BATAILLE DE BÉNÉVENT
L'armée romaine était alors commandée par le consul Curius Dentatus, si connu pour l'antique simplicité de ses mœurs et pour la sévérité de ses principes. Suivant les historiens romains, cette armée ne se composait que de 20,000 hommes, tandis que Pyrrhus en comptait sous ses drapeaux plus de 80,000, soit Épirotes et Macédoniens, soit alliés et mercenaires de toute espèce, Samnites, Brutiens et Lucaniens. Mais on peut à bon droit
! «Imperium S$iciliæ tam ecito amisit quam facile quæsierat. » (Justin., xxuI , 3.)
se méfier de ces supputations par trop favorables à la vanité nationale , et il me semble qu’on ne s’éloignera pas beaucoup de la vérité en admettant que les forces du roi étaient à peu près doubles de celles des Romains. Quoi qu’il en soit, ceux-ci avaient l’avantage de l’unité de direction et de discipline, avantage dont étaient privés les coalisés.
Les deux armées se rencontrèrent sur la frontière des Hirpins, près de Bénévent. À peine l'avant-garde du roi était-elle arrivée que le consul fonditsur elle, lui tua beaucoup de monde, et prit quelques éléphants ; chacun rangea ensuite ses troupes, et Curius, profitant habilement des avantages du terrain, défit une des ailes de l’ennemi, tandis que Pyrrhus, de son côté, enfonçait les Romains , à l’aide de ses éléphants, et les poussait jusque dans leur camp. Curius se mit alors à la tête de sa réserve et s’avança, précédé de soldats qui d’une main tenaient une torche, et de l’autre une épée. Des archers, dispersés dans les rangs , lançaient en outre sur les éléphants des traits enflammés, qui, s’enfonçant dans leur peau et y restant attachés, leur causaient des souffrances horribles ‘. Ces expédients eurent un plein succès: le hasard servit d’ailleurs le consul autant que sa propre prévoyance; car, au moment où les éléphants, effrayés à la vue du feu, commencaient à reculer, l’un d’eux, blessé à la tête, se jeta au travers des rangs des Épirotes ;ses hurlements mirent les autres en fureur, et tous, rebroussant aussitôt chemin, se précipitèrent en même temps sur l’armée, où ils firent d'autant plus de ravage que les rangs étaient plus nombreux et plus serrés. Pyrrhus eut beau-
1 Ces traits enflammeés n'étaient sans doute autre chose que la phalarica ou falarica , dont nous parlerons au chap. 11 du second hvre.
coup de peine à se retirer sous les murs de Bénévent; son camp fut pris et pillé!, et l’on dit qu’il laissa sur le terrain plus de 20,000 hommes. Ainsi, pour me servir des paroles de Florus, ces mêmes éléphants qui lui avaient fait gagner sa première bataille ne servirent qu’à rendre la partie égale dans la seconde, et causèrent la perte de la troisième”. Honteux de sa défaite, Pyrrhus se hâta de regagner Tarente, où sa position devint bientôt extrêmement critique, car les Romains étaient en marche pour venir l'y assiéger, et les Carthaginois menaçaient de lui couper le retour par mer. Il mit donc à la voile pour l'Épire , où il reconduisit à peine le quart des troupes qu'il avait emmenées six ans auparavant. Il fut tué quelque temps après dans la Grèce, dans une échauffourée où son ardeur irréfléchie l’avait engagé. Les éléphants contribuèrent encore à cette catastrophe, dont nous aurons occasion de parler plus tard *.
La victoire de Bénévent avait fait tomber 8 éléphants au pouvoir des Romains : 4 moururent de leurs
1 Suivant Frontin, les Romains admirèrent la belle disposition du camp de Pyrrhus, et ils en profitèrent pour introduire des améliorations dans leur castramétation, qui, auparavant, était tout à fait irrégulière. (Stratag., hb. 1V, cap. 1, n. 14.) Juste-Lipse, tout en attaquant cette dernière assertion, convient cependant que les Romains purent corriger les défauts de leur manière de camper en adoptant quelques dispositions du camp des Épirotes. ( De Militia rom., lib. v, dialog. 1.)
2 «Ac sic eædem feræ, quæ primam victoriam abstulerant, se- «cundam parem fecerant, tertiam sine controversia tradidere, » Mior., lib. 1,,18.:ÿ 21:
3 Il existe à Rome , au musée du Capitole , une belle statue de guerrier, plus grande que nature , et que l’on attribue communément à Pyrrhus, à cause des têtes d’éléphant qui sont sculptées sur la cuirasse.
blessures ; on promena les 4 autres avec ostentation dans toutes les villes de la république, pour familiariser les populations avec ces terribles quadrupèdes, et pour dissiper les craintes que leur première apparition avait inspirées. Ils furent ensuite conduits à Rome et servirent à rehausser le triomphe du consul. Ce triomphe fut le plus éclatant que Rome eût célébré jusqu'alors; c'était en effet la première cérémonie de ce genre où l'on voyait figurer parmi les vaincus ces fameux Macédoniens, ces Molosses, ces Épirotes, dont la réputation militaire était si grande depuis Alexandre. Non moins remarquables d’ailleurs par la fierté de leur démarche que par la richesse de leur costume, ils attiraient bien plus les regards que les Samnites, les Lucaniens et les autres peuples d'Italie, que l’on était depuis longtemps habitué à trainer au Capitole. Mais ce qui flatta surtout l’amour-propre des Romains, ce fut le spectacle des éléphants, de ces terribles quadrupèdes qui leur avaient causé tant d’effroi, et qu'ils voyaient maintenant captifs et enchainés au char de leur consul. Ils s’avançaient, dit Florus, chargés de leurs tours, suivant tristement le cortége, la tête baissée et comme honteux du rôle humiliant qu’on leur faisait jouer ?. Étrange destinée en effet que celle de ces nobles quadrupèdes, nés aux dernières limites de l'Orient, puis traînés de maître en maitre, de contrée en contrée, jusque dans un monde
1 «M. Curius Dentatus, victo Pyrrho, primum in triumpho «elephantum duxit.» (Senec., de Brevit. vitæ, e. 13.) — «Curius «in consulatu triumphavit; primus Romam elephantos quatuor «duxit.» (Eutrop., Breviar., 1, 14.)
1 «Sed nihil bentius populus romanus adspexit, quam illas quas «timuerat cum turribus suis belluas , quæ , non sine sensu capti- «vitatis , submissis cervicibus , victores equos sequebantur.» ( Florus, 1,18)
nouveau où, après les avoir pris pour des bœufs et éprouvé à leur vue une extrême terreur, on finit par les faire servir de jouet à une populace ignorante et grossière |.
Il est une remarque que l’on a déjà faite, c'est que, dans l’histoire des Romains , tous les événements se sont enchaînés de manière à les faire avancer sans cesse de plus en plus dans la carrière de grandeur qu’ils étaient appelés à parcourir. Les obstacles eux-mêmes, qui menaÇaient de les arrêter, n’ont eu d'autre effet que de rendre leur marche plus assurée. C'est ainsi que l’invasion de Pyrrhus, qui semblait d’abord devoir être si'redoutable, peut, en définitive, être regardée comme le véritable commencement de leur grandeur. Jusqu’alors ils n'avaient eu à combattre que des peuples italiens dont les armes et la tactique n'offraient pour eux rien d’extraordinaire. Un peu plus de résolution dans les chefs, un peu plus d’ardeur dans les troupes, faisaient tous les frais de la victoire; mais le temps n'était pas loin où ils allaient avoir à se mesurer avec des rivaux bien plus formidables; une lutte se préparait, dans laquelle tout allait être nouveau. La tactique des Carthaginois, empruntée en grande partie aux Grecs, l’impétuosité de la cavalerie numide, le choc des éléphants, étaient autant d'éléments inconnus qui pouvaient mettre en défaut la vieille routine des légions. L'expédition de Pyrrhus vint donc fort à propos pour servir de transition entre l’ancienne manière de combattre des Romains et celle qu’ils allaient être forcés d'adopter. Ce petit rot, dont la puissance n'égalait pas l'ambition, n’était nt assez fort
1 Dionys. Halicarn., Fragm., lib. xix, 13.—Plutarch., Pyrrh., 25, 26.—Diodor.Sicul., Eclog., hb. xxut, 11,14.—Plin., ist. nat.,vur, G. —Frontin., Stratag., u, 11, n.1.—Aurel. Vict., de Wir. illust., xxxv.
pour les accabler, ni assez persévérant pour les épuiser. La guerre qu'il leur fit ne fut pour eux qu'une excellente école; sa cavalerie thessalienne, sa phalange, ses éléphants, leur apprirent à combattre la cavalerie numide, l'infanterie et les éléphants des armées carthaginoises. Cette guerre fut la répétition du grand drame qui allait bientôt se jouer, et qui, s’il n’eùt pas été précédé de cet apprentissage, pouvait avoir pour Rome un dénouement funeste !.
1 Il n’y eut pas douze ans d'intervalle entre la retraite de Pyrrhus et le commencement des guerres puniques. Il prévoyait luimême, lorsqu'il quitta la Sicile, la lutte qui allait s'engager. OA! la belle palestre ! s'écria-t-il en jetant sur cette île un coup d’œil de regret, Oh! la belle palesire que nous laissons aux Romains et aux Carthaginois! (Plutarch., Pyrrh., 23.) Il aurait pu ajouter qu'il s'était chargé d’enseigner aux uns comment il fallait s'y prendre pour vaincre les autres.
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