‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 37 sur 79 · BATAILLE DE LA TRÉBIE · texte numérisé non relu

BATAILLE DE LA TRÉBIE

(535 de Rome, 219 av. J. C.)

Annibal commença d’une manière brillante son expédition d'Italie : les Romains ne purent tenir devant lui

1 «Elephanti sicut per arctas præcipites vias magna mora age- «bantur, ita tutum ab hostibus quacunque incederent ( quia in- «suetis adeundi propius metus erat), agmen præbebant.»(Tit. Liv. Ni, 35.

2 Polyb., 111,56. — Tit. Liv., xx1, 37, 38.

sur les bords du Tésin, et le consul P. Scipion, blessé srièvement, ne fut tiré des mains des Numides que par le courage de son fils, ce jeune héros qui devint bientôt la terreur de Carthage et l’espoir de Rome. Mais cette première rencontre des deux nations rivales n'était rien moins que décisive : il n’y avait eu d'engagé que des troupes légères et de la cavalerie , arme dans laquelle la supériorité des Carthaginois était incontestable. Le gros des deux armées n'avait pas pris part à l’action, et c'était sur leurs légions que les Romains comptaient surtout: mais le consul avait besoin de gagner du temps pour guérir ses blessures; sa position était d’ailleurs assez critique, dans un pays de plaine, en face d’un ennemi supérieur en cavalerie, et au milieu de peuples ouvertement hostiles à Rome et impatients de se déclarer pour ses ennemis. Îl jugea donc prudent de décamper, et, ayant gagné en diligence les bords du Pô , il passa ce fleuve sur un pont de radeaux en face ou très-près de Plaisance, colonie romaine qu’on avait mise en bon état de défense, et où l’on avait établi les réserves et les magasins de l’armée.

Annibal, maître de la campagne, se dirigea aussi vers le Pô, mais en marchant à petites journées ; car, le pays lui étant inconnu, il voulait sonder l'esprit des habitants et les attirer dans son parti. Ce projet lui réussit : les Insubriens, la plus puissante des nations gauloises, lui livrèrent tous les passages, lui fournirent des provisions, et vinrent en foule se ranger sous ses étendards. Alors il se disposa à franchir le Pô ; mais le fleuve était trop large et trop profond aux environs de Plaisance , et les Romains y faisaient trop bonne garde : il prit done le parti de remonter plus haut, pour y chercher, soit un gué, soit un endroit propre à l'établissement d’un pont. De son côté, Scipion, qui surveillait tous ses mouve-

ments, remonta le fleuve et passa la 7rébre , rivière qui descend des Apennins et se jette dans le P6 un peu audessus de Plaisance. Il n'osa pas toutefois s'éloigner trop de cette place, et établit son camp dans une position qui le mettait à portée d'observer les mouvements du général carthaginois, et de maintenir ses communications avec Plaisance. Annibal poussa alors plus haut, le long du fleuve, et, ayant trouvé un endroit favorable, 11 y fit établir un pont de bateaux , passa avec son armée, puis, marchant à la recherche de l'ennemi, il vint camper à soixante stades (environ deux lieues et demie) de distance du consul.

Si l’on jette les yeux sur la carte, et si l’on tient compte des circonstances qui précédèrent et suivirent ce passage, je crois qu'on peut en assigner le lieu entre Castel- San-Giovanniet Stradella, probablement au confluent de l’Olona et du Pà : en effet, en cet endroit, le lit du fleuve est parsemé d’iles qui pouvaient offrir des facilités pour l'établissement d’un pont.

Le voisinage de l'ennemi ne tarda pas à exercer une funeste influence sur les alliés des Romains. Un corps de 2,000 fantassins et de 200 cavaliers gaulois, qui servait dans l’armée du consul, força pendant la nuit les portes du camp et passa aux Carthaginois. Scipion, pour prévenir de pareilles défections, prit le parti de décamper et de mettre la Trébie entre lui et les ennemis. Après avoir passé cette rivière, il assit son camp sur des hauteurs, où 1l était également à portée de veiller sur les entreprises de l'ennemi et d’attendre les renforts qui étaient en route pour le rejoindre. Annibal, qui ne voulait pas non plus perdre de vue les Romains, se rapprocha d'eux, mais sans passer la Trébie, et vint camper dans la plaine, à quarante stades de l’armée consulaire.

Quelques jours après ces événements, Sempronius,

arrivant à grandes journées du fond de l'Italie avec une seconde armée, vint établir son camp à proximité de celui de son collègue. Les forces des Romains furent ainsi portées à 16,000 hommes d'infanterie romaine, 20,000 alliés italiens, et 4,000 chevaux. Les quatre légions romaines étaient de vieilles et bonnes troupes ; mais celles des alliés, composées de nouvelles recrues, n’inspiraient pas la même confiance. Il y avait en outre un corps auxiliaire de Cénomans, les seuls Gaulois dont la fidélité ne se füt pas encore démentie.

L'armée carthaginoise, à laquelle s'étaient joints successivement beaucoup de Gaulois et de Liguriens, était presque aussi forte en infanterie que celle des consuls; de plus elle comptait 10,060 chevaux et des éléphants; circonstance qui devait lut donner un grand avantage sur le terrain où Annibal se proposait de combattre. Ce général, qui sentait combien il était important, dans sa position, de frapper les esprits par un coup d'éclat, n’omit aucune des précautions qui pouvaient contribuer à lui assurer la victoire. Ayant reconnu soigneusement la plaine où 1l espérait attirer l’ennemi, il remarqua un ruisseau dont le lit, encaissé et rempli de broussailles, paraissait propre à une embuscade, et il se promit bien d'en tirer parti. On sait que sa prédilection pour ces sortes de ruses était un trait essentiel de son caractère.

Mais une autre circonstance devait servir encore mieux ses projets : c'était le peu d'accord qui régnait entre les consuls. Scipion , plus clairvoyant que son collègue, pensait qu'il fallait se tenir sur la défensive et se borner à barrer aux ennemis la route de Rome. Annibal, disait-il, n’oserait pénétrer au cœur de l'Italie, en laissant une armée sur ses derrières. Il leur fallait, à eux, au moins la durée de l'hiver ", pour aguerrir les nouvelles

l On était alors au mois de novembre.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 1, CHAP. X. 177 levées, et organiser la défense de l’intérieur. Maîtres du cours du Pô, ils pouvaient faire arriver par cette voie toutes sortes de provisions, sans épuiser le pays, tandis que l’armée carthaginoise, ne pouvant s'éloigner du territoire gaulois, serait forcée d’en tirer sa subsistance, ce quine manquerait de mécontenter ces nouveaux alliés, et pourrait peut-être amener des changements favorables aux intérêts de Rome. Ainsi Annibal, éloigné de sa patrie, isolé au milieu de populations qu’il serait obligé de rançconner, verrait bientôt son armée se fondre d'’ellemême, et ses beaux projets s’'évanouir. Bref, le plan de Scipion était aussi bien combiné, et aurait pu être aussi heureux, que celui qui, plus tard, fit tant d'honneur à Fabius.

Mais ni les idées ni le caractère de Sempronius ne pouvaient s’accommoder de ce système de prudence : ardent et présomptueux, 1l ne voyait dans ces conseils que la timidité d’un vieillard découragé par un premier revers, ou la Jalousie d’un émule qui craignait d’être éclipsé: car Scipion,ne pouvant, à cause de sa blessure, prendre une part active au combat, ne pouvait non plus participer à l'honneur de la victoire. Annibal, de son côté, désirait vivement une bataille : connaissant la vanité de Sempronius, il eut soin d'augmenter encore sa confiance en lui laissant l’avantage dans quelques escarmouches; puis il prit les dernières mesures pour engager une action générale. La nuit qui précéda la bataille, il choisit 1,000 fantassins et 1,000 cavaliers, et les envoya, sous le commandement de son frère Magon, jeune général formé à son école, se cacher dans le ruisseau dont nous avons parlé, avec ordre d’en sortir pour tomber sur les Romains au plus fort du combat. Ceux-ci, n'ayant pas d’éclaireurs au delà de la Trébie, ne se doutèrent pas de l’embuscade.

Le lendemain, à la pointe du jour, 1l fit passer la rivière à un fort détachement de cavaliers numides, et leur ordonna de s’avancer jusqu'aux avant-postes de l'ennemi, de les culbuter, et de marcher droit au camp des Romains. Sempronius fit sortir, pour les repousser, sa cavalerie avec 6,069 hommes de troupes légères; puis, voyant que l'engagement devenait sérieux, il s’avança lui-même dans la plaine à la tête de toute l’armée. Les Numides battirent alors en retraite, suivant l’ordre qu'ils en avaientreçu!. Sempronius ne manqua pas de les suivre, et, s’abandonnant à sa fougue irréfléchie, il poussa au delà de la Trébie, que ses soldats traversèrent avec de l’eau jusqu’à la poitrine. Il nelgeait ce jour-là; le froid était très-vif ; les Romains, sortis de leur camp à la hâte, et sans avoir pu prendre de nourriture, furent saisis d’engourdissement, et quand ils sortirent de l’eau, il leur restait à peine assez de force pour soutenir leurs armes ?. C'étaitun premier avantage qu'Annibal s'était donné; car, tandis que les Romains s’épuisaient ainsi avant le combat, ses soldats s’y étaient préparés sous leurs tentes, ou assis autour de grands feux, en prenant un repas solide, et en assouplissant leurs membres avec l'huile qu'on leur avait distribuée *. Aussitôt qu'ils apercurent l'ennemi, ils saisirent leurs armes, et, pleins d’ar-

i «Jubet...elicere ad pugnam hostem ; injecto deinde certamine, «cedendo sensim citra flumen pertrahere.» (Tit. Liv., xx1, 54.) «Quibus præceperat ut ad primum nostrorum incursum per nota «refugerent vada.» (Frontin., 1, 5, n. 23.)

2 Tous ces détails sont rapportés par Tite-Live.

3 L'usage de se frotter d'huile était général dans les armées anciennes : il forüfiait le soldat, et lui donnait de la légèreté. On destinait à cette opération la première veille de la nuit, heure à laquelle on allumait les feux pour préparer les aliments. Diodore de Sicile fait mention de cet usage à l’occasion de la guerre entre Eumène et Antigone.

deur et de force, ils coururent se ranger en bataille.

Annibal forma son armée en phalange, sur une seule ligne, à un mille en avant de son camp. Il plaça les Gaulois au centre, et mit sur les flancs les Espagnols et les Africains, vieilles troupes dans lesquelles il avait la plus srande confiance. La cavalerie, qui, comme nous l'avons dit, s'élevait au moins à 10,000 hommes, fut partagée sur les ailes; enfin les éléphants furent placés devant les Espagnols et les Africains. Pour couvrir ces dispositions, et pour se donner le temps de les achever, Annibal envoya en avant ses troupes légères et ses frondeurs baléares au nombre de 8,000 : leur attaque força l'ennemi à ralentir sa marche.

Autant qu’on peut le conjecturer, d’après les circonstances qui précédèrent et suivirent le combat, le camp d’Annibal était situé à une lieue au moins au delà de la Trébie , sa ligne de bataille à un mille en avant de son camp : en effet, Sempronius, après avoir passé la Trébie, aura dü marcher le plus possible, pour ne pas être forcé d'accepter la bataille sur le bord même de cette rivière. C'est d'ailleurs ce que l’on peut conclure du texte de Tite-Live, qui dit qu'après la déroute cet obstacle empêcha seul les ennemis de poursuivre plus loin les fuyards !‘; donc les Carthaginois avaient alors déjà fait assez de chemin.

Les tacticiens modernes, qui ont décrit l’ordre de bataille d'Annibal, y ont ajouté des conjectures qu'il est bon de faire connaître. Selon quelques-uns, ce général aurait entremêlé des pelotons de tirailleurs à sa cavalerie, pour la protéger contre les avant-coureurs de l'ennemi ; d’autres ont pensé que, pour faire paraitre son

«Finis insequendi hostis Pœnis flumen Trebia fuit. (Tic. Liv. xl, 56.)

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