‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 49 sur 79 · VI. THÉRARCHIE, une demi-section ou ? éléphants · texte numérisé non relu

VI. THÉRARCHIE, une demi-section ou ? éléphants

VIE ZOARCHIE, un seul éléphant, regardé comme l’unité élémentaire de la phalange.

On ne saurait s’'empécher de reconnaître dans cette organisation quelque analogie avec notre artillerie de bataille, dont la répartition par divisions, batteries, sections et pièces, est à peu près établie sur une semblable échelle. Ce ne sera pas le seul rapport que nous aurons occasion de remarquer entre ces deux services, tout en avouant que leurs différences sont encore plus saillantes que leurs points de conformité.

Le nom de phalange, et l'effectif de 64 éléphants donné à la brigade, me portent à penser que la formation de ces animaux en colonne était un carré plein, de huit files de front, sur huit de profondeur. Cette disposition pouvait convenir dans les marches à proximité de l'ennemi, dans les changements de front, et dans toutes les occasions où l’on avait intérêt à diminuer les dis-

1 Ælian., de Instruend. acieb., apud l’eter. rei militar. seript., ed. Stewech., p. 325.

tances, pour mettre plus de rapidité dans les évolutions. Probablement on ne déployait les éléphants par #archies que pour la formation en bataille, occasion où , comme nous allons bientôt le voir, ils étaient sur un seul rang. Ce serait une analogie de plus avec notre artillerie de campagne, qui, dans les marches et dans les évolutions, se forme ordinairement en colonne, et ne se déploie qu’au moment de l’action.

" Les Grecs donnaient au commandant supérieur des éléphants le nom d’éléphantarque (kepuvréoyne), mot que les Latins ont rendu par ceux de magister elephantorum. Cet officier avait sous ses ordres le cératarque, V'ilarque, et les autres chefs des différentes subdivisions de la brigade. Son rang était des plus éminents, et lui donnait une grande importance, principalement dans les armées d'Orient, où les éléphantarques paraissent avoir tiré beaucoup de vanité de leur place. Quelquefois même ces officiers se sont crus assez forts pour lutter d’autorité avec les commandants des armées. Nous en avons donné un exemple dans le récit de la bataille de Palerme, où, suivant Polybe, les conducteurs des éléphants, rivalisant avec Asdrubal , et voulant s’attribuer le mérite de la victoire, se portèrent sur l’ennemi sans en avoir reçu l’ordre, et le mirent en fuite.

. Les noms de quelques éléphantarques sont restés dans l’histoire. Celui d’Antiochus le Grand s'appelait Philippe: il jouissait de toute la confiance du roi, dont il commanda les éléphants à la bataille de Raphia et à celle de

1 C’est à quoi fait allusion Térence dans ce passage de l’Eunuque :

Illi invidere misere : verum unus tamen Impense, elephantis quem Indicis præfecerat.

{Is ubi molestus magis est, quæso, inquam , Strato " Eone es ferox, quia habes imperium in belluas ? (Act. nr, se. 1.)

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 11, CHAP. I. 258 Magnésie, qui eut lieu vingt-sept ans plus tard. Un autre officier syrien, appelé HMriscus ou Muscus, commandait en sous-ordre 42 éléphants à la première de ces deux actions. L’éléphantarque d'Eumène était Eudème : nous l'avons vu figurer dans les batailles de Gadamarta et de la Gabiène. Celui de Ptolémée Philopator portait le nom d'Aermon où Ermon : il avait sous ses ordres 500 éléphants. Celui de Démétrius Soter, roi de Syrie, était appelé Wicanor. Il est question de ces deux derniers officiers dans l’histoire des Machabées !.

Certains commentateurs, donnant trop d'importance à quelques expressions d’Arrien , ont imaginé qu'Alexandre, ayant formé un train d'éléphants après la défaite de Porus, avait investi Cratère du titre d’éléphantarque; mais celte supposition ne repose sur aucune donnée positive. Îl est vrai que cet officier fut souvent chargé de commander les éléphants dans les marches : cela s’explique naturellement par la haute considération dont il Jouissait dans l’armée et à la cour ; cependant , lorsque le conquérant commença sa retraite vers la Perse ce fut à Héphestion qu'il confia ses 200 éléphants, en lui enjoignant de suivre la gauche de l’Hydaspe, tandis que Cratère devait prendre son chemin sur la droite, avec une des colonnes de l’armée ?.

IL était d'usage de donner à chaque éléphant un nom particulier , et l’on conçoit que ce devait être à la guerre une prescriplion rigoureuse. C’est ainsi qu'aujourd'hui encore, pour éviter toute incertitude dans le service, on donne des noms aux vaisseaux, et qu'on marque d’un numéro chaque cheval, chaque arme, chaque pièce en-

1 Polyb.,1, 40; v, 82. — Tit. Liv., xxxVII, Â{. — Appian., Bell. Syriac., XXXI. — Machab., 11, 14: 1, 4.

* Arrian., Exped. Alex, vi, 2,

fin, du matériel d’une armée. Nous pouvons citer quelques noms d’'éléphants que l’histoire nous a conservés. Alexandre donna celui d’4jax au plus beau de ceux de Porus ; Surus était le rom d’un éléphant très-célèbre dans l'armée carthaginoise, et dont Caton n’avait pas dédaigné de faire mention dans ses Annales '. Pline parle de deux éléphants d’Antiochus, dont l’un était appelé Patrocle, et l’autre 4jax. Parmi ceux de Pyrrhus, il y en avait un que l’on appelait icon (le vainqueur )}?, et un autre Nicée (la victorieuse). Cet usage s’est conservé en Orient: l'éléphant favori du sultan de Ghizni était nommé Sailéman, et celui du Mogol Djihän-Guyr, Indra-Gadja. L'éléphant envoyé à Charlemagne par le calife Harounal-Raschid était appelé Æbulabbas ; enfin, celui dont le roi de Portugal fit hommage à Léon X portait le nom d'Aannon *

Chaque éléphant avait un conducteur qui lui était spéclalement affecté, et qu’on n'avait garde de changer, attendu que ces animaux se prennent ordinairement d’amitié pour les personnes qui les soignent, et n'aiment pas les nouveaux visages. Chez les Grecs, on donnait à ces conducteurs le nom d’éléphantagogue (keouvræywy)

1 Nous avons décrit plus haut ( page 138 ), d’après Appien, le désespoir qui s’empara des Carthaginois, lorsqu’après avoir livré toutes leurs armes aux Romains, ils en reçurent l’ordre de livrer leur ville elle-même, «On les vit alors, dit cet historien, courir cà et là, en appelant leurs éléphants par leurs noms, comme s’ils les eussent encore eus en leur pouvoir, et en maudissant leurs pères, qui les avaient livrés à leurs ennernis » : Kai rx évowara rives rüv xepdy- Tov &vexhouv, ds re rapévrwv… (Appian., Bell. punic., 92.)

2? Philostrat., in Apollon. vit., 1,6. — Plin., Hist. nat., Vin, 5. — Athen., xt , 8. — Ælian., Animal, x1, 14.

3 Nous donnerons dans la note H, à la fin du volume, quelques détails sur l’histoire de ces deux derniers éléphants.

ou celui d'éléphantiste (Ekcpavricrnc) !, Les Latins les désignaient par les expressions de rector, magisler, où moderator belluæ; souvent aussi ils leur donnaient le nom d’/ndi, ce qui ne voudrait pas dire que ce fussent tous de véritables Indiens, mais les premiers l'avaient été, et un nom de pays avait fini par devenir, comme cela arrive souvent , un nom de métier ?. Les Grecs avaient eux-mêmes adopté cette dénomination : Polybe se sert du mot ivdo, pour désigner les conducteurs des éléphants de Carthage, conducteurs qui, sans doute, n'étaient que des Africains? C’est en ce sens que Cicéron a dit : «Ille Indus aut Pœnus unam coercet belluam “. » On sait d’ailleurs que les anciens étendaient le nom d'Inde à l'Ethiopie: il n’est done pas étonnant qu'ils aient appelé Zndi les nègres qui conduisaient les éléphants ÿ.

Ces conducteurs étaient montés sur le cou de l’animal, dont ils dirigeaient les mouvements avec la VOIX , ou au moyen d’un barreau de fer long d’un pied , arrondi par un bout, pointu par l’autre . et muni d’un crochet qui lui donnait de la ressemblance avec un harpon. Ils s’en servaient pour frapper ou piquer doucement le

! Pollux, Onomast., et Hesych. , voc. i94. — Aristot., Animal, passim.— Nous donnons à ces conducteurs le nom de cornacs ; ils sont connus dans l’Inde sous celui de mahoû, de naïrsts, etc.

2? C'est ainsi qu’en France, à une certaine époque, tous les chan- &eurs furent appelés lombards , et qu'aujourd'hui encore on donne le nom de suisse aux portiers de bonnes maisons et aux fonctionnaires chargés de la police des églises, quel que soit d’ailleurs

leur pays.

3 Polyb., 1,40, et passim.

4 Cicer., de Republ., 1,40.

5 «Nigro bellua nil negat magistro.» (Martial., 1, epigram. 105.) — Îl résulte d’un passage de Sénèque quec’étaient réellement des Ethiopiens qui exercçaient à Rome le métier de conducteurs d’élé-

phants.«Elephantem minimus Æthiops jubet subsidere in geuua. » (epist. LXxxv.)

cou et les oreilles de l'animal, lorsqu'il refusait d'obéir à la voix. Les Grecs donnaient à cet instrument le nom de &exn!, et les Latins celui de cusprs 2, De nos jours encore, les Indiens n’en ont pas d'autre pour conduire leurs éléphants. L’4yéen Akbéry en fait mention sous le nom de k#énar; suivant Foucher d’Opsonville, les Indiens d'aujourd'hui lui donnent celui d’ankoche. I en est parlé dans le voyage de Pietro della Valle, et dans celui du P. Tachard *.

Pour donner aux éléphants un aspect plus terrible, on les parait d’une manière bizarre; on leur mettait des housses de drap rouge, couleur que l'on croyait propre à exciter leur ardeur. Les éléphants d’Antigone portaient, suivant Plutarque, de semblables housses . Quelquefois on y ajoutait des ornements d’or et d'argent: c'était ainsi qu'étaient parés ceux d’Antiochus à la bataille de Magnésie’. On leur peignait le front et les oreilles en blanc, en bleu ou en rouge. On avait remarqué que, lorsque ces animaux entrent en fureur , ils dressent leurs

1 Ælian., Ænimal., xin , 9.

A HO 5 LS Moderantem cuspide lucas Maurum in bella boves. .......

(Sil. Ital., 1x, vers. 572.)

3 Les médailles portant les n°6 et 7, sur la planche qui accompagne ce volume , représentent des conducteurs d’éléphants armés de ce barreau de fer. Pour donner une idée plus exacte de cet instrument, je l’ai fait représenter au n° 9 dans de plus grandes dimensions, tel qu'il se trouve sur un ancien bas-relief gravé dans le 3° volume du Supplément de l’ Antiquité expliquée de Montfaucon.

4 Q: roy Bnpiwy Tobs Up VOUS ve RO TUs ToppÜpae eldov, Üomep nv æÜTois x2- OU.GG, els LAHNV LYOHLÉVOLS.. (Plutarch., Eumen., 14.)

5 «Elephantis immensæ magnitudinis, auro, purpura, argento «et suo ebore fulgentibus, aciem utrimque vallaverat.» (Flor., He 0)

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larges oreilles, et les étalent d’une manière effrayante!, et l’on voulait, en peignant ces parties de couleurs éclatantes , les rendre plus apparentes et en augmenter l’effet. Enfin, on leur attachait de grands panaches, des banderoles et des grelots ?. Ces animaux aiment en effet à être parés, et plus on les charge d’ornements, plus ils sont fiers et joyeux : aussi l'usage de les Caparaçonner date-t-il de loin; nous en avons une preuve dans la description que Diodore de Sicile nous a laissée de ceux que Stabrobatès, roi de l'Inde, avait préparés pour repousser l'agression de Sémiramis 5,

Souvent, pour les garantir autant que possible des coups de l'ennemi, on recouvrait de plaques de fer les parties de leur corps les plus exposées, comme la tête et le poitrail; quelquefois même on les cuirassait entièrement, et alors on les appelait xaréppaxror, loricatri. Tels étaient ceux de Juba, dans la guerre d'Afrique ; c'est ainsi que sont souvent figurés ceux que l’on voit sur les médailles de César et de la famille Julia ; et nous avons vu que ces médailles étaient des monuments consacrés au souvenir de la bâtaille de Thapsus ; enfin, nous aurons souvent occasion de parler ailleurs d’éléphants bardés de fer, en décrivant les armées des rois Sassanides, et celles des princes de l'Inde.

On voit dans la Tactique d’Arrien, que pour rendre plus meurtrier l'effet des défenses des éléphants, on y

{ Manuelis Philæ, Carmen de Elephante, vers. 72.

2 «Quos elephanti tardius præcedentes, magnitudine corporum, «cristarumque horrore, pavorem jumentis ineutiebant et viris. » (Ammian. Marcell., xxv, 3, n. 11, ed. Gronovio.)

3 Diodor. Sicul., 11, 17, 18.

# Gib. Cuper., de Elephantis in num. obviis ; excurs. 1, in Thes. Sallengr. — La médaille n.6 de notre planche représente un éléphant cataphracte.

$ Hirtius, Bell. afric., 12 et 86.

adaptait des pointes d’acier, et que, pour les garantir des coups:de l’ennemi, on les recouvrait de plaques de fer’. Il parait aussi qu'on attachait au poitrail de ces animaux des pieux ferrés ou de fortes piques, dont les pointes prejetées en avant étaient en effet un bon moyen de percer la ligne ennemie; on fixait sans doute cet appareil aux défenses, pour lui donner plus de stabilité?. Quant à l’usage de garnir de pointes d’acier les défenses des éléphants , il a été de tout temps pratiqué en Orient : on y faisait souvent tenir de véritables épées, des cimeterres, et des poignards empoisonnés ; nous aurons occasion, dans le dernier chapitre du ni livre, de rapporter plusieurs exemples de cet usage. On était même parvenu à armer leur trompe de sabres et de faux, dont on leur apprenait à se servir avec adresse : le sultan Akbar en avait beaucoup de dressés à ce service; et le véridique Pyrard, qui voyageait en Orient au commencement du XVHI° siècle, assure avoir été témoin de ces exercices, Mais rien ne prouve que cette pratique ait été connue en Occident.

Les jours de bataille on donnait aux éléphants des boissons enivrantes, et des drogues propres à les échauffer. C'était, en Europe, du vin aromatisé ou mêlé avec de l’encens; en Orient, une liqueur fermentée tirée du riz et de la canne à sucre, et où l’on faisait infuser de l'encens et de la myrrhe; à Ceylan on les enivrait avec de l’opium. Quinte-Curce fait probablement allu-

{ Arrian., Zactic., p. 9, ed. Blancard.

2 Suivant Silhius Italicus, cette manière d’armer les éléphants aurait été adoptée par les Carthaginois :

Stat niveis longum stipata per agmina valium Dentibus, atque ebori præfixa cominus hasta Fulget ab incurvo devecta cacumine cuspis.

( Punic., 1x, vers 581.)

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sion à l’état d'ivresse des éléphants de Porus, lorsqu'il dit qu'ils avaient été rendus furieux à dessein !. Il résulte également de l’histoire des Machabées que les Syriens et les Égyptiens enivraient leurs éléphants pour les exciter au carnage *.

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