‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 47 sur 79 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Force et importance militaire des éléphants. — Moyens qu’on employait pour les dresser au combat, — Expédient imaginé par Scipion dans la guerre d’Afrique.— Aptitude de ces animaux pour le carnage. — Usage meurtrier qu’ils font de leur trompe et de leurs défenses, — Frayeur qu’ils causaient aux chevaux. — Combats des éléphants corps à corps. — Aversion et terreur que ces animaux inspiraient aux Romains.

« Elephanti in præliis, magnitudine corporum, barri- «tus horrore, formæ ipsius novitate, homines equos- «que conturbant. » ( Veget., de Re mülit., in, 24.)

Malgré sa lourde apparence, l'éléphant est sans contredit de tous les animaux celui qui possède le plus d'intelligence et d'adresse. Dans cette masse épaisse, sous cette écorce grossière, la nature a caché un instinct docile et des aptitudes peu communes. Naturellement doux et inoffensif, ce géant des quadrupèdes ne dédaigne pas de se soumettre à la volonté d’un enfant; on le voit même se détourner pour laisser le passage à la faible brebis : mais 1l conserve toujours le sentiment de sa force, et malheur à l’imprudent qui oserait le provoquer ! Alors il devient féroce, et la colère exalte son courage. Les animaux les plus formidables, le lion, le tigre, le rhinocéros, ne sauraient le faire reculer, et souvent il lui suffit d’un coup de sa trompe pour les exterminer. Dans la violence de ses emportements, il s'élance au milieu des chasseurs, il arrache les arbres, 1l déplace les

rochers; la terre est ébrantée sous ses pas, l'air retentit au loin de ses cris, qui frappent de terreur les hommes et les animaux !.

Il ne faut donc pas s'étonner si l’apparition soudainede ces quadrupèdes a pu faire, sur les armées des anciens, la même impression que la détonation et les ravages de l’artillerie ont produite, dans les temps modernes, sur des nations contre lesquelles ce terrible moyen de destruction était employé pour la première fois. Ammien Marcellin, qui en parle d’après sa propre expérience, puisqu'il avait fait les guerres d'Orient sous les successeurs de Constantin, avoue que rien n’était aussi terrible que l’aspect des éléphants préparés au combat*. Qu'on se figure, en effet, un front de bataille garni d’une ligne de ces animaux tous prêts à s'élancer, tous soulevant leurs trompes menaçantes, et préludant par d’effroyables hurlements au carnage et à la destruction! On conviendra que ce spectacle était fait pour ébranler le moral des troupes, d'autant plus que, dans l’ancienne manière de combattre, on en venait aux mains sans préparer l’action par des attaques à distance, qui auraient pu rassurer le soldat et rendre moins efficace la coopération de ces redoutables auxiliaires.

Quinte-Curce s'arrête souvent à décrire l'impression de terreur que faisait la vue des éléphants sur les soldats macédoniens; et une preuve que cette vue était vraiment effrayante, c’est que la grande âme d'Alexandre en fut elle-même frappée, et que l’on entendit le héros s’écrier

1 Ces faits sont attestés par tous les voyageurs, entre autres par le judicieux Foucher d’Opsonville que j'ai déjà cité, page 6 et ailleurs.

2 «Elephantorum stridore immanitateque corporum, nihil hu- «manæ mentes terribilius cernunt.» (Ammian. Marcellin, xix, 27.)

qu'il n'avait encore rencontré dans aucun combat un danger aussi digne de son courage !.

On conçoit, après cela, que les peuples de l'antiquité aient de bonne heure songé à tirer parti des éléphants pour la guerre. Îls durent dès lors s'appliquer à diriger l'instinct de ces quadrupèdes, pour les rendre dociles au commandement , calmes dans le péril, et pour leur apprendre à faire l’usage le plus meurtrier des armes dont la nature les a doués. Tout porte à croire qu'ils avaient des établissements pour les dresser, comme nous avons maintenant des dépôts pour l'instruction des remontes de cavalerie. Élien parle positivement des écoles que l'on avait établies à Rome pour l'instruction des éléphants destinés à paraître dans les spectacles? C'était là qu'à force de patience et d'adresse, on parvenait à leur apprendre des tours qui sembleraient incroyables, s'ils n’étaient attestés par des écrivains contemporains. On vit, aux jeux donnés par Germanicus, des éléphants lancer des traits, se battre corps à corps d’après les règles de l'escrime, et danser la pyrrhique 5. A plus forte raison devons-nous admettre qu’il y avait un système d’instruction pour les animaux destinés au service des armées.

Mais autant cela est incontestable, autant il est à regretter que les anciens ne nous aient laissé sur cette matière aucun détail eirconstancié; nous ne pouvons que glaner çà et là, dans les auteurs, quelques renseigne-

! «Taudem, inquit, par animo meo periculum video, cum bes- «ts simul et cum egregiis viris res est.» (Quint. Curt., vin, ce. 14, Pic. 13.

2 Ælian., 4nimal., n, 11, — Nous donnerons dans la note FE, à la fin du volume, quelques détails sur l’art d’apprivoiser et de dresser les animaux féroces, chez les anciens.

# «Vulgare erat per auras arma jacere, non auferentibus ven- «Us, atque inter se gladiatorios congressus edere, aut lasciviente «pyrrhiche colludere.» (Plin., Hist. nat., vin, 2.) — On sait que la

ments épars, tels que le suivant, qui nous est fourni par l'historien de la guerre de César en Afrique : Juba venait d'amener à Scipion un train d’éléphants; mais ces animaux n'étaient pas entièrement apprivoisés , et il eût été imprudent de les présenter ainsi à l'ennemi. Voici l’'expédient que Scipion imagina pour les accoutumer au combat : 1l les rangeait sur une seule ligne , et mettait en face un corps de frondeurs qui avaient ordre de lancer sur eux de petits cailloux et des projectiles légers, pour les effaroucher, mais sans leur faire beaucoup de mal. Il faisait ensuite avancer ces animaux comme pour Charger sur les tirailleurs ; et s'ils reculaient ou s'ils faisaient volte-face, ils étaient reçus vigoureusement par une seconde ligne placée derrière , laquelle leur lançait de grosses pierres et les forçait à se retourner contre l’ennemi. Scipion tàchait ainsi de leur donner de l’assurance, et voulait leur faire comprendre qu'il y avait toujours moins de danger à avancer qu’à reculer !. Nous avons déjà vu que cet expédient ne lui fut pas d’une grande utilité, et que la défaite de Thapsus fut principalement causée par l’indocilité de ses éléphants.

Peu de temps après la défaite de Régulus, les Carthaginois envoyèrent en Sicile, sous les ordres d’Asdrubal, une armée avec 140 éléphants. Nous savons par Polybe que le général carthaginois, qui avait débarqué au port de Lilybée, profitait de tous les moments de loisir que lui laissaient les Romains pour exercer ces animaux, qui probablement étaient le produit d’une nouvelle chasse ?.

prrrhique était une danse militaire, où les acteurs, armés de toutes pièces, se battaient en cadence, au son des instruments, et en simulant tous les accidents d'un véritable combat.

1 Hirt., Bell. afric., cap. 27.

2 Polvb., 1, 38. — Ce furent ces mêmes éléphants qui, aimsi que

L'aptitude des éléphants pour le carnage est tellement connue dans l'Inde , que ces animaux y servent d’exécuteurs des hautes œuvres, et qu’on leur apprend à expédier les criminels, tantôt d’un seul coup, tantôt en leur brisant successivement les os, pour leur faire souffrir un plus long supplice!. Ainsi l’homme a abusé de sa supériorité sur les brutes, jusqu’à en faire les instruments de sa cruauté! Cette pratique barbare était également suivie par les anciens. Nous avons vu, au chapitre 1V du livre 1", que Perdiccas fit fouler aux pieds des éléphants 300 Macédoniens coupables de révolte. Amilcar punissait souvent du même supplice, pendant la guerre des mercenaires, les rebelles qui tombaient entre ses mains ?. Ptolémée Philopator fut sur le point de faire périr de la même manière un grand nombre de Juifs dans l’hippodrome DES vo di esû . P. Émile fit exposer aux éléphants les déserteurs romains qu’il trouva dans le camp de Persée‘. Enfin, l’implacable Annibal exposait aussi quelquefois les prisonniers romains à la fureur de ses éléphants : c'était en même temps un moyen d’assouvir sa haine et d’accoutumer ces animaux au carnage qu’ils devaient faire aux jours de bataille.

Le principal service que rendissent les éléphants, con-

nous avons vu au chapitre 1x du livre précédent, échouèrent complétement devant Palerme.

1 Ces faits sont racontés au long par une foule de voyageurs qui ont été témoins de ces horribles exécutions dans l'Inde, et entre autres par le missionnaire Borri, par l'Anglais Thomas Roe, et par l'Allemand Wolf, que j'ai déjà eu occasion de citer. Jean Struys en a fait graver une représentation dans son Voyage de Siam, et __— en a aussi donnéunegravure dans son Élephantographia.

2 Diodor. Faute pen de Virt. et vit., lb. xxv, p. 567.

3 Machab., 11,

4 Val. Max., 1, c. 7, 0. 14.

$ Plin., Hist, nat., VI, 7.

sidérés comme un important moyen de guerre, c'était de rompre l'ordonnance de l’ennemi. Les rangs les plus serrés, les carrés les plus compactes, étaient forcés de céder au choc de ces masses ambulantes, qui, suivant l'expression de Pline, renversaient les bataillons, écrasatent les combattants !. Plutarque compare l’irruption que firent les éléphants de Pyrrhus dans l’armée romaine à un torrent débordé auquel rien ne saurait résister. Justin et Florus parlent à peu près dans les mêmes termes du choc de ces animaux. S'il y eut jamais des troupes éprouvées et intrépides, ce furent certainement celles d'Alexandre, et cependant sa phalange, toute hérissée de piques, fut forcée de plier et de s'ouvrir devant les éléphants de Porus?. Quand, par malheur, on ne parvenait pas à repousser ces formidables agresseurs, 1ls se faisaient jour en tout sens, écrasalent tout ce qui se présentait sur leur passage, et l’armée pouvait être regardée comme désorganisée. Alors l'ennemi n'avait plus qu'à lancer sa cavalerie sur les masses éparpillées , et 1l était sûr de les désarmer ou de les tailler en pièces. C’est pour cela que les batailles qui ont été gagnées par l'emploi des éléphants ont été ordinairement très-meurtrières pour le parti vaincu. Nous en avons vu des exemples dans celle de Tunis et dans la défaite des Allobroges : il n’est pas nécessaire d’en citer un plus grand nombre ; toutes ces batailles se ressemblent.

! «Prosternunt acies, proterunt armatos.» (Plin., Hist. nat., vi , 9.) L'éléphantqui est mort dernièrement au jardin du Roi pesait plus de 6,000 livres, et n’était pas des plus forts. Il y en a aux Indes qui pèsent le double. On peut se figurer quel doit être le choc d’une pareille masse, soutenue par une énorme force musculaire, et poussée par l’exaltation de la colère.

2 To re quo Onpia mexbéovra és TA TAberc Tov mebov, 0m émiorpeVetev, éxepdile LITE) TUXVRAY couv Thv Maxedivov pélavya. (Arrian., Exp. Alex., V,17.)

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 11, CHAP. 1. 243 Outre les ravages que faisait l'éléphant par l'impulsion de sa masse, il en exerçait encore d’effrayants au moyen des armes terribles dont la nature l’a pourvu. Sa trompe, l'organe le plus admirable peut-être de tout le règne animal, réunit la roideur d’un levier à toute la souplesse que peuvent exiger les opérations les plus délicates. On la vu, au milieu de la mêlée, saisir un soldat à l’aide de ce formidable instrument , l’étouffer dans ses replis , et le lancer au loin ; ou bien le soulever légèrement au-dessus de sa tête, pour le livrer aux hommes placés sur son dos. Ces faits se sont répétés maintes fois, et sont attestés par de nombreux témoignages. Diodore de Sicile dit, en parlant de l'expédition de Sémiramis dans l'Inde, que les éléphants de Stabrobatès « foulaient aux pieds les hommes, les déchiraient avec leurs défenses , les saisissaient et les Jetaient au loin avec leurs trompes. » Il répète les mêmes particularités au sujet des éléphants de Porus à la bataille de l’'Hydaspe!. Quinte-Curce rapporte le même fait :« Præcipue terribilis illa facies erat, cum manu arma «virosque corriperet , et super se regentibus traderet. » Lucien, en racontant la bataille d’Antiochus Soter contre les Galates, dit également que les éléphants du roi de Syrie enlevaient les ennemis, les lancaient en l’air, ou les perçaient de leurs défenses ?.

L'un des faits les plus curieux que nous ait transmis l'antiquité sur cet usage que l'éléphant fait de sa trompe nous est raconté par Hirtius; c’est un des épisodes de la

1 Diodor. Sicul., 1, 16, 17, 18, et xvir, 88.

2 Quint. Curt., vin, 14. — Lucian., Zeuxid. vel Antioch. — Ælban., Animal., vu, 10. — L'usage meurtrier que l'éléphant fait de sa trompe et de ses défenses dans les combats à fourni à Nonnus Panopolite, auteur du v° siècle de notre ère, le sujet d’une digression poétique très-circonstanciée.(Dionysiac., lib. xxvi, p. 695, ed. Hanov., 1605.)

bataille de Thapsus : nous le ferons connaître plus tard, lorsqu'il sera question des preuves d'intrépidité qui ont été quelquefois données par ceux qui ont combattu les éléphants !. Nous rencontrerons d’ailleurs des faits analogues dans les suerres de Mahmoud /e Ghaznévide, et dans les premières entreprises des Portugais dans l’Inde?, Enfin, de nos jours même, et dans nos climats, on a pu voir les effets effrayants de la colèré de l'éléphant; car tout le monde à entendu parler de celui que l’on montrait à Venise en 1818, et qui, dans un accès de fureur, saisit son malheureux cornac, et le broya dans sa trompe “.

Les défenses de l'éléphant sont pour lui une autre arme non moins terrible : il s’en sert comme le taureau de ses cornes, et avec une énergie proportionnée à sa prodigieuse force musculaire On l’a vu percer ainsi d’outre en outre non-seulement des hommes, mais même des bœufs et des rhinocéros?. C'était principalement à l’aide de ses défenses que l'éléphant rompait les lignes ennemies, et faisait brèche dans les masses. Tel est le sens précis du mot éxeoife, qui se trouve dans le passage d’Arrien que j'ai cité ci-dessus (page 242).

Mais c'était principalement sur la cavalerie que les

! Voyez ci-dessous au chapitre v de ce livre.

2 Ces faits trouveront leur place au chapitre 1 du livre ur.

3 Nous avons déjà mentionné cet événement à la page 8.

4 Aussi les Grecs et les Romains ont-ils quelquefois donné Île nom de cornes aux défenses de l'éléphant. Ils ont de même donné celui de main à sa trompe, à cause d’une semblable analogie. Ces locutions étant souvent employées par les auteurs, j'ai cru devoir en faire le sujet de quelques éclaircissements, Voyez à la fin du volume la note G. |

5 Martial avait été témoin de faits semblables : de Spectac. , epigr. 17, 19, cf. Plin., Fist. nat., VIN, 7. Aristot., Animal, 1x, 1. — Sil. Ital., Punicor., 1x, v. 384, sqq.

éléphants produisaient une grande impression de frayeur. La vue, les cris, l'odeur de ces animaux, font tressaillir le cheval, dont le premier mouvement, à leur aspect, est toujours de prendre la fuite. Les anciens se sont donné beaucoup de peine pour vaincre cette répugnance, et ils n'y ont jamais réussi qu'imparfaitement. Cette antipathie du cheval pour l'éléphant, constatée de nos jours encore par les naturalistes et les voyageurs, a toujours exercé une grande influence dans les combats où ces deux espèces se sont trouvées en présence. Nous avons vu ce qui arriva à la cavalerie romaine à la bataille d'Héraclée : « La masse monstrueuse et informe des éléphants, dit Florus , leur odeur inconnue , leurs cris aigus, épouvantèrent les chevaux, qui entrainèrent, en prenant la fuite, une vaste et sanglante déroute ‘. » À la bataille de la Trébie, ils produisirent le même effet ; à Zama, ils effrayèrent également les chevaux italiens , et les mirent en désordre. Alexandre, qui affectait de faire peu de cas des éléphants, craignait cependant l'impression qu'ils pourraient faire sur sa cavalerie thessalienne, et il le déclara dans les instructions qu’il donna à Cratère au moment du passage de l'Hydaspe ?.

Lorsqu'il y avait des éléphants dans les deux armées ennemies, 1l arrivait souvent que deux de ces animaux se battaient l’un contre l’autre, et ces luttes gigantesques se terminaient ordinairement par la mort de l’un des combattants. Polybe n'a pas cru déroger à la gravité de l’histoire, en faisant la peinture d’une rencontre semblable qui eut lieu à la bataille de Raphia, et sur la. quelle nous avons déjà donné quelques détails”. Bernier.

1 «Elephantorum quum magnitudine , tum deformitate, et novo «odore simul ac stridore consternati eq fugam stragemque late «dederunt.» (Flor., Epitom., 1, 18.)

2 Arrian., Exped. Alex., v, 11.

3 Voyez ci-dessus, page 73.

qui passa huit ans à la cour d’Aureng-Zeyb, raconte qu'il y vit combattre des éléphants deux à deux, avec un tel acharnement qu'il était impossible de les séparer, à moins de les effrayer par des feux d'artifice. On trouve de pareils détails dans la relation d'Edward Terry, qui résidait auprès du grand Mogol Djihan-Guyr, au commencement du XVII‘ siècle.

Rien ne fut aussi difficile aux Romains que de s’accoutumer à regarder de sang-froid les éléphants. Nous avons déjà dit qu’au temps de la première guerre punique, les consuls qui commandaient en Sicile durent se résigner à abandonner la plaine pendant trois campagnes, parce que les soldats, frappés de la crainte des éléphants, ne voulaient plus camper que sur des hauteurs inaccessibles à ces animaux ‘. Les phrases emphatiques dont les anciens se sont servis pour les peindre sont d’ailleurs une preuve de l'idée exagérée qu'ils s’en étaient formée : /mmanes belluæ : bellantia monstra; maurisita pestis ; bellua terror bellorum : telles sont les expressions au moyen desquelles ils les désignent habituellement. Florus ne trouve pas de termes assez forts pour célébrer le courage des premiers d’entre les Romains qui osèrent s’exposer à leur rage : «Qui- «nam, s'écrie-t-il, ill fuerunt viri quos ab elephantis «primo prælio obtritos accepimus?!» On est même quelquefois étonné des comparaisons hyperboliques employées par les auteurs en parlant de ces animaux. Tite- Live, en racontant la défaite d’Asdrubal à la bataille du Métaure, dit que les éléphants des Carthaginois, égarésur le champ de bataille, ressemblaient à des vaisseaux errant sans gouvernail au milieu des flots *. Arrien Voyez ci-dessus page 153.

Flor., 1, 18.

«ÆElephanti, crescente certamine et clamore, impotentius jam

Co t me

se sert de la même image pour peindre les éléphants de Porus : «Ces animaux, dit-il, blessés et écloppés, se trainaient sur le champ de bataille comme des vaisseaux dont on aurait fracassé la poupe.» Mais Ammien Marcellin va plus loin encore: les éléphants amenés par les Perses contre l’empereur Julien ressemblaient , selon lui, à des collines qu’on verrait s’avancer dans la plaine ?. Ne peut-on pas, après cela, pardonner à un poëte d’avoir comparé ces animaux à des donjons ou à des remparts ambulants ?

A la vérité, le sénat et les gens éclairés ne partageaient pas les terreurs du vulgaire; mais tous avaient en aversion un moyen de guerre qui déconcertait leur tactique, les obligeait à inventer de nouvelles armes et de nouvelles évolutions, rendait douteux des succès qui sans cela auraient été immanquables, et enfin était, dans

«regi, et inter duas acies versari, velut incerti quorum essent, «haud dissimiliter navibus sine gubernaculo vagis.» (Tit. Liv., XXVIL, 48.)

l (orep ai TOUBIAY XOOUOWEVAL VAEG, (Arrian., Exp. Alex., v, 17.)

? «Elephanti gradientium collium specie, motuque immanium «Ccorporum propinquantibus exitium intentabant, documentis

«præteritis formidati. » (Ammian. Marcellin., xx1v, 6. n. 8.)

3 Turritas moles et propugnacula dorso Bellua nigranti gestans, ceu mobilis agyer Nutat, et erectos attollit ad æthera muros.

(Sil. Italic., Punic., 1x, vers 239.)

Les inspirations dont la source est dans la nature se ressemblent toujours, quelles que soient la différence des âges et la distance des pays : aussin’ai-je pas été étonné derencontrerces mêmes idées dans un ancien poëme hindou, dont la traduction en anglais a été publiée par Wilkins. «His elephants moved like walking «mountains and the earth oppressed by their weight mouldered «into dust.» (Æsialic researches, 1° vol.)

tous les cas, un obstacle de plus à surmonter. Aussi Rome s'empressa-t-elle, lorsqu'elle se trouva assez forte pour faire la loi, d'imposer à ses ennemis la condition de livrer leurs éléphants ou de les détruire. Ce sacrifice fut expressément exigé des Carthaginois par le traité qui termina la seconde guerre punique! : les vaincus furent forcés de se soumettre et de s’y résigner ?.

Parmi les garanties que les Romains exigèrent de Phi- Hppe, roi de Macédoine, ils n’oublièrent pas de lui défendre d'entretenir des éléphants*. Is imposèrent la même condition à Antiochus, après l’avoir dépouillé d’une partie de ses États {; et ils firent cadeau de ceux de ces animaux qu’il leur livra à Eumène, roi de Pergame, leur alliéÿ. Le sénat, ayant appris dans la suite qu'Antiochus Eupator entretenait un train d’éléphants, lui envoya des ambassadeurs avec ordre de faire tuer surle-champ ces redoutables quadrupèdes , et cette étrange boucherie fut accomplie en présence même des envoyés. Cette odieuse violence révolta tellement les Syriens, que l'un des officiers de la cour d’Antiochus tua de sa propre main le chef de l’ambassade, Cn. Octavius, personnage distingué, et l’un des ancêtres de l’empereur Auguste, Le sénat lui fit élever une statue pour avoir perdu la vie au service de la républiquef. Ces

l «Traderent elephantos quos haberent domitos, neque doma- «rent alios.» (Tit. Liv., xxx , 37.)

? «Naves longas, elephantos..., etc.., tradiderunt.» (Tit. Liv. xxx, 43.)

3 «Ne plus quingentis armatorum haberet, neve elephantum eullum.» (Fit. Liv., xxxt, 30.)

% «Elephantos tradito omnes, neque alios parato.» (Tit. Liv. XXXVIL, 38.)—Ârodoro xt TOUS ÉRÉDAYTES TOUS EV Âraucix TAVTAS , KO NET &Novs éyére. (Polyb., xxt1, 26.)

5 Fit, Lav., xxxvinr, 39.

5 Cicéron rappelle, dans sa 9° philippique, le meurtre de ce per

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. Il, CHAP. I. 249

faits eurent lieu à la fin du règne d’Antiochus Eupator, vers l’an 162 avant J. €. Enfin, nous avons dit, en racontant les événements de la guerre de Jugurtha, où les éléphants eurent quelque part, que lorsque ce prince voulut traiter avec Rome, on exigea de lui la remise de 30 de ces animaux. De tous ces faits, 1l me semble que l'on peut conclure que les Romains cherchèrent constamment à abolir ce moyen de guerre chez les autres nations !. |

sonnage. «Cn. Octavii, clari et magni viri, statuam videmus in ros- «tris… Missus a senatu ut nepotem Antiochi regis classes habere, «elephantos alere prohiberet, Laodiceæ in gymuoasio a quodam «Leptine est interfectus. Reddita est ei tum a majoribus statua «pro vita.» ( 2.)

! Outre Tite-Live , on peut consulter sur ces événements Polybe, Fragm., lib. xxn1, c. 26. — Appian., Bell. syriac., xxxVIN, xLVHI. — Diodor. Sicul., Excerpt. legat., 1x.

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