‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 38 sur 79 · SÙ HISTOIRE MILITAIRE · texte numérisé non relu

SÙ HISTOIRE MILITAIRE

armée plus nombreuse, il avait laissé de grands inter- Valles entre son centre et ses ailes, que dans ces intervalles il avait établi ses éléphants, et qu’ensuite il avait masqué ces parties de la ligne parles troupes légères et les Baléares, qui revenaient de la première attaque. Un auteur très-estimé croit, au contraire, qu'il fit passer ces troupes derrière son centre à mesure qu’elles revinrent de la charge, et qu'il en forma sa réserve. Toutes ces suppositions sont assez vraisemblables, mais elles ne s’'appuient sur aucun document positif et sont peu d'accord avec les renseignements qui nous sont parvenus; elles ne changent d’ailleurs rien au fond des événements |. | Sempronius déploya ses légions sur trois lignes, à la manière accoutumée. Îl rejeta ses 4,000 chevaux sur ses ailes, se couvrit d'une avant-garde de troupes légères, et marcha à l'ennemi en bon ordre et au petit pas. Les éclaireurs avaient engagé l’action; mais une fois les deux lignes démasquées, la cavalerie carthaginoise chargea vigoureusement celle des Romains, et n'eut pas de peine à la mettre en fuite, non-seulement à cause de la supériorité du nombre, mais parce qu’elle était secondée par les archers et les frondeurs, qui, s’étant portés aux extrémités de la ligne, prenaient les Romains en écharpe et leur causaient de grandes pertes. Suivant Appien , dont le réeit est d’ailleurs très-concis et très-incomplet, Annibal aurait d'abord lancé les éléphants sur la cavalerie romaine, pour la mettre en désordre, avant de la faire charger par les Numides.-Ni Polybe ni Tite- Live ne font mention de cette particularité, qui cepen-

1 On peut, sur ces différentes opinions, consulter la relation de cette bataille dans le Po/lybe de Folard, dans les Mémoires militaires de Guischardt, et dans les Campagnes d'Annibal par le sénéral Guillaume de Vaudoncourt.

dant peut très-bien s’accorder avec la relation du dernier !.

Le choc de l'infanterie fut donné et soutenu avec une bravoure égale, et le terrain fut disputé vigoureusement des deux côtés : toutefois la fuite de la cavalerie des Romains avait rendu leur position désastreuse ; car, leurs flancs se trouvant découverts, les frondeurs et les archers les criblaient de balles et de traits, tandis qu’Annibal poussait en avant sa phalange et ses éléphants. Néanmoins les légionnaires, quoique exténués et transis de froid, opposèrent une résistance héroïque, et ils parvinrent à repousser les éléphants : les vélites surtout rendirent de grands services, en coupant les jarrets à ces quadrupèdes et en les perçant de leurs épieux dans les endroits les plus vulnérables *. Non-seulement ils parvinrent ainsi à se débarrasser de ces animaux, mais ils allaient même les rejeter sur les Carthaginoiïs, lorsqu’Annibal, qui veillait au danger, les fit ramener sur les ailes, et diriger contre les Cénomans, qui formaient l’extrême gauche de l’armée romaine, et qui, n'ayant pas assez de consistance pour repousser cette attaque , se dispersèrent aussitôt dans la campagne.

Ce surcroît de malheur redoubla la consternation de

! «Ad hoc elephanti eminentes ab extremis cornibus (equis «maxime, non visu modo, sed odore insolito territis) fugam late «faciebant, » (Tit. Liv., xx1 , 55.) Les chevaux italiens , et même les hommes qui se trouvaient pour la première fois en présence de ces monstrueux animaux, devaient, en effet, en être frappés de terreur.

2 «Tamen in tot circumstantibus malis, mansit aliquandiu im- «mota acies, maxime præter spem omnium adversus elephantos : «eos velites ad id ipsum locati, verutis conjectis et avertere, et «insecuti aversos sub caudis, qua maxime molli cute vulnera acei- «piunt, fodiebant.» (it. Liv., loc. laud.)

l'infanterie légionnaire, seule désormais pour résister à toutes les forces de l’ennemi; mais ce qui acheva de l'ébranler, ce fut l'apparition de Magon, qui, sortant tout à coup de l’embuscade avec ses 2,009 hommes, se mit à charger vigoureusement sur les derrières. Tout espoir fut alors perdu pour les Romains : ils avaient la rivière à dos, Annibal en tête, et l'ennemi de tous côtés. Dans cette extrémité, 10,000 légionnaires prirent une résolution désespérée: serrant courageusement leursrangs, ils se firent jour au travers des ennemis, qui, pressés d'achever la victoire, ne voulurent point diviser leurs forces pour les poursuivre. Ces braves, faisant ensuite un long circuit, gagnèrent les hauteurs, remontèrent la Trébie, et, ayant eu le bonheur de trouver un gué, se refugièrent à Plaisance !.

Il faut, pour se rendre compte de ce mouvement hasardeux, se souvenir qu’Annibal avait formé son centre avec les Gaulois cisalpins. C'était ce qu’il avait de moins bon dans son armée : en effet, ils n'étaient pas faits à la tactique carthaginoise, et ils ne pouvaient avoir une pleine confiance dans un chef qu'ils avaient à peine eu le temps de connaître; ils étaient d’ailleurs peu en état de résister aux Romains, qui, après les avoir souvent vaincus, avaient fini par les subjuguer. Déjà ils n’avaient soutenu œue faiblement la première charge, et ils étaient fortement ébranlés, lorsque les 10,000 légionnaires entreprirent de les enfoncer. Cette circonstance de la bataille me fait douter qu'il y eüt une réserve de 8,000 Baléarés, ainsi que l’a supposé Guischardt, car cette réserve se serait

‘ Les Francais, sous les ordres de Macdonald, firent sur ces mêmes bords de la Trébie, et à peu près sur le même champ de bataille, des prodiges de valeur, du 17 au 20 juin 1799, contre l’armée russe commandée par Souvarow, qui réussit pourtant à leur arracher la victoire.

précisément trouvée en position de refouler les 10,000 légionnaires, et de les enfoncer à leur tour.

Le reste des Romains chercha son salut dans la fuite. La plupart tombèrent sous le fer des Numides, ou furent écrasés par les éléphants; plusieurs se noyèrent en essayant de passer la Trébie ; enfin les deux tiers de cette belle armée furent pris ou tués. Scipion fit tout ce qu'il put pour en sauver les débris : ilréunit les fuyards, se dirigea en diligence vers l’ancien camp qu'il avait quitté lors dela défection des Gaulois, et y prit position, tandis que l’on faisait à la hâte quelques radeaux pour passer la rivière ; enfin, il profita de l'obscurité dela nuit pour effectuer ce passage, et se retirer à Plaisance. Le temps était si mauvais, que les Carthaginois ne s’aperçurent pas de ce mouvement; ou peut être étaient-ils tellement saisis de froid, et tellement fatigués, qu’ils refusèrent de prendre les armes de nouveau.

Les pertes d’Annibal ne furent pas considérables, et tombèrent principalement sur les auxiliaires gaulois. Il est hors de doute que le désastre de l’armée romaine fut principalement causé par l'imprudence de Sempronius , qui fit prendre à ses soldats un bain glacé au moment de les mener au combat. Florus fait à ce sujet un rapprochement ingénieux: «Des guerriers du Midi, dit-il, des hommes venus d’un climat brûlant, ont été assez rusés pour nous vaincre à l’aide de nos propres frimas !.»

Suivant Polybe, Annibal perdit à cette bataille tous ses éléphants, à l'exception d’un seul, qui lui servit plus tard de monture pour traverser les marais de l’Étru-

1 «Callidissimi hostes, frisidum et nivalem nacti diem... homi- «nes a meridie et sole venientes, nostra nos hieme vicerunt,»

(Elor., 11, 6.)

rie. Ce ne furent pas seulement les armes des Romains qui causèrent la perte de ces animaux; mais la pluie glacée et la brume qui régnait pendant l’action, et qui se prolongea les jours suivants. Ces intempéries firent périr un grand nombre de chevaux, à plus forte raison devaient-elles avoir une funeste influence sur des animaux organisés pour vivre sous le ciel d'Afrique. Suivant Tite-Live, 8 éléphants auraient survécu à la bataille de la Trébie; 7 auraient péri au printemps suivant, dans les gorges des Apennins, et 1l n’en serait resté qu'un seul, qui aurait, comme nous l'avons dit, servi de monture à son maître dans les marais de l’Étrurie?. De tout cela il résulte que ces animaux, dont la conduite, depuis l'Espagne jusqu’en Italie, avait coûté tant de peine et tant de dangers au général carthaginois, ne lui servirent que dans une seule occasion où l’on pourrait même contester qu'ils aient contribué essentiellement à la victoire.

Afin de terminer ce qui se rattache à cette journée, j'ajouterai que, quelques jours plus tard, les Carthaginois essayèrent de forcer les quartiers de Scipion près de Plaisance, mais qu’ils furent repoussés avec perte, et qu'Annibal y fut blessé. Quant à Sempronius, il eut le bonheur d'échapper aux partisans qui battaient la campagne, et d'arriver à Rome, où la gravité des circonstances réclamait au moins la présence d’un consul. II rejoignit ensuite son collègue, et tous deux mirent leurs troupes en quartier d'hiver à Plaisance et à Crémone*.

1 Polyb., 1, 74, 79. C'est à cette manière dont Annibal traversa ces marais que fait allusion ce vers si connu de Juvénal : « Quum Gætula ducem portaret bellua luscum. » (Sat., x, 158.) eFit. Liv: xs 56:02.

3 Polyb.,111, 65, 75, 79. — Flor.,n1, 6. — Tit. Liv., xx1 , 38, 45, 58 ; xx, 2; xxXVII1, 39. — Corn. Nep., Hannibal. — Frontin., Stra-

Aux batailles de Trasimène et de Cannes, Annibal n’avait point d’éléphants. Nous venons de voir comment il avait perdu ceux qu’il avait amenés de l'Espagne; pour en faire venir de nouveaux de Carthage, il fallait qu'il s'assurât la possession d’un port sur la côte d'Italie. Il tenta dans ce but un coup de main contre Naples. Cette entreprise ne réussit point ; mais il en fut dédommagé par l'acquisition de Locres, que lui livrèrent les habitants !. Ce fut là, sans doute, que débarquèrent les premiers éléphants que le général carthaginois reçut de l'Afrique.

Magon avait porté à Carthage la nouvelle de la victoire de Cannes : le gouvernement, dans la joie qu'il en ressentit, décida qu’un renfort de 4,090 cavaliers numides et de 40 éléphants serait immédiatement envoyé au vainqueur, avec une somme considérable. En effet ce convoi ne tarda pas à arriver, car peu de temps après nous voyons Annibal investir avec des éléphants la place de Castilinum. Le sénat de Carthage chargea ensuite Bomilcar de faire voile pour l'Italie avec d’autres troupes et d’autres éléphants. Cet officier, ayant débarqué à Locres, remit à Hannon ses éléphants et ses troupes; et celui-ci les conduisit aussitôt à Annibal, qui se trouvait aux environs de Capoue. Ce fut alors que le général carthaginois essaya de s'emparer de la place de Nole; mais il fut repoussé par le préteur Marcellus, et perdit 6,009 hommes et 6 éléphants, dont 2 tombèrent vivants au pouvoir des Romains ?.

tag., 1,5, 0.23. — Appian., Bell. Annibal., vi, vi. — Folard, Comment. sur Polyb., t. 1v, hb. ur. — Guischardt, Mémoires militaires sur les Grecs et les Romains, t. 1,chap. 6. — Guillaume de Vaudoncourt, Campagnes d'Annibal en Italie. Voyez d’ailleurs la noteE, à la fin du volume.

1 Dit. Liv., xx, 5, 30; Sil. Ftalic., Punicor., x, vers. 27., sqq.

2 it. Lav., xxtit, 18, 41, 46. — Plutarch., Marcell.

Il perdit encore 3 de ces animaux dans la tentative qu’il fit, la sixième année de la guerre, pour forcer les Romains à lever le siége de Capoue. Les éléphants figurèrent de nouveau dans le combat qu'il livra près de Numistron au consul Marcellus !. Le consul Néron lui en tua 4 et lui en prit 2 à l'affaire de Grumentum; enfin, nous verrons plus loin ? que les Carthaginois en perdirent encore 5 à la bataille de Canustum, et 15 à celle du Métaure.

Cette dernière bataille répandit la consternation en Afrique; car elle donnait aux Romains la possibilité de disposer de leurs forces, et d'attaquer à leur tour Carthage au cœur de sa domination. Les Carthaginois résolurent, pour détourner ce danger, de faire une diversion dans la haute Italie, et 1ls en confièrent le commandement à Magon, le frère d'Annibal. Celui-ei passa immédiatement aux îles Baléares, \ organisa une armée de 12,000 hommes de pied et de 2,000 chevaux, et fit voile vers les côtes de la Ligurie. Il n’était point attendu dans ces parages : 1] surprit donc facilement Gènes, Albenga et Savone, puis il parvint, avec l'argent dont il était abondamment pourvu, à grossir son armée d’un grand nombre de Gaulois eisalpins. Peu après, son gouvernement lui fit encore parvenir 6,000 hommes, 800 chevaux et 7 éléphants, et le pressa de marcher sur Rome pour empêcher le départ de Scipion, qui déjà faisait ses préparatifs pour porter la guerre en Afrique. Magon devait donc renouveler sur une plus petite échelle la tentative d’Asdrubal ; mais son entreprise devait échouer comme celle de son frère.

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