BATAILLE DE TUNIS
(497 de Rome, 256 av. J. C.)
L'expédition du consul Atilius Régulus en Afrique avait débuté de la manière la plus brillante. Après avoir détruit ou dispersé les flottes des Carthaginois, les Romains avaient débarqué sur leur territoire et défait leurs armées partout où ils les avaient rencontrées. Un grand nombre de villes avaient ouvert leurs portes à Régulus ; il avait pris 18 éléphants dans un seul combat, et envoyé à Rome 27,000 prisonniers. Maître de la campagne, il poussait déjà ses excursions jusqu'aux portes de la capitale, et cette rivale de Rome, humiliée enfin , s’abaissait à demander la paix. Tourmentée à la fois par la terreur , la famine et la discorde, elle se serait résignée aux plus grands sacrifices; mais le consul, dont la dureté naturelle avait encore été augmentée par la victoire, ne voulait consentir à traiter qu'à des conditions intolérables pour les vaincus. Telle était l'extrémité où étaient réduits les Carthaginois, lorsqu'un hasard inespéré vint tout à coup changer la face des affaires. Ils avaient envoyé des vaisseaux à l'étranger pour y enrôler des volontaires; on vit entrer dans le port un nombreux convoi de ces aventuriers, parmi lesquels se trouvait un Spartiate, nommé Xanthippe, homme de talent et de résolution qui releva bientôt les espérances des vaincus.
La première chose que fit l’habile Lacédémonien, ce fut de s'informer de tout ce qui était arrivé depuis le
débarquement des Romains, et surtout des circonstances qui avaient accompagné les dernières défaites : 11 vit bientôt que l'incapacité des généraux carthaginois était la principale cause de leurs désastres. En effet, ils avaient été assez peu clairvoyants pour s'engager dans des terrains escarpés et accidentés, où les éléphants et la cavalerte, qui faisaient leur plus grande force, leur étaient inutiles, et où la supériorité de l'infanterie romaine ne pouvait manquer de décider de la victoire. Xanthippe ne fit point mystère de sa manière de penser; ses discours parvinrent aux oreilles du sénat. Cette assemblée, n'ayant plus de confiance dans les officiers carthaginois, voulut conférer avec l'étranger, et le fit appeler : ses raisons furent trouvées convaincantes, et le gouvernement , ayant approuvé ses plans, le chargea de la direction de la guerre.
Le nouveau général régla ses dispositions sur les principes qu'il s'était formés. Persuadé que la force de l’armée carthaginoise était dans la cavalerie et dans les éléphants, il tâcha d'en avoir autant qu’il était possible, etil eut soin de manœuvrer en rase campagne , où il était sûr de conserver l'avantage; car les Romains n'avaient point d’éléphants, et leur cavalerie, toujours peu nombreuse, a rarementété utile. Régulusne comprit pas l'importance de ce changement de tactique, ou peut-être fit-1l peu de cas d’un ennemi qu'il avait constamment vaincu. Quant à ses officiers et à ses soldats, ils ne partagèrent pas son assurance; ils virent au contraire avec appréhension l'ennemi adopter ce nouveau système au moment d’engager une bataille qui semblait devoir être décisive.
Le lieu où l’action allait se passer était une plaine près de Tunis ( Tunes ou Tunetum), place alors occupée par les Romains, à quelques lieues au$. 0. de Carthage. L'armée de cette république était composée de 12 à
DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 1, CHAP. IX. 141 13,000 hommes d'infanterie, en partie du pays, en partie mercenaires, de 4,500 chevaux, et d'environ 100 éléphants. Xanthippe forma d'abord l'infanterie africaine en phalange, au centre de son ordre de bataille; puisil partagea sa cavalerie sur les ailes, qu'il plaça un peu en avant de l’alignement de l'infanterie ; il choisit ensuite les plus lestes et les plus légèrement armés parmi les mercenaires, pour les disposer par pelotons, soit en dehors des ailes, soit derrière, vis-à-vis les intervalles laissés par les escadrons. Dans ces deux positions, ils devaient faire le service de troupes légères, se porter en avant au besoin, couvrir le centre ou les ailes, et veiller enfin sur tous les mouvements de l'ennemi. Ce qui resta de ces troupes fut placé sur le flanc droit de la phalange. Quant aux éléphants 'ils furent, dit-on, disposés devant le front de l’infanterie, sur un seul rang, à une assez grande distance de toute la ligne , pour que l'on püt les arrêter et les rallier dans le cas où ils seraient repoussés. C'était une bonne précaution; car sans cela ces animaux auraient pu se renverser sur les troupes et y porter le désordre.
La force de l’armée carthaginoise n'étant pas considérable, les-éléphants devaient être extrêmement rapprochés les uns des autres, si l’on admet, avec Guischardi, qu'ils ne couvraient que le front de l'infanterie. « Xanthippe, dit ce savant, serra tous ses éléphants côte à côtes, et sur un seul rang, et il les serra le plus qu'il était possible, pour qu’ils ne débordassent pas son infanterie. » Malgré l'autorité d'un st habile tacticien, je ne puis adopter cette opinion: il y avait, selon mot, impossibilité de placer convenablement un si grand nombre d'éléphants devant un corps de bataille qui ne devait pas s'élever à plus de 10,000 hommes. Ces hommes devant, d’après les principes de l'ordonnance grecque, être ran-
gés sur seize de fond, et chaque phalangite occupant environ 3 pieds dans le rang, il s'ensuit que le front de l’armée ne pouvait être que de 1800 pieds, et que les éléphants eussent été à peine séparés par un intervalle de 14 pieds. Cette distance était évidemment trop petite pour des animaux aussi grands et aussi difficiles à gouverner ; pour peu qu'ils se fussent tournés les uns contre les autres, ou qu’ils eussent appuyé de côté en marchant, il en serait résulté des chocs dangereux, et la confusion aurait été inévitable !. Enfin les embarras du général carthaginois auraient été aussi grands que ceux d’un officier d'artillerie qui placerait aujourd’hui 100 pièces de bataille sur une ligne de 400 mètres.
Il me semble plus raisonnable de supposer que Xanthippe avait rangé ses éléphants en avant de tout son front de bataille, y compris la cavalerie des ailes et les troupes légères. On peut d’ailleurs admettre, pour donner à ce calcul toute l'étendue dont il est susceptible, que la phalange, au lieu de présenter une ligne continue, avait été déployée par divisions de 1,000 hommes, ou, comme on disait alors, par chiliarchies, avec les intervalles prescrits pour une semblable formation. Le front de l’armée carthaginoise aurait alors été assez étendu pour que l’on püt laisser au moins 40 pieds d'intervalle entre les éléphants *. Il paraît d’ailleurs constaté que
! La difficulté eût été encore plus grande suivant Guischardt, car ce tacticien ne porte le corps de bataille de Xanthippe qu'à 8 ou 9,000 hommes. Il n’y aurait eu alors que 10 ou 12 pieds d’un éléphant à un autre. — Voyez Mémoires militaires sur les Grecs et les Romains , t. 1, chap. 2; on y trouve le plan de la bataille de Tunis , où les éléphants se touchent presque.
2? Les Carthaginois avaient organisé leur infarterie sur le pied des phalanges srecques. Nous donnerons dans l'appendice 2, à ‘ la fin du volume, des détails cet égard.
les anciens ne plaçaient jamais les éléphants à moins de 40 à 50 pieds de distance. C'était une règle que l’expérience leur avait apprise, et nous en traiterons plus particulièrement au chapitre VI du second livre, où il sera question de la place qu’occupaient ces animaux sur le champ de bataille. |
Une considération, tirée des circonstances mêmes de la bataille de Tunis, me semble donner encore plus de force à mon opinion sur la disposition des éléphants dans l’armée carthaginoise. L’intention de Xanthippe était évidemment de se servir de ces animaux pour envelopper l’armée romaine: il est donc très-probable qu'il avait étendu sa ligne autant qu'il le fallait pour déborder celle de l'ennemi. Or, le front de l'armée de Régulus (telle que nous allons la décrire, et d’après le mode de déploiement usité chez les Romains) devait occuper 3,200 ou 3,600 pieds, suivant l'intervalle que le consul avait jugé à propos de laisser entre les légions et entre les ailes. Xanthippe aurait donc eu, en plaçant ses éléphants devant toute sa ligne, l’avantage de déborder les Romains. Cette idée devait naturellement se présenter à son esprit, et Je ne vois pas pourquoi il ne l'aurait pas adoptée ; c’est d’ailleurs ce qu’il fit, si l'on en croit Polybe, qui dit en propres termes que les éléphants étaient rangés sur une seule ligne devant le front de toute l’armée !.
Suivant les données les plus vraisemblables, l’armée romaine était de 15,000 hommes de piedet de 500 chevaux. Appien et Eutrope parlent de 30,000 hommes ; mais ce chiffre est évidemment exagéré, car nous savons que l’autre consul, Manlius Vulso, était retourné en Italie avec
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LATÉOTNGE. (Polyb., 1, 33.)
une partie des troupes, ne laissant à Régulus qu'une armée consulaire, c’est-à-dire deux légions romaines et deux légions d’auxiliaires, ce que, d’après la composition de la légion à cette époque, on ne peut évaluer à plus de 15,000 hommes, surtout si l’on considère que ces troupes avaient déjà fait une campagne et éprouvé des pertes. Quant à la cavalerie, Régulus n’en avait pas même le tiers de ce qu’on donnait ordinairement à une armée consulaire, et cette circonstance contribua beaucoup à sa défaite.
Le général romain , ayant observé la forceet l’ordre de bataille de l’armée des Carthaginois, comprit d’abord que ce qu'il avait le plus à redouter, c'était leur nombreuse cavalerie et leurs éléphants. Il pensa que pour parer au danger, il devait donner plus de consistance à son infanterie, en rapprochant les lignes, et en diminuant les intervalles des manipules. C’est ce qu'il fit, suivant Polybe, qui le dit positivement, mais en peu de mots et sans donner d'autre explication *. C’est pourtant sur ce peu de mots que les modernes ont tracé le plan de la bataille de Tunis, chacun à sa manière, suivant les idées et le système de tactique qu’il avait adopté. Je me dispense-
1 Tv dE curacay Tébiv Boayurépay mëv h mododev, Balurépay dE roumouvrec… (Polyb.. hb. 1, 33.) — Il est évident qu’en diminuant les intervalles des manipules, on devait diminuer la longueur du front de l’armée; mais, à moins de supposer une formation en masse, ce qui ne me parait pas admissible, on ne comprend pas clairement comment, en serrant les trois lignes, on arrivait à se donner plus de profondeur. Cette espèce d’obscurité, qui tient uniquement à l’extrème concision du texte, m'a conduit à supposer que Régulus aurait peut-être fortifié son front par une quatrième ligne, supposition que j'aurai bientôt l’occasion de développer. Ainsi, en effet, il se serait réellement donné plus de profondeur pour résister aux éléphants, ce qui était son but, comme le dit notre historien.
DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 1, CHAP. IX. 145 rai de discuter ces opinions, dont la plupart appartiennent plutôt au domaine de l'imagination qu’à celui de l'histoire : je me bornerai à rapporter celles qui m'ont paru les plus vraisemblables. Mais auparavant je dois entrer dans quelques détails sur l’ordre de bataille des Romains, ordre qu'il est nécessaire de se rappeler pour bien comprendre les faits ".
Les Romains, comme on sait, rangeaient leur armée sur trois lignes, l'infanterie au centre, la cavalerie sur les ailes. La première ligne était formée par les Aastalr de toutes les légions, la seconde par les princes, la troisième par les #riaires. La distance entre la deuxième et la troisième lignes était double de celle qui séparait la première de la deuxième. Dans chaque ligne, à Pépoque dont nous parlons, les légionnaires se formaient en manipules, séparés entre eux par des intervalles égaux à la ‘longueur de leur front, de manière queles manipules des princes étaient placés devant les intervalles des hastaires, et ceux des triaires devant les intervalles des princes. En d’autres termes, les trois lignes formées par les lésions étaient divisées en pelotons disposés en échiquier. Les troupes légères couvraient le front de l’armée : elles engageaient le combat,et pouvaient, quandles circonstances l'exigeaient, se retirer derrière les lignes, par les intervalles laissés entre les manipules.
C’est ainsi, sans doute, que Régulus rangea d’abord son armée; mais lorsqu'il vit la cavalerie et les éléphants des Carthaginois, il dut craindre que ses troupes ainsi morcelées ne fussent hors d'état de leur résister, et ce
1 Sur la composition des légions et sur l’ordre de bataille des Romains on peutconsulter Patrien , /a Militia romana ; Juste-Lipse, de Militia romana ; et parmi les contemporains le général Rogniat, Considérations sur l’art de la guerre ; et le colonel Carrion-Nisas, Histoire de l'art militaire.
fut alors qu'il serra ses lignes et raccourcit son front : c'est ainsi que l’on doit expiiquerlesexpressionsde Polybe.
Cette concentration pouvait s’opérer de plusieurs manières : on pouvait d’abord serrer chaque légion en masse, en supprimant tout à fait les distances des lignes et les intervalles des manipules; mais Je ne pense pas que le consul ait fait faire cette manœuvre, qui, outre qu'elle offrait de graves dangers, était trop en opposition avec l'esprit de l’ordonnance romaine. En second lieu, on pouvait dans chaque légion faire serrer les ” princes à la queue des hastaires, et les triaires à la queue des princes, en laissant subsister les intervalles des manipules : chaque légion aurait alors formé dix colonnes, ayant chacune de 12 à 14 hommes de front sur environ 25 de profondeur. Je doute également que Régulus ait adopté cette disposition : les colonnes auraient été trop minces, et en conséquence trop faibles ; le front de l’armée aurait d’ailleurs conservé toute sa longueur, ce qui serait en contradiction avec le récit de Polybe !
Il est plus facile de faire de semblables hypothèses que de les justifier ; cependant il y a un moyen de rester toujours assez près de la vérité, c'est de suivre les circonstances du combat, et de se rappeler que les Romains, bien qu’ils sentissent le besoin de donner plus de force à leur ordonnance, ne pouvaient s’écarter entièrement de l'esprit et des règles de leur tactique. Voici, d’après cela, les mouvements que Régulus a dü faire exécuter à ses troupes : 1° Îl aura mis les manipules exactement à la file, d’une ligne à l’autre, en sorte que les intervalles se seront trouvés entièrement ouverts de la
1 On peut voir dans les œuvres de Folard, de Guischardt, de Carrion-Nisas, les arguments à l’aide desquels ces auteurs se sont efforcés de ar ces différentes Opinions.
tête à la queue. 2° Il aura rapproché ses trois lignes, mais sans les confondre, et en laissant entre elles une distance de quelques pas. 3° Il aura, dans chaque ligne, réuni les manipules deux à deux, comme nous réunissons deux pelotons pour en faire une division : ainsi, chaque légion aura formé cinq colonnes, ayant chacune un front égal à celui de deux manipules, l’armée étant composée de vingt colonnes semblables. 4° En faisant appuyer à droite et à gauche sur le centre, il aura rétabli entre ces colonnes l'intervalle qui, dans la tactique ordinaire, séparait les manipules, manœuvre qui, selon moi, pouvait raccourcir de 7 à 800 pieds la ligne de bataille. 5° Une partie des troupes légères aura été employée à former, avec un choix de légionnaires, de nouveaux doublesmanipules, destinés à être placés en tête des colonnes. Ainsi aura été effectuée cette augmentation de profondeur dont parle l'historien. 6° Enfin, comme de coutume, la cavalerie aura été répartie sur les ailes. Aucune deces manœuvres n’est contraire aux habitudes de la tactique romaine, et leur ensemble peut se conclure des circonstances du combat. Il résulte en effet de la relation de Polybe que, dans l’armée romaine, un grand nombre de troupes légères, et de celles qui formaient le corps de bataille, furent écrasées par les éléphants. Ce fut par là que commença la déroute. Or, ce malheur ne serait pas arrivé, s’il y avait eu dans le corps de bataille des issues assez larges et assez nombreuses pour que les éléphants pussent y passer facilement, et que les soldats pussent s’y réfugier. Il est donc naturel d'en conclure que les intervalles des manipules avaient été diminués, et que l’on avait rapproché les lignes. Dans l'ordonnance ordinaire, lorsque les tirailleurs étaient poursuivis, ils se retiratent d’abord dans les intervalles que présentait le front de bataille {afæ), puis dans les espaces qui sépa-
raient la première ligne de la seconde, et celle-ci de la troisième ; et les éléphants, engagés dans les intervalles, poursuivaient leur course, sans faire aucun mal, jusque sur les derrières de l’armée. Mais les choses ne se passaient point ainsi quand les intervalles étaient obstrués par les fuyards : les éléphants étaient alors forcés, pour s'ouvrir un passage, de faire des brèches dans les masses, et ils portaient partout le désastre et la mort. Régulus eut donc tort de trop réduire les distances des lignes et les intervalles des manipules. Sans doute il fut séduit par l’idée d’opposer au choc des éléphants une plus forte! résistance : mais nous venons de voir quels étaient les inconvénients d’une trop grande concentration, qui d’ailleurs augmentait en cas de malheur la difficulté de se rallier; car plus on est serré et plus on a de la peine à se’reconnaitre !.
Xanthippe commença l’action par une charge générale de ses éléphants. Les Hiomains, pour effrayer ces animaux, poussèrent le cri de guerre, et frappèrent de leurs épées leurs boucliers ; les troupes légères s’avancèrent en même temps, les entourèrent, et commencèrent à leur donner la chasse. Peut-être seraient-elles parvenues à les rejeter sur les derrières de l’armée, si le corps de bataille eût présenté assez de passages; mais nous avons vu qu'il n’en était pas ainsi. Ne trouvant donc pas d'issue, les éléphants se jetèrent sur les colonnes. Les légionnaires résistèrent d’abord avec énergie; mais le choc devint bientôt si violent, qu'il leur fut impossible de le
1 La description que nous donnerons, au chap. x1, de la bataille de Zama, fera ressortir mieux encore le vice des dispositions adoptées par Régulus. Nous y verrons, en effet, que Scipion sut conserver aux légions toute leur mobilité, et parvint, au moyen de quelques légers changements, à les mettre en état de lutter avec avantage contre les éléphants.
soutenir. L’aile gauche eut cependant le bonheur de se dégager, et, s'étant portée en avant, elle fondit sur les mercenaires et sur l’aile droite des ennemis, qu’elle mena battant jusqu’à leur camp. Malheureusement, dans le même temps la cavalerie africaine avait dispersé les faibles escadrons de Régulus: les légions, se trouvant alors découvertes au milieu de la plaine, furent exposées à une attaque environnante. Ce fut en vain qu’elles essayèrent de résister par l’ensemble et la solidité de leurs colonnes:leur front était trop étroit et le nombre des éléphants trop considérable pour qu'elle pussent soutenir l'énorme pression qui agissait en même temps” sur tous points. De larges brèches furent bientôt ouvertes dans leurs rangs ; les charges de cavalerie, qui se suivaient sans interruption , achevèrent d'y mettre le désordre: enfin, une foule de soldats avaient déjà été écrasés sous les pieds des éléphants, ou percés par les lances des Numides, lorsque la phalange carthaginoise s’avança en bon ordre pour compléter le carnage. La déroute devint alors générale, et de cette armée, qui avait été la terreur de l'Afrique, il ne resta que 2,000 hommes, qui se sauvèrent à Clypea !, où les Carthaginois essayèrent en vain de les forcer. C’étaient ces légionnaires de l'aile gauche qui avaient poursuivi les mercenaires jusque dans leur camp. Voyant la défaite de l’armée, ils n'avaient plus pensé qu'à échapper au désastre. Répulus cherchait aussi à s'ouvrir une retraite; mais, cerné par l’ennemi, il fut fait prisonnier, et trainé à Carthage avec 500 des siens : tous les autres avaient été tués. Les histo-
! Place maritime, située sur un mamelon qui avait la figure d’un bouclier. C’est pour cela que les Grecs lui donnaient le nom d’4spis, et les Romains celui de Clypea. C’est aujourd’hui une bourgade nommée 4klybia ou Kallybia; elle est comprise dans la régence de Tunis, à peu de distance du cap Bon.
riens s'accordent tous à dire que les éléphants poursuivaient et écrasaient sous leurs pieds ceux qui cherchaient leur salut dans la fuite !.
Les Carthaginois n’eurent que 800 hommes de tués: ce fut tout ce que leur coûta un succès qui changeait entièrement la face de leurs affaires, et forcait les Romains de renoncer pour le moment à l'Afrique. S'ils durent jamais s’applaudir d’avoir adopté l’usage des éléphants de guerre, ce fut à coup sûr dans cette circonstance; car c'était à ces animaux qu’ils devaient, en grande partie, la victoire. Après eux cependant, la cavalerie avait aussi puissamment contribué au succès, en tombant sur les flancs et sur les derrières des Romains, et en les empéchant de réunir leurs forces pour repousser les éléphants.
Appien prétend que le consul avait commis la faute d'arriver sur le lieu du combat avec des troupes aceablées de chaleur et de lassitude, après avoir marché une partie de la journée sous le soleil brülant de l'Afrique, tandis que l'ennemi frais et reposé l’attendait de pied ferme. La bataille, selon ce même auteur, aurait eu lieu vers le soir, circonstance qui expliquerait la facilité au’eurent les 2,000 légionnaires de se soustraire à la poursuite des vainqueurs. Frontin, qui parle par incident de cette journée, n’est pas d'accord avec Polybe sur la place occupée par les mercenaires dans l’armée carthaginoise : ils étaient, suivant lui, rangés devant le corps de bataille, et avaient ordre de lancer leurs traits et de se
1 Polyb.,1, 32, 33, 34, 35. — Eutrop., 1, 21. — Tic. Liv., Epitom., lib. xvin. — Florus,u1, 19. — Appian., Bell. punic., Vin, 3. — Val. Max.,1, 1, 0.14. — Frontin., Stratag.,u,2,n.11;3,n. 10. — Folard, Comment. sur Polybe, tom. 1. — Guischardt, Wém. milit., chap. 2. — Carriou-Nisas, Histoire générale de l’art militaire, Wv.u, chap. 2, 8, p. 196.
retirer aussitôt derrière la phalange, pour en sortir ensuite par les ailes et prendre en écharpe les Romains, toutes les fois que ceux-ci se seraient portés en avant. Cette version, si elle était admise, confirmerait ce que nous avons dit au commencement de cette relation; savoir, que Xanthippe avait partagé sa phalange par chiliarchies, avec des intervalles pour donner passage aux troupes légères. Ces intervalles pouvaient d’ailleurs servir à recevoir les éléphants, dans le cas où ces animaux auralent été répoussés. Enfin, la disposition des mercenaires en avant de la ligne expliquerait pourquoi Xanthippe avait fait dépasser à ses deux ailes de cavalerie l'alignement du centre : c'était sans doute parce qu'il voulait ménager de chaque côté un passage pour que les ürailleurs pussent se réfugier derrière les chevaux. Une réflexion qui découle naturellement des faits que nous venons d'exposer, c’est que les Carthaginois, à l’époque de leur première guerre contre les Romains, étaient encore fort arriérés dans la science militaire. Leurs armées n'obtinrent , en effet, un succès vraiment important que lorsqu'elles furent commandées par un étranger ; et encore y a-t-il lieu de penser que cet étranger n'était pas un chef d’un mérite supérieur, car on ne sait s’il a figuré dans aucune autre occasion, soit avant, soit après. Îl est certain qu'avant Amilcar Barca et le grand Annibal, Carthage n'eut aucun eapitaine vraiment digne de ce nom. Adonnée de préférence à la guerre maritime, cette république n’accordait chez elle qu'un rang secondaire aux armées de terre : c'était assurément, pour une puissance qui visait à s’agrandir, un système mal calculé; car l’impéritie des généraux carthaginois était la principale cause des échecs qu'ils avaient autrefois essuyés en Sicile. Parmi ces échecs, 1l y en eut un tel qu'on n’en vit jamais de semblable: en effet,
une de leurs armées, forte de 70,000 hommes de pied, et soutenue par beaucoup de cavalerie et par un grand . nombre de chars de guerre, y fut défaite par Timoléon, à la tête de 6,000 Grecs, suivant Plutarque, de 12,000, suivant Diodore !. Ces revers ne paraissent cependant pas les avoir corrigés du peu d'attention qu’ils donnaient à la formation de leurs troupes de terre, ni de l'envie de posséder la Sicile; car cette île fut pendant plus de deux cents ans l’objet constant de leurs efforts et le théâtre de leurs revers. Celui qu’ils éprouvèrent devant Palerme, et dont nous allons donner la relation, fut également causé par l’imprévoyance et l’entêtement d’un de leurs généraux.