CHAPITRE VII
Première apparition des éléphants en Italie. — ExPépiTioN de PYRRHUS. — Motifs de la guerre et caractère de ceroi.— Batailles d’Héraclée et d’4s-
culum. — Suspension des hostilités. — Pyrrhus, après avoir passé trois ans en Sicile, revient sur le continent et continue la guerre contre Rome. — Il est défait près de Bénévent et se décide à regagner ses
États. — Triomphe de Curius Dentatus.
«Elephantos Italia primum vidit Pyrrhi regis bello, «et boves lucas appellavit. » (Plin., Hisé. nat., vin , 6.)
L'ordre des faits nous amène à raconter un des plus grands événements de l’histoire militaire des éléphants: nous voulons parler de leur première apparition en Italie, avec l'armée de Pyrrhus. Les Tarentins, engagés dans la ligue des Samnites, des Lucaniens et des colonies grecques de la basse Italie, avaient insulté les ambassadeurs de Rome. Craignant la vengeance de la république, à laquelle ils se sentaient incapables de résister, ils appelèrent à leur secours le roi d'Épire. Ce prince ambitieux n’eut garde de laisser échapper l’occasion de satisfaire ses goûts belliqueux. Îl se vantait de tirer son origine d’Hercule et d'Achille, et il était allié par le sang à la famille d'Alexandre, dont il brülait d'égaler la célébrité. Îl ne rêvait rien moins que la conquête de toute l'Italie : il voulait en faire un royaume pour le second de ses fils, et ce projet avait déjà reçu un commencement d’exécution, car il s'était établi de force dans l’île de Corcyre, qui, par sa position Intermédiaire entre l'Épire et l’Italie, pouvait lui servir de point d'appui et de lieu de relâche pour ses convois. Il avait même forcé les habitants de cette île à prendre part à la guerre, et leurs escadres
furent à son service pendant toute la durée de son expédition.
Malgré la peinture que les historiens nous ont faite du caractère léger et impétueux de Pyrrhus, on aurait tort de regarder cette entreprise comme l'effet d’une résolution irréfléchie d’un esprit avide de conquêtes. Il avait, avant de s’y engager, examiné la situation politique du pays, et cette situation lui offrait de grandes chances de succès. On sait que la partie méridionale de la péninsule était habitée par des colonies grecques, dont quelques-unes avaient atteint autrefois un haut degré de prospérité. Menacées par l'ambition des Romains, et forcées de se soumettre plus ou moins à leur domination , elles semblaient devoir saisir avec transport l'occasion de recouvrer leur indépendance. Un prince de leur race, qui se serait annoncé comme un libérateur, pouvait espérer de les voir toutes se ranger sous ses drapeaux. Le même état de choses paraissait rendre également facile la conquête de la Sicile, où les Grecs supportaientimpatiemmentle joug des Carthaginois. Assurément ces considérations pouvaient paraître assez importantes pour décider un esprit même moins entreprenant que celui du roi d'Épire !.
Pyrrhus passait, suivant Denys d'Halicarnasse, pour
! Cependant les Grecs d'Italie n’aidèrent pas plus Pyrrhus dans son entreprise que ceux d'Asie n'avaient aidé Alexandre contre les Perses. Ils voulaient bien être soustraits à l'oppression étrangère, mais sans s’exposer aux risques de la guerre, et leur coopération se borna, la plupart de temps, à quelques subsides pécuniaires : voilà comment les espérances de Pyrrhus se trouvèrent déjouées. Pressé par les Romains, menacé par les Carthaginois, mal secondé par ses alliés, son entreprise ne fut plus bientôt aux yeux des hommes sensés qu'un rêve dangereux auquel il fallait se hâter de renoncer.
le meilleur capitaine de son temps'. Annibal allait plus loin : si l’on peut regarder comme authentiques les jugements qu’on lui fait prononcer, dans la célèbre entrevue d'Éphèse, de tous les généraux de l'antiquité, Alexandre était le seul qu'il lui préférât. Dans tous les cas, 1] n’aurait fait que répéter l'opinion unanime de l’histoire; car, suivant Justin, tous les auteurs s’accordaient à dire qu'aucun prince, ni de son temps, ni des temps antérieurs , ne pouvait lui être comparé?. Il est certain qu'il aimait la guerre avec passion; qu’il en faisait son étude favorite, et qu’il avait composé des traités de tactique dont Arrien, Élien, Cicéron, Frontin, parlent avec éloge. C’est lui qui eut, dit-on, le premier l’idée de représenter les évolutions militaires au moyen de petites pièces de bois ou de plomb; méthode qui, depuis, a été généralement suivie pour l'instruction théorique des militaires. Nous avons vu que, dès l’âge de dix-huit ans, il s'était distingué à la bataille d’/psus. Depuis cette époque il ne respirait plus que la guerre, et il n'avait fait que méditer sur les principes de la tactique macédonienne, qui passait alors pour la plus parfaite. Il ex cellait surtout dans l’art de la castramétation, dans celui d'établir les postes, et jamais personne ne sut mieux tirer parti du terrain.
Mais l’Épire était loin de pouvoir fournir les moyens
1 Dionys. Halicarnass., Fragment., hb. xix, n. 11. 2 «Satiscoustans inter omnes auctores fama est nullum nec ejus, «necsuperioris ætatis regem comparandum Pyrrho fuisse.»(Justin., Histor. philippic., xxXv, 5; cf. Tit. Liv., xxxv, 14 ; et Plutarch., Pyrrh.)
3 «Pyrrhum castrametari primum docuisse; ad hoc neminem «elegantius loca cepisse, præsidia disposuisse.» (Tit. Liv., loc. cit.) — Ciceron., Epist. famil., lib. 1x, 25. — Donat. in Terent, Eunuch., act. IV, sc. 7. — Frontin, Stratagem., lib. 1v, cap. 14.—Guischardt, Traduction de la tactique d’Arrien.
d'exécuter une entreprise aussi vaste que celle dont Pyrrhus avait conçu le projet, et il fut forcé de demander des secours aux autres princes macédoniens de la Grèce et de V’Asie. IT était de l'intérêt de ceux-ci d’éloigner un esprit turbulent, dont les voisins ne pouvaient jouir d'aucune espèce de tranquillité. Ils s'empressèrent donc de satisfaire à sa demande:Antiochus Soter, roi de Syrie, lui donna beaucoup d'argent; Antigone Gonatas, qui était maître des côtes de l’Asie, lui fournit des vaisseaux de transport; Ptolémée Céraunus, qui occupait alors le trône de Macédoine, lui envoya 5,000 hommes de pied, 4,000 chevaux, et 50 éléphants. Pyrrhus en possédait 10 autres, qu’il avait conquis autrefois sur Démétrius Poliorcète : il en eut donc en tout 60; c'était, suivant Pausanias, un des moyens militaires sur lesquels il comptait le plus pour le succès de son expédition. Les Tarentins lui fournirent un supplément de bâtiments de transport, et de grands bateaux plats pour y embarquer les éléphants. Ayant rassemblé tous ces moyens, Pyrrhus mit à la voile, et aborda à Tarente au cœur de l'hiver, l’an de Rome 473 (280 av. J. C.)!.