‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 50 sur 79 · DIGRESSION SUR LES TOURS · texte numérisé non relu

DIGRESSION SUR LES TOURS

La pièce la plus remarquable de l'armement des éléphants était une espèce de tour qu'on leur mettait sur le dos, et dans laquelle se plaçaient quelques soldats armés de piques et de traits*. J'ai dit une espèce de tour, car nous ne connaissons point exactement la construction de ces machines : on n’en trouve aucune représentation sur les monuments et sur les médailles, où sont souvent fisurées différentes parties de l’attirail de guerre des anciens. Le nombre même des combattants qu’on y plaçait est un sujet de discussion, car les indications fournies à cet égard par les auteurs ne sont nullement

1 «De industria irritati.» (Quint. Curt., vin, 18.)

2 «Et elephantis ostenderunt sanguinem uvæ et mori, ad acuen- «dos eos in prælium. » (Maccab., 1, 6.) Ces éléphants étaient ceux d’Antiochus Eupator; au chapitre 1v du livre n1, on dit la même chose de ceux de Ptolémée Philopator. Voyez d’ailleurs Ælian., Animal., x, 8. — Bochart, Hierozoic., 1, 28. — Hartenfels, Elephantographia. — Les voyages de Marco Polo, lib. nr, 41; enfin , la Relation du Ceylan par Wolf. |

3 On donnait quelquefois à ces hommes des projectiles incendiaires.

Liventi dorso turris, flammaque, virisque , Et jaculis armata sedet….

(Sil. Ital., Punic., 1x, vers 577.)

d'accord. Si nous en croyons Héliodore, chaque éléphant portait 6 guerriers, dont 2 sur le devant, 2 sur le côté droit, et 2 sur le côté gauche. Élien ne parle que du conducteur et de 3 combattants; c’est aussi le nombre mentionné par Strabon !, et c'est celui qui me parait le plus probable, car il s'accorde avec les anciennes traditions de l'Inde consignées dans l'4méra-Cocha, et dont nous avons parlé à la page 55.

On peut d'ailleurs citer à l'appui de cette évaluation un passage où Pline, décrivant un combat d'éléphants donné dans le cirque par César, dit qu'on y vit combattre 20 éléphants contre 500 hommes à pied ; puis un nombre égal de ces animaux portant des tours défendues par 60 combaitants, contre 500 fantassins et autant de cavaliers. « Iterumque totidem turriti cum sexagenis propu- «gnatoribus, eodem quo priores numero peditum, et «pari equitum ex adverso dimicante *. » Le mot sexagent est évidemment employé ici collectivement, c’est-à-dire qu'il désigne tous les hommes que contenaient les vingt tours ensemble*:ilyen avait donc 3 dans chacune, et l’on peut en inférer que ce nombre était celui qu'on adoptait le plus souvent. Il est possible que quelquefois on ait mis sur les éléphants un ou deux hommes de plus, et probablement chaque nation suivait à cet égard une règle particulière; mais je ne pense pas qu’il y ait eu de grandes différences. Ainsi j'admets que les Syriens aient eu l’habitude de placer 4 hommes dans chaque tour ; c’est ce qui eut lieu à la bataille de Magnésie, d’après le témoi-

i Heliodor., Ætliopic., 1x, 17. Voyez les notes de Coray, t. 1, p.305.— Ælian., Animal.,xi,9.— Strab., Geogr., XV, 1 ; tint, p.286.

2 Plin., Hist. nat., VII, 7.

3 On rencontre quelquefois dans les auteurs le nombre distributif employé pour le nombre cardinal : voyez Stallbaum ad Ruddimanni Institut. gramimatic. latin., 4 1, p. 195. Cependant Dom

gnage de Tite-Live : «Elephantorum tergo impositæ tur- «res, turribusque superstantes præter rectorem, qua- «terni armati!.» Mais il est bon de remarquer que ces éléphants d’Antiochus étaient de la plus forte espèce : « Blephanti immensæ magnitudinis ?;» ce qui nous autoriserait à regarder comme un maximum ce nombre de 4 combattants.

Nous n'admettrons donc pas l’exagération du sophiste Philostrate, qui dit qu’on mettait de 10 à 15 hommes dans chaque tour * ; et nous ne prendrons pas à la lettre les expressions de Htoten des Machabées, lorsqu'il raconte que dans l’armée d’Antiochus il y avait 32 éléphants, chacun chargé d’une tour contenant, outre le conducteur, 32 hommes avec des machines‘. Il y a là une exagération évidente, et dont le savant Bochart qu’on peut citer avec confiance en pareille matière, s’était déjà apercu °. Josèphe, qui, en racontant les mêmes

Calmet, dans son commentaire sur le 6° chapitre du 1* livre des Machabées, et Le Beau, dans un mémoire inséré dans le 21° volume de l’Académie da inscriptions et belles-lettres, pag. 352, citent tous deux ce passage de Pline, et admettent l'étrange supposition qu'il y avait 60 hommes sur chaque éléphant, sans réfléchir que cela eût donné une charge d'environ 10,000 livres, outre le poids des armes et de la tour!

1 Tit. Liv., xxxvir, 40.

2, Flor., 11, 8.

# Philostrat., Apollon. vit., 1, 6.—Je regrette que cette supposiion ait été admise sans examen par le docteur Robinson dans ses Antiquités Srecques, ouvrage d’ailleurs très-estimable, etje regrette encore plus que la même inexactitude se soit glissée dans l’Encyclopédie méthodique (Antiquit., art. ÉLÉPHANT).

«Sed et turres ligneæ super eos firmæ protegentes super sin- «gulas bestias , et super eas machinæ : et super singulas viri vir- «tutis triginta ho 1 pugnabant desuper, et Indus magister «bestiæ.» ({ Maccab., 1,6, vers. 37.)

5 Sam. Bochart. or M 1, 26. — Le retour symétrique du

événements, a copié à peu près les livres des Machabées, s’est prudemment abstenu de préciser le nombre des hommes placés sur chaque éléphant : il se borne à dire qu’il y avait dans chaque tour des gens de trait".

Un moyen bien simple de fixer nos idées sur le nombre d'hommes qu'on pouvait placer sur les éléphants, c’est de prendre pour base de nos calculs la force et les dimensions de ce quadrupède. Nous avons dit, dans le 1% chapitre du livre 1, que le maximum de la charge qu’il peut porter varie entre 2,000 et 2,500 livres. Mais un tel fardeau , auquel on peut le soumettre sans inconvénient tant qu'il ne s’agit que d'accompagner lentement la marche d’une caravane, eût été excessif sur les champs de bataille, où il fallait laisser à cet animal assez de légèreté pour suivre les évolutions brusques et rapides du combat. Je pense donc qu’en ce cas la charge ne pouvait aller au delà de 1,000 à 1,200 livres. Or, le poids d’une tour et celui de 5 ou 6 hommes et de leur armement devaient atteindre au moins à cette limite. On n'aurait pu en mettre davantage sans ôter à l'éléphant toute son agilité, surtout lorsqu'il était bardé de fer. Pense-t-on que si, outre le cavalier, on mettait sur nos chevaux d’escadron tout le poids qu’ils peuvent porter, on pourrait en tirer encore d’utiles services les jours de bataille ?

Les rapports des voyageurs les plus accrédités qui ont visité l'Orient à différentes époques viennent à l'appui de mon opinion. Dans une des premières collections de voyages, et en même temps dans une des plus estimées (celle de Yrcence, 1507 ), il est dit qu'a Calicut on ne mettait que 3 ou 4 combattants sur chaque éléphant. Il

même nombre, pour les éképhants et pour les hommes, serait à lui seul un motif de douter de la véracité de l'historien. 1 FL. Joseph., 4ntiq. judaic., Xu, 9.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 11, CHAP. li. 265 en était de même au Pégu, d’après le témoignage du Vénitien Federici, qui parcourut cette contrée en 1570, et dont la relation est insérée dans le 11° volume de la collection de Purchas. Louis Barthema, qui visita l'Inde en deçà et au delà du Gange, à la fin du xv° siècle, ne parle que de 6 hommes, et les Hollandais Van Schouten et Van-der-Hagen, qui voyagèrent dans le même pays vers le milieu du xviHi° siècle, assurent qu'on n'en mettait que 4, ou tout au plus 6, sur chaque éléphant. Le voyageur allemand Mandelslo, et le Français Vincent Le Blanc, qui visitèrent l’Inde à une époque où l'on y avait déjà adopté les armes à feu, assurent qu'on ne plaçait sur chaque éléphant que 3 ou 4 arquebusiers. Enfin , il me serait facile de grossir cette liste de citations, car les mêmes faits résultent de tous les documents que j'ai pu me procurer. Îl est vrai que lorsqu'il est simplement question de voyager, on met plus de monde sur chaque éléphant; mais en ce cas l’animal ne marche jamais qu'au pas, et on ne fait que de courtes étapes !. C'est pour n'avoir pas fait cette distinction, que Marco Polo et Marmol ont exagéré le nombre d'hommes qu'on plaçait sur les éléphants de guerre, soit aux Indes, soit en Abyssinie. Ni l’un ni l’autre de ces voyageurs n'avaient été témoins des faits qu'ils racontaient ; ils ont adopté sans examen les bruits les plus exagérés.

Mais en supposant même qu’on eût pu mettre sur l’é-

! Ceux qui seraient curieux de consulter les voyages ci-dessus cités les trouveront dans les collections de Ramusius, de Purchas, de Grynæus , et dans les tomes 11 et vit du Recueil de la Compagnie hollandaise des Indes. La première édition des Voyages de Louis Barthema, gentilhomme bolonais et patrice romain, que les étrangers ont appelé fartomanus, parut à Rome en 1510. C’est peut-être, après celle de Marco Polo, la relation la plus intéressante qui ait été publiée sur l'Asie.

léphant plus de 5 ou 6 hommes sans ralentir sa marche, je ne vois pas comment on aurait pu les disposer d’une manière utile pour le combat. Quelle que soit la grandeur qu'on veuille accorder aux tours, je ne pense pas que leur capacité ait pu excéder 4 pieds et demi, ou, au plus, 5 pieds en tout sens. Encore, je ne garantis pas que les dimensions de l’animal puissent donner une assiette assez stable pour des machines de cette largeur. On n'aurait donc pu placer que 2 hommes sur chaque face, et il serait à peine resté assez d’espace dans l’intérieur pour la liberté des mouvements, et pour y déposer quelques armes et projectiles de réserve. Les deux hommes de chaque face se seraient même trouvés excessivement gênés pour le maniement de Farc et de la pique, surtout si la largeur de la tour n’atteignait pas 5 pieds. C’est sans doute pour cela qu’on ne mettait qu'un homme sur chaque face latérale, tandis qu'il y en avait 2 sur celle du milieu. Telle était probablement la disposition des hommes qui montaient les éléphants d’Antiochus à la bataille de Magnésie !.

On pourrait m’objecter qu'il y avait peut-être des tours à plusieurs étages, et capables de contenir un plus grand nombre de combattants : mais cette supposition ne servirait qu'a déplacer la difficulté; car une tour plus haute serait aussi plus lourde, et ce qu’on gagnerait en capacité serait acheté par l'inconvénient de surcharger le porteur. De pareilles machines auraient été en outre très-versantes, attendu que les oscillations et les déviations du centre de gravité augmentent en proportion de la hauteur et de la distance du sol : les inégalités du terrain, les secousses et les accidents du combat, auraient donc rendu pour ainsi dire impossible le

l Voyez ci-dessus p. 260.

maintien de l'équilibre. Quelles difficultés n'auraient point présenté d’ailleurs le chargement et le déchargement de ces lourdes machines, en cas d'alerte, dans ces moments où l'on ne saurait jamais mettre assez de promptitude, ni assez de régularité dans le service. Enlin, cette supposition de tours à plusieurs étages n’est appuyée , que je sache, sur aucun document, soit écrit, soit figuré de l’antiquité!.

Les réflexions suivantes d’un observateur sensé qui à vécu longtemps dans l'Inde me paraissent jeter un grand jour sur la question : « Quant à la vigueur des reins de l'éléphant, quoiqu'il puisse aisément porter une charge d’environ trois milliers, il est cependant certain que cette vigueur est proportionnellement moindre que celle de beaucoup d’autres quadrupèdes. D'ailleurs son corps court et ramassé est réellement peu propre à porter divers fardeaux, de sorte que pour lui laisser le mouvement des épaules et des hanches libre, il ne reste qu'un petit espace qui puisse être chargé. Par exemple, on assujettira sur son dos une koze, espèce de plate-forme entourée d’une petite balustrade et surmontée d’un dais, sous lequel un prince est assez commodément assis : or, à peine deux ou trois seigneurs

! J'ai dit plus haut que je n'avais pu trouver dans les médailles grecques et romaines aucune indication sur la véritable forme et sur les dimensions des tours. Cependant, en continuant mes recherches, j'ai rencontré dernièrement un de ces monuments, au revers duquel on voit un éléphant chargé de sa tour. C’est un moyen bronze assez fruste; il est attribué à Juba IL, roi de Mauritanie, et a été publié par M. Falbe dans ses Recherches sur l'emplacement de Carthage (1833). Il serait difficile d’en tirer quelque chose de positif, vu l’exiguité des dimensions et la dégradation des contours ; cependant, des proportions du type, on peut inférer que la machine n'avait guère plus de 4 pieds de haut et environ autant de large.

266 HISTOIRE MILITAIRE peuvent y être placés derrière lui. A la vérité, on voit d’autres sortes de plates-formes spécialement destinées pour la guerre, lesquelles sont un peu plus spacieuses; néanmoins il est rare qu’elles contiennent plus de 4 ou 5 combattants, armés d’arcs, de flèches, de javelots, ou d’espingoles et de grenades à main. Je doute même qu’il fût possible d'en bien assujettir une, sur laquelle 8 ou 9 soldats pourraient faire un usage convenable de leurs armes !.»

Pour expliquer les inexactitudes et les idées exagérées qui ont été émises relativement à la grandeur des tours portées par les éléphants, et au nombre des hommes qui y étaient contenus, il ne faut pas perdre de vue que les anciens, et notamment les Orientaux, connaissaient deux espèces de tours de bataille : celles que portaient les éléphants, et celles qu'on trainait quelquefois sur des chars. Ces dernières étaient beaucoup plus grandes, et contenaient plus de monde; et, quoique l'usage en ait été moins fréquent, il est imdubitable qu’elles faisaient partie de l’attirail de guerre en Orient, et principalement en Perse, à une époque très-reculée. Celles de l’armée de Cyrus, à la bataille de Thymbrée, avaient 15 pieds de haut et contenaient 20 archers. Chacune était portée sur un char attelé de 8 paires de bœufs ; enfin, on avait eu l'attention de les construire le plus légèrement possible, tellement que le poids de la tour garnie de ses 20 archers n'allait qu'a 5,000 livres de marc, c’est-à-dire à la moitié de ce que les 16 bœufs auraient pu facilement trainer en toute autre circonstance. Le savant Fréret a très-bien indiqué, dans ses observations sur la bataille de Thymbrée, la destination de ces tours:

! Foucher d’Opsonville, Observations philosophiques sur divers animaux étrangers ; Paris, 1783.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. Il, CHAP. II. 267

elles étaient rangées derrière l’infanterie, et les archers, se trouvant élevés de 8 à 9 pieds au-dessus de la phalange, pouvaient tirer sur l'ennemi sans craindre de blesser leurs propres camarades !. Or, il est probable que des écrivains non militaires, et qui ne connaissaient ces deux espèces de tours que par oui-dire, les auront confondues, et que d’autres n’auront fait qué copier, sans s'en douter, la même méprise.

Après tout, je ne prétends pas soutenir qu'on n'ait pas adopté, dans quelques circonstances extraordinaires, des tours d’une plus grande hauteur : cela peut, au contraire, être arrivé, lorsqu'on se servait d'éléphants pour l’attaque des places. Telles étaient celles que Polysperchon employa au siége de Mégalopolis, et dont la hauteur dépassait, dit-on, celle des remparts de la place?; mais je noterai , en passant, que ce général avait été obligé de les bâtir sur le lieu même, de pareilles machines n'étant pas transportables. Cette invention pouvait offrir l’avantage d'élever quelques hommes à la hauteur des fortifcations, pour en chasser les défenseurs; nous verrons en effet plus loin que ce moyen fut employé par les rois Sassanides, notamment au siége de Nisibe : dans ce cas, on choisissait les éléphants les plus hauts et les plus vigoureux, et comme ils étaient destinés à se tenir presque immobiles à la même place, on avait moins à craindre les secousses, les soubresauts et les autres accidents dont nous avons parlé. Mais ces constructions gisantesques ne doivent être regardées que comme les résultats d'efforts exceptionnels ; elles n'ont jamais pu figurer dans une bataille rangée.

! Voyez le 6° livre de la Cyropédie de Xénophon, et les Observalions sur la bataille de Thymbrée par Fréret, dans le 1%” volume des OEuvres de ce savant.

? Voyez ci-dessus, page 108.

Ceux qui ont exagéré la grandeur des tours et le nombre des combattants qu’on mettait sur les éléphants se sont fait une fausse idée de l’action de ces quadrupèdes, s'ils ont pensé que quelques hommes de plus ou de moins pouvaient en augmenter ou en diminuer l'effet. Les éléphants n'étaient réellement redoutables que par leur masse, par la violence de leur choc, et par leur férocité ; les hommes qu’ils portaient n’y ajoutaient pas srand’chose. À cet égard, il en était de ces animaux comme des chars de bataille, qui ne laissaient pas de causer de grands ravages, quoique montés par deux hommes, et souvent par un seul".

IL n’est pas certain, d’ailleurs. que tous les éléphants fussent toujours chargés de tours : cela serait devenu embarrassant et aurait absorbé trop de monde, lorsqu'il y en avait un grand nombre. On se contentait alors d'en mettre sur les plus forts et sur les plus dociles; les autres étaient poussés sur l'ennemi, conduits seulement par leurs cornacs. J’ai de la peine à croire que Séleucus ait garni de tours les 400 éléphants qu’il présenta sur Île terrain d’Ipsus. En effet, les hommes qu'il y eût placés ne devaient avoir aucune influence sur la manœuvre qu'il se proposait et qui lui réussit si bien, et 1l se serait privé de plus d’un millier de combattants qui pouvaient lui être plus utiles sur d’autres parties de la ligne. Je : pourrais appliquer les mêmes réflexions à d’autres faits

1 Ordinairement il n’y avait que deux hommes sur chaque char: un pour conduire les chevaux, et l’autre pour combattre. Ceux de Porus, qui étaient plus grands, étaient, suivant Quinte-Curce, attelés de quatre chevaux, et portaient 6 hommes, dont 2 conducteurs et 4 combattants. L'auteur anouyme du livre intitulé de Rebus bellicis, qu'on trouve à la suite de la Wotitia impert, parle de chars œarnis de faux qui étaient traînés par un seul cheval et montés par un seul homme. Voyez Stewech., ad Veget., hb. nt.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. I, CHAP. Hi. 269 d'armes de l'antiquité; mais ce qui est hors de doute, c'est que dans les guerres d'Orient il n’est pas rare de voir les éléphants lancés sur l'ennemi pour ainsi dire à nu , et livrés à la seule direction de leurs cornacs.

Il me reste, avant d’en finir avec les tours, à dire quelques mots sur la construction matérielle de ces machines ; je tâcherai de suppléer par des conjectures aux renseignements qui me manquent. Il est certain, d’abord , que les tours étaient en bois : ligneæ turres, c’est l'expression ordinaire des auteurs qui en parlent. Vraisemblablement elles portaient sur un bât ou large carreau ajusté sur le dos de l'animal, et elles y étaient fixées au moyen de cordes , de boucles et de courroies. Il devait y avoir dans l'intérieur une espèce de marchepied sur lequel montaient les soldats pour combattre, et qui leur permettait de descendre dans le fond lorsqu'ils avaient besoin de s'y abriter, Enfin, elles pouvaient s'ouvrir du côté de la croupe, où leur bord était moins élevé, afin de donner aux hommes plus de facilité pour entrer et pour sortir. Leur forme aurait eu ainsi quelque analogie avec celle des chars de guerre, tels que nous les voyons représentés sur les médailles et sur les monuments.

Mais quoique j’admette que ces machines étaient construites principalement en bois, je suis loin de penser qu'elles aient été en charpente solide et pleine, car elles auraient été ainsi trop lourdes et trop difficiles à manier. Je me les figure, au contraire, comme de srandes cages, dont la seule carcasse était en bois, tandis que les côtés étaient garnis de treillages en cordes, en sangles , ou en fortes lanières, construction qui devait leur donner une grande légèreté, sans nuire à leur solidité et sans exposer davantage les hommes qui y étaient placés. Nous savons d’ailleurs qu’on les couvrait de peaux fraiches, pour amortir les traits, et empêcher que les bran-

dons enflammés n’y missentle feu; leurs parapets, enfin, devaient ressembler beaucoup aux bastingages de nos vaisseaux, dont la destination est la même. Elles étaient d’ailleurs composées de plusieurs pièces, qu'on pouvait réunir ou démonter à volonté, suivant les besoins du service; et les hommes qui devaient ÿ monter étaient sans doute choisis parmi les soldats les plus petits et les plus agiles, afin de pouvoir y monter et en descendre plus lestement, ce qui se faisait au moyen d'échelles de corde, comme celles dont se servent nos marins pour monter à bord. Aujourd'hui encore, dans l'Inde, une semblable échelle fait toujours partie du harnachement des éléphants; on la suspend au côté gauche de l’animal, et on la relève lorsque les hommes sont montés. La machine destinée à contenir les hommes montés sur les éléphants était, chez les Grecs, désignée par le mot fopdxov !. Ce mot, qui littéralement signifie une petite cuirasse , servait, dans le langage militaire, ainsi que celui de fopaxetov, à désigner ces mantelets ou clayonnages dont on couronnait quelquefois les ouvrages de campagne, et auxquels les Romains donnaient le nom de lorica ?. Le Bwpéxrov des éléphants était done tout simple-

1 Les combattants étaient placés, dit Élien, êxt +05 xaxcuuévou Oopaxicv, (Animal. , Xi, 9. cf. Suidas, verb. &Ewpaxuv.) — L'auteur de la traduction grecque du 1° livre des Machabées (ch. 6, vers. 43) désigne par le mot b6paë cette machine, et par le participe +e6opa- XIGULÉVOY l'animal qui en était chargé : xat et0'ev É ed ao 6 Zxvapav Ëv roy Bnplov rebopaxiasévoy Bopaxt Baotuix , xai fiv Ümeodyov mévra Tà Onpia, xa! Soin dre à adro êonv Bamxetc. Îl est évident que airë se rapporte à Bopaxt; Si, par ce mot, l’auteur avait voulu désigner l'éléphant, il se serait servi de ért , et non de àv. Le texte de la Vulgate diffère ici de la version grecque; il est ainsi conçu : CEt vidit Eleazar filus «Saura unam de bestiis loricatam loricis regis, et erat eminens su- «per ceteras bestias; et visum est ei quod in ea esset rex.»

2 «Turres contabulantur, pinnæ loricæque ex cratibus adtex-

mentun grand bât, surmonté d’un léger parapet à hauteur d'appui; car jamais on n'aurait employé une semblable expression pour désigner la construction pesanteet massive d’une tour en charpente Il n’est d’ailleurs pas inutile de remarquer que, de nos jours même, les éléphants dont on se sert pour voyager dans l'Inde ont sur le dos une espèce de galerie en bois léger, dans laquelle prennent place deux ou trois voyageurs; et il n'y a pas de raison . Pour que cette mode soit moins ancienne que les autres usages de ce pays. Lorsque ces galeries sont découvertes et simplement garnies de coussins, on leur donne le nom de howdah ou kaoudak. Les grands personnages et les dames en ont de plus riches, couvertes de rideaux de soie, ornées de banderoles, et que l’on connaît sous le nom d'a méry!.

Telle est l'idée que je me suis formée des tours de bataille. Quant à celles qu'on plaçait sur les éléphants pour l'attaque des places , et qu’on pourrait appeler des tours de siége , il est évident qu'elles devaient avoir de plus grandes dimensions, et être construites d’une manière plus solide, afin de résister aux traits de rempart et aux gros projectiles ; nous verrons même qu’il y avait de ces tours entièrement recouvertes en fer. Mais on fit rarement usage de ces lourdes machines, et ce ne fut jamais sans en éprouver de #raves inconvénients.

Parmi les érudits et les archéologues qui ont parlé des éléphants de guerre, il en est qui ont essayé de donner la représentation de ces animaux chargés de leur tour; mais comme , en général, ils se sont dispensés d’exami-

«tuntur.» (Cæs., Bell. gall., v, 40.) — «Pontibus constratis, quo- «rum frontes viminea loricula munirentur.» (Cæs., ibid. , vi, 9.) Voyez d’ailleurs Just. Lips., Poliorcet., 1, dial. 2.

! Langlès à donné, dans ses Monuments de l'Hindoustan , la figure de ces deux espèces de galeries.

ner les avantages ou les inconvénients des différentes formes que l’on pouvait donner à ces machines, il en est résulté que leurs figures pèchent par Île fond et par les proportions, et ne peuvent être regardées que comme des conceptions purement fantastiques. On peut voir de ces représentations bizarres dans l'E lephantographia de Hartenfels, dans la Militia equestris de Hermannus Hugo, dans le Végèce de Stewechius, dans le Quinte-Curce de Pitiscus, dans le traité de Panvinius de Triumplhis, etc. Pour moi, je me suis abstenu d'essais qui, après tout , n'auraient peut-être pas été plus heureux. Puissé-je seulement en avoir dit assez pour me faire comprendre de mes lecteurs, sans employer ce moyen de parler aux yeux.

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