CHAPITRE IX
Les Carthaginois adoptent les éléphants de guerre, — Conjectures sur les lieux d’où ils tiraient ces quadrupèdes, — Il en établissent un grand dépôt à Carthage. — Après l'introduction de ce nouveau service dans leur armée , ils renoncent aux chars de guerre, dont ils avaient fait antérieurement un grand usage. — Première guerre punique. — Batailles de Tunis et de Palerme. — Nombre considérable d’éléphants qui tombent au pouvoir des Romains à cette dernière affaire.
L'empire de Carthage était déjà florissant à l’époque d'Alexandre, et cette république n’avait pas vu sans inquiétude les progrès du conquérant. Il y avait, en effet, lieu de craindre qu'après avoir subjugué l'Orient, il ne tournât ses armes contre l'Afrique. Les prétextes ne manquent jamais aux ambitieux, et celui qui vengeait sur Darius les ravages commis par Xerxès pouvait également demander compte aux Carthaginois des maux que leurs ancêtres avaient faits aux Grecs de la Sicile. On n'avait point oublié qu’au temps de la guerre médique, Carthage avait fait alliance avec le grand roi, et que, tandis que les Perses portaient le fer et le feu dans la Hellade, les Carthaginois avaient débarqué en Sicile 300,000 hommes, et de leurs flottes menacé toutes les côtes de cette ile".
Alexandre aurait donc pu colorer une agression contre Carthage d'un prétexte semblable à celui qu'il avait mis en avant pour marcher contre la Perse; il le pouvait d’autant mieux que des griefs récents étaient venus s'ajouter aux anciennes rancunes. Ilavait, en effet, été informé que les Carthaginois avaient promis des secours aux Tyriens, et que cet espoir n’avait pas peu contribué à encourager
1 Diodor. Sicul., x1, 20, 21, 22. — Heeren, Manuel d'histoire ancienne, p.81, 3° édition de la traduct. franc.
ceux-ci dans leur résistance. Dès lors il avait roulé dans son esprit le projet d’abaisser Carthage, et 1l s'en était même expliqué ouvertement. Le désastre de Tyr, qui eut lieu ensuite, dut être regardé comme un présage sinistre pour la plus importante de ses colonies, où l'alarme devint plus vive encore quand le conquérant, devenu maître de l'Égypte, se fut déclaré l’allié et le protecteur de la république de Cyrène, puissance limitrophe et ennemie de Carthage; la fondation d'Alexandrie ne laissait d’ailleurs aucun doute sur les intentions du roi de Macédoine. Cette ville était évidemment destinée, sinon à hériter de l’influence maritime de Carthage, du moins à la lui disputer, et à devenir pour elle une rivale redoutable.
Tourmentés de ces appréhensions, les Carthaginois choisirent un citoyen connu pour sa souplesse et son habileté , et le.chargèrent d'aller au quartier générai de l’armée macédonienne, épier les véritables intentions d'Alexandre. Amilecar Rhodanus, c'était le nom de ce citoyen, sut si bien s’insinuer dans l'esprit de Parménion, qu'il en obtint la faveur d’être présenté au roi. Il se trouva alors en position de bien observer, et à partir de ce moment les Carthaginois furent informés de tout ce qui pouvait les intéresser à la cour du roi de Macédoine. Ce fut par son conseil qu'ils lui envoyèrent une ambassade solennelle pour le complimenter à son retour à Babylone. Mais la mort du conquérant vint bientôt chanser la face des affaires, et ils purent croire qu’ils avaient échappé au danger *.
Leur sécurité ne fut pas de longue durée : cette puissance macédonienne dont ils craignaient tant les en-
1 «Non minus animosis Tyrus, fiducia Carthaginiensium, bello «excipitur.» (Justin, Hist. philipp., X1, 10.)
? Justin, Histor. philippic., x1,10; xui, 13; xxt, 5. — Front., Stratagem., 1,c.2,u. 3, — Flathe, Geschichte Macedoniens, t.1, p. 416.
vahissements vint s'établir près d'eux, et l’on ne tarda pas à s'apercevoir que la nouvelle dynastie, qui avait choisi Alexandrie pour sa résidence, née au milieu des conquêtes , était peu disposée à respecter les droits de ses voisins. À peine les Ptolémées étaient-ils établis dans la vallée du Nil, que la possession de l'Égypte ne suffit plus à leur ambition : ils étendirent leur domination sur une partie de la Syrie et de l'Arabie, sur l'île de Chypre, sur les Cyclades, et bientôt les villes maritimes de la Phénicie, de la Carie, de la Pamphilie et même de la Thrace, leur obétrent aussi. Ces possessions, qui assuraient leur influence comme puissance continentale, les mettaient en même temps en état de prétendre à l'empire de la mer. On savait d’ailleurs que, dans les arrangements qu'ils avaient faits avec les autres successeurs d'Alexandre, ils s'étaient réservé la faculté de s'étendre du côté de l'Occident. Ce ne pouvait être qu'aux dépens de la Cyrénaïque cu de Carthage ellemême ; et en effet ils ne tardèrent pas à mettre sous leur dépendance la première de ces deux contrées. Leurs frontières furent alors portées à la grande Syrte et aux oasis de Libye !.
Dès ce moment les Carthaginois durent chercher à prévenir les dangers de ce voisinage menaçant, et ce fut alors sans doute que, pour mettre leurs armées au niveau de celles des Ptolémées, ils songèrent à se pourvoir
! «Terminos quoque imperi, adquisita Cyrene urbe, ampliave- «rat.» (Justin., xin1, 6.) Le projet de conquérir l'Afrique carthaginoise étartconforme àla politique égyptieune; ce fut toujours le rêve favori des successeurs d'Alexandre. Démétrius Poliorcète, entre autres, avait fait de grands préparatifs sur mer et sur terre pour porter la guerre dans cette contrée, et il ne fallut rien moins que sa chute rapide pour faire avorter ses projets. Voyez Droysen, Geschichte der Nachfolger Alexanders, p. 596.
d’éléphants. Suivant l'illustre Heeren', la nécessité de cette innovation ne leur aurait apparu que pendant la guerre qu'ils eurent à soutenir en Sicile, contre le roi d’Epire. Cette opinion, qui ne s'appuie sur aucun fait positif, me parait inadmissible. En effet, ils n'auraient eu que douze ans pour préparer leurs chasses dans l’intérieur de l'Afrique, pour amener à Carthage les éléphants qu’ils auraient pris, pour les dompter, les exercer, en réunir quelques centaines, enfin pour que ce service füt organisé sur une vaste échelle, comme il l'était au commencement dela première guerre punique. Ilest plus probable qu’ils y songèrent aussitôt qu’ils vinrent les Lagides établis à Alexandrie; ils auraient eu alors plus de trente ans pour méditer sur les avantages et les inconvénients de cette innovation. On peut d’ailleurs supposer qu'ils ne se déterminèrent définitivement à l’adopter, que lorsqu'ils eurent l'exemple des établissements formés en Afrique par Ptolémée Philadelphe ?.
Nous avons pu donner quelques renseignements sur les moyens qu'employaient les rois d'Égypte pour se procurer des éléphants, et sur les lieux d’où ils tiraient ces animaux: nous ne pouvons en faire autant pour les Carthaginois. Faute de documents, nous sommes réduit à former des conjectures sur les chasses que ce peuple avait aussi ordonnées dans l’intérieur. Dans tous les cas, il est aisé de comprendre que, par sa position et par son influence politique, Carthage avait autant de facilités que les rois d'Égypte pour s’approvisionner en élé-
1 Idées sur la politique et le comm. des peuples de l'ant., t. iv, p- 922 de la traduct. franc.
2? L'établissement des Lagides sur le trône d'Alexandrie peut être fixé à la bataille d’Ipsus (301 av. J. C.). L’avénement de Pbiladelphe eut lieu quinze ans plus tard. La première guerre punique commenca trente-sept ans après le premier de ces événements, et vingt et un après le second.
phants. Elle en avait bien davantage, si l’on admet ce que nous croyons avoir démontré dans notre premier chapitre, qu'il y avait, à l’époque dont nous parlons, des éléphants dans l’Afrique septentrionale. Cette république, d’ailleurs, était alliée aux rois de Mauritanie et de Numidie, lesquels entretenaient des rapports avec l’intérieur du pays, et pouvaient en faire venir soit des éléphants, soit d’autres produits, par les caravanes, qui de tout temps ont été le principal moyen de communication entre le nord et le sud de l'Afrique !. La route que suivaient les Carthaginois pour leur commerce avec l’intérieur était sans doute celle du Fezzan; mais il est probable qu'avant de songer aux éléphants du Soudan, ils auront exploité ceux de la Byzacène et de la Zeugitane. Nous avons déjà parlé d’une de ces chasses, faite par Asdrubal, fils de Giscon; c’est le document le mieux constaté qui nous soit resté sur ce sujet ?.
On sait que Carthage était bâtie à l'extrémité d’une presqu'île, unie au continent par un isthme assez large. Comme ce côté était le seul par où une armée de terre pût l'attaquer, on y avait accumulé les moyens de défense. Un triple mur, entièrement construit en grosses pierres de taille, traversait toute la largeur de l'isthme, d'une mer à l’autre; sa hauteur était de 39 coudées, son épaisseur de 20; enfin, il était, dans toute sa lonsueur, flanqué de tours à quatre étages et disposées deux
! Les routes que suivent aujourd’hui les caravanes, pour aller de la Barbarie dans le Soudan et sur les bords du Niger, sont celles que l’on a de tout temps suivies; comme autrefois, elles traversent le pays des Garamantes et celui des Gétules, c’est-à-dire le Fezzan, le Taflet, le Bilédulgérid : il n’y a de changé que le nom des étapes. Voyez les savantes recherches de Heeren sur la politique et le commerce des peuples de l'antiquité, t. 1V, p. 223 et 391 de la traduct. franc.
2? Voyez ci-dessus, pag. {3 et suiv.
à deux en saillie : ouvrage immense si l’on songe que, d’après le témoignage de Polybe, qui connaissait bien les lieux puisqu'il avait assisté à la prise de Carthage, la largeur de l’isthme n’était pas moindre de 25 stades. Ces murs cependant n'étaient pas pleins dans toute leur épaisseur; ils présentaient, du côté de la place, deux étages de voûtes ou, comme nous dirions, de casemates. Dans celles du bas on avait ménagé des loges pour 300 éléphants, et des magasins pour leur nourriture ; dans celles du haut il y avait des écuries pour 4,000 chevaux, des casernes pour 24,000 hommes, et des dépôts d’armes et de subsistances !. Les enclos pour dresser les éléphants au combat se trouvaient sans doute à proximité de cette enceinte. Quant au nombre de ces animaux entretenus ordinairement par les Carthaginois, on ne saurait le déterminer rigoureusement; mais rien ne prouve qu'il ait jamais dépassé celui de 300 ?.
Dans leurs anciennes guerres, les Carthaginois avaient, ainsi que la plupart des nations de l'Orient, fait un grand usage de chars armés de faux ; ils en avaient beaucoup lors de leurs premières invasions en Sicile, au temps de Gélon et de Denys l’Ancien. Plus tard, lorsqu'ils furent défaits par Timoléon, au passage du Crimèse, ils laissèrent au pouvoir du vainqueur 200 chars de guerre, et ils en eurent un plus grand nombre de brisés pendant le combat. Enfin , lorsqu'Agathocle porta ses armes en Afrique, ils lui opposèrent une armée de 40,000 hommes et 2,000 de ces machines. Ce dernier événement ne précéda
! Appian., Bell. punic., xCv. — Polyb.,1, 73. — Diodor.Sicul. Fragm., lib. xxx. — Campomanes, 4ntigüetad maritima de la republica de Cartago.
? Dureau de La Malle, Recherches sur la topographie de Carthage, p. 23. — Dusgate, ouvrage cité, p. 233 et suiv.
que d'environ trente ans l'expédition de Pyrrhus! ; mais ils cessèrent de se servir de chars aussitôt qu’ils eurent adopté les éléphants; et l’on peut en inférer qu'ils regardaient ce nouveau service non-seulement comme équivalent, mais même comme préférable à celui qu’ils abandonnaient. C'est, toutefois, une chose digne de remarque que les Carthaginois aient renoncé aux chars de guerre pour se servir des éléphants, et que les Romains n'aient pensé à en faire usage que pour résister à ces animaux *. L'analogie de ces deux moyens d'attaque avait donc frappé ces deux nations, qui toutes deux les avaient crus également propres, soit à être substitués, soit à être opposés l’un à l’autre.
Quant à Carthage, elle dut s’applaudir d’une innovation au moyen de laquelle elle put souvent contre-balancer la supériorité des Romains et même en triompher : aussi les éléphants fisurèrent-ils souvent en grand nombre dans les armées carthaginoises. Au commencement de la première guerre punique, Hannon, pour obliger les Romains à lever le siége d’Agrigente, débarqua en Sicile des troupes auxiliaires et 60 éléphants“. Il échoua dans cette entreprise; il perdit 44 de ces animaux, et 1{ tombèrent au pouvoir des vainqueurs: mais Carthage répara promptement cette perte, car quelques années étaient à peine écoulées que l’on vit Xanthippe opposer 100 éléphants aux légions de Régulus. À mesure que la guerre se prolongeait, les Carthaginois redoublaient d'activité pour ajouter à leurs armées ce puissant accessoire. Enfin, décidés à faire un dernier effort
! Diodor. Sicul., x1, 20, 21; xiv, 54; xvi, 79, 80; xx, 10. — Plutarch. et Corn. Nep., Timoleon. vit.
2? Voyez ci-dessus, pag. 124.
3 Diodor, Sicul.,hb.,xxur, Eclog.,8.—Freinshem., Suppl. Livian., dec. 11, lib. xvi. ;
pour recouvrer la Sicile, ils envoyèrent dans cette île Asdrubal avec des forces considérables et un train de 140 éléphants. Ainsi que nous le dirons bientôt, ces animaux tombèrent au pouvoir des Romains. Malgré cette perte, Carthage put encore, après avoir conclu la paix avec Rome, déployer un grand nombre d’éléphants dans la guerre contre les mercenaires !.
L'emploi de ces animaux prolongea la résistance des Carthaginois, et déconcerta souvent les prévisions de leurs ennemis : aussi les Romains leur imposèrent-ils, aussitôt qu'ils furent assez forts pour leur dicter la loi, le sacrifice de tous leurs éléphants. Ils se soumirent, mais non sans un profond regret; et quand ils eurent perdu tout espoir de sauver leur patrie, on les vit, suivant Appien, courir comme des forcenés au milieu des monuments de leur ancienne grandeur, et appeler à grands cris, en les nommant par leurs noms, comme s'ils étaient présents, leurs éléphants, dont ils n’avaieñt jamais cessé de déplorer la perte ?.
Mais, si les éléphants furent souvent utiles aux Carthaginois, ils leur causèrent aussi de grands dommages. Ces revers de fortune sont une des conditions inévitables de l'emploi de ces animaux : c’est ce que nous allons démontrer dans le récit des batailles de Tunis et de Palerme, batailles qui occupent une place si importante dans l’histoire de la première guerre punique, et qui sont également remarquables et par le grand nombre des éléphants qui s’y trouvèrent engagés et par la diffé-
1 La facilité avec laquelle les Carthaginois réparaient la perte de leurs éléphants est une nouvelle preuve que nous pourrions ajouter à celles par lesquelles nous avons démontré, dans le chap.1, p. 17 et suiv., qu'ils tiraient ces animaux de la Numidie, de la Mauritanie , et des autres pays situés au nord de PAtlas.
? Appian., Bell. punic., vin, 92.
rence des résultats. En effet, ces mêmes animaux, qui avaient donné aux Carthaginois la victoire à Tunis, furent à Palerme la cause de leur défaite.