BATAILLE DE PALERME
(503 de Rome , 251 av. J.C.)
Le désastre de Tunis n'avait pas découragé les Romains. Une armée anéantie, un proconsul captif, des conquêtes perdues : il n'y avait point là de quoi ébranler cette constance héroïque qui formait le fond de leur caractère ; car, s'ils furent quelquefois grands dans la prospérité, ils furent toujours sublimes dans le malheur. Quelques mois leur suffirent pour réunir une nouvelle armée, pour équiper une nouvelle flotte, qui remportèrent deux grandes victoires et firent sur les côtes d'Afrique un butin immense. Cette revanche coûta aux Carthaginois plus de 30,000 hommes et une centaine de vaisseaux. Les efforts des deux puissances rivales furent ensuite dirigés sur la Sicile. Asdrubal aborda au port de Lilybée avec des renforts considérables et 140 éléphants. Le
t Plutarch., 7imoleon.— Diodor. Sicul., xvi, 77.
succès obtenu par Xanthippe à l’aide de ces animaux avait engagé les Carthaginois à en réunir le plus grand nombre possible, afin de profiter de la terreur qu'ils causaient aux Romains.
Cette terreur existait en effet dans les masses, qui obéissent toujours à l'empire de la prévention, et bien qu'elle ne fût pas également puissante sur les chefs, elle n’en paralysait pas moins leurs résolutions, car la vue des éléphants effrayait le soldat, et il eût été imprudent de le mettre à l'épreuve. Les généraux romains furent donc forcés de se borner à une guerre d’observation, et de se contenter pendant trois ans de manœuvrer sur les hauteurs, en ayant soin de se bien retrancher. et en évitant tout engagement en rase campagne ! Ce délai était nécessaire pour rétablir le moral des troupes : ils l'emplovèrent d’ailleurs à forcer quelques positions dans l’intérieur de la Sicile , et leur inaction fut compensée par des avantages obtenus par la flotte, entre autres, par l'occupation des places maritimes de Lipari et d'Himère, et par la prise de Palerme, l’une des villes les plus considérables de l’île.
Ces premiers retours de fortune commencçaient à ramener la confiance, lorsque le proconsul L. Cécilius Métellus vint prendre le commandement de l’armée, avec intention d'illustrer son commandement par quelque action digne du nom romain: il ne visait à rien moins qu’à en finir d’un seul coup avec Asdrubal et ses éléphants. Le terrain de Palerme lui parut convenir admirable-
1 Cette terreur des Romains, et l’empressement que mirent les Carthaginois à augmenter le nombre de leurs éléphants, sont des faits constatés par l’histoire : ils prouvent que c’est à ces animaux, et non pas seulement, comme le prétend Guischardt, à la supériorité de la cavalerie nn sur celle des Romains , que doit ètre attribué le succès de la bataille de Tumis.
ment à ce projet. Le général carthaginois avait le plus vif désir de se rendre maître de cette ville; mais avant de l'attaquer, il fallait commencer par battre l'armée qui en couvrait les abords. Métellus, afin d’inspirer à son adversaire une fausse confiance, feignit de craindre d’être forcé à en venir aux mains; il se laissa enfermer dans la place, et se tint obstinément sur la défensive. Asdrubal fit les plus grands efforts pour l’attirer au dehors, car il comptait lui faire essuyer un échec semblable à celui que Régulus avait éprouvé devant Tunis. Il ravageait la campagne, il incendiait les villages, et venait insulter les Romains jusque sous le murs de Palerme. Enfin, il se hasarda à franchir la rivière (l’Orethus) qui coule près de cette ville; et soit qu’il eût une excessive confiance dans ses éléphants, soit qu'il fit peu de cas des Romains, etne les craignit pas assez pour se mettre en garde contre une attaque de leur part, il n'eut point la précaution de se retrancher, et commit l’imprudence de déployer son armée à découvert, avec une place de guerre en tête et un fleuve sur ses derrières.
Métellus fit sortir ses troupes en ayant l’air d'accepter malgré lui le combat; mais aucun des avantages de sa position, aucune des fautes de l’ennemi, ne lui avaient échappé. Il avait garni d’archers, de frondeurs et de machines, les remparts de la place et les bords de tous les fossés dont elle était entourée. Les tirailleurs avaient ordre, si l’on faisait avancer les éléphants, de viser tous sur eux, et, s'ils se trouvaient trop pressés, de se retirer dans les fossés pour revenir à la charge aussitôt qu'ils le pourraient. Des tranchées avaient en outre été ouvertes, des épaulements avaient été élevés sous la protection de la place, et tous ces ouvrages étaient également garnis d’archers, de frondeurs et de machines; enfin des ouvriers et des gens du peuple, formant la chaine
DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 1, CHAP. IX. 155 sur toutes les routes qui aboutissaient à la ville, devaient sans cesse fournir des traits et des projectiles aux troupes sur le lieu même du combat. L'armée, rangée en bataille devant le front d'attaque des ennemis, leur masquait ces préparatifs, et leur offrait cette occasion de combattre qu'ils avaient si longtemps désirée.
Placés commeils l’étaient , les Romains pouvaient attendre sans crainte les mouvements des Carthaginois. Métellus confia done le commandement de l’armée à un de ses lieutenants, et il alla se poster, avec quelques cohortes d'élite, à une porte de la ville qui donnait de côté sur le lieu de l'attaque. Il s’y tint comme en embuscade , prêt à fondre sur le flanc des agresseurs, dans le cas où ils commettraient l’imprudence de s’avancer.
L'armée carthaginoise comptait plus de 30,000 combattants, et 130 éléphants. Les troupes légères engagèrent le combat. Les Romains, prévenus du rôle qu'ils devaient jouer, feignirent d’avoir peur, et cédèrent le terrain : Asdrubal, se croyant déjà sûr de la victoire, redoubla d’ardeur, et les poursuivit du côté de la place. Ses troupes et ses éléphants furent alors de toute part assaillis par une grêle de traits, de pierres et de brandons enflammés, et les Romains , revenant à la charge, le forcèrent à rétrograder à son tour. Les conducteurs des éléphants, piqués d’émulation, et voulant avoir l'honneur de la victoire, poussèrent alors tous ces animaux contre les Romains. Ceux-ci reculèrent une seconde fois en simulant une grande frayeur. Asdrubal suivit avec sa phalange, et soutint le mouvement des éléphants, qui s’avancèrent jusque sous les murs de la place. Mais, à mesure que le terrain devenait plus étroit, les légionnaires prenaient position, les uns après les autres, derrière les ouvrages, et parce mouvement ils démasquaient les tirailleurs, dont les coups étaient d'autant plus meurtriers qu'ils partaient
de plus près. Les Carthaginois s’'aperçurent enfin, mais trop tard, du piége où ils étaient tombés. Les éléphants, arrêtés aux contrescarpes et talonnés par leur propre infanterie, se trouvaient exposés aux décharges qui partaient de toutes les crêtes des ouvrages et de tous les abris ménagés autour de la place. Rendus furieux par les blessures qu'ils recevaient, ils se retournèrent, en poussant des cris horribles, sur les masses des Carthaginois, et y firent un affreux ravage, car ces masses étaient trop serrées pour que l’on püt leur ouvrir des issues. Enfin, Métellus, qui n’attendait que ce moment, vint fondre avec son corps de réserve sur le flanc gauche des assaillants, les rompit et les passa au fil de l'épée presque sans éprouver de résistance.
Pour comble de malheur, une flotte carthaginoise parut alors en vue de la côte. Les fuyards coururent au rivage dans l'espérance d’y trouver un refuge. Les Romains poursuivirent cette foule débandée, et ceux qui ne furent point égorgés se noyèrent en tâchant de gagner les vaisseaux. 20,000 Carthaginois périrent dans cette journée; quant aux éléphants, 26 furent tués, 104 tombèrent vivants au pouvoir du vainqueur. Une partie de ces derniers, échappés du champ de bataille après avoir renversés leurs conducteurs, s'étaient sauvés dans la campagne dans toutes les directions, et les Romains, qui n'avaient pas l'habitude de se faire obéir de ces animaux, ne pouvaient réussir à s’en rendre maitres. Métellus fit alors publier qu'il aecorderait la liberté à tout prisonnier qui lui en ramènerait un, et bientôt il les eut tous en son pouvoir. Cette bataille fut livrée la quatorzième année de la guerre, et la cinquième après la défaite de Régulus !.
1 Polyb., 1, 38, 39,40, 41. — Diodor. Sicul., xx, Eclog., 14.
Une circonstance mentionnée par Diodore de Sicile explique la perte énorme éprouvée par les Carthaginois: suivant cetauteur, des marchands avaient apporté dans leur camp un convoi de vin, peu de temps avant qu’on ne donnât le signal de l’attaque. Les mercenaires gaulois, qui formaient une grande partie de l’armée, en burent avec excès, et, dans leur ivresse, remplirent le camp de tumulte et de désordre, au moment où il aurait fallu le plus grand calme pour marcher au combat. D’après le même historien, Métellus n'aurait pris que 60 éléphants : mais évidemment ce nombre est, dans le fragment où il est question de la bataille de Palerme, une faute que l’on doit attribuer aux copistes de manuscrits; car tous les témoignages de l'antiquité s'accordent sur celui que nous
avons adopté: 1l y a même des auteurs qui le portent à 120 et à 138.
La nouvelle de ce désastre frappa de consternation les Carthaginois. Un cri général s'éleva contre, Asdrubal, et ce chef eût sans doute expié son revers par un cruel supplice, s’il n’eût pourvu par la fuite à sa sûreté. Il \ a même des auteurs qui prétendent qu’il fut réellement exécuté, car tel était le sort que Carthage réservait à ses généraux, lorsqu'ils étaient vaincus. Quoi qu'il en soit, la rivale de Rome, abattue par ce malheur, plia de nouveau devant la fortune du Capitole. Les vainqueurs de Régulus tirèrent cet illustre captif de la prison où il languissait depuis cinq ans, et l’envoyèrent porter à Rome des paroles de paix. La constance de ce malheu-
—Tit. Liv., Epitom., hb. x1x.—Plin., Hist. nat., xvuI, 4.—Florus, n,2.
— Frontin., Stratag., 1, 5, n. 4. — Eutrop., Breviar., 11, 24, — Folard, Commentaire sur Polyb., t. 1.
1 Senec., de Brevil. vitæ, xiv. — Dionys. Halicarn., Æntig. ro-
man., 1, 66.
reux général, son héroïisme, le sacrifice qu'il fit à sa patrie et à la religion du serment, ont été immortalisés par l’histoire, et feront dans tous les temps l’admiration de la postérité !.
Mais ce qui est impossible à décrire, c’est la joie qui éclata à Rome, lorsqu'on y connut la victoire de Métellus: aucune victoire pareille, aucune victoire aussi complète n'avait encore flatté l’amour-propre des Romains. Le souvenir de Tunis ajoutait immensément au succès de Palerme; on était fier d'avoir pris une semblable revanche: mais ce qui portait au comble la satisfaction populaire, c'était d’avoir réussi à vaincre et à enchainer plus de 109 éléphants; et comme il arrive toujours au vulgaire de passer d’un extrême découragement à une extrême jactance, 1l n’y avait pas de mince fantassin qui ne se sentit désormais le courage de se mesurer au moins avec un de ces animaux, et la force de le terrasser ?. On pouvait, en effet, être fier d’avoir pris à la guerre, en une seule journée, un aussi grand nombre d’éléphants ; et Florus remarque avec raison qu'il eût été très-beau d'en prendre autant, même à la chasse 3.
Le gouvernement, qui, par son énergie et sa persévérance, avait amené cet heureux changement de fortuñe,
! Je ne connais rien de plus noble et de plus touchant que les vers consacrés par Horace à la mémoire de ce grand homme, Bb. ur, od. 5.
2 «Lorsque la nouvelle de cette victoire parvint à Rome, dit «Polybe, on s’y réjouit moins de ce que la perte d’un si grand nom- «bre d’éléphants affaiblissait la puissance de Carthage, que de la «confiance qu’un triomphe remporté sur ces animaux allait don- «ner au soldat.» Toù dt TOOTEPYELUTOS TOÛTOU TOOOTEGOVTOS EÙs TRY Pourv ) TEPxupets Mouv, oÙy, oÜrec mt To robe mokeuious Marroobar, roy Onpiov écrepnpévous, bg ét To Tobs idious Tebaponxivat, Tov ÉEpÉVTOY xEXPATIXÔTAS. Linie Ï, 41.)
3 «Magna quoque præda si sregem 1llum, non bello, sed vena- «tione cepisset.» (Flor. 11, 2.)
ne manqua pas de mettre à profit l’enthousiasme de la multitude. Les 104 éléphants furent donnés en spectacle au peuple, dans tous les pays de la domination romaine : on en voyait, dit Eutrope, sur toutes les routes, il était libre à chacun de les examiner à loisir, et à force de les avoir sous les yeux, on finit par les mépriser. Lorsqu’ensuite les honneurs du triomphe furent décernés à Métellus, ce général fit précéder son char par ces animaux marchant deux à deux. Treize généraux carthaginois chargés de chaînes ajoutaient d’ailleurs à l’éclat de la cérémonie. Quel spectacle pour cette Rome, encore pauvre, encore parée de son antique simplicité, dont les rues étroites et bordées de maisons rustiques pouvaient à peine donner passage à ces monstrueux quatrupèdes ! Mais c'étaient alors les temps héroïques; e’était l’adolescence du grand peuple. Sa viriliténe fut qu’un éclair, et elle fut bientôt suivie de la plus rapide et de la plus déplorable décadence !.
Après avoir orné le triomphe de Métellus, les éléphants furent conduits au cirque et livrés à la discrétion de la multitude. Tout le monde eut la liberté de les harceler, et de s’en faire , pour ainsi dire, des jouets. On voulait, une fois pour toutes, guérir le peuple de ses appréhensions; enfin, lorsque la foule fut fatiguée de s’en amuser, on donna ordre de les exterminer à coups de traits. On a peine à concevoir comment les Romains, d'ordinaire si sages et si prévoyants, ne songèrent pas à faire un meilleur usage de cette quantité d’éléphants que la fortune avait fait tomber entre leurs mains. Le parti qu’ils prirent äe les détruire en pure perte parait aussi in-
1 La famille Cæcilia, à laquelle appartenait Métellus, voulut éterniser le souvenir de la victoire de Palerme, en faisant graver un éléphant sur ses médailles. On peut voir ces monuments dans les collections numismatiques.
sensé que barbare; Pline lui-même semble en avoir été choqué !. J'admets volontiers qu'il n’était pas prudent de les offrir en cadeau à des puissances étrangères, et qu'il eût été trop coûteux de les entretenir comme simple objet de luxe: mais n’y avait-il donc rien de mieux à en faire? Tout ceci prouve que les Romains ne se décidèrent qu'avec une grande répugnance à adopter le service des éléphants. Ils en avaient pris un certain nombre au commencement de cette guerre, lorsqu'ils avaient battu Hannon sous les murs d’Agrigente ; Régulus en avait également capturé 18 au début de sa campagne d'Afrique. Tous ces animaux avaient sans doute été envoyés à Rome, pour y subir le même sort que ceux de Palerme : du moins, rien ne prouve qu’on les ait conservés. Cette insouciance des Romains pour le service des éléphants tenait-elle à un sentiment de fierté qui leur faisait dédaiïgner une ressource étrangère, ou bien craignaient-ils en l’adoptant de s’exposer aux malheurs qu'ils avaient vu si souvent ces animaux causer à leurs ennemis ?
! «Interfectos jaculis, penuria consilii, quoniam neque ali pla- «euisset, neque donari regibus.» (Plin., Hist. nat., vi, 6.)