâcha de se sauver pour son compte, De leur côté, les habitants avaient repris leurs positions, et profitant de l’impuissance de l’ennemi, ils l’accablaient d’une grêle de projectiles. On ne dit pas à combien s’éleva la perte de Polysperchon, mais elle dut être considérable, car ses soldats, serrés en masse sur un petit espace, étaient pris en même temps en flanc et de front par les défenseurs de la place et exterminés par les éléphants. L'armée fut tellement désorganisée, que Polysperchon se vit obligé de lever le siége. Quant aux éléphants, 1l y en eut un grand nombre de tués; les autres, blessés et écloppés, eurent beaucoup de peine à regagner le camp".

1 Diodor. Sicul., xvint, 69, 70, 71. — Droysen, Geschichte der Nachfolger Alexanders , hb. 11, pag. 232-238.

Il paraît qu'après cet échec, Polysperchon, dégoûté de l'usage des éléphants, ne garda auprès. de lui qu’un petit nombre des meilleurs d’entre ces animaux, et renvoya les autres au dépôt de la Macédoine. Cassandre en prit une partie, les conduisit en Grèce, et s'en servit avec succès dans son expédition du Péloponèse. Quant à ceux qui restèrent au dépôt royal, Olympias, mère d'Alexandre, s’en empara bientôt après, lorsqu'elle s’enferma dans la forteresse de Pydna. Nous allons raconter cet événement; mais auparavant nous devons faire remarquer que, de ceux dont nous venons de faire le récit, il résulte évidemment qu'outre les 70 éléphants amenés en Macédoine par Antipater, il en était arrivé successivement plusieurs convois. Ce fait, que nous avons déjà indiqué, n’est énoncé positivement par aucun auteur , mais on est en droit de le conclure de l’ensemble des événements, car on ne saurait supposer que, du petit nombre de ces animaux échappés au siége de Mégalopolis, on ait pu organiser trois services : un pour l'armée de Polysperchon, un pour celle de Cassandre, et enfin, un pour la place de Pydna.

Les succès obtenus par Cassandre avaient déterminé Polysperchon à se fortifier de l'influence d’Olympias. Cette reine, célèbre par son ambition et par la force de son caractère, vivait alors retirée à la cour d’Epire, où Antipater l'avait forcée de se réfugier. Poiysperchon l'invita à revenir en Macédoine, pour y faire revivre son autorité ; le roi d’'Epire, son allié, s'était, de son côté, engagé à soutenir par les armes ses prétentions. Olympias saisit avidement l’occasion qui lui était offerte de donner carrière à ses violentes passions. Elle arriva à Pella respirant la vengeance ; et le premier usage qu'elle fit du pouvoir qui lui était rendu fut de faire périr cruellement le malheureux Arrhidée, la reine Eurydice,

un frère de Cassandre, et un grand nombre des prineipaux personnages du royaume.

Cassandre faisait la guerre dans le Péloponèse, lorsqu’il reçut ces fâcheuses nouvelles. Sans perdre un instant, il se mit en marche pour la Macédoine, et ïl y arriva au moment où ses ennemis le croyaient encore au milieu de la Grèce. Il eut bientôt dispersé les Épirotes, les troupes de Polysperchon, celles des autres partisans de la reine; et Olympias, craignant de tomber entre ses mains, courut s'enfermer dans la place de Pydna, où elle espérait pouvoir se maintenir jusqu’à ce que ses amis vinssent la délivrer. Elle s'était fait accompagner de toutes les troupes qui avaient voulu la suivre, et avait pris tous les éléphants qui étaient restés en Macédoine.

Cassandre ne tarda pas à paraître sous les murs de Pydna. La place fut étroitement bloquée par mer et par terre, et la famine y exerça bientôt ses ravages. Les éléphants en furent les premières victimes, car on voulut réserver pour les chevaux le peu de fourrage que l’on possédait. Le tour de ces animaux vint ensuite : on fut obligé de les abattre pour nourrir les soldats; puis, lorsque cette dernière ressource fut épuisée, il fallut se rendre à discrétion. Olympias subit alors la peine de ses crimes : elle avait la première donné l’exemple de verser le sang royal, cet exemple ne fut que trop bien suivi par Cassandre.

Une particularité assez remarquable du siége de Pydna, c’est que lorsque les subsistances commencèrent à manquer, on essaya de nourrir les éléphants d’abord avec des copeaux de bois vert, et ensuite avec du bois sec. On parvint, en effet, avec cette misérable nourri: ture, à prolonger leur existence; mais ce fut pour peu de temps, et tous bientôt périrent d'épuisement.

Si l’on songe maintenant aux éléphants qui avaient

succombé sous les murs de Mégalopolis, et à ceux qui avaient dû périr dans les différents combats qui avaient été livrés depuis leur première apparition en Europe, on ne sera pas loin de la vérité en supposant qu'il ne restait plus un seul de ceux qu’Antipater avait amenés en Macédoine. Ainsi quatre ans avaient suffi pour anéantir un train de 70 de ces animaux ‘.

Pendant les quarante années d’anarchie militaire qui suivirent la mort d'Alexandre, et tant que le partage de la succession du conquérant ne fut pas définitivement arrêté, il y eut, à la suite des différents compétiteurs qui se disputèrent les lambeaux de ce vaste héritage, des passages continuels d’éléphants d’Asie en Europe, et d'Europe en Asie. Cependant, les nouveaux rois de Macédoine conservèrent ceux qui leur étaient échus en partage, et qui avaient été amenés en Europe principalement par Démétrius et par Ptolémée Céraunus, lorsque ce dernier s’empara de ce royaume. Antigone Gonatas , fils de Démétrius, qui parvint à se maintenir dans l’héritage de son père, possédait certainement un train d'éléphants; car Justin nous apprend que, voulant intimider les Gaulois, qui menaçaient ses États. il fit devant eux étalage de ses forces et notamment de ses éléphants ?. Cet événement peut être rapporté à l’année 276 avant l’ère vulgaire. Pyrrhus, roi d'Épire, revenant, environ deux ans après, de son expédition d'Italie, s'empara des États d’Antigone et de ses éléphants ; mais il ne jouit pas longtemps de cette conquête : il périt bientôt après, à l'attaque d’Argos, et Antigone se remit en possession

1 Diodor. Sicul., xix, 49, 50, 51. — Justin., Histor. philippic., xIV, 6. — Polyæn., Stratagem., lib. 1v, e. 11, n.3.

2 «Quibus elephantos ad terrorem velut inusitatas barbaris for- «mas rex ostendi jusserat.»(Justin., Hist. philippic., xxv, 1.)

de son armée, de ses éléphants et de son royaume !.

Rien ne prouve que ses successeurs aient continué à tirer des éléphants de l'Inde ou de l'Afrique; mais il est du moins certain qu’ils conservèrent ceux qu'il leur avait légués, puisque environ quarante ans après sa mort Philippe, vaincu par les Romains, fut contraint de céder ses éléphants, dont les vainqueurs firent présent à Attale de Pergame, et de promettre qu'il n’en entretiendrait plus à l’avenir?. Quant à Persée, il est constant qu’il n’en avait pas; car autrement, il n’eût point eu recours au ridicule expédient d’en fabriquer d’artificiels *.

! Plutarch., Pyrrh., 26. — Justin., Histor. phülippic., xx, xxvi. —Flathe, Geschichte Macedoniens, t. 1, p. 96.

2 «Ne plus quingentis armatorum haberet, neve elephantum «ullum..…... adjicit Valerius Antias, Attalo absenti Æginam insulam «elephantosque dono datos.» (Tit. Liv., xxxit1, 30.)

3 Voyez ci-dessous, liv. 11, chap. v.

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