‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 46 sur 79 · DÉFAITE DES ARVERNES ET DES ALLOBROGES · texte numérisé non relu

DÉFAITE DES ARVERNES ET DES ALLOBROGES

(631 à 632 de Rome, 122 à 121 av.J. C.)

Le besoin d’une route militaire pour communiquer librement avec l'Espagne avait engagé les Romains à former des établissements sur la côte de la Méditerranée, depuis les montagnes de la Ligurie jusqu'aux Pyrénées. lis résolurent ensuite, pour donner plus de stabilité et plus d'indépendance à cette communication, d'étendre leur influence dans l’intérieur du pays. Mais, d’un côté, les belliqueux Allobroges étaient en armes sur le Rhône; de l’autre, la puissante confédération des Arvernes tenait depuis cette rivière jusqu'aux contre-forts des Pyrénées ; et une étroite alliance réunissait ces deux peuples pour la défense du sol de la patrie. Les Romains cherchèrent donc un prétexte pour leur déclarer la guerre , et confèrent la conduite de cette expédition au proconsul Domitius Aenobarbus, homme dur, violent, l’un des ancêtres de l’empereur Néron.

Les Gaulois, commandés par Bituitus ou Bétultus, chef des Arverræs, s’avancèrent fièrement au-devant de l'ennemi, et la bataille se donna près d’un lieu appelé Vindalium , non loin du confluent du Rhône et de la Sorgue. Ils y furent complétement défaits ; les éléphants du proconsul mirent en déroute leur cavalerie, et jetèrent la terreur et la confusion dans leur infanterie!; on assure qu'ils laissèrent 20,000 morts sur le champ de bataille, perte qui ne semblera pas exagérée, si l’on se rappelle que les Gaulois se formaient ordinairement en masse , c’est-à-dire de la manière la plus désavantageuse

! «Elephantorum nova forma equi hostium hostesque conter- «rit diffugerunt.» (P, Oros., v, 13.)

pour résister aux éléphants. Ces animaux leur étaient d’ailleurs entièrement inconnus, et ils ignoraient les moyens à employer pour les repousser et pour les éviter. En pareil cas, il devait périr plus de monde par la précipitation , suite de la terreur, que par le fer de l’ennemi !. Domitius fut si fier de cette victoire, qu'il voulut parcourir la contrée monté sur un éléphant, au son des instruments, et avec toute la pompe d’une marche triomphale ?.

Mais il n'était pas dans le caractère des Gaulois de se tenir pour vaincus après une première défaite : ils ne tardèrent pas à revenir à la charge, et cette fois ils avaient réuni 200,000 combattants. Ce n’était plus Domitius qui commandait les Romains; l’armée et la province avaient passé sous le commandement du consul Q. Fabius, petit-fils de ce Paul Émile qui avait vaincu Persée, et neveu de Scipion Émilien. Cette seconde bataille eut lieu près du confluent du Rhône et de l'Isère. L'armée consulaire n’atteignait pas 30,000 hommes, sulvant Strabon, ou ne dépassait pas de beaucoup ce nombre, suivant quelques autres relations. Malgré cette infériorité numérique, les Romains remportèrent encore une victoire éclatante; les Gaulois eurent 150,000 hommes de tués ou de noyés, suivant Paul Orose,

1 Flor., Epitom., 11, 2. — Strab., Geogr., 1v, 2; tom. 1, p. 307. — P. Oros. v, 13. — Tit. Liv., Epitom., lib. Lx.

2? « Cn. Domitius, Allobrogibus Arvernisque superalis, elephanto «per provinciam vectus est, turba militum quasi inter solemnia «triumphi prosequente.» ( Sueton., Veron., 1.) — M. le marquis de Fortia d'Urban fixe la position de F'indalium au bourg de Bédarrides , au confluent de la Sorgue et de l’Ouvèze, à une demi-lieue de leur embouchure dans le Rhône , et environ à moitié chemin entre Avignon et Carpentras. Voyez les Antiquités du département de Vaucluse , p. 257.

130,000 suivant Pline , ou 120,000 suivant Appien et VEpitome de Tite-Live. Cette dernière supposition est probablement celle qui s'approche le plus de la vérité".

Pour se rendre raison de cette perte énorme, il faut savoir que les Gaulois, surpris au passage du Rhône, furent chargés et poussés dans le fleuve, avant d’avoir eu le temps de se reconnaitre. Deux ponts qu’ils avaient faits à la hâte s’abimèrent sous le poids des fuyards, et il y en eut une multitude de noyés. Mais la raison la plus forte, c’est que les éléphants jouèrent encore ici le même rôle qu’à l’affaire de Vindalium ?; car Fabius avait recu l’armée telle qu’elle était sous les ordres de Domitius, et certainement il s'était bien gardé de se priver d’un secours dont son prédécesseur avait tiré un si grand parti. |

Après cette brillante victoire, Fabius fut décoré du surnom d’'Allobrogicus, et cette partie de la Gaule fut

{ it. Liv., Epitom.. lb. Lx1. —Appian., Be/l.ext.,1V,2.—Flor., Epitom. , 1, 2.— Plin., Hist. nat., Vu, 51.—Vell. Patercul., 11, 10, 39.— P. Oros., v, 13. — Eutrop. , Brev., IV, 22. — Val. Max., 1x, 6, n. 3. — Strab., Geogr., 1v,1 et 2; t.1, p. 298 et 307. — On se tromperait si, sous la dénomination d’Arvernes et d’Allobroges, on entendait seulement les habitants de l'Auvergne, de la Savoie et du Dauphiné d'aujourd'hui. Les premiers étaient à la tête d’une vaste associaton politique , qui comprenait, outre l'Auvergne, le Limousin , les Cévennes et le Berry, etembrassait, au dire de Strabon, une grande partie de la Gaule entre le Rhône, les Pyrénées et Océan. Les Allobroges, de leur côté, comptaient dans leur alliance les Voconces , les Tricastins , les Tricores, les Centrons, et les petites tribus monutaguardes disséminées sur les versants des Alpes, depuis la Durance jusqu'au lac Léman. S'il n'en eût pas été ainsi, 1l serait impossible de concevoir que les seules provinces de l’Auvergne, de la Savoie et du Dauphiné eussent pu, après la sanglante défaite de Vindalium , mettre sur pied une armée de 200,000 hommes.

2 «Maximus barbaris terror elephanti fuere.» (Flor., Epitom., 1, 2)

réduite en province romaine. Quant aux Arvernes, on leur laissa une apparence de liberté; mais par suite d’artifices qui font peu d'honneur à la loyauté du sénat romain, ils furent réellement tenus dans la dépendance.

La défaite des Arvernes et des Allobroges parait avoir été la dernière occasion où les Romains aient fait usage des éléphants. Ainsi ces animaux n'auraient figuré dans leurs armées que pendant environ quatre-vingts ans; et encore pendant cette période ils s’en étaient rarement servis. Ce qui prouve, d’ailleurs, qu’ils n’eurent jamais une grande confiance dans ce moyen de guerre, c'est qu'ils dédaignèrent d’en faire usage dans deux circonstances très-importantes, c’est-à-dire dans la guerre des Cimbres et dans celle de Mithridate , où ils auraient cependant pu espérer d'en tirer un grand parti, soit pour enfoncer les masses des Barbares, soit pour les opposer à la nombreuse cavalerie du roi du Pont.

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