ADDITION AU CHAPITRE IX
Réflexions sur la composition des armées carthaginoises. — Résolte des mercenaires. — Services que les éléphants rendent pendant cette guerre aux généraux de Carthage. — Bataille du Macar.
Carthage n’était réellement puissante que par les richesses qu'elle retirait de son commerce. C'était, en effet, avec ces richesses qu'elle entretenait les troupes étrangères au moyen desquelles elle reculait les bornes de son empire. Entre l’importance politique de Rome et l'importance politique de Carthage, la différence était immense : Rome avait en elle-même les racines de sa puissance ; Carthage les avait au dehors. Rome puisait ses ressources dans son sein, et on ne pouvait la combattre que chez elle ; Carthage tirait sa prospérité d’une multitude de sources étrangères qu'on pouvait tarir sans mettre le pied sur son territoire. En un mot, Carthage n'avait qu'une vitalité d'emprunt, tandis que celle de Rome lui était naturelle. Ces différences devaient , tôt ou tard, décider de la destinée de ces deux États.
Par suite de cette existence artificielle , les armées de Carthage étaient composées en grande partie de mercenaires, Numides, Gétules, Gaulois, Celtibériens, Grecs, Baléares. Les citoyens de la république servaient de préférence dans la marine, et n’entraient dans l’armée de terre que pour une faible proportion: c'est à peu près le système que suivent aujourd'hui les Anglais. Chaque fois que les Carthaginois se préparaient à la guerre, ils envoyaient dans toutes les directions des embaucheurs recruter des volontaires. Ce fut avec des mercenaires ainsi rassemblés qu'Annibal triompha dans les champs de la Trébie, de Trasimène et de Cannes. Ce fut un étran-
ger soudoyé, le Spartiate Xanthippe, qui, après denombreux revers, ramena la victoire sous les drapeaux de Carthage.
Mais la fidélité de ces aventuriers n'était pas toujours à l'épreuve; elle chancelait quelquefois dans les moments de crise; souvent aussi la jalousie . excitée entre eux et les troupes nationales, causait de sanglantes collisions. Ce vice de composition des armées carthaginoises avait frappé Polybe : aussi la comparaison que fait ce judicieux historien des armées de Carthage et de celles de Rome est-elle tout à fait à l'avantage de ces dernières. Le soldat romain, dit-il, combattant pour sa patrie et pour ses enfants, est toujours animé de la même ardeur, et l’adversité ne fait que lui donner de nouvelles forces: les mercenaires carthaginoiïs, au contraire, dont la fidélité n’est soutenue que par l’appât du gain, sentent s’affaiblir leur attachement pour le drapeau sous lequel ils se sont engagés à servir, aussitôt qu'ils voient diminuer les chances de profit que ce drapeau pouvait leur offrir !. En un mot, l'argent était pour Carthage le nerf de la guerre dans toute la force du terme; il ne l'était pas pour Rome, daus la même proportion.
Il ne faut donc pas s'étonner si les défections et les révoltes mirent souvent dans l'embarras les généraux de Carthage. Mais ce qui est presque incroyable, c’est que cette république, qui avait résisté avec tant d'énergie à la puissance romaine , ait failli devenir la proie de ces étrangers dont elle avait acheté et payé si cher les services. Nous allons donner le précis de cette révolte, sous laquelle Carthage eût sans doute succombé sans les secours qu’elle tira de ses éléphants.
Le traité qui venait de terminer la première guerre
L Polyb., Histor., vi, 51.
punique obligeait les Carthaginois à abandonner la Sicile : 1ls embarquèrent en conséquence leurs troupes et leur matériel, pour les transporter en Afrique; puis ils résolurent de licencier les mercenaires, dont l'entretien, en temps de paix, paraissait doublement onéreux. Mais cette opération n'était pas aisée : d’abord, parce que ces mercenaires était très-nombreux; puis, parce qu'il leur était dû, à titre de solde arriérée, des sommes considérables, sans compter ce que tous réclamaient pour perte de chevaux et d’équipages ou sous d’autres prétextes. Le total de ces demandes excédant les ressources de l'État, les chefs du sénat et de l’armée leur offrirent de forts à-compte, et lesengagèrent à modérer leurs prétentions. Mais ces hommes féroces se montrèrent intraitables, et, se croyant en état de dicter la loi à la république, ils levèrent ouvertement l’étendard de la révolte.
Plusieurs chefs étaient à la tête de l'insurrection : l'Italien Spendius , VAfricain Mathos, et le Gaulois Autarithe, exerçaient sur leurs compagnons l’ascendant que donnent l'audace et la ruse sur des esprits grossiers et exaspérés. La triste célébrité que ces brigands ont acquise peut être mise en parallèle avec celle qu'obtinrent plus tard en Italie Spartacus et Crixus; car, si ces derniers exercèrent leurs ravages sur un plus vaste théâtre, les excès commis par les mercenaires de Carthage furent beaucoup plus horribles. Forts de leur nombre, qui était au moins de 20,000, ils établirent leur camp près de Tunis, au cœur même des possessions carthaginoises. De là ils envoyèrent des émissaires exciter à la rébellion les peuples de l'Afrique, qui, retenus par force sous le joug, et supportant avec peine le poids énorme des impôts, n'attendaient qu’une occasion pour revendiquer leur liberté. 70,009 combattants répondirent à leur appel , et bientôt Carthage vit avec effroi 100,009 insur-
gés à ses portes. Jamais pareil orage n’avait grondé sur elle. Épuisée par vingt-quatre années de guerre, sans troupes, sans magasins, n'ayant rien d’organisé pour la résistance, elle se voyait, au moment où elle comptait jouir enfin de quelque repos, prise au dépourvu, et attaquée par ces mêmes bras sur lesquels elle était accoutumée de compter pour sa défense. Tout le pays d'où elle aurait pu tirer des ressources se trouvait ravagé ou faisait cause commune avec ses ennemis !.
Quoi qu’il en soit, les Carthaginois firent les plus grands efforts: ils armèrent les citoyens, ils enrôlèrent des volontaires partout où ils purent en trouver. Mais c'était dans leur cavalerie et dans un train de 100 éléphants qu'ils avaient placé leur plus grand espoir. Ce dernier moyen surtout devait leur être très-utile pour accabler les masses des rebelles, composées principalement d'infanterie. En effet, dès l’ouverture de la campagne, Hannon attaqua les mercenaires devant Utique, dont ils faisaient le siége, pénétra dans leur camp avec ses éléphants, et en fit un grand carnage; mais, ce général n'ayant pas su tirer un parti décisif de ce premier succès, le sénat lui Ôôta le commandement, et le déféra à Amilcar Barca, le meilleur quoique le plus jeune des généraux de la république. Un fait qui peut servir à démontrer à quelle extrémité Carthage se trouvait alors réduite, c’est que l’on put à peine réunir 10,000 hommes pour tenir têle à un ennemi qui en comptait près de 100,000 ; encore cette petite armée était-elle étroitement bloquée dans la ville, et presque sans espoir de pouvoir s'ouvrir un passage.
1 «Tantum exarsit intestinum bellum , ut nunquam pari periculo « Ffuerit Carthago, nisi quum deleta est.» (Corn. Nep., Hamilc., un.)