BATAILLE D'ASCULUM
L’année qui suivit la bataille d'Héraclée, les deux armées se rencontrèrent dans l’Apulie , auprès d’Æsculum. Pyrrhus avait réparé les pertes éprouvées par son armée avec les auxiliaires que lui avaient fournis les Samnites, les Tarentins, les Brutiens et les autres peuples de la basse Italie: mais cette fois l'intervention des éléphants fut moins décisive : les Romains commencçaient à ne plus redouter autant l'attaque de ces animaux, et l’on vit méme un soldat, ou un centurion de la quatrième légion, nommé Minuctius, se mesurer avec lun d'eux, et
lui abattre la trompe. Son exemple excita le courage de ses camarades, qui se mirent aussitôt à lancer leurs javelots sur les éléphants, et à les poursuivre avec des traits enflammés. Les deux armées combattirent avec ardeur jusqu’à l'entrée de la nuit, et le roi, blessé au bras, fut emporté hors de la mêlée.
Les Romains avaient eu le bon esprit de choisir un terrain accidenté, marécageux et couvert de broussailles, où la cavalerie et les éléphants ne pouvaient se déployer librement; et il parait que ce fut surtout à cette précaution qu'ils durent de ne pas souffrir autant qu'à la bataille précédente de l'attaque de ces animaux. Chacune des deux armées s’attribua la victoire; mais le carnage avait été si grand de part et d’autre, que toutes deux furent le reste de l’année hors d’état de rien entreprendre. Eutrope prétend que Pyrrhus perdit 20,000 hommes, assertion que je regarde comme exagérée; et 1l ajoute que la perte des Romains ne s'éleva qu’à 5,000 morts, et qu'ils tuèrent quelques éléphants. Le calcul de Frontin me paraît plus vraisemblable : selon lui, le chiffre total des deux armées étant de 40,000 hommes, Pyrrhus aurait perdu la moitié de son monde, et les Romains 5,000 hommes seulement. Denys d'Halicarnasse soutient que les pertes furent balancées, mais qu’il ne resta pas moins de 15,000 hommes sur le champ de bataille. Suïvant Putarque, il y aurait eu le lendemain un second combat, où Pyrrhus, après avoir attiré les Romains sur un terrain plus uni, les aurait défaits à l’aide de ses éléphants ; mais cette assertion ne me parait pas suffisamment démontrée, et au milieu de toutes ces incertitudes, Denys et Frontin me semblent les meilleures autorités |.
1 Frontin., Stratag., Lib. nu, 3, n. 21. — Dionys. Halicarn.
La bataille d’Asculum fut signalée par deux circonstances remarquables. La première fut la résolution héroique du consul Décius Mus, qui, après s'être dévoué aux dieux infernaux pour obtenir la victoire, se jeta au plus fort de la mêlée , et y périt percé de coups. C'était le troisième de sa famille qui donnait un pareil exemple. La seconde, c’est que les Romains y firent usage de chars garnis de longues fourches et de pointes de fer, et montés par des soldats armés de brandons et de projectiles incendiaires pour effrayer les éléphants et mettre le feu aux tours. Suivant Zonaras et Paul Orose , au récit desquels nous empruntons cette particularité, l'usage de ces chars aurait été introduit en Italie par les Gaulois; mais la bataille d'Asculum serait la première circonstance où les Romains en auraient fait l'essai. On s’est fondé, pour révoquer en doute le récit de ces historiens, sur ce qu’on lit dans la tactique d’Arrien, que jamais les Romains n'avaient combattu avec des chars. Mais, d’un autre côté, Végèce dit positivement qu'ils s’en étaient servis autrefois contre les éléphants !; et ces deux assertions, en apparence contradictoires, peuvent, selon moi, se concilier, si l’on admet que réellement les chars de guerre ne faisaient pas ordinairement partie du matériel des armées romaines, mais que ces chars avaient pu être employés par exception dans cette circonstance.
Cependant, découragé par l’opiniâtre résistance des Romains, et poussé par son caractère aventureux, Pyrrhus abandonna bientôt les champs de la Lucanie, et
apud Plutarch., Pyrrh., 21. — Eutrop., Breviar., Gb. 11, cap. 13.— Florus., lib. 1, eap. 18.— Plutarch., Pyrrh., 21.—Tit. Liv., Epitom., Hb. x. — P. Oros., lib. iv, c. f.
! Veget., de Re militari, 11, 24.
DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 1, CIHAP. VHI. 125
passa en Sicile avec 32,500 hommes. Les Carthaginois, établis dans une partie de cette île, voulaient la subjuguer entièrement; il les eut bientôt chassés de toutes les places qu'ils occupaient, et il serait sans doute devenu maître de l’île entière, si sa hauteur, son despotisme , et Les exactions qu’il ne se faisait pas scrupule de commettre, ne lui eussent aliéné les esprits des habitants. Ceux-ci se réunirent alors aux Carthaginois pour l’expulser !, et il revint en Italie décidé à reprendre ses opérations contre les Romains. Il fut d’abord rudement accueilli parles Mamertins, qui, l'ayant attendu dans des passages difficiles, tombèrent brusquement sur son arrière-garde , la taillèrent en pièces, et lui tuèrent deux éléphants. Blessé lui-même dans l’action, accident auquel son brillant courage l’exposait souvent, il eut besoin, pour pouvoir continuer sa marche, de toute son habileté et de toute la bravoure de ses troupes.