‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 36 sur 79 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Causes de la seconde guerre punique.— Conquête de l'Espagne par Amilcar. — Projets et préparatifs d’Annibal.— Expédition d'Italie, — Pas-

sage des Alpes. — Part qu'ont eue les éléphants aux événements de cette guerre. — Bataille de la Trébie, — Siège de Casilinum. — Attaque de Nole. — Journées de Canusium et de Grumentum. — Diversion

de Magon dans la haute Italie.

Affaires d'Espagne. — Batailles de Bécula et d’Élinge. — Affaires de Sicile.

— Himilcon y amène un train d’éléphants. — Ce secours n’empêche pas la défaite d'Hannon près du fleuve Himère.

Scipion transporte la guerre en Afrique. — Retour d’Annibal. — Bataille de Zama.

Après vingt-quatre ans de combats et de sacrifices, la lutte armée avait cessé entre Rome et Carthage; mais la rivalité de ces deux républiques, la haine qu’elles se portaient, étaient encore dans toute leur force. D’un côté la nécessité, de l’autre la lassitude, avaient mis un terme aux hostilités; mais les vaincus n’attendaient que l’occasion de recouvrer ce qu’ils avaient perdu, et les vainqueurs épiaient le moment d’arracher de nouvelles dépouilles. Amilcar, en négociant la paix de Sicile, n'avait eu en vue que de gagner du temps. Nourri dans la haine du nom romain, il avait signé en frémissant un traité onéreux qu’il se promettait bien de rompre à la première occasion !. Entre deux peuples qui prétendatent à l'empire du monde, il n’y avait pas de transaction possible ; la querelle ne pouvait être vidée que par l'assujettissement de l’un ou de l’autre. Ce serait donc peine perdue que d’examiner si la reprise des hostilités doit être attribuée à Rome ou à Carthage. Le premier qui

l C’est ce que dit Rosiyement Cornélius Nepos dans la vie de ce général.

se serait senti assez fort devait être aussi le premier à tirer l'épée. Le siége de Sagonte ou toute autre circonstance était un prétexte suffisant pour recommencer la lutte. Polybe a développé ces considérations avec sa sagacité accoutumée, et l’on peut s'en rapporter à son opinion, car 1l était presque contemporain des événements, et placé à un point de vue convenable pour en bien juger ?.

Il'est certain que depuis la paix les deux républiques avaient épié constamment l’occasion de se nuire : Carthage ayant été presque réduite aux abois par la révolte des mercenaires, Rome profita de la détresse de sa rivale pour lui arracher la Sardaigne, et pour augmenter les contributions stipulées dans le dernier traité. Forcés de dévorer ces humiliations, les Carthaginois n’en furent que plus ardents à méditer la vengeance. Mais pour reparaitre avec honneur sur les champs de bataille, des hommes et de l’argent étaient nécessaires, et leur pays était complétement épuisé sous ce double rapport:1l fallait songer à en chercher ailleurs. Ce fut alors qu'Amilecar, la meilleure tête de l’État , jeta les yeux sur l'Espagne, vaste contrée entièrement en dehors de l’influence de Rome, et depuis longtemps célèbre par ses mines d’or et par l'abondance de sa population. La possibilité d’un établissement dans ce pays était d’ailleurs justifiée par les traditions nationales : on se souvenait que les Phéniciens, partis de plus loin , l'avaient autrefois couvert de leurs colonies; enfin, Carthage elle-même y avait déjà quelques comptoirs.

Le gouvernement ayant approuvé ce projet, Amilear

1 Tout l’avenir de Carthage, toutes ses nécessités politiques, sont renfermés dans la sublime imprécation que Virgile met dans la bouche de Didon : Vullus amor populis nec fœdera sunto; littora littoribus contraria ; pugnent ipsique nepotes ; c’étatent là autant d’arrèts qui enchainaient la destinée de la rivale de Rome.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 1, CHAP. X. 171 se mit en marche à la tête d’une armée et d’un train de 100 éléphants. Il longea les côtes de la Numidie et de la Mauritanie jusqu'aux colonnes d’'Hercule, d'où une escadre, qui l’y avait précédé, le transporta à Cadix. ville alliée des Carthaginois !. Il ne tarda pas à soumettre ou à engager dans ses intérêts les plus belles provinces de la Péninsule, et fut bientôt en état d'envoyer à Carthage de l'argent, des armes, des hommes et des chevaux *. Enfin, après neuf ans de commandement, ce grand homme, ayant perdu la vie dans une bataille, fut remplacé par Asdrubal, auquel il avait donné sa fille en mariage. Celui-ci consolida les établissements commencés par son beau-père, et tint toujours sur pied, pour s'assurer la possession de l'Espagne, une armée de 50,009 fantassins, 6,009 chevaux et 200 éléphants”. Cependant les Romains virent bientôt avec jalousie la prospérité de Carthage, et ils entamèrent avec elle des négoclations, dont le résultat fut l'engagement pris par la république africaine de ne rien entreprendre sur la gauche de l’Ébre, et de respecter Sagonte et quelques autres villes alliées de Rome. Cette convention fut religieusement observée par Asdrubal; mais à sa mort, le gouvernement de l'Espagne et le commandement de l'armée furent déférés à Annibal, fils d'Amilcar, qui ser-

! Cette expédition eut lieu environ dix-huit ans avant la reprise des hostilités contre Rome. Il est curieux de remarquer que les Arabes prirent, dix siècles plus tard, le même chemin qu’Amilcar, pour pénétrer en Espagne, et qu'avant ces derniers, les Vandales, lorsqu'ils avaient marché à la conquête de Carthage, sous la conduite de Genséric , avaient également suivi la même route, mais en sens contraire,

2 «Equis, armis, viris, pecunia, totam locupletavit Africam.» (Corr. Nep., Hamuilcar.)

3 Diodor. Sicul., Fragm., hb, xxv, Eclog., 2.

vait dans ce pays en qualité de général de cavalerie.

Ce guerrier, qui depuis se fit une si grande place dans l’histoire, n’était alors âgé que de vingt-cinq ans !. On sait que sa haine implacable contre les Romains était à la fois un sentiment héréditaire, un principe de patriotisme et un devoir religieux. Depuis son enfance, sa pensée favorite avait été de porter la guerre en Italie. Mais comme une pareille entreprise ne pouvait être commencée qu'avec de grands moyens, il employa les premières années de son commandement à organiser trois armées, dont une devait partir avec lui, la seconde rester en Espagne, et la troisième passer à Carthage; car il prévoyait que la lutte serait longue et terrible, et il sentait la nécessité de se mettre en mesure sur tous les points. Ces apprêts étant terminés, il tira l’épée sous les murs de Sagonte, et à peine l’annonce de ce nouvel orage étaitelle arrivée en Italie, que Rome put voir, pour ainsi dire, du haut de ses collines, ia fumée du camp carthaginois?.

Il est peu de guerres où les éléphants aient autant figuré que dans la seconde guerre punique. Pendant seize campagnes, en Italie, en Espagne, en Afrique, les Carthapinois firent parade de ces terribles animaux. Annibal en prit environ 40 à sa suite lorsqu'il quitta lEspagne ; il fui en restait encore 37 au passage du Rhône, événement sur lequel nous reviendrons plus tard. Dans sa marche au travers des Alpes, il en tira quelque parti pour effrayer les montagnards belliqueux qui lui dispu-

1 Le génie s'annonce toujours de bonne heure: Alexandre n’avait que vingt-deux ans lorsqu'il attaqua la Perse ; Scipion commença à vingt-quatre ans la conquête de l’Espagne; Napoléon avait le même àge lorsqu'il étonna le monde par ses immortelles campagnes d'Italie.

2 Polyb., Histor., 11, 63. — "Fit. Liv., xx1, 3-39. — Appian., Bell. Annibal., 1,3,5. — Corn. Nep., Hannibal.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 1, CHAP. X. 173 tèrent le passage; mais cet avantage fut plus que compensé par la peine qu'il eut à trainer ces lourds quadrupèdes à travers les neiges, dans des chemins étroits, escarpés et presque impraticables, et par les retards, les embarras et les pertes qu'ils lui causèrent'. Dans une partie de la route il fallut que l’armée travaillât trois ou quatre jours, rien que pour leur frayer le chemin ?; et lorsqu'ils furent arrivés en Italie , 1ls étaient tellement faibles qu’à peine pouvaient-ils se tenir sur leurs jambes. L'histoire ne dit pas combien 1l y en eut de perdus; mais Polybe assure que, sur 38,000 fantassins et 8,000 chevaux qui avaient passé le Rhône avec Annibal, il n’arriva en Îtalie que 20,000 hommes de pied et 6,000 chevaux, et Tite-Live parle de pertes encore plus considérables : or, 1l est naturel de supposer que le défaut de nourriture et la rigueur du climat exercèrent une influence également désastreuse sur les éléphants, encore moins faits que les hommes et les chevaux pour marcher à travers la neige et escalader les glaciers. Cependant il s’en sauva un certain nombre, qui prirent part à la bataille de la 7rébie dont nous allons donner la relation.

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